Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 11 sur 13 · partie 1/3

Pages du PDF

Histoire de la République de Gênes

Le duc de Savoie Charles-Emmanuel II n’avait…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Le duc de Savoie Charles-Emmanuel II n’avait pas renoncé à ces vues politiques de sa famille, à cette ambition qu’enfin réalisa son fils encore plus ambitieux que lui. Il voulait être roi, et d’abord se faire un royaume. Cette maison avait toujours les yeux fixés sur le littoral ligurien, où elle s’indignait de ne posséder que Nice et Oneille. Elle étudiait tous les moyens de s’y agrandir; elle convoitait Port-Maurice et Savone; et s’il se découvrait quelques instruments de troubles, propres à donner l’occasion de tenter un coup de main, la cour de Turin les recherchait aussitôt.

 

Il y avait à Gênes un jeune noble, Raphaël della Torre: il était neveu d’un sénateur, et petit-fils de celui qui avait écrit l’histoire de la conspiration des Vachero, après avoir été juge instructeur de cette affaire: mais ce jeune homme s’était formé sur d’autres exemples. Ses désordres et la bassesse de ses liaisons l’avaient avili à ce point, qu’il fut convaincu d’avoir trempé dans le vol nocturne fait sur la mer d’une somme d’argent qu’on transportait de Gênes à Livourne. Son palais de campagne, situé sur le rivage, avait servi aux voleurs de repaire pour guetter la prise, d’asile pour la receler; et l’usage imprudent qu’il fît de sa part servit à faire découvrir le crime (1671). Il avait pris la fuite; on prononça contre lui une peine infamante. Réfugié à Oneille chez le gouverneur piémontais, il s’y répandit en invectives et en menaces de vengeance. On l’invita à se rendre à Turin; il y devint capitaine dans le régiment des gardes.

 

(1672) Le duc assemble des troupes sous des prétextes qui n’avaient rien d’hostile. Il forme une véritable armée vers la frontière génoise de la rivière occidentale. La république y porte son attention, mais il n’existait aucun sujet de querelle. Deux ans auparavant quelques difficultés s’étaient élevées sur la délimitation du territoire. Le roi de France avait aussitôt requis les deux parties de retirer les troupes qu’elles avaient mises en marche, et d’accepter l’intervention de son ambassadeur en Piémont, l’abbé de Servient3. La décision que celui-ci avait rendue, exécutée sans réclamation, ne semblait avoir laissé aucun lieu à contester ultérieurement.

 

Cependant Torre avait couru les montagnes, il avait cherché partout des partisans à engager en faveur des entreprises que le duc de Savoie ne tarderait pas à réaliser. Avec un des principaux habitants du pays, il avait été plus explicite. Il l’avait fait entrer dans ses menées: il lui avait déclaré que l’armée piémontaise était destinée à enlever Savone, tandis que lui-même, aidé de quelques amis, tenterait de soulever la ville de Gênes. Il avait tout préparé. Un magasin à poudre devait être incendié pour accroître la surprise et le désordre. Les marches de l’armée étaient combinées sur ces mouvements; et les mesures étaient prises pour que tout éclatât au même jour.

 

En effet, les troupes du duc se meuvent, franchissent la frontière, s’emparent des défilés et prennent leur chemin pour descendre vers Savone. Mais tout à coup elles s’arrêtent: on tient conseil de guerre; à l’issue, on change de route et l’on se porte au couchant sur la Piève.

Cette place ne pouvait se défendre contre tant de forces; elle fut occupée sans résistance.

 

Suivant la narration génoise, l’homme à qui Torre s’était confié et qui avait paru s’associer à ses plans, avait livré le secret au gouvernement; la conspiration était éventée à Gênes; Torre, venu sur le territoire, en était sorti avec précipitation. Savone était en sûreté: la nouvelle qui en était parvenue au camp piémontais, occasion imprévue du conseil de guerre, avait fait changer la destination des troupes; on tournait le dos à Savone où il n’y avait rien à faire; on essayerait de pénétrer à Albenga et à Port-Maurice, et la Piève en ouvrait le chemin.

 

Suivant les premières déclarations officielles des Piémontais, on n’avait jamais eu qu’un seul but. Les habitants de deux villages voisins, dont le plus petit qui relevait du Piémont était une sorte d’enclave dans le territoire génois, vivaient en mauvaise intelligence. Ils se disputaient des pâturages et s’enlevaient des troupeaux. La limite sur ce point n’avait pas été réglée par Servient. Les paysans piémontais étaient opprimés. Le seigneur de leur village réclamait; le duc lui devait main-forte; or il ne pouvait parvenir au lieu contesté sans mettre garnison dans la Piève. C’est à quoi il avait dû procéder, en marchant, en force, il est vrai, mais amicalement, et sans troubler le bon voisinage. Et c’était pour la protection de ce hameau que quatre mille fantassins et treize cents chevaux étaient mis en mouvement; que don Gabriel de Savoie, oncle du duc, était venu prendre le commandement de ces forces guidées par les généraux le plus en faveur à la cour de Turin!

 

Le patriotisme des Génois se signala en cette occasion; on prodigua les dons volontaires; la bourgeoisie y fournit sa part; on solda des troupes; on employa deux officiers corses qui servirent avec dévouement et intelligence. Il y avait près de cinq mille soldats sur pied et autant de milices du pays; un sénateur, Durazzo, reçut des pouvoirs supérieurs pour présider à la conduite de la guerre dans laquelle on se trouvait engagé, car les Piémontais cessèrent bientôt de dissimuler leurs projets hostiles.

 

On n’avait pu les déloger de la Piève; mais ils en sortirent d’eux-mêmes pour se diriger sur le rivage de la mer. Ils se séparèrent en deux corps destinés à attaquer à la fois Albenga et Port-Maurice à la droite et à la gauche d’Oneille, qui devait être leur point de ralliement. Durazzo résolut avec les deux commandants corses d’empêcher les deux corps ennemis de se rejoindre. On occupa les cimes et les gorges qui les séparaient, on leur fit tête de toute part. Ils ne pénétrèrent pas à Port-Maurice, et ils furent repoussés d’Albenga. Des deux côtés ils rétrogradèrent dans les montagnes. Une de leurs divisions se laissa renfermer à Castel-Vecchio. Le prince Gabriel, qui commandait l’autre, ne put arriver au secours et rentra en Piémont. Une sortie meurtrière sauva une partie des assiégés; mais le reste fut contraint de se rendre avec son général. La république, depuis si longtemps déshabituée des triomphes militaires, eut une victoire à célébrer.

