Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 10 sur 13 · partie 1/3

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Histoire de la République de Gênes

Cependant l’impatience des parties et des collègues…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Cependant l’impatience des parties et des collègues même du légat firent parvenir jusqu’au pape des plaintes contre les lenteurs et les ineptes scrupules de son représentant. Les trois puissances ordonnèrent que l’affaire finît sans délai. Les deux ambassadeurs s’en emparèrent donc et la dépêchèrent avec plus de lumières mondaines et moins de pieuses hésitations.

 

Un premier décret fut signifié aux deux partis pour faire opérer le désarmement de leurs forces. Saint-Luc y adhéra promptement, mais l’exécution fut embarrassante. Les contributions levées par voie de souscription étaient épuisées et il était dû des soldes arriérées à deux régiments allemands qui tenaient garnison à Novi et qui ne voulaient pas en sortir sans avoir été payés. Il fallut créer un magistrat spécial chargé d’emprunter quatre cent mille écus et de lever pour amortir cette dette 2 1/2 p. % de taxe sur les biens des souscripteurs qui s’étaient engagés dans le parti; le gouvernement de la république, de son côté, avait décrété une imposition d’un pour cent pour les dépenses de la guerre. Les arbitres décidèrent que la répartition de cet impôt ne pouvait s’étendre sur les nobles de Saint-Luc; ainsi chaque partie paya ses dépens.

 

Dans la ville deux prélats furent envoyés pour demander, en vertu du décret des ambassadeurs, la liberté des prisonniers, la restitution des biens confisqués, l’abolition des sentences pénales, le désarmement et par conséquent la suppression de ce conseil de la guerre qui s’était maintenu, et d’où Coronato, qui y dominait encore, avait rêvé de parvenir à la dictature. Ces demandes éprouvèrent quelque résistance et probablement à cause de la dernière surtout: les mécontente essayèrent de soulever le peuple. Mais la menace, au nom des hauts garants, de l’excommunication pontificale, du ban de l’empire et des armes espagnoles, entraîna à une parfaite soumission. Les préliminaires pacifiques furent acceptés et accomplis.

 

CHAPITRE VI.

Sentence arbitrale. - Constitution de 1576.

 

Le 10 mars 1576, dans l’église de Casal, au milieu d’une cérémonie religieuse et solennelle, les arbitres firent publier les nouvelles lois qu’au nom de leurs princes et en vertu des pouvoirs à eux déférés par les Génois ils donnaient pour constitution à la république, en déclarant toutefois qu’en un tel acte leurs souverains n’avaient entendu porter aucune atteinte à la liberté et à l’indépendance de Gênes.

 

Ces lois rétablissaient la noblesse en un seul corps où tous étaient égaux; elles abolissaient toute distinction d’anciens et de nouveaux, de portiques, de couleurs, d’alberghi, d’agrégés. Chacun reprenait son propre nom et ses armes, à moins que, par un consentement mutuel, l’agrégé de 1528 ne voulût conserver le nom qu’il avait pris, et que la famille à qui ce nom appartenait ne s’y opposât pas.

 

La noblesse était déclarée incompatible avec l’exercice des professions mécaniques. On ne comptait pas comme telles la manufacture des soieries ou des lainages, non plus que la banque, le commerce en gros, le commandement d’un vaisseau marchand ou d’une galère, le notariat, l’exploitation des gabelles publiques; mais on excluait celui qui fabriquait de ses mains, le marchand vendant lui-même en boutique, les préposés mercenaires du fisc; quant aux docteurs en médecine et en droit, ils participaient à certaines prérogatives de la noblesse.

 

Le noble qui exerçait un art mécanique perdait la noblesse; quiconque se présentait pour l’acquérir devait justifier que depuis trois ans il ne pratiquait aucune de ces professions interdites. Par mesure transitoire, ceux qui, à la promulgation de la loi, avaient prétendu à la noblesse, et qui se trouvaient encore attachés à un de ces métiers prohibés, devaient s’engager à le quitter dans le terme d’un an après leur inscription, et ils étaient rayés du catalogue des nobles s’ils y manquaient à ce terme, conformément à la disposition générale d’incapacité.

