Histoire de la République de Gênes
La dépense subite du secours envoyé à…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La dépense subite du secours envoyé à Ceuta, si mal remboursée par le More, avait exigé des ressources extraordinaires. Douze deniers du produit de la gabelle du sel, probablement le vingtième du total, furent aliénés pour dix ans et produisirent vingt-huit mille livres. On avait eu recours également à des emprunts et sur de singuliers gages. A la fin de l’année (1235) où se fit la paix de Ceuta et où l’ordre put être remis dans les finances, Ingon Grimaldi rendit la vraie croix que le podestat lui avait remise, du consentement de l’archevêque et du chapitre de Gênes. Il fut dressé acte authentique de cette restitution. Je ne pense pas que ce fait puisse être entendu autrement que d’un prêt sur nantissement et de sa libération. Nous savons que les croix produisaient un revenu, soit qu’elles eussent un casuel attaché à leur emploi dans les cérémonies du culte, soit plutôt que, traitées en reliques, elles attirassent des aumônes: ce revenu avait été sans doute, comme ceux de la gabelle, ou aliéné temporairement aux prêteurs, ou assigné pour le nantissement de leur créance.
La vraie croix, et en général les croix de la ville, jouaient à Gênes un grand rôle. Les annales ne manquent jamais de signaler leur apparition efficace toutes les fois que l’archevêque et ses prêtres viennent entremettre leur ministère de paix au milieu des partis et imposer des réconciliations au nom du Dieu de miséricorde. Les croix contribuent avec les cendres de saint Jean-Baptiste à calmer les tempêtes de la mer comme celles de la place publique. Aussi quelques années avant l’époque dont nous nous occupons, un malheureux reçu dans l’église de Saint-Laurent sous prétexte d’y chercher un asile, ayant une nuit forcé le coffre qui renfermait les croix et les ayant enlevées, le trouble dans la ville fut tel que peu d’événements sinistres en eussent produit un semblable. On courut de toutes parts après le larron; il fut saisi à Alexandrie, mais son butin n’était plus entre ses mains, il en avait été dépouillé lui-même. On découvrit enfin le détenteur. La ville racheta son palladium sacré, il lui en coûta plus de quatre cents livres. On replaça ces précieuses croix, mais elles furent mieux gardées; le coffre fut couvert de lames de fer. L’archevêque institua un anniversaire solennel pour célébrer leur réintégration dans l’église, et il fut ordonné que leur revenu dans cette journée serait employé à la rédemption des captifs. Ce prélèvement spécial excepté, le revenu des croix fut assignée la commune, en indemnité de ce qu’elle avait payé pour leur rachat; elle en affecta le produit aux constructions du môle et du port.
Chez ce peuple dévot, la superstition qui attachait légalement le jugement de Dieu à l’événement d’un duel n’avait pas encore perdu son autorité. Mais des exemples que nous en rencontrons précisément à cette époque, prêtent à une autre observation de moeurs. Les parties ne combattaient point en personne; elles abandonnaient le sort de leur tête à des champions mercenaires. Parmi ces hommes si hardis à la mer, qui sur terre s’étaient faits chevaliers pour marcher à la guerre, qui n’avaient nulle horreur du sang et qui ne craignaient pas de payer de leur personne dans les affaires de partis, il paraît que l’usage de descendre en champ clos répugnait à toutes les idées admises. Dans les temps modernes l’on observait à Gênes plus de rencontres fortuites ou plus de vengeances par le poignard et par le guet-apens que de duels tels qu’on les connaît ailleurs. Cette disposition parait avoir été très-ancienne. Nous avons vu quel effroi causa la menace de dix combats singuliers ordonnés par l’autorité: maintenant on en cite d’ordonnés, soutenus par procureur.
Jacques Grillo, accusé d’un crime, ne peut être ni convaincu ni justifié.
Le podestat ordonne le combat, et il a lieu. Le champion de l’accusé était de Cumes; celui de l’adversaire, de Florence; le Florentin tua son antagoniste, Grillo eut la tête tranchée.
La guerre de l’empereur avec les Lombards avait recommencé. Le prince les rencontra près de Brescia, et remporta sur eux une victoire signalée. Ces succès donnaient de l’audace aux gibelins répandus dans les villes guelfes: ils réveillèrent ceux de Gênes, et soulevèrent de nouveau les populations gibelines, de Vintimille à Savone. On conçut à Gênes qu’il fallait plier devant le vainqueur, ou du moins essayer de fléchir sa colère. On lui expédia, comme des messagers qui ne pouvaient lui être désagréables, des Volta et des Castello. Mais, dans l’intervalle de ces négociations, on s’était un peu rassuré; l’insurrection des voisins était moins pressante, et les principaux guelfes craignaient moins de se faire entendre. Dans ces circonstances des délégués de l’empereur se présentèrent au conseil pour exiger le serment qui lui était dû. Foulques Guercio, l’un des conseillers, se leva et déclara qu’une telle matière méritait une délibération plus solennelle et devait être mise à la connaissance de toute la commune. Le lendemain un grand parlement s’assembla dans l’église Saint-Laurent. On y donna lecture des lettres de Frédéric. Il paraissait imposer à Gênes le serment de fidélité et d’obéissance à sa domination. Le podestat fit ressortir cette exigence: il rappela au peuple comment celui qui voulait être leur maître les avait traités en Sicile. A cette harangue, à ce mot de domination des clameurs s’élevèrent; le serment fut refusé, le parlement se rompit; le podestat prit des mesures pour que le gouvernement restât le plus fort dans l’intérieur. Les écrivains allemands assurent que le podestat fit ici une erreur, c’est-à-dire un mensonge: la lettre impériale ne requérait que le serment de fidélité et de vasselage (fidelitatis et hominii): on affecta de lire: fidélité et souveraineté (fidelitatis et dominii)3.
Quoi qu’il en soit de cette équivoque, elle fit son effet sur l’esprit public. On expédia des ambassades à Rome, afin d’y contracter, sous les auspices du pape, une étroite alliance avec les Vénitiens alors en guerre avec Frédéric. Le pontife, à cette occasion, déclara publiquement que la république de Gênes était placée sous la protection immédiate des bienheureux apôtres Pierre et Paul.