 

Alors les puissances s’émurent; le pape, le roi d’Espagne offrirent leur entremise. Mais Louis XIV fit prévaloir la sienne en des termes qui n’admettaient pas de refus. Il déclara qu’il ne souffrirait pas la continuation de cette guerre. Il intima aux deux parties de souscrire promptement à une suspension d’armes, et il se fit l’arbitre de leur paix.

 

M. de Gaumont fut envoyé pour signifier ces intentions. Il devait dire au duc que S. M. avait sujet de trouver étrange qu’un prince qui lui était si étroitement allié s’engageât dans une querelle qui retentissait dans toute l’Europe et qui attirait même un soupçon de concert avec la France, sans lui en donner la moindre part avant de s’y commettre.

 

Or, dans l’intervalle, les Génois, fiers de leur victoire, s’étaient emparés d’Oneille. Le duc voulait avant de poser les armes qu’on lui restituât cette place. Les Génois s’en défendaient. L’envoyé de France les pressait et les menaçait du déplaisir de son maître: ils offraient de mettre la place en dépôt entre les mains du roi. Refusés, ils balançaient encore, quand ils apprirent que le duc venait de leur prendre Ovada. Dès lors une prompte restitution réciproque était sans objection; ils délivrèrent au ministre français les ordres nécessaires pour que la remise des places eût lieu en même temps des deux parts. Mais le duc éleva de nouveaux incidents; et au lieu de cesser les hostilités, il se donna le plaisir de reprendre Oneille à force ouverte. Les Génois, que la négociation avait rendus négligents, furieux de la perte de cette place, se mirent en devoir d’y rentrer. Ils en avaient le droit, puisque l’armistice n’était pas publié. Mais M. de Vivonne était là avec les galères de France. Il déclara qu’il emploierait toutes ses forces pour défendre les possessions du duc allié de son maître. Ses embarcations portaient des munitions de guerre à Oneille à la vue des Génois. Enfin, la suspension d’armes eut lieu, et les parties belligérantes s’étant remises à leur puissant médiateur, l’arrangement fut fait par une déclaration du roi de France.

 

(1673) Rien ne fut plus simple que cet accord; cela devait être après une rupture sans aucun motif qu’on pût avouer4. La trêve fut convertie en paix; les prisonniers, les places, tout était déjà rendu; seulement il fallut écarter une prétention du duc qui voulait gagner une communication directe entre le Piémont et Oneille. S’il ne l’avait, disait-il, par le traité, il se la donnerait par l’épée. Le roi de France ayant à coeur le repos de l’Italie, se portait pour garant de la paix. Quant au procès des deux villages, misérable prétexte des hostilités, il était envoyé au jugement de jurisconsultes italiens, du choix desquels les parties conviendraient, ou que le roi nommerait à leur défaut. C’est l’université de Ferrare qui fut nommée. Mais entendait-on par là les docteurs ou les professeurs? Car à Ferrare c’étaient deux corps distincts. On disputa sur ce préliminaire sans rien conclure, et il paraît que personne ne songea plus guère au fond de la querelle. Les villageois se seront provisoirement accordés entre eux: cependant il n’y a pas de question diplomatique si profondément endormie qu’on ne sache la réveiller quand on veut: celle-ci reparut de temps à autre.

 

Dans cette occasion la volonté hautaine de la France, en contrariant l’enthousiasme belliqueux des Génois, empêcha peut-être la ruine qui eût suivi leurs premiers succès; mais nous allons les voir maintenant victimes des ressentiments orgueilleux de Louis XIV. L’histoire européenne du grand siècle a gardé une place à ces faits assez remarquables: Gênes bombardée, son doge à Versailles.

 

(1672-1678) Pendant la guerre à laquelle la paix de Nimègue mit fin, les Génois avaient subi quelques-unes de ces contrariétés qui ne sont pas épargnées aux neutres, toujours accusés de partialité par toutes les puissances belligérantes à la fois. Louis XIV leur imputait de prêter leur entremise pour retirer d’Espagne l’or et l’argent que les galions d’Amérique y déposaient pour le compte des Hollandais. Il leur déclara qu’il ferait visiter jusqu’à leurs galères pour découvrir la simulation.

Ils réclamèrent avec d’autant plus de force contre cette vexation, qu’elle menaçait de faire confondre avec des propriétés ennemies les grandes sommes habituellement transportées pour leur propre compte. Le roi répondit à leurs remontrances que ceux qui résisteraient à la visite seraient coulés bas. Un coup de canon avait été tiré de terre, pour empêcher une galère française de faire une prise dans les eaux de la république. En représailles le roi ordonna d’arrêter tous les navires de Gênes. Il daigna cependant révoquer cet ordre, à condition que l’officier qui avait commandé le feu serait envoyé en prison à Marseille. Dès ce temps le déplaisir du monarque fut annoncé avec un tel éclat que le prince de Monaco qui se trouvait à Gênes en repartit à l’instant pour ne pas rester dans un pays dont le roi était mal content5. Cependant M. de Gaumont, qui était alors envoyé de France à Gênes, mandait à M. de Louvois: «Tout ira bien, pourvu que les Génois se défassent d’un certain manque de respect que le roi n’a plus la volonté de souffrir6.» Cet agent obtint en effet tous les arrangements qu’il demandait pour les recrutements, pour le transit des approvisionnements, et, dans les derniers temps de la guerre, pour le passage des troupes. Enfin, quand la paix se fit, Louis XIV fit nommer les Génois dans le traité de Nimègue.

 

Mais cette paix ne devait être qu’une trêve, soit pour l’ambition de Louis, soit pour les ressentiments des puissances auxquelles il avait fait la loi. En attendant, il venait d’acquérir Casal, ce qui semblait annoncer quelques vues sur l’Italie. Sa marine dominait dans la Méditerranée; mais, quoique celle d’Espagne ne pût soutenir la comparaison, comme les galères génoises faisaient la plus grande partie de celle-ci, il en était jaloux; il l’était surtout de l’influence et du crédit que la cour de Madrid conservait encore à Gênes; c’est là ce qu’il voulait détruire ou punir: et c’est ainsi que tout le poids d’une querelle qu’il se complaisait à tenir ouverte envers la couronne espagnole tomba sur Gênes.

 

De tous les temps les particuliers génois avaient possédé des galères indépendamment de celles de la république. Depuis qu’ils ne les expédiaient plus pour leur propre compte soit en course, soit en marchandise, elles étaient louées à la cour d’Espagne, et portaient son pavillon. Dès l’origine de cet usage, les Doria et les autres propriétaires avaient obtenu un emplacement dans le port de Gênes pour les mettre en sûreté à leur retour. Un Doria, duc de Tursi, avait de père en fils le commandement de ces galères.