 

Avec cette restriction on pourvoyait aux prétentions de ceux qui si longtemps avaient réclamé l’inscription. Ils avaient six mois pour former leur demande. Cinq sénateurs tirés au sort procédaient secrètement aux informations. Ils faisaient leur rapport au petit conseil assemblé avec les collèges. L’inscription n’était admise qu’en obtenant les deux tiers des suffrages; et, soit que les conditions d’admissibilité décourageassent les candidats, soit que le gouvernement reconstitué et sentant sa force eût peu de voix favorables à donner aux candidats, il n’y a pas mémoire d’une nombreuse inscription extraordinaire dans cette circonstance.

 

Les admissions futures furent réglées sur des conditions analogues; et d’abord tous les ans, au mois de janvier, les collèges et le petit conseil décidaient s’il y avait lieu de procéder à l’inscription; lorsqu’elle était résolue, ce que l’usage n’accordait que tous les sept ans environ, on ne pouvait admettre que dix nouveaux nobles, sept habitants de la ville et trois de la province. Tous devaient être sans tache d’hérésie, de bâtardise, de sédition ou d’autres crimes. Par une précaution de plus contre les intrusions vulgaires, on régla que le nouveau noble ne serait admissible au grand conseil que quatre ans après son inscription, au petit conseil ou dans les magistratures importantes qu’après six ans, au sénat qu’après dix; il ne pouvait devenir doge avant quinze ans de noblesse1.

 

Tous les nobles furent inscrits sur un livre dont on régla la forme et dont on rendit la falsification impossible. Aussi prit-on le soin de dire qu’il serait relié: connu sous le nom du livre d’or, il est appelé dans la loi liber civilitatis, comme s’il n’y avait de citoyens que ceux qui étaient inscrits. Quant aux autres non inscrits, on leur fit cependant une part; outre la possibilité de devenir nobles, on leur réserva les offices des greffiers, des chancelleries, les recettes des administrations financières, quelques commandements militaires peu importants, de quelques emplois de judicature hors de la ville. Le secrétaire d’État devenait noble de droit au sortir de sa charge. Enfin il devait y avoir un plébéien dans chacune de certaines magistratures occupées de l’administration, comme de la santé publique, etc.

 

Les institutions générales ne furent pas changées, mais modifiées. On disait encore que le grand conseil représentait le prince et la république. On prenait dans son sein le petit conseil chargé de la conduite des affaires. Les deux collèges des sénateurs et des procurateurs réunis étaient le pouvoir exécutif et les présidents des conseils. Le doge était le grand magistrat et le représentant de la dignité de l’État. Le sénat avait toujours l’attribution judiciaire supérieure, et le collège des procurateurs était la chambre aux deniers.

Les doges sortis de charge devenaient, comme par le passé, procurateurs perpétuels après l’épreuve du syndicat, et c’est à cette occasion qu’à l’insinuation de J.-B. Lercaro et en souvenir de l’injustice qu’on lui avait faite, on établit le droit d’appel au consiglietto des sentences des suprêmes syndicateurs.

 

Le grand conseil fut maintenu dans le droit éminent de faire les lois de finance, car (on le répétera à cette occasion) dans ce conseil était censée résider la république; bien entendu toutefois qu’on n’y délibérerait que sur les projets élaborés dans les deux collèges et dans le petit conseil.

 

La sanction du grand conseil fut aussi réservée pour l’avenir à l’abrogation ou à l’amendement de toute loi existante. Il en décidait à la majorité simple; mais la proposition d’un tel changement ne pouvait lui être portée qu’avec l’assentiment successif des collèges et du consiglietto, à la majorité des quatre cinquièmes des voix de chacun de ces deux corps.

 

Toute autre loi se faisait sans le concours du grand conseil, dans les collèges et le consiglietto, à la majorité des deux tiers des suffrages; on y décidait de la paix, de la guerre et des alliances, à la majorité des quatre cinquièmes.