La force était donc restée aux guelfes dans Gênes (1239). Un nouveau podestat fut demandé à Milan (1240), et l’on prêcha, au nom du pape, contre les ennemis du saint-siège une croisade avec les mêmes indulgences attachées à celles d’outre-mer; mais en ce moment, Alexandrie passait au parti impérial et contribuait à soutenir l’insurrection de Savone et d’Albenga. Le marquis Caretto la dirigeait: de l’autre côté du territoire, Hubert Pallavicini, vicaire impérial, menaçait la ville.
Gênes avait des ennemis de tous les côtés.
CHAPITRE VII.
Concile convoqué à Rome.
Cependant le pape Grégoire, se sentant appuyé par une partie des villes de la Toscane et de la Lombardie, décidé à pousser aux termes extrêmes sa querelle avec l’empereur, convoqua un concile à Rome dans l’église de Saint-Jean de Latran. Empêcher la tenue de cette assemblée devint la principale affaire de Frédéric. Déjà un grand nombre de prélats de diverses nations s’étaient réunis à Nice, recrutés et conduits par le cardinal de Préneste. Il s’agissait de les faire arriver jusqu’à Rome.
Les flottes de Frédéric furent destinées à leur fermer le passage; un Spinola avait été son amiral; il venait de le perdre. Pour le remplacer, Ansaldo Mari fut appelé; il s’échappa mystérieusement de Gênes et fut bientôt sur la flotte impériale occupé à donner la chasse aux Pères du futur concile.
Les Pisans n’étaient plus en guerre avec Gênes. Ils y envoyèrent une ambassade solennelle pour notifier que les ordres de l’empereur les obligeaient à s’opposer à force ouverte au passage des évêques que le pape mandait à son concile. Ils priaient donc les Génois de s’abstenir de prêter leurs galères pour ce voyage, car il serait trop pénible d’avoir à combattre des voisins avec qui l’on désirait conserver la concorde rétablie (1241). Le podestat répondit avec hauteur que les Génois avaient toujours été les fidèles de la sainte Eglise, toujours prêts à la défense de la foi; qu’on avait promis de conduire à Rome les prélats, et qu’aucune menace n’empêcherait de tenir parole. Jacques Malocello, amiral de la république, fut immédiatement expédié à Nice avec tous les bâtiments que l’on put mettre à la mer. Là il prit à bord les cardinaux légats, les évêques et leur suite et les conduisit à Gênes. Quelques-uns cependant, alléguant que ces bâtiments ne suffisaient pas à tous les passagers, saisirent ce prétexte pour se dispenser d’un voyage périlleux et d’un concile non moins fâcheux; ils s’en retournèrent de Nice à leurs demeures.
Ceux qu’on avait conduits à Gênes y séjournèrent plusieurs semaines, d’abord afin d’attendre l’arrivée des prélats et des ambassadeurs des villes lombardes. Il s’éleva d’ailleurs des obstacles avant-coureurs d’un dénoûment fatal. Tandis que les forces maritimes de Frédéric et des Pisans se préparaient à disputer le passage sur la mer, la voie de terre était interceptée par les excursions de Pallavicini et d’autres vicaires impériaux. Dans la ville même il s’ourdissait des trames pour s’opposer au départ de la flotte.
Un émigré florentin avait été arrêté comme espion. Rosso della Volta l’enleva aux sbires: le podestat fit sonner le tocsin et prendre les armes; il dénonça en plein parlement non-seulement cette dernière violence, mais les manoeuvres des factieux contre la tenue du concile, la conjuration découverte contre la vie des meilleurs citoyens, enfin les préparatifs hostiles qui remplissaient les maisons des Doria, des Volta, des Thomas Spinola d’Avocato1, de leurs adhérents, maisons dont on avait fait autant de citadelles menaçantes. «Génois, dit le podestat en terminant ce tableau, Génois serviteurs de Dieu, armés pour sa défense et pour votre liberté, que faut-il faire? - Meurent les traîtres!» ce fut la réponse. Le podestat chargea aussitôt les officiers d’aller punir exemplairement les coupables. On commença par envahir la demeure d’un des nobles accusés. Elle fut ravagée et livrée au pillage, ce qui intéressa sur-le-champ la populace à concourir à de semblables exécutions. On marcha à l’attaque des maisons des Doria et des Volta; et, pour cet effet, on fit descendre à l’improviste tous les équipages de la flotte.
Après un combat long et sanglant, les gibelins se jugèrent hors d’état de se défendre, ils abandonnèrent sans bruit les maisons qui allaient être assiégées: la plupart prirent la fuite; le podestat s’empara des postes qu’ils avaient quittés et les fortifia pour son parti. Maître alors de la ville, il put ordonner le prompt départ de la flotte. Les Pères du concile y montèrent. On gagna Porto-Venere. A Gênes on armait encore d’autres galères pour rejoindre la flotte, et pour éclairer la marche d’un si précieux convoi. Mais sans attendre ce renfort Malocello et ses conseillers crurent que le parti le plus sûr était de brusquer le voyage.
On remit en mer; ce fut pour essuyer le plus grand désastre. Les galères de Frédéric, commandées par Hensius son bâtard et par Andriolo Mari, fils de l’amiral Ansaldo, renforcées par tout ce que Pise avait pu armer de bâtiments, enveloppèrent, entre le rivage pisan et l’île Meloria, la flotte génoise encombrée de ses vénérables passagers et gênée dans ses mouvements par leur terreur. La défaite fut complète; sur vingt-deux galères dix-sept furent prises; cinq seulement échappèrent. Trois légats, desquels deux étaient cardinaux, une foule de prélats, évêques, archevêques, abbés, clercs, députés des villes guelfes, furent prisonniers avec un bagage immense. Ces illustres captifs furent renfermés dans les prisons de Pise. Quant aux Génois qui étaient sur les galères capturées, la plupart trouvèrent le moyen d’échapper à leurs conducteurs pendant qu’on débarquait tant de prisonniers notables.
A cette fatale nouvelle, la terreur fut grande dans la ville. Cependant le podestat et le conseil écrivirent au pape une lettre pleine de noble fermeté, et même de consolations et d’encouragements pour le pontife.