 

Louis XIV avait la prétention que son pavillon fût salué partout où il se montrait. A cet égard Gênes s’était soumise à ses exigences, et à celles de ses amiraux, parfois plus difficiles à satisfaire que le maître. Mais ce n’était pas de la déférence de la république qu’on se contentait. Le roi déclara qu’ayant ordonné à ses commandants d’employer la force pour obliger les Espagnols à saluer les premiers, et, sachant que leurs galères se réfugient dans le port de Gênes, il y enverra les siennes pour exiger le salut. Vainement les Génois, sur cette déclaration, s’excusèrent humblement d’avoir à s’entremettre entre deux si grandes couronnes; les notifications étaient de plus en plus menaçantes. Le roi tenait Tursi et ses galères pour Espagnol; et si la république souffrait qu’ils s’avisassent d’arborer son pavillon pour éviter de saluer sous celui de leur maître, non-seulement ce déguisement ne serait pas toléré, mais Gênes serait responsable de cet abus de ses couleurs. Enfin, puisqu’il y avait dans le port de Gênes une enceinte privilégiée où les galères des Espagnols étaient admises, celles de France avaient ordre d’y pénétrer. Nul ne devait avoir des privilèges dont les Français n’eussent pas le partage.

 

Cette querelle mettait les Génois dans le plus grand embarras, et il y paraissait à la confusion de leurs conseils. Le seul parti auquel on sut s’attacher, ce fut de négocier en Espagne pour que les galères de Tursi ne vinssent pas: en effet, pendant quelques années elles s’abstinrent de paraître à Gênes. Leur longue absence encouragea le gouvernement de la république à répondre aux instances de la France, que la venue des Espagnols était si peu probable, qu’il était inutile de s’en occuper d’avance7. Mais Louis ne se payait pas d’une réponse si vague; il en exigeait de catégoriques.

 

Tout à coup l’envoyé de la république à Paris avertit ses maîtres d’une étrange nouvelle que l’envoyé de Savoie prétendait tenir de la bouche de Louvois. Une expédition contre Gênes avait été résolue. Cet avis mit le comble au trouble déjà répandu. Dans le sein du gouvernement, le parti habituellement opposé à la France voulait qu’on eût recours sur-le-champ aux secours des puissances étrangères. D’autre part, on demandait de se mettre en défense, les uns avec plus ou moins d’espérance de résister, les autres afin d’être du moins en état de parler avec plus de dignité, et de faire mieux écouter le bon droit de leur patrie. Les plus timides voulaient que, sans perdre de temps, on commençât par démolir la citadelle de Savone, afin d’empêcher les Français de s’y établir: étrange système de défense qui, au reste, s’est souvent représenté dans les pensées stratégiques du pays. Le sentiment qui l’emporta fut celui des amis de la temporisation. Une menace arrivée par l’indiscrétion volontaire du ministre d’un voisin d’inclination fort suspecte, pouvait être un faux avis donné par artifice. Sur ce soupçon on convint d’expédier à Paris le secrétaire d’État Salvago, homme délié qui sonderait le terrain. On cacha les craintes du gouvernement, au public déjà mécontent, et l’on ne prit que quelques mesures défensives peu apparentes. La plus importante fut de mettre en construction quatre galères8; il n’en restait que six à la république, augmentation bien insignifiante et pourtant malheureuse qui devint le principal objet des griefs de Louis XIV.

 

Ces griefs prétendus se multipliaient sans cesse, et dans la correspondance officielle tout était prétexte à la colère du roi, tout était crime pour les Génois. Les vieilles prétentions des descendants de Scipion Fiesque devenus des seigneurs de la cour de Louis étaient en première ligne; et les réclamants ne craignaient pas d’assurer que la conjuration de 1547 avait été entreprise au profit de la France. Un noble, Raggio, avait été condamné à mort il y avait trente ans, pour brigandage, assassinat et trahison. Il s’était fait justice à lui-même en se poignardant dans sa prison. Maintenant son fils était protégé par la France. Elle exigeait qu’on lui rendît les biens confisqués sur son père, ceux même dont l’État n’avait pas profité. La famille Lomellini possédait sur la côte d’Afrique la petite île de Tabarca: elle y faisait pêcher le corail. La compagnie d’Afrique établie à Marseille exploitait cette même industrie sur la côte d’Alger: elle contestait en justice les droits des seigneurs de Tabarca. Le roi trancha la contestation, et fit courir sus aux barques des Lomellini en rendant la république responsable de leur résistance9. On s’avisa à Gênes, par je ne sais quelle étroite idée, de faire une loi somptuaire: les ministres du roi se persuadèrent que c’était en haine des manufactures de luxe dont Colbert avait doté la France. Giustiniani, encore en service, avait écrit que Salvago, envoyé à Paris, était d’inclination espagnole: ordre à la république de le rappeler, et elle obéit. Au reste, le roi faisait rechercher les anciens titres de ses prédécesseurs sur la seigneurie de Gênes: c’est le dernier fait dont le Génois congédié put se convaincre en partant de Paris.

 

Il existe un mémoire anonyme où, après avoir recommandé à Louis XIV de s’approprier Gênes par la conquête, on recherche quelle occasion on pourrait faire naître pour colorer cette entreprise, en poussant les Génois par le désespoir à des démarches imprudentes qui appelleraient les armes du roi. Enlisant ce projet on est singulièrement frappé d’y trouver indiqués d’avance, comme autant de pièges à tendre à leur susceptibilité, ces griefs mêmes dont nous venons de les voir harceler10. Sur ce rapprochement on serait tenté de se demander si Louis XIV, à cette époque, n’avait pas d’arrière-pensée, s’il ne voulait qu’occuper ses forces pendant la pais générale ou qu’entretenir la réputation et la terreur de ses armes par des expéditions brillantes à Tripoli, à Alger, et aux dépens des Génois.

 

M. de Saint-Olon fut envoyé ministre à Gênes. Au point où les choses étaient parvenues, ce n’était pas pour faire de lui un conciliateur. Il n’eut pourtant pas d’abord la mission de Popilius. Il venait voir si la république menacée ne cherchait pas des appuis étrangers; si le peuple n’était pas en discord avec le gouvernement; à quels préparatifs de défense on s’était livré, et surtout si le projet d’avoir dix galères au lieu de six, si ce projet téméraire était poursuivi. Saint-Olon, en mettant son zèle à recueillir ces informations, déplore de n’avoir aucun secours à tirer de son prédécesseur (Giustiniani), chagrin de sa destitution, et, de plus, fort incliné pour les intérêts de son pays natal11. Lui-même isolé, avouant qu’il est sans confidents, sans amis, tenu à l’écart par les Génois dans ces critiques circonstances, ne put les voir qu’avec des yeux prévenus, et ses préventions lui furent abondamment rendues avec une égale malveillance.