 

Dans tous ces conseils, comme dans les réunions électorales, des précautions étaient prises pour que les délibérations fussent amenées à une conclusion nécessaire, en dépit de l’égalité fortuite des suffrages ou de l’insuffisance persistante des majorités: on y pourvoyait par des adjonctions ou par des exclusions déterminées par le sort, et l’on n’était pas exposé à cette inaction d’un sénat mi-parti qui avait été nuisible.

 

Un soin particulier était donné aux formes électorales. Dans le système de 1528 on avait affecté d’accorder au sort beaucoup d’influence. Mais cette concession faite à l’égalité légale de tous les nobles avait été faussée par la répartition des électeurs entre les vingt-huit alberghi et des élus entre les deux portiques. Le garibetto de 1547 était un essai malheureux pour défendre la minorité contre les doubles avantages de la majorité dans les chances du sort et dans le nombre des votes. Maintenant avec une masse plus homogène, on pouvait se livrer à de meilleures combinaisons.

 

A la fin de chaque année le petit conseil assemblé choisissait au scrutin, et, sur une liste où chaque membre avait pu faire inscrire le nom d’un candidat, trente électeurs chargés de nommer le grand et le petit conseil pour l’année suivante. Sur les quatre cents membres à désigner, soixante pouvaient être pris à vingt-deux ans; vingt-cinq ans était l’âge exigé pour les autres.

 

Les mêmes électeurs nommaient ensuite entre les membres du grand conseil les cent du consiglietto. La moitié de ceux-ci devait avoir trente ans au moins; l’autre moitié pouvait être admise à vingt-sept ans.

 

Aucune loi ne disait que les nobles engagés dans l’Église ou dans les ordres chevaleresques religieux seraient exclus des conseils, mais telle était la règle tacitement reçue. Ces noms passaient avec tous ceux de la noblesse sous les yeux des électeurs, mais le scrutin les repoussait.

 

Les deux conseils devaient être entièrement renouvelés tous les ans, et les membres sortis n’y devaient rentrer qu’après un an d’intervalle; mais nous verrons plus tard que cette clause devint impossible à maintenir; l’usage finit par rendre les conseils à peu près perpétuels; l’élection se refaisait tous les ans, mais elle restait de simple forme, excepté pour remplir les vacances.

 

Le sort fut maintenu pour la nomination des membres des deux collèges.

Mais leurs noms furent tirés d’une urne où cent vingt noms choisis étaient conservés pour servir tous les six mois au renouvellement de trois sénateurs et de deux procurateurs. La durée de leurs fonctions étant de deux ans, le sénat fut ainsi composé de douze membres et la chambre de huit, les procurateurs perpétuels non compris; à mesure qu’on tirait des noms de l’urne, on en complétait le nombre et l’on remplaçait les morts.

 

L’admission à ce séminaire (on appelait ainsi cette collection de candidats honorablement perpétuels) était le plus haut degré de la considération. Les arbitres en avaient fait le premier choix de leur autorité. Aux remplacements à faire, concouraient les deux conseils; le petit formait au scrutin et aux deux tiers des suffrages une liste double du nombre des places à remplir; le grand conseil choisissait sur cette liste les noms à placer dans l’urne. Les qualités requises dans les membres des deux collèges, et par conséquent dans les nobles dont les noms entraient dans le séminaire, étaient quarante ans d’âge, un honnête patrimoine; si l’un d’eux était tombé en déconfiture, il devait avoir satisfait ses créanciers, et la commune renommée devait attester que le payement avait été réel et complet; enfin, le candidat devait avoir honorablement servi dans les deux conseils et dans les magistratures: chacun des collèges n’admettait qu’un membre du même nom.

 

Le doge devait avoir cinquante ans et habiter la ville; on exigeait qu’il fût assez riche pour soutenir convenablement une si éminente dignité très-imparfaitement rétribuée. La conduite antérieure dans les grands emplois publics devait servir de garantie pour ce qu’on attendait de lui dans l’exercice de cette haute magistrature.