Mais ce fut en vain. Ses espérances étaient détruites, son concile ajourné. Sa haine contre Frédéric trompée au moment où il croyait le satisfaire, il ne put soutenir ce coup inattendu; l’inflexible vieillard n’y survécut pas longtemps.
(1242) Autour de Gênes, Pallavicini redoubla ses efforts et occupa plusieurs châteaux sur les sommités de l’Apennin. La république implora des secours pour se garantir des entreprises de l’ennemi dans un moment si critique. Il lui vint de Milan des fantassins et quelques cavaliers.
Mais la plus grande crainte du public était pour le convoi des bâtiments du commerce de la Syrie, d’Alexandrie et de Chypre, dont le retour était attendu à tout moment et dont Mari et les Pisans ne manqueraient pas de tenter la capture. Tout ce qu’on put armer de bâtiments fut envoyé au-devant; et quand le convoi parut, il se trouva assez de forces devant ceux qui le poursuivaient pour les arrêter et pour lui donner le temps d’entrer en sûreté dans le port de Gênes: c’étaient des richesses immenses mises à couvert. Cet événement remonta les courages. Par un nouvel effort de Gênes on eut cinquante et une galères armées sous le drapeau de Saint-George. Les flottes opposées firent alors une longue guerre d’évolutions et de chicane. Quand les galères génoises allaient à la recherche de leurs adversaires, Mari venait braver la ville et se montrer jusque dans le port. Repoussé, il s’écartait devant la flotte ramenée au secours de Gênes par les signaux du phare.
CHAPITRE VIII.
Innocent IV. - Les Fieschi.
(1243) Le cardinal Sinibalde Fiesco, frère du comte de Lavagna, citoyen de Gênes, fut nommé souverain pontife sous le nom d’Innocent IV. Un successeur donné à Grégoire, peu après sa mort, n’avait vécu que peu de jours. Les cardinaux étaient tellement dispersés que six ou sept seulement se réunirent pour une nouvelle élection. Parmi eux quelques-uns passaient pour dévoués à l’empereur, disposition qui rendait difficile l’accord d’où la nomination devait sortir. Ils étaient d’ailleurs peut-être autant de candidats que d’électeurs, et le petit nombre excluait ces combinaisons où la foule entraîne les volontés et emporte les espérances.
Chacun pouvait s’opiniâtrer longtemps dans ses prétentions personnelles.
La vacance fut de plus d’un an. Frédéric affectait de s’en plaindre. Il appelait enfants de Bélial les cardinaux qui tardaient à donner à l’Église un pasteur, et par lui la paix au monde. Enfin le cardinal Fieschi fut nommé. Jusque-là il avait paru favorable à l’empereur et même attaché à sa personne. Néanmoins celui-ci ne s’y trompa pas; il prévit qu’il avait perdu un ami dans le collège des cardinaux et acquis un ennemi nouveau dans la chaire de Saint-Pierre. Il essaya cependant de se prévaloir de l’ancienne familiarité. Il proposa de marier Conrad son fils et son héritier à une nièce d’Innocent. Il offrit de grandes concessions à l’Église. On l’amusa de promesses et on lui demanda incessamment de nouveaux sacrifices. Il sollicitait une entrevue du pape; il n’aurait pu ni être reçu ni s’aventurer dans Rome, mais on pouvait se rencontrer au dehors, et à cet effet le pape vint à Sutri; mais il ne tarda pas à croire que l’empereur lui tendait un piège et voulait attenter à sa liberté.
(1244) Gênes avait été dans la joie à la nouvelle de l’exaltation d’Innocent. On avait alors Philippe Visdomini pour podestat; c’était un noble de Plaisance qui, ayant déjà rempli les mêmes fonctions, il y avait quelques années, savait bien ce qui convenait aux Génois et par quels moyens on pouvait influer sur eux. Il avait entrepris de concilier au gouvernement ceux des gibelins qui étaient encore dans la ville; le rapprochement qui se traitait entre Frédéric et le pape avait secondé cette louable intention. Mais un frère mineur lui fut secrètement dépêché par Innocent. Immédiatement après on répandit que Frédéric, toujours irrité contre les Génois, envoyait une flotte à Tunis pour y intercepter le commerce de la république; qu’il était indispensable d’armer, et d’expédier dans ces parages pour la protection des convois. Quand, sous ce prétexte, une flotte de vingt-deux galères fut prête, une nuit le podestat y monta avec Albert, Jacques et Hugues Fieschi, neveux du pape, et avec quelques autres nobles à qui fut révélé le mystère de l’expédition. On mit à la voile et l’on gagna la haute mer, afin qu’au jour on ne fût vu d’aucune des côtes de l’Italie. On reconnut le cap Corse, et de là, tournant rapidement vers le rivage romain, on parvint heureusement à Civita-Vecchia. Innocent, qui en attendait impatiemment l’avis, sortit de Sutri aussitôt, il se rendit sur la flotte; ses cardinaux, ses prélats le suivirent. On repartit, on pressa la navigation, on n’eut de repos qu’en se voyant dans le port de Gênes. La réception y fut magnifique; la joie d’avoir pour hôte un pape concitoyen était au comble. Les galères qui avaient porté ce précieux fardeau et son cortège sacré se couvrirent de drap d’or et de soie. L’archevêque et son clergé, les nobles, les chevaliers et les matrones, toute la population enfin vinrent au-devant du successeur de saint Pierre; et à travers les rues, toutes tendues de riches étoffes jusqu’aux plus misérables passages, on le conduisit en triomphe au palais archiépiscopal.
Frédéric était à Pise. La nouvelle de la fuite du pape et de son arrivée à Gênes le frappa d’un coup inattendu. Il essaya de renouer la négociation. Innocent, dans ce qu’on lui offrait prétendit ne voir que des paroles sans garanties, il n’entendit à rien et se décida à se mettre en sûreté à Lyon. Gênes avait pourvu à sa garde par une escorte convenable, et tous les secours nécessaires lui furent libéralement prodigués. Parvenu à Lyon il convoqua aussitôt un concile; l’un des Fieschi fut au nombre des ambassadeurs que Gênes y envoya. Frédéric y fut cité et montra quelque intention de s’y rendre. Il passa à Pavie et de là à Alexandrie, dont les habitants lui livrèrent les clefs de leur ville.