 

(1683) A peine la quatrième des galères en construction put paraître dans le port, que Saint-Olon reçut l’ordre de notifier les inflexibles volontés de son maître. Le roi n’entendait pas que les Génois ajoutassent quatre galères à leurs forces maritimes. S’ils s’y obstinaient, il ferait arrêter leurs vaisseaux sur la mer, assiéger leur port, et interrompre leur commerce.

 

Fort ému à cette sinistre déclaration, le gouvernement essaya de dissimuler son effroi, dans l’espérance qu’à Paris son envoyé de Marini obtiendrait quelque commentaire plus rassurant. On se borna à prier Saint-Olon d’assurer le roi des intentions pacifiques et respectueuses de la république. Si elle armait quelques galères par la nécessité de garder son littoral et son commerce maritime contre les croiseurs barbaresques, aucun autre dessein ne pouvait lui être raisonnablement imputé. Mais à peine cette réponse rendue, un courrier de Paris vint faire savoir combien l’injonction était sérieuse. L’audience du roi était refusée à de Marini; et non-seulement les ministres le renvoyaient sèchement aux intimations que Saint-Olon faisait à Gênes, mais celui-ci était chargé d’en faire une nouvelle non moins fâcheuse que la précédente. Le roi voulait qu’il fût établi à Savone des magasins français de sel et que de là le transit fût librement ouvert à travers le territoire, sous prétexte d’approvisionner les garnisons de Casal et de Montferrat. C’était renouveler une bien ancienne querelle; c’était réserver aux agents français le droit de la contrebande contre le privilège financier le plus important de la banque de Saint-George et par conséquent de l’État12.

Aussi le gouvernement se ressentit de cette proposition plus vivement que de toutes les autres menaces. Il se tergiversa point cette fois: sa réponse fut un refus précis, seulement étudié dans les termes pour le motiver du mieux qu’on le put, et en prodiguant toutes les formes de respect. Quant à la demande relative aux galères, on espéra un moment la faire oublier à force de souplesse et de ménagements. Elles restaient cachées en quelque sorte au fond de la darse intérieure; on les faisait passer pour désarmées; seulement, au lieu d’en renvoyer les équipages, on les avait dispersés sur les anciennes; en sorte qu’au besoin l’armement eût été complet instantanément.

 

Cependant, malgré le désir du gouvernement d’éviter la rumeur, l’esprit public s’était réveillé, et l’on ne trouvait plus les ménagements de saison. La république est indépendante, disait-on de toute part; elle ne doit pas se laisser désarmer pour être insultée plus à l’aise. On se soulevait contre des prétentions hautaines et tyranniques. Les offres patriotiques abondèrent. Les familles nobles s’imposaient à elles-mêmes les frais d’une, de deux galères, ou se réunissaient dans des souscriptions généreuses. Les opinions les plus opposées semblaient s’accorder pour entraîner le gouvernement hors de ses résolutions méticuleuses ou dilatoires; ceux qui ne pensaient qu’à l’honneur et à la liberté de la patrie n’étaient pas moins irrités des exigences contre les droits du pays que, ceux qu’une vieille partialité animait contre la France. Mais ces derniers travaillaient à faire accepter la proposition d’une alliance défensive que l’Espagne s’empressa d’offrir. A chaque courrier, Saint-Olon annonçait à Versailles que le traité était conclu.

Le lendemain il était obligé de convenir que la nouvelle était prématurée; que la faction Durazzo, qu’il supposait dévouée à la France avait empêché la faction Doria d’obtenir la majorité requise pour la décision.

 

Le gouvernement, entraîné, prit du moins certaines mesures ostensibles.

On fit quelques recrues, on assembla des milices urbaines. Les quatre galères, tirées de leur prison, paradaient, même en haute mer. On fondit des canons; on éprouva des mortiers: surtout on augmenta les impôts.

Enfin on balança entre la réparation et la destruction de la citadelle de Savone; on pensa même à exécuter le projet de combler le port, et on l’essaya vainement. Savone, son port où les Français déposeraient leurs sels, sa citadelle dont ils pouvaient faire leur place d’armes, étaient des objets de crainte et de jalousie toujours présents aux préjugés génois.

 

Une escadre formidable s’armait à Toulon. Les Génois s’attendaient à la voir paraître pour les opprimer. Mais elle alla bombarder Alger, et ils respirèrent. L’Espagne, qui les pressait de se mettre sous sa protection, en vain leur faisait savoir qu’au retour d’Afrique l’attaque de leur port était certaine: contents d’avoir quelque répit, ils ralentissaient leurs préparatifs, ils se fiaient à leurs négociations, ils comptaient surtout sur les bons offices de l’ambassadeur de Charles II d’Angleterre. Mais il fallut se détromper. En ce moment Guillaume et ses Hollandais, l’empire et l’Espagne semblaient prêts à rentrer en guerre avec la France: toutefois, l’Europe tentait encore d’éloigner le fléau des hostilités: on négocia à Ratisbonne une trêve de vingt ans. La cour d’Espagne proposa d’y comprendre la république; et les Génois étaient sur le point de nommer leur plénipotentiaire, au grand scandale de Saint-Olon qui ne concevait pas, disait-il, comment un État qu’on prétendait neutre pourrait être porté dans un traité parmi les puissances belligérantes. Ce n’est pas l’argument qui décida Louis XIV; mais il déclara à l’ambassadeur anglais, qu’il avait des différends avec la république, qu’il entendait les régler seul et qu’il n’y souffrirait l’intervention de personne13. A cette déclaration les illusions cessèrent, et quand on apprit le succès de l’expédition d’Alger, Gênes connut le sort qui l’attendait. Néanmoins, si les espérances de salut déchurent, les courages ne s’abattirent pas. La fermentation patriotique n’en fut que plus vive. Saint-Olon, qui se sentait haï, et à qui le pays faisait l’honneur d’attribuer les fatales préventions de son roi, fut effrayé lui-même des manifestations populaires. Il ne se crut pas en sûreté: il demanda à sa cour ou une prompte assistance, ou la permission de se mettre à l’abri. On le prit au mot; il fut immédiatement rappelé, et à son retour il se trouva disgracié. Le roi refusa de le voir. Les ministres lui reprochèrent d’avoir, par des menaces imprudentes, poussé les Génois à prendre des précautions et à se mettre sur leurs gardes14.