 

Le mode de son élection était compliqué. Cinquante membres tirés au sort dans l’assemblée du grand conseil proposaient chacun, et sans pouvoir se concerter, le nom d’un candidat. Ces noms recueillis ne pouvaient se concentrer sur moins de vingt individus; on eût exigé de nouvelles désignations si elles eussent été nécessaires pour compléter ce nombre.

 

Le grand conseil entier passait au scrutin ces noms l’un après l’autre; une liste était dressée des quinze qui avaient obtenu le plus de suffrages.

 

Elle était apportée au petit conseil, qui la soumettait à son scrutin.

Les six candidats qui, ayant au moins les trois cinquièmes des voix, en avaient obtenu le plus, composaient la liste définitive, et sur celle-ci le grand conseil, pour dernière opération, nommait le doge à la pluralité des suffrages. Il faut avouer que, dans les derniers temps où le grand conseil renfermait une portion assez nombreuse d’une noblesse déchue, ces derniers suffrages se payaient et même à vil prix.

 

La loi des arbitres organisait fortement la rote criminelle, composée de juges tirés au sort parmi des jurisconsultes étrangers et sans alliance dans Gênes; ce pouvoir était indépendant; seulement, le sénat pouvait déléguer un de ses membres pour servir de surveillant à l’instruction et au jugement. Les membres de la rote étaient d’ailleurs assujettis à un syndicat rigoureux, et, en cas de malversation, le gouvernement pouvait les faire juger eux-mêmes. Les deux collèges avaient aussi le droit d’évoquer les poursuites en cas de rébellion, d’attaque à main armée et de désordres graves: en ce cas ils appelaient les membres de la rote pour assesseurs. Des lois spéciales étaient faites pour réprimer les séditieux, les sicaires, pour défendre les conventicules.

 

Un chapitre exprès conservait au prince J.-A. Doria les prérogatives concédées au vieux Doria en 1528. Enfin, on créa une magistrature temporaire de conservateurs de la paix. Ils étaient chargés de pourvoir aux mesures transitoires et conciliatrices qui seraient nécessaires pour effacer la trace des dissensions. J.-B. Lercaro y fut nommé, et ce fut la seule réparation qu’il voulut accepter des anciennes injustices.

 

La plume du légat se complut sans doute à tracer le premier chapitre de ces lois qui, avant tout, déterminait les solennités dans lesquelles le doge et les membres des deux collèges étaient tenus d’aller recevoir la communion des mains de l’archevêque, et qui leur enjoignait d’écouter les prédications du carême. Mais ce chapitre les soumet à prêter la main forte du bras séculier à l’archevêque dans l’exercice de sa juridiction, et à déférer à toutes les réquisitions de l’inquisiteur de la foi pour la poursuite des hérétiques et des suspects d’hérésie2.

 

En publiant ces lois les arbitres avaient pourvu à leur exécution immédiate. Ils avaient nommé le grand conseil et le consiglietto; ils laissaient en place le doge et les membres des deux collèges pour achever leur temps, ce qui ratifiait l’élection faîte depuis la retraite de ceux de Saint-Luc. Mais les nouveaux membres dont le sénat devait être augmenté étaient appelés par eux. Enfin on a vu qu’ils avaient choisi les cent vingt noms qui devaient entrer pour la première fois dans l’urne du séminaire. Après ces opérations, le congrès se sépara. Les députations des deux partis rivaux et les nobles émigrés rentrèrent à Gênes, tous reçus aux acclamations du public qui ne paraissait occupé que du retour des bienfaits de la paix. Tel était l’excès de l’enthousiasme populaire qu’on décerna les honneurs d’une statue à Jean-André Doria qui naguère s’obstinait à ne point accorder de trêve à sa patrie. Cette statue fut placée à l’entrée du palais de la république, auprès de celle qu’en 1528

on avait érigée au vieil André. Les inscriptions les appelaient, l’un l’auteur, l’autre le conservateur de la liberté; car l’esprit national qui a toujours dominé à Gênes appelait liberté l’indépendance.