Il parut à Tortone, et ce voisinage inquiéta beaucoup Gênes. Cependant la nouvelle de son excommunication et de sa déposition prononcée au concile l’offensa vivement. Il alla raffermir ses partisans de Crémone et de Parme.
(1245) L’assistance donnée au pape redoublait l’animosité contre Gênes.
La guerre maritime ne s’arrêtait point. Les succès en étaient variés, le commerce payait toujours les pertes.
Frédéric était fatigué à l’excès de cette contention longue et cruelle qui l’empêchait de jouir de son pouvoir et du repos, qui avait troublé la paix jusque dans ses foyers domestiques et dans ses affections privées.
Il haïssait, dit-on, les partis et leurs noms, quoiqu’il fût obligé de se servir d’une faction pour se défendre. Il eût volontiers transigé avec le pontife. Innocent s’était hâté de consolider l’anathème qu’il lui avait lancé de Lyon, en reconnaissant un nouveau César. C’était le landgrave de Thuringe. Ce prince, qu’on appela l’empereur des prêtres, avait notifié (1246) son avènement aux Génois par des lettres flatteuses, où les assurances de sa dérisoire protection impériale n’étaient probablement pas séparées de quelques demandes de subsides. Mais la mort débarrassa bientôt la scène politique de ce personnage importun (1247). C’était un obstacle de moins à la réconciliation de Frédéric. Il trouvait aussi un médiateur puissant; il recourait à saint Louis pour obtenir l’indulgence du pape; Louis s’adressait à lui à son tour pour un grand intérêt.
C’était le temps où ce roi se préparait à partir pour la croisade. Les guelfes n’avaient pas manqué de répandre que Frédéric, en digne excommunié, avait résolu de fermer les passages au saint roi. Louis avait à s’assurer qu’un tel obstacle ne lui serait pas opposé. Il obtint aisément le démenti des projets hostiles attribués à Frédéric contre son pieux dessein (1248). La négociation, pour réconcilier le pape et l’empereur, fut moins facile. Frédéric parut déterminé se rendre à Lyon pour y faire une pleine soumission. Mais, au moment du départ, il apprit que Parme avait enfin secoué son joug et renoncé à son parti. Sa colère se réveilla et l’emporta sur toute autre résolution. Il rétrograda aussitôt, appelant ses fidèles Crémonais et toutes ses forces devant la ville révoltée. En arrivant sous les murs, il jura solennellement de ne pas les abandonner qu’il n’en fût devenu maître; prévoyant un long siège, pour gage de sa résolution sur la place où il campait, il jeta les fondements d’une ville nouvelle destinée à remplacer celle qu’il allait détruire, et il l’appela Vittoria par anticipation de sa prochaine victoire. Ses ennemis ne laissèrent pas les Parmesans sans secours. A la sollicitation des Plaisantins accourus à leur défense, Gênes envoya quatre cent cinquante arbalétriers pour son contingent. Mais les assiégés ne perdirent pas courage. Dans une sortie heureuse ils surprirent l’empereur, ils dispersèrent et détruisirent son armée. Frédéric se sauva presque seul, son trésor Tut pillé, l’enceinte de Vittoria fut forcée, les Parmesans détruisirent les fondements de cette cité nouvelle qui s’élevait pour leur honte. Le malheureux Frédéric, après avoir vainement tenté de nouveau de se réconcilier avec le pape, abandonna la haute Italie à elle-même et se retira dans la Pouille; mais deux ans après il y termina tristement sa vie toujours agitée et à la fin si malheureuse.
Sa disgrâce et surtout sa mort mirent en Italie une vive agitation dans les esprits. Les guelfes étaient triomphants et les gibelins abattus (1250). Déjà une partie de la Ligurie orientale, qui s’était donnée à l’empereur, avait embrassé le parti contraire et emprisonné son vicaire impérial. Plusieurs lieux détachés de l’obéissance des Génois s’y étaient volontairement remis. A la nouvelle de la mort de Frédéric, des députés de Savone et d’Albenga et avec eux Jacques de Caretto qui avait dirigé l’insurrection, vinrent demander à être reçus en grâce. Des conditions furent dictées; Savone consentit de nouveau à la démolition de ses murailles; enfin la rivière occidentale rentra paisiblement sous la juridiction de la république. Pise même envoya un religieux pour témoigner le désir de rétablir la concorde, afin, disait-elle, que le Pisan pût librement aller à Gênes et le Génois à Pise. Gênes mettait pour seule condition à la paix que Lerici, au fond du golfe de la Spezia, lui serait abandonné. Mais les Pisans répondirent qu’ils céderaient plutôt un quartier de leur propre ville. Les Vénitiens, à cette époque, renouvelèrent avec Gênes le traité existant dont le terme était près d’expirer.
Mais la république obtint une paix qui, sincère, aurait été la meilleure.
Elle rappela ses émigrés. Tous avaient dans la ville leurs plus proches parents et leurs amis. La plupart de ceux-ci partageaient les sentiments des exilés, mais, plus circonspects ou moins compromis, ils n’avaient pas abandonné la place, ils n’étaient pas exclus des conseils et ils pouvaient y servir les absents dans les conjonctures favorables. Leur retour fut essentiellement l’ouvrage des Fieschi. L’exaltation de leur oncle leur avait donné dans Gênes autant d’autorité que de lustre, et il y a des indices qui permettent de croire que leur ambition méditait de plus grands desseins sur leur patrie. Il leur convenait d’y ramener la paix. On ne voit pas que, dans les événements antérieurs, leur famille eût été signalée comme fort avant dans les partis; Innocent lui-même avait été cru gibelin avant d’être pape. Si, par le changement de sa fortune, les siens devinrent guelfes prononcés, soit en changeant, soit seulement en ravivant leur couleur politique, elle était chez eux sans animosité, et, après la mort de Frédéric, loin de regarder les nobles Génois de la faction opposée comme des ennemis irréconciliables, ils essayèrent de les rattacher au saint-siège par l’indulgence. Ce fut principalement par les soins de Jacques Fieschi que tous ces émigrés soumirent à la décision du pape leurs querelles et leurs prétentions envers leurs compatriotes, acceptant d’avance les conditions de la paix et les alliances de famille par lesquelles il voudrait en affermir les liens.