 

Enfin le 17 mai 1684 une forte escadre parut devant Gênes15. Seignelay, le ministre de la marine, était venu présidera l’expédition. Duquesne en était le chef, assez mécontent de ne commander que suivant le bon plaisir du ministre. Celui-ci demande aux Génois de lui livrer les quatre galères neuves, d’envoyer quatre sénateurs implorer le pardon des offenses de la république, et il n’accorde que quelques heures pour répondre à ces sommations. L’indignation publique, le sentiment patriotique de la nationalité, soutinrent le courage du gouvernement. On n’accepta pas ces conditions outrageantes, et aussitôt les galiotes commencèrent le bombardement. De nouvelles propositions, qui s’aggravaient d’heure en heure, interrompaient seules le feu de l’escadre. On ajouta aux premières exigences la demande de six cent mille francs pour les frais de l’expédition et le libre passage des sels à travers tout le territoire; sur un nouveau refus, le bombardement recommença.

 

Cette redoutable démonstration causa d’assez grands dégâts. Mais l’effroi surpassa de beaucoup le dommage. La population fut frappée de stupeur; la résolution de ne pas céder à la violence ne se démentit pas, mais chacun abandonna sa maison et ses biens; on se réfugia en foule sur les hauteurs pour échapper à la pluie de feu et aux terribles éclate des bombes16.

Après quatre jours, au milieu de ce fracas si menaçant, les Français exécutèrent une descente. Les équipages de l’escadre et les soldats qu’elle avait à bord formèrent deux troupes: l’une, de six cents hommes, commandée par un chef d’escadre, fut destinée à une fausse attaque au levant de la ville. L’autre colonne était forte de deux mille cinq cents hommes. Le duc de Mortemart la commandait en chef: il avait sous lui un lieutenant général et deux chefs d’escadre. Le débarquement se fit au couchant par delà le magnifique bourg de Saint-Pierre d’Arène, qui du pied des remparts de Gênes se prolonge sur le rivage. Les assaillants éprouvèrent une vive résistance aux approches, et puis de rue en rue et de maison en maison. Cependant on avança, et quand on eut couru tout le pays, les artifices préparés sur l’escadre furent apportés, et l’on procéda à mettre le feu partout, en commençant de l’extrémité voisine de la ville et en rétrogradant vers le point où l’on avait pris terre: là on attendit l’ordre de se rembarquer.

 

Le bulletin que l’on publia en France, et que nous venons de suivre, dément ce que les assaillants avaient d’abord affecté de répandre autour d’eux pour dissimuler l’importance d’une opération manquée. Ils prétendaient n’être descendus que pour s’approvisionner d’eau douce. La relation officielle marque, au contraire, que le débarquement était résolu dans les plans arrêtés à Paris. Mais, quand on écrivait d’avance dans les instructions l’ordre de débarquer, ne voulait-on que ce qu’on fit? Ou, tant de forces engagées, tant de chefs d’un rang élevé agissant sous les yeux du ministre du roi, tout cela répondait-il à quelque espérance de profiter dans la capitale de la terreur imprimée et des hasards d’un coup de main? Quoi qu’il en soit, les aveux de la relation publiée disent assez pourquoi on se borna au triste soin de pétarder quelques édifices. Cette action ne se passa pas sans une perte considérable de part et d’autre, dit modestement le bulletin, et aussitôt il avoue deux cent dix-huit morts ou blessés: entre les morts un chef d’escadre; parmi les blessés, d’Amfreville, qui commandait la fausse attaque. Un capitaine de vaisseau y avait été laissé prisonnier avec quelques officiers. De telles pertes et la vivacité de la résistance n’auraient pas permis d’essayer de tirer quelque autre parti de cette tentative. Les récits génois ajoutent que les populations désespérées dont on avait ravagé les demeures vinrent épier l’occasion de prendre quelques vengeances. Les campagnes se soulevaient: on harcelait les troupes dans leur retraite quand le signal leur ordonna de se rembarquer.

 

Le bombardement fut repris et continua quelques jours encore. Puis, quand Seignelay crut avoir fait assez de mal pour que la sévérité du maître fût satisfaite, il retourna en France sans nouveaux pourparlers, et l’escadre disparut.

 

L’ennemi retiré, les fugitifs revinrent: les galères d’Espagne parurent: le gouverneur espagnol de Milan vint en personne réconforter les Génois.

L’escadre, cependant, maîtresse de la mer, se faisait voir par moments.

Elle n’attaquait plus; mais elle capturait ou détruisait les navires; elle tenait en alarme tout le littoral, et ce qui ne causait pas moins de terreur dans Gênes, le duc de Savoie en armes se mettait en campagne sous un prétexte insignifiant, et semblait combiner ses mouvements sur les menaces de la France. En un mot, les Génois, au milieu de leurs désastres, pouvaient se glorifier de leur constance: leur volonté n’avait rien cédé; leurs murailles avaient résisté; l’attaque par terre avait été repoussée: mais rien n’était fini. Le danger ne pouvait manquer de se renouveler avec plus de force: on s’épuisait à relever quelques fortifications, à solder quelques fantassins allemands ou suisses. Le gouvernement sentait son impuissance et la nécessité d’obtenir grâce de son superbe ennemi.

 

On avait employé les bons offices du pape, et le nonce négociait à Paris.

La république offrait humblement de livrer les quatre galères, dernière cause apparente de cette calamité. Elle aurait envoyé quatre de ses plus notables gentilshommes porter ses excuses: mais on lui faisait savoir que la volonté du roi était que le doge en personne et quatre sénateurs vinssent devant son trône pour entendre ses intentions. Les galères seraient désarmées, les recrues renvoyées, et surtout la république romprait tout traité, toute alliance faits au préjudice de la France.

Enfin elle ferait raison aux Fiesque retirés à la cour de France, et, par provision, leur payerait cent mille écus.

 

Quelle que fut la résignation, on ne s’était pas attendu à une loi si dure et si humiliante. Ces conditions firent la sensation la plus douloureuse sur les esprits. On regarda de toute part quelle chance on aurait de s’y soustraire. Le roi d’Angleterre refusait son intervention.

Les autres puissances n’étaient pas en termes de rendre de bons offices.

L’Espagne, pour encourager la république à une résistance qui était au-dessus de ses forces, lui faisait de vaines offres de services plus faites pour la compromettre que pour la sauver.