 

Un anonyme peu favorable aux Génois, mais assez impartial et fort au fait des affaires, écrivant un mémoire destiné à quelque puissance qui avait des desseins sur Gênes, cinquante ans après ces événements3, donnait sur les fautes des deux partis un jugement qui semble bon à recueillir. Il accuse les deux factions d’impéritie et de faiblesse. Les anciens nobles n’avaient su compter que sur l’Espagne qui, pour les obliger à se mettre sans réserve entre ses mains, les croisa plus qu’elle ne les soutint, avant même que par sa malencontreuse banqueroute elle les arrêtât au plus fort de leurs opérations. Émigrer, sortir de Gênes et abandonner le gouvernement, fut en eux une faute énorme. Avec moins de morgue et plus d’habileté, ce parti eût attiré à lui la masse des nobles modernes, mécontents et jaloux d’être conduits par une poignée de chefs orgueilleux, nobles aussi et se disant populaires et tout aussi fiers que les autres. A leur tour, ces chefs de l’autre faction, disposant des forces entières de la république, ne savent rien faire à temps. Ils ne peuvent mettre en campagne la moindre troupe. Le grand-duc de Toscane leur envoyait des forces; ils n’osèrent les accepter, non plus que les offres que les Suisses leur faisaient, dit-on. Il leur eût suffi d’écouter les propositions de Birague, et l’intervention de la France les eût affranchis du joug de l’Espagne. Ils promirent d’ouvrir le livre d’or à des inscriptions en masse, et ils manquèrent à leur parole, incapables de refuser et ne sachant pas céder. Enfin il fallut que les derniers nobles inscrits, boutiquiers, artisans, inquiets d’une situation aussi fausse et aimant mieux peut-être s’accommoder des anciens nobles que de rester sous la direction des meneurs de leur parti, forçassent ceux-ci à consentir au compromis sans réserve qui du moins mit fin aux désastres.

 

Ce jugement paraît très-sain; si nous voulons en porter un sur les résultats de la querelle et sur l’oeuvre des arbitres, nous dirons, en admettant qu’une république démocratique est une chimère, que si l’on peut considérer le corps aristocratique comme l’État tout entier, en ne laissant à ce qui n’a pas été déclaré noble que la possibilité d’être appelé par la noblesse à venir la recruter sous certaines conditions, on doit reconnaître que la constitution nouvelle était bonne et prévoyante.

 

La noblesse telle que la transaction de 1528 l’avait admise, telle surtout qu’il en avait été abusé, avait dû dégénérer en démocratie turbulente dans son propre sein, et soulever au dehors une démagogie.

C’était l’effet naturel de l’exemple, de l’appui demandé au peuple, du contact trop immédiat de tant d’anoblis avec les classes les plus inférieures. Elle favorisait sans doute le principe aristocratique, mais à quoi servirait une noblesse aussi discordante, aussi peu propre à gouverner qu’une masse populaire? La liberté des plébéiens était perdue depuis longtemps, et certes les trois puissances ne s’assemblaient pas en congrès pour la leur rendre. L’ancienne noblesse gagnait peut-être son procès, mais les nobles de Saint-Pierre acquéraient une égalité bien plus réelle, ils entraient effectivement dans un corps aristocratique; tandis que Doria avait exposé le pays à une lutte inévitable en admettant au partage des charges par moitié, deux factions censées égales, mais dont l’une formait une majorité toujours croissante, tandis que l’autre, forte d’illustrations et de crédit, était faible en nombre et se réduisait de jour en jour. La paisible durée du gouvernement de 1576 a montré qu’en effet ses rouages n’avaient pas été mal calculés, malgré les levains de discorde qu’elle n’avait pu détruire. A coup sûr la loi qui parut imposée aux deux partis, comme on a vu, était fondée sur une transaction; et la transaction sur le sentiment du besoin et du danger commun. Ce danger était dans la populace et dans les intrigants qui la faisaient mouvoir.

Un effort qu’ils firent pour détruire la constitution nouvelle dès sa première année, fut le dernier épisode de son établissement. Coronato voyait finir le rôle brillant de tribun et les chances de la dictature; il était mécontent, et c’est à cette occasion