Bientôt on vit à Gênes le pape retournant en triomphe (1251). Conrad, fils et successeur de Frédéric, de son côté venait de l’Allemagne. Il alla se montrer aux gibelins fidèles et opiniâtres de Crémone. Puis il rétrograda jusqu’au bord de la mer Adriatique, et sa flotte sicilienne qui l’attendait à l’écart le transporta dans la Pouille. Ce pays lui avait été conservé par Mainfroy son frère bâtard. Tout le reconnut. La seule ville de Naples tenta de se maintenir indépendante, mais elle fut enfin obligée d’ouvrir ses portes. Innocent et Conrad vécurent en état d’hostilités. Mais l’empereur mourut (1254) dès la seconde année de sa venue en Italie, et le pape le suivit de près au tombeau.
CHAPITRE IX.
Saint Louis à la terre sainte.
(1252) Dans l’intervalle, les Florentins avaient eu une courte guerre avec les Pisans. Après des succès divers, elle avait été suivie d’un traité de paix. Florence invita les Génois à prendre part à cette réconciliation. Les Lucquois y accédaient. Enfin, dans un congrès et après une négociation assez longue, tous les différends furent abandonnés à la décision souveraine de la commune de Florence, devenue, de partie, médiatrice et arbitre. La sentence des Florentins ne se fit pas attendre; si ce fut avec impartialité on peut en juger. Ils s’adjugèrent à eux-mêmes le château de Ripafratta, pour être tenu en gage aux frais des Pisans jusqu’au parfait payement des dépenses que Florence avait faites pour la guerre. Ce que réclamaient Lucques et son évêque devait leur être rendu. Corvara et Massa, occupées par les Pisans, devaient être abandonnées par eux; Lerici, ce poste important envié par les Génois, leur était cédé. Une forteresse que les Pisans avaient élevée pour couvrir Pontedera, devait être rasée, avec défense perpétuelle de la rebâtir.
(1255) Pise refusa de se soumettre à des conditions si rigoureuses: les Génois pressèrent leurs alliés d’en assurer l’exécution par la force. Au printemps on se mit en campagne. Les Génois marchèrent droit à l’investissement de Lerici. Les Lucquois, que suivaient les Florentins, allèrent chercher l’ennemi commun. Mais les Pisans attentifs prirent leur temps, surprirent la troupe de Lucques et la mirent en déroute. Les Florentins accoururent, rétablirent le combat, et la chance tournant, Pise fut en tel péril qu’on imputa à la mauvaise volonté du podestat de Florence de ne l’avoir pas conquise. Content de sa victoire, il regagna promptement sa cité pour mettre en sûreté ses prisonniers. Cette retraite des Florentins engagea les Lucquois à rentrer chez eux, et ils donnèrent avis aux Génois d’en faire autant. Mais quand un intérêt est devenu populaire à Gênes, ce n’est pas ainsi qu’on l’abandonne. On se promit de ne pas quitter la campagne avant d’avoir Lerici entre les mains. La place fut resserrée de plus près. Les Pisans y avaient ajouté une sorte de forteresse murée, où une partie des habitants avaient transporté leur demeure. La porte était chargée d’inscriptions injurieuses qui défiaient Lucques, Gênes et Porto-Venere. Cette citadelle fut d’abord forcée et rasée, et bientôt les Génois achevèrent leur précieuse conquête.
(1256) Les Pisans abattus se soumirent à exécuter envers Florence et Lucques la sentence qui les avait révoltés. Les Génois ne furent pas compris dans ce dernier arrangement. Ils avaient une querelle plus récente avec Pise au sujet d’une place de Sardaigne. Leurs alliés, en faisant la paix, n’avaient pas tenu compte de cette réclamation tardive, et ils restèrent seuls en état d’hostilités.
Des événements si voisins, des périls si journaliers laissaient peu de place aux efforts qu’aurait exigés la défense des établissements de Syrie, et cependant un double danger les menaçait. La domination chrétienne chancelait dans la terre sainte, et la jalousie mercantile parmi les colonies maritimes rendait chaque jour plus sanglants les contrecoups de la discorde des métropoles1.
(1230-1253) Frédéric II avait à peine regagné l’Europe que tout, en Palestine, avait été en confusion. On avait mal gardé les trêves avec les Sarrasins. Les barons du royaume avaient cessé de respecter les lieutenants de l’empereur. Les galères impériales assiégèrent dans Béryte les Lusignans de Chypre qui venaient revendiquer la souveraineté de la terre sainte. Les consuls de Gênes et de Pise, d’accord eu ce moment se présentèrent avec les évêques pour médiateurs, mais, n’ayant pu rien obtenir, ils se retirèrent dans Acre. Les galères génoises allèrent combattre celles de Frédéric; le dénoûment de cette guerre civile arriva par une nouvelle catastrophe (1244): la horde des Carismiens prit Jérusalem et ravagea le pays en tout sens. Le Soudan de Damas vint s’unir aux chrétiens sous les murs de Jaffa pour combattre ces nouveaux assaillants réunis aux Égyptiens. Mais une journée sanglante près de Gaza fut favorable à ceux-ci. Le soudan d’Égypte en recueillit seul le fruit; les Carismiens se dispersèrent après leur victoire, pillèrent la Syrie et disparurent comme un torrent.
Conrad, fils de Frédéric II, devenu héritier du titre de roi qu’il tenait de son aïeul Brienne, ne parut point dans la terre sainte. Les barons confièrent la conduite des affaires à un bailli ou gouverneur électif. Ce gouvernement était misérable. La querelle européenne des guelfes et des gibelins avait passé la mer, même avant la venue de Frédéric, et elle resta après lui pour envenimer les autres sujets de discorde. Quand les templiers avaient négocié une trêve, les hospitaliers la faisaient rompre. Les Pisans s’étaient battus dans Acre avec leurs voisins, et, obligés de fuir, pour vengeance ils avaient mis le feu à la tour et au quartier des Génois. Gênes, pour les contraindre à réparer le dommage et à relever la tour, avait envoyé des galères contre eux, bravant toute prohibition; car on avait imposé à ces rivaux des trêves permanentes dans les colonies communes. Maintenant ils s’acharnaient dans Acre à des combats qu’on vit durer des mois entiers. Ils étaient livrés avec une telle fureur, que, suivant la remarque des historiens, on employa jusqu’à vingt-deux sortes de machines de destruction dans ces batailles données au milieu de la ville.