 

(1685) Il fallut céder. Cependant envoyer en suppliant le chef de l’État, le doge qu’une constitution jalouse tenait toujours renfermé et gardé dans l’intérieur de son palais, c’était le plus grand sacrifice que pût s’imposer la fierté génoise. La défiance voyait plus loin. Les Génois craignirent que le doge étant à Paris, on ne disposât de lui, on ne lui arrachât par contrainte de nouveaux sacrifices d’argent, peut-être de territoire. Dans cette situation on retourna au roi d’Angleterre: on implora ses bons offices; il dissipa ces scrupules, et Gênes reçut l’assurance que Louis n’avait aucune vue sur l’Italie; que le doge retournerait en pleine liberté sans qu’on lui demandât rien au delà de cette satisfaction que le roi croyait due à son honneur et qu’il se disposait à prendre par la force, si on la lui faisait attendre. Sur ces assurances et ces menaces, on résolut après de longues et pénibles délibérations. Le ministre de la république à Paris, de Marini, qui avait été envoyé à la Bastille (à Constantinople on l’eût mis aux Sept-Tours), maintenant sorti de sa prison sur parole, reçut un plein pouvoir pour accepter les exigences du roi17. Le voyage du doge et des quatre sénateurs fut réglé avec cette clause qu’ils resteraient en charge jusque après leur rentrée à Gênes, sans égard pour le terme ordinaire de leurs fonctions. On stipula des indemnités pour le pillage des maisons françaises. Le roi voulait bien que la contribution qu’il était en droit d’exiger fût appliquée à la réparation des églises endommagées par les bombes, et il abandonnait au pape le droit d’en taxer la somme et d’en ordonner l’emploi. Enfin au moyen de cent mille écus payés au comte Fiesque, on consentait à ne plus intervenir dans le règlement des prétentions de cette famille, on les renvoyait aux tribunaux compétents.

 

Nous ne nous arrêtons pas aux détails assez connus du voyage et de la réception du doge Imperiale Lercari. Le roi, fier d’avoir obtenu un hommage si insolite, reçut les nobles voyageurs avec urbanité et magnificence. On sait qu’ils disaient que la bonté du monarque captivait les coeurs, mais que la hauteur des ministres les rendait à leur liberté, et tous les mémoires redisent que le doge, à qui l’on demandait ce que parmi les merveilles de Versailles il avait trouvé de plus extraordinaire, répondit: C’est de m’y voir.

 

Ainsi la paix était rétablie: la concorde le fut assez mal. Les esprits étaient encore agités à Gênes. Le doge, à son retour arrivant au terme de ses fonctions, subit un syndicat long et orageux, et il n’obtint sa décharge qu’avec peine. Quelques nobles qui avaient été persécutés pour avoir eu des relations avec Saint-Olon, ne retrouvèrent l’impunité que parce que le roi déclara qu’il ne croirait pas aux bonnes intentions de la république tant qu’on poursuivrait des hommes sur le seul soupçon mal fondé de partialité pour sa couronne. Un nouvel envoyé de France se plaignit de n’être pas moins évité par les Génois que ses prédécesseurs.

Il écrivait qu’il ne se flattait pas de détacher ces gens-ci des intérêts espagnols. Louis XIV en jugeait de même. Averti que Gênes proposait une alliance au duc de Savoie, il écrivait: «Il ne convient pas à ce prince d’entrer en des engagements avec une république qui en a toujours de trop étroits envers l’Espagne pour être longtemps compatibles avec les miens.»

 

Il se formait cependant alors dans le sénat de Gênes un parti qui, dévoué à l’indépendance de la patrie, sentait qu’à tout prix il fallait secouer ce joug de l’Espagne. Un Durazzo devenu doge en était le chef; il avait gagné la prépondérance dans les deux collèges. Le parti espagnol avait, au contraire, la majorité dans le petit conseil, et celui-ci décidait les affaires. Mais il ne pouvait délibérer que sur l’initiative des collèges qui, en s’abstenant d’y apporter les propositions suspectes, empêchaient du moins d’embrasser les mesures dangereuses au gré de l’esprit de parti.

Après une si grande mésaventure, les amis de leur pays ne recouraient plus qu’à l’arme défensive favorite des Génois, la force d’inertie, afin de se tenir loin des affaires d’autrui. Leur seule politique était de n’être pour rien dans celle des autres princes. Mais il ne dépend pas des faibles d’éviter le choc des intérêts qui s’agitent autour d’eux. La république protesta sans cesse de sa neutralité; cette neutralité fut rarement acceptée sans amener des embarras, sans imposer des sacrifices.

Car ce n’est pas seulement de sa dignité qu’un gouvernement sans force paye le droit de rester obscur. Quand la trêve qui avait succédé à la paix de Nimègue fut rompue, l’empereur envoya en Italie des commissaires qui, sous prétexte d’une guerre d’empire, levaient des contributions sur les feudataires impériaux. Ceux-ci étaient en assez grand nombre parmi les anciens nobles génois, et, comme on l’a vu, c’étaient autant de voix acquises en toutes choses aux intérêts des couronnes autrichiennes. Ils payaient leurs contingents avec plus ou moins d’empressement. Mais la république en corps possédait quelques fiefs enclavés dans son territoire. On exigeait qu’elle contribuât, et on la taxait d’autant plus lourdement que la chancellerie impériale n’avait jamais convenu que la ville de Gênes elle-même ne fût pas une dépendance de l’empire. Il fallait donc sans cesse disputer sur ces subsides demandés. Les escadres espagnoles reçues dans le port semblaient y venir pour appuyer les prétentions allemandes et demandaient de l’argent pour leur propre compte. La querelle des magasins de sel à Final se renouvelait, et il fallait en acheter l’ajournement. On disputait, on marchandait, on accordait quelques sommes d’argent qui ne servaient que d’appât pour en faire exiger d’autres. Quand la cour de Madrid était mécontente, ses galères prenaient des vaisseaux génois. Des frégates anglaises et hollandaises établies dans la Méditerranée capturaient ou rançonnaient de leur côté. Pour la France elle ne demandait à ses voisins que leur neutralité, mais elle l’imposait avec menaces; elle offrait pour la faire respecter des forces qui l’auraient détruite; par ses lois maritimes elle faisait au pavillon de cette république qu’elle voulait neutre, une sorte de guerre sous le prétexte des simulations qu’il pouvait couvrir. Gênes se tournait de tout côté pour faire respecter son repos et son commerce; elle sollicitait jusqu’à ce roi redoutable d’Angleterre que dans son orthodoxie elle n’appelait encore que le prince d’Orange. La paix de Riswyck vint donner quelque intervalle de relâche (1697-1700); mais Charles II d’Espagne mourut, et la guerre de la succession commença.

 

LIVRE DOUZIÈME.

DIX-HUITIÈME SIÈCLE ET EXTINCTION DE LA RÉPUBLIQUE.

1700 - 1815.

 

CHAPITRE PREMIER.

Guerre de la succession.