L’arrivée du saint roi Louis, ses vertus, sa dignité dans le malheur vinrent arrêter quelque temps le cours de ces discordes scandaleuses. Son autorité contint tout le monde en paix.
(1250) Quand Louis avait voulu partir pour la croisade, il avait envoyé des messages à Gênes afin de négocier son passage. Mais il avait cru de sa dignité de ne monter sur la mer que du bord d’une terre de sa domination. Il donna rendez-vous, dans le port d’Aigues-Mortes, à Lercari et Levanto, les deux amiraux génois élus pour le conduire. On partit de là. Il se rendit en Chypre et s’y arrêta jusqu’au printemps. Il paraîtrait, suivant Joinville, qu’en repartant il remonta sur les mêmes vaisseaux; suivant d’autres narrateurs, la flotte qui l’avait porté n’attendit pas l’hivernage; il fallut demander des navires aux colons génois et pisans des villes de Syrie, et l’on ne les obtint qu’à des conditions abusivement onéreuses. Enfin on fit voile vers l’Égypte. Nous ne redirons pas les tristes événements d’une expédition si connue.
Lorsque le roi prisonnier dut être remis en liberté, un vaisseau génois se trouva prêt à le recevoir; il paraissait négligemment confié à un seul matelot qu’on voyait sur le tillac. Quand Louis et les musulmans qui le gardaient encore touchèrent au bord, un signal fit sortir du fond du navire cinquante hommes l’arbalète tendue, dont la présence subite écarta les Sarrasins et assura la délivrance du roi2. Ce prince et les débris de son armée furent transportés par les marins génois à Ptolémaïs. Il y séjourna deux ans afin de ne rien laisser en arrière de ses malheureux compagnons d’armes (1256).
Cependant les Vénitiens, pendant la décadence de l’empire latin de Constantinople, s’étaient appliqués avec une nouvelle ardeur au commerce de Syrie. On reconnaît aux procédés des Génois, racontés par eux-mêmes, que ceux-ci voyaient de mauvais oeil des concurrents si puissants. La possession en commun de l’église de Saint-Sabbas dans la ville d’Acre devint un sujet d’animosité pour deux colonies jalouses resserrées entre les mêmes murailles. Un matelot maltraité dans une rixe fortuite suffit pour soulever les Génois. Ils coururent contre les Vénitiens, en blessèrent un grand nombre et poursuivirent les autres jusqu’au palais de Venise. Ils reconnurent cependant que cette violence avait été imprudente. On s’en excusa du mieux que l’on put, mais les offensés en conservèrent un vif ressentiment. A peine cet orage était apaisé qu’un navigateur génois ayant amené dans le port d’Acre un vaisseau qu’il disait avoir acheté d’un pirate, les Vénitiens qui le reconnurent pour leur propriété le revendiquèrent et s’en emparèrent sans autre explication. Une nouvelle émeute s’ensuivit. Les Génois prirent les armes, descendirent dans le port, attaquèrent les Vénitiens, et non-seulement leur arrachèrent le navire objet de la querelle, mais encore se rendirent maîtres de tous les bâtiments vénitiens qui se trouvaient à l’ancre. Un accord fut pourtant ménagé sur ces voies de fait, on convint de payer les dommages qu’on s’était faits; mais, pour en faire l’évacuation, il fut impossible de s’entendre. Les deux gouvernements auxquels leurs colonies en référèrent s’occupèrent de ce fâcheux incident. On avait pris rendez-vous à Bologne pour traiter, quand Venise accusant les Génois des longueurs qui faisaient traîner l’affaire, entreprit de se faire justice à elle-même. Le convoi ordinaire de ses vaisseaux marchands pour la Syrie fut renforcé de bâtiments armés en guerre qui, en arrivant, capturèrent tout ce qui se trouva de navires génois. On brûla même des maisons dans Acre. Mais la supériorité des Vénitiens ne tenait qu’à la présence de leurs flottes: dans l’intervalle de leur retour, les Génois étaient les plus forts, d’autant mieux que Gênes et Pise étaient alors en paix et que leurs établissements se prêtaient appui. Cette union alarma tellement les Vénitiens d’Acre qu’ils crurent nécessaire de se couvrir de la protection ecclésiastique; le pavillon du patriarche fut arboré sur leur palais public. Qu’on ne s’étonne pas de l’animosité excessive qui règne entre ces émules, ce n’est pas seulement d’ambition et de pouvoir qu’il s’agit entre eux. Ils se débattent pour les intérêts mercantiles, pour ces intérêts qui font dans les deux États, mais surtout à Gênes, toute la richesse publique et privée, qui couvrent toutes les fautes, qui réparent tous les désastres au milieu même des guerres civiles. Venise, sous les Latins de Constantinople, avait enlevé un grand commerce aux Génois; probablement elle leur avait fermé l’accès de la mer Noire. En Syrie, en Chypre, en Égypte elle balançait tout au moins leur ascendant; redoutable sur la mer, elle pouvait troubler la navigation là même où les habitudes et les alliances avaient le mieux établi les Génois. Il n’en fallait pas tant pour que les deux peuples marchands fussent irréconciliables.
LIVRE QUATRIÈME.
PREMIÈRE RÉVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA CAPITAINE DU
PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE PISANE, GUERRE
AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L’EMPEREUR HENRI VI; - DE
ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT GIBELIN. - SIMON
BOCCANEGRA, DOGE.
1257 - 1339.
CHAPITRE PREMIER.
Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec les Vénitiens. -
Rétablissement des empereurs grecs à Constantinople.
L’autorité n’était pas contestée aux nobles; mais il y avait des familles devenues si considérables qu’un partage égal du pouvoir ne pouvait plus leur suffire, et l’équilibre menaçait de se rompre.
La nation commençait aussi à se lasser de n’avoir pas la sécurité intérieure pour prix de l’abnégation avec laquelle elle se laissait gouverner. Les plébéiens riches devenaient exigeants et il fallait bien que l’on comptât avec eux, car eux aussi étaient gibelins ou guelfes tout autant que les nobles; et si ceux-ci fournissaient des chefs aux partis, c’est de l’accession des masses que venait la force de ces chefs mêmes: c’est par là précisément que les Spinola et les Doria chez les gibelins, les Grimaldi et les Fieschi chez les guelfes possédaient une supériorité reconnue, à laquelle les autres nobles ne pouvaient atteindre.
C’est par là aussi que ces races privilégiées pouvait être tentées de s’emparer de l’autorité suprême, avec l’espoir de réussir là où Mari avait échoué.
Depuis cette aventure, de sourdes rumeurs avaient souvent donné crédit aux apparences d’un complot qui mettrait la république aux mains d’un chef unique, ou de deux, si les ambitions principales ne pouvaient s’accommoder d’un seul.
On sentait que cette concentration du pouvoir ne pouvait se faire qu’autant que le gouvernement serait ou tout gibelin ou tout guelfe; le mélange des deux factions était inconciliable avec l’unité d’un tel régime. Comme c’était sur la noblesse qu’un dictateur aurait à usurper, il fallait y faire concourir le peuple; aussi le caressait-on par avance. On avait déjà résolu d’adopter le nom de capitaine du peuple, et les nobles les plus fiers se seraient fait honneur de le porter. On supposait déjà qu’on pourrait au besoin donner aux populaires la satisfaction d’avoir un représentant de leur classe, une sorte de tribun, siégeant avec les capitaines en paraissant partager leur autorité. Tout cela semblait en quelque manière concerté; mais ce qui ne l’était pas sans doute, c’est que, soit timidité dans l’exécution de ce plan, soit ruse ou maladresse, les populaires prévalurent tellement qu’à l’essai un plébéien se trouva capitaine au désappointement des promoteurs de cette innovation.
Quoi qu’il en soit, le nom d’une famille plébéienne occupera la première et la dernière page de ce livre; mais entre les deux il y a quatre-vingts ans pendant lesquels c’est la noblesse qui continue à prévaloir.
Un podestat guelfe sortant de charge n’avait pas fait louer sa probité et ses moeurs (1257): c’est tout ce que les annalistes disent de lui. On avait déjà nommé son successeur. A l’arrivée de celui-ci, il y eut une émeute contre le précédent. A la faveur de ce soulèvement quelques nobles invitèrent le peuple à prendre les armes et crièrent qu’au lieu d’un podestat pris au dehors, il fallait à la république un capitaine choisi parmi les citoyens. Les populaires répondirent à l’appel avec empressement; mais ce fut pour tromper l’ambition de l’orgueilleuse noblesse qui les poussait. Ils s’assemblèrent tumultuairement et nommèrent par acclamation et à grand bruit Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple et de la commune. On alla le chercher dans sa maison, on le porta en triomphe, on lui prêta serment avec enthousiasme.
Le nom de la famille Boccanegra ne se trouve pas avant ce temps dans les fastes du consulat ou des conseils, ce qui prouve qu’elle n’avait pas compté parmi la noblesse. Sept ans avant cette élection, le peuple de Florence (1250) avait ôté le pouvoir aux nobles: les Milanais en firent autant en même temps que les Génois (1256). Le cours des idées inclinait vers la domination démocratique. Cependant la noblesse avait trop de force, de crédit et de richesses, sa puissance avait poussé des racines trop profondes pour qu’on ne dût pas prévoir une longue résistance de sa part et de fréquentes convulsions. Il est même évident que, pour consolider le pouvoir de Boccanegra, une transaction intervint. Une émeute l’avait porté au pouvoir sans conditions; le lendemain l’obéissance qu’on lui avait jurée fut expliquée et ratifiée avec des formes plus légales et plus réfléchies. Un parlement fut tenu; douze réformateurs, tous plébéiens de la classe intéressée à l’ordre par ses richesses, reçurent la puissance de donner à la république des lois organiques qui dureraient dix ans. L’État eut deux chefs apparents, un podestat, chef de justice, étranger, et le capitaine du peuple, celui-ci véritable recteur de la république. Tous deux présidaient ensemble les conseils. Le grand conseil qui, à ce qu’il paraît, devait tenir lieu des parlements, se composait d’abord des huit nobles chargés des finances, de trente anciens et de deux cents conseillers. Parmi ceux-ci comptèrent de droit les deux consuls de chaque métier ou profession au nombre de trente-trois, sept députés du territoire, deux des colonies: l’élection populaire désignait les autres sans distinction de condition, excepté quatorze pris exclusivement parmi les plus nobles, meilleurs et distingués: mais ceux-ci n’entraient au conseil que lorsqu’ils y étaient expressément appelés. On voit ici d’assez grands ménagements obtenus par la noblesse au milieu des marques de la méfiance populaire. Écartée de la place suprême, soumise à un chef plébéien, elle n’était pas encore déshéritée de toute part au gouvernement, et elle se tenait en mesure de faire valoir son influence.
Le podestat, le capitaine, les huit nobles du trésor et les trente anciens composaient le petit conseil, véritable siège du gouvernement: ses résolutions sur la paix, sur la guerre et les traités, avaient seules besoin de la ratification du grand conseil. Le capitaine avait la représentation de la république, le pouvoir exécutif, l’initiative de toutes les propositions dans les conseils. Il nommait un juge civil et un juge criminel. Le podestat avait l’appel des causes civiles et la révision des sentences capitales.
Le gouvernement, guelfe jusque-là, ne fut pas encore ouvertement déclaré gibelin, mais cette faction fit de grands progrès. Boccanegra était de ce parti et, comme nous l’avons observé, il eût été impossible que le pouvoir étant concentré dans une seule main, l’État fût censé d’une couleur et son chef d’une autre.