 

(1700) Lorsque les grandes puissances traitaient entre elles par avance du partage des dépouilles du roi d’Espagne encore vivant, les Génois avaient observé ces combinaisons éventuelles avec anxiété. Toujours accoutumés à étudier ce qu’il y aurait pour eux de profit ou de perte dans les plus grandes affaires d’autrui, ils craignaient que les provinces lombardes ne fussent destinées à quelque prince assez fort pour opprimer ses voisins, sans l’être assez pour empêcher la haute Italie de devenir encore le théâtre de la guerre. Le roi de France leur avait fait notifier le traité du partage tel qu’il avait été résolu en dernier lieu, et il leur avait demandé de le garantir1. Ils en étaient encore à s’excuser modestement d’être parties contractantes dans un tel arrangement, quand Charles II mourut. En apprenant que le duc d’Anjou était son héritier et que Louis XIV acceptait le testament, leur premier sentiment fut de s’en réjouir. D’abord ils n’avaient plus à craindre de voir le duc de Savoie maître du Milanais, ce qu’ils avaient redouté par-dessus tout. D’autre part, la rivalité de la France et de l’Espagne, sujet pour Gênes de tant de contrariétés et de tant de calamités, cessait tout à coup. Mais bientôt d’autres réflexions survinrent. Les avantages commerciaux que l’industrie et l’activité des Génois avaient acquis en Espagne allaient s’effacer devant les privilèges que l’alliance de famille assurerait aux Français. On serait heureusement délivré en Italie du voisinage d’une domination autrichienne; mais Louis XIV, sous le nom de son petit-fils, serait-il un voisin moins exigeant et moins redoutable? Dans les préoccupations ordinaires des Génois, il suffisait que Final, au centre du littoral ligurien, fût une dépendance des possessions espagnoles, pour leur faire rêver une grande station maritime, et un grand entrepôt commercial qui s’élèverait à leur détriment; et d’abord ils n’échapperaient pas au renouvellement des anciennes querelles sur le monopole du sel, qui les avaient tant chagrinés.

 

(1701) Néanmoins on ne fit aucune difficulté d’accorder le débarquement et le libre passage des troupes que la France portait en Lombardie, car une armée autrichienne venait déjà tenter la conquête de cette belle partie de l’héritage.

 

Le roi de France ne demandait pas de soldats aux Génois. Ses forces et celles de l’Espagne que le nouveau roi venait commander devaient suffire pour défendre le Milanais; mais il pressait la république de fermer ses ports aux vaisseaux anglais et hollandais. Après de longs délais, on fit la réponse dilatoire ordinaire; l’hiver arrivait; les escadres ne viendraient pas avant le printemps; et une déclaration anticipée ne ferait que compromettre la navigation et le commerce. Mais ce n’était pas là répondre pour l’avenir, et la France voulait qu’on s’en expliquât catégoriquement. Les Anglais faisaient en même temps des demandes importunes que les Génois prétendaient avoir éludées au moyen de quelques concessions de franchises sur des droits de douane. Les commissaires impériaux à leur tour étaient venus réclamer des subsides; on se vantait de les avoir éconduits; mais il est probable que ce n’avait pas été gratuitement.

 

Le duc de Savoie, après quelques hésitations, paraissait s’unir aux intérêts du roi d’Espagne devenu son gendre et ceux de la couronne de France dont son autre gendre était l’héritier présomptif. Mais le duc était mécontent. Il regardait des deux côtés pour voir d’où pourraient lui arriver plutôt le duché de Milan et ce titre de roi si convoité, prompt à se tourner vers le parti qui lui en ouvrirait le chemin. Il avait joint ses troupes à celles des deux couronnes, et cependant il négociait à Vienne. L’empereur lui avait envoyé le prince Eugène, puis un de ses ministres venu à Turin secrètement. Ces menées ne pouvaient être longtemps cachées. On savait à Gênes avec quelles prétentions il traitait (1703). Il demandait à l’empereur de lui assurer le Montferrat et le Mantouan, et aux dépens des Génois, Savone. L’Autriche marchandait avec lui; mais sa défection devint si évidente que ses troupes furent désarmées par les Français. Après cet éclat il fallut bien le compter pour ennemi déclaré, surcroît de crainte pour la république sa voisine.

Effrayée, elle cessa un moment de repousser l’alliance défensive que lui offraient les deux couronnes. Comme le duc avait voulu que les alliés lui promissent Savone, elle demandait qu’on lui donnât Oneille. Louis XIV lui fit entendre que cette acquisition ne serait jamais ratifiée à la paix.

 

Si on avait pu enlever Oneille au duc devenu ennemi, c’eût été un immense avantage pour la France particulièrement. Des nuées de petits corsaires sortaient de cette mauvaise rade. Des barques de pêcheurs, avec une lettre de marque et un pierrier, interceptaient tout le cabotage entre la Provence et la Ligurie, et exerçaient contre les bâtiments désarmés une piraterie irrémédiable. La république n’y pouvait rien; ses galères n’étaient pas propres à ce service (1705); et, au fond, écrivait l’envoyé de France, elle n’était pas en mesure de se mettre en hostilité avec le pavillon du duc de Savoie. «Si donc votre majesté n’y met la main, on aura le chagrin de voir qu’une coraline2 d’Oneille fait plus de mal au commerce de Marseille que tous les Anglais et les Hollandais ensemble.»

Le roi promettait d’envoyer de petits bâtiments de guerre pour balayer la côte. Mais précisément dans le même temps on donnait, ou l’on laissait donner par les consulats français de la Toscane des autorisations pour des armements de barques semblables sous pavillon français. Elles se gardaient bien de s’attaquer aux corsaires d’Oneille, mais elles arrêtaient tous les navires génois, sous prétexte que leur cargaison pouvait être de propriété ennemie. La nouvelle de chaque prise causait à Gênes une sorte de soulèvement: car il fallait tout au moins attendre des années entières la libération de ce que les tribunaux ne confisquaient pas: c’était une ruine, une totale interception du commerce. Aux vives réclamations du ministre génois à Versailles, Pontchartrain, ministre de la marine, répondait gravement: «Le roi a bien voulu par son ordre du 2

septembre 1693 dispenser les sujets de la république de Gênes de la règle qui porte que les effets de l’ennemi confisquent le bâtiment aussi sur lequel ils sont chargés, ce qui est établi par les ordonnances3, mais l’exécution de cet ordre est finie avec la guerre qu’on avait alors.» Et après cette réponse on laissait se perdre les clameurs des Génois, leur inclination s’aliéner. L’envoyé français écrivait en vain: «Le gouvernement se conduit bien, mais rien n’égale la haine du public: il fait déserter nos soldats: j’ai demandé d’où cela pouvait venir, car nous répandons ici beaucoup d’argent pour nos mouvements militaires……On m’a répondu que cette haine vient de ce qu’on ne peut plus faire le commerce par mer, tous les vaisseaux rencontrés par les armateurs français étant arrêtés4.»