Cependant le capitaine n’avait pas gouverné un an entier que l’on avait conspiré pour le renverser. Il profita de ce qu’on avait entrepris contre lui pour accroître son pouvoir et pour le rehausser par plus d’éclat. Il fit d’un palais près de Saint-Laurent le siège de son gouvernement et s’y fortifia aux frais de l’État. Il exigea un supplément à son traitement annuel, et ses adversaires prirent cette occasion de décrier auprès d’une nation économe une administration qui se rendait coûteuse. On se plaignait d’ailleurs de sa hauteur, mais le peuple était encore pour lui.
Le capitaine accorda bientôt une amnistie aux ennemis qu’il avait bannis.
Mais ce ne fut point une mesure de sa politique; ce fut une des bonnes oeuvres qu’inspira la dévotion bizarre et contagieuse des flagellants. Sur je ne sais quel miracle et à quelle voix divine, les habitants de Pérouse, les premiers, dépouillent leurs vêtements, se répandent dans la ville, courent d’église en église, criant miséricorde et se déchirant le sein à coups redoublés. Ce fanatisme gagna Rome, la Toscane, Gênes, ses rivières, la Provence. Partout, si l’on en croit les annales, il porta une abondante moisson de bons fruits. Il y eut à Gênes de nombreuses réconciliations. Le capitaine voulut faire la sienne avec ceux qu’il avait traités en ennemis.
(1258-1264) Une dévotion si vive n’arrêtait pas la guerre acharnée entre Gênes et Venise. On expédiait en Syrie pour défendre ses établissements et pour ruiner ceux de l’ennemi. Une flotte génoise était parvenue à Tyr; les Vénitiens, qui l’avaient devancée dans Acre, en sortirent pour la bloquer. Les Génois, peu habitués à se laisser défier patiemment, mirent à la voile pour joindre leurs adversaires; mais ce fut en n’écoutant que leur impétuosité, sans ordre, sans s’attendre. Les premières galères qui s’étaient élancées se trouvèrent séparées; enveloppées, elles furent prises. Sur le bruit de cet échec, on fit partir de Gênes trente-trois galères et quatre grands vaisseaux sous les ordres de Rosso della Turca.
Cette flotte se porta d’abord à Tyr, et ensuite devant Acre. Les Vénitiens, les Pisans, les Provençaux armèrent tous les combattants qu’ils purent solder et vinrent à la rencontre. Le combat fut sanglant; la fortune fut contraire aux Génois. Ils ne perdirent pas moins de vingt-cinq galères. Les messagers qui apportaient la nouvelle d’une trêve que les deux métropoles venaient de conclure assistèrent, en quelque sorte, à cette catastrophe. La colonie d’Acre subit les conséquences du désastre.
Les Génois en sortirent, et Tyr devint leur seul refuge. La place qu’ils abandonnèrent fut occupée par leurs ennemis. Leur rue fut envahie, leurs tours renversées. Les Vénitiens et les Pisans en portèrent les matériaux dans leurs quartiers et se firent honneur d’en fortifier leurs propres édifices. Le consulat et la juridiction de Gênes furent abolis dans Acre.
Les navires génois qui entraient dans le port devaient s’abstenir de déployer aucun pavillon1. Cependant, à leur tour les Vénitiens, passés au siège de Tyr, y avaient éprouvé un affront. Les réfugiés d’Acre les repoussèrent; sur mer ils leur enlevèrent de riches convois. On avait la guerre en Italie, on venait se la faire sur le rivage syrien; ce dont on s’occupait le moins c’était de l’assistance due à la cause commune chancelante sur la terre sainte.
(1260) Malgré ces calamités, les autres relations extérieures étaient prospères, et de nouveaux avantages à prendre sur les Vénitiens se présentaient aux Génois. Michel Paléologue, le successeur des empereurs grecs réfugiés à Nicée pendant que les Latins tenaient Constantinople, se promettait de rentrer dans cette capitale. Les Génois n’avaient jamais cessé d’entretenir l’amitié de cet ancien allié; ils commerçaient partout où son autorité était reconnue ou rétablie, tandis que les Vénitiens régnaient en quelque sorte dans l’empire des princes latins.
Gênes expédia des ambassadeurs à Nicée. Ils furent accueillis, un traité s’ensuivit. Paléologue promit aux Génois dans ses États l’accès et le commerce aussi libres que si c’étaient des possessions génoises. Ses députés venus à Gênes pour voir ratifier le traité obtinrent pour leur maître l’assistance de dix galères et de six gros vaisseaux. Martin Boccanegra, frère du capitaine, en fut l’amiral. Avec ce secours les forces de Michel s’étaient portées devant Constantinople (1261). Un coup de main d’un de ses lieutenants, une entreprise hardie, où, pour profiter d’un heureux hasard, ses ordres furent enfreints, lui ouvrit les portes bien plus tôt qu’il ne l’espérait. Ainsi finit l’empire des Latins.
Les Génois recueillirent le fruit de ce succès; et d’abord leur vanité nationale ou leur haine contre leurs ennemis furent gratifiées.
Le palais public des Vénitiens leur fut livré. En représailles des affronts d’Acre, ils le démolirent au son des instruments et aux acclamations d’un triomphe. Les pierres principales de l’édifice, soigneusement chargées sur des bâtiments, furent envoyées à Gênes pour y servir de trophée.
Les historiens grecs dissimulent tant qu’ils peuvent l’assistance des Génois à la prise de Constantinople. Cependant dans leur récit perce ce qu’ils veulent taire. Suivant Grégoras, on laissa vivre dans la ville quelques artisans pisans ou vénitiens qu’on y retrouva; mais, pour la sûreté et pour la paix de l’empire, il n’était pas bon que les Génois habitassent dans la capitale. Or, avant la conquête, l’empereur leur avait promis un établissement s’ils l’aidaient contre les Latins, et il leur tint parole, quoiqu’il eût pris la ville sans leur secours2. Il leur assigna Galata pour siège de leurs colonies3. Certes si Paléologue n’avait reçu l’aide promise, il n’eût pas été si généreux que d’en payer le prix sans le devoir. Il l’accorde avec défiance; on sent que sa libéralité est forcée. En un mot, le récit de Grégoras justifie cette judicieuse réflexion de Gibbon: Les services des Génois et leur puissance méritaient à la fois la reconnaissance et la jalousie des Grecs4.