 

L’état de guerre auquel on se trouvait forcé envers le duc de Savoie, et la prévoyance de ce qu’il pouvait entreprendre, avaient obligé les généraux français à changer leurs plans. Les premières campagnes avaient eu pour objet de fermer l’accès des plaines de la Lombardie aux troupes impériales, et l’on n’y avait pas réussi. Maintenant, il fallait se rapprocher du Piémont, du Montferrat, et dans cette situation les Génois avaient la double crainte que leur territoire ne servît de théâtre aux hostilités, et les hostilités de prétexte ou d’occasion à quelque entreprise de leur ambitieux voisin sur Savone et sur d’autres de leurs places. Vendôme, qui commandait l’armée française, les faisait assurer qu’il ne viendrait point sur leur territoire, si les mouvements de l’ennemi ne l’y forçaient. Mais il exigeait des contributions des habitants de fiefs impériaux enclavés dans l’État de Gênes, ou limitrophes, appartenant pour la plupart à des nobles génois. Le sénat lui représentait que ces populations sans ressources étant incapables par elles-mêmes de satisfaire à ces réquisitions, les exiger ce serait jeter des taxes sur les seigneurs de ces terres, c’est-à-dire sur des membres du gouvernement d’une république amie. Mais les fiefs ou les feudataires avaient contribué en faveur de l’ennemi, répondait Vendôme; il ne dépendait pas de lui de les exempter au préjudice de l’armée française.

Ce n’était au fond que ce dont Louis XIV avait averti la république, en lui faisant sentir les conséquences des concessions faites à ses ennemis.

 

Ceux-ci s’approchèrent du territoire à leur tour. Ils envoyèrent des détachements dans les fiefs, sous prétexte de les garder: mais ils y vécurent à discrétion, sans s’embarrasser du scrupule de ruiner les propriétés de leurs plus chauds partisans de Gênes. Ainsi de toute part se multipliaient les calamités.

 

Louis XIV avait ordonné le siège de Turin. Le duc absent y avait laissé sa famille. La duchesse demanda au sénat de Gênes de lui donner pour asile la citadelle de Savone, proposition qui ne manqua pas d’effaroucher les soupçonneux républicains. On assura la princesse que la citadelle n’avait pas de logement en état de la recevoir; mais on s’empressa de lui offrir Saint-Pierre d’Arène ou Gênes même pour demeure. Elle accepta ce dernier parti: mais bientôt les Français perdirent la fatale bataille de Turin; le siège fut levé, et la duchesse rentra triomphante dans sa capitale.

 

Le revers de Turin, les fautes qui l’avaient précédé, le peu d’accord entre les généraux des deux couronnes, et même la jalousie des Français entre eux, tout ruina la cause de Philippe V en Italie. Malheureusement elle n’avait guère plus de succès ailleurs, et le moment était venu où le grand roi vieilli sentait avec douleur qu’il ne disposait plus d’assez de forces pour soutenir la guerre de tous les côtés. Tandis que le Dauphiné et la Provence étaient attaqués ou menacés, il ne restait plus rien d’utile à faire en Lombardie. Il convenait d’en retirer les troupes pour les porter là où était le pressant besoin. L’évacuation de la Lombardie fut résolue et enfin réalisée de la part des deux couronnes, au moyen d’une triste convention5.

 

Avant et après cet abandon Louis s’efforçait d’engager les puissances italiennes à s’unir elles-mêmes pour défendre ce territoire qu’il ne pouvait plus protéger. Il les invitait à se liguer pour se soustraire au joug autrichien qui allait peser sur elles: mais il les appelait en vain à cette tardive entreprise: elle était impossible par la raison que «

l’intelligence manquait aux uns, aux autres le courage, à tous l’esprit d’union.» Ainsi l’expliquait un observateur bien placé.

 

Chez les Génois particulièrement, ceux qu’on appelait Français, parce qu’ils n’étaient pas vendus à l’Autriche, avaient commencé à douter de la stabilité du trône de Philippe V depuis qu’il avait perdu Barcelone et que l’archiduc son compétiteur avait pris pied en Espagne. Les mauvais succès en Lombardie leur faisaient envisager avec effroi le sort réservé à leur république. Quelques concessions partiales lui étaient déjà reprochées par les ennemis de la maison de Bourbon, et elle allait être exposée sans contrepoids aux exactions des Allemands et aux vues ambitieuses du duc de Savoie. Les défiances que cette attente suscitait se faisaient sans doute remarquer; car Louis XIV en montrait un vif mécontentement. «Bien loin, disait-il, de songer à réparer le passé, ils amassent au contraire de nouveaux sujets de s’attirer mon ressentiment et celui du roi mon petit-fils. Ils m’obligeront à les regarder et à les traiter comme sujets de l’archiduc.» Cependant la république cherchait encore à conserver sa position envers toutes les puissances, et peu après l’évacuation du Milanais, la femme de l’archiduc Charles, de ce roi éphémère de Barcelone, étant venue s’embarquer à Gênes pour aller rejoindre son époux, le gouvernement, en lui prodiguant les respects et à force de souplesse, obtint de ne la traiter qu’en archiduchesse sans reconnaître la royauté de son mari. Louis XIV en fit remercier le sénat.

 

A peine on s’était vu isolé au milieu de voisins redoutables, que la première crainte qui se présenta aux Génois, ce fut cette idée fixe que le duc de Savoie allait tenter de s’approprier Savone. Ils supposaient que la place serait incessamment assiégée par terre et par mer, et ils se hâtèrent d’expédier à Londres et à La Haye des messages secrets pour obtenir que les puissances maritimes n’y prêtassent pas la main. On le leur fit espérer, et selon toute apparence leur peur avait été chimérique. Cependant il ne manqua pas d’occasions de juger que l’Angleterre voulait à tout prix s’assurer le duc de Savoie, et qu’elle n’aurait aucun scrupule de lui sacrifier ce qu’il désirait du bien d’autrui. Il recevait de larges subsides; les escadres anglaises étaient comme à ses ordres, et tandis que le théâtre de la guerre était chez lui, il passait pour s’en inquiéter peu, à cause de l’argent qu’il recevait des alliés et des garanties dont il était pourvu pour l’avenir.

 

Un inconvénient plus réel que le danger supposé de Savone ne tarda pas à se faire sentir. Les Allemands se répandirent sur le territoire; ils occupèrent Novi, et le prince Eugène renouvela impérieusement la demande de contributions. La cour impériale se faisait un droit de celles auxquelles la république n’avait pu se soustraire dans la guerre précédente; elle cherchait même à en établir l’usage en tribut permanent.

Continuer : partie 2 sur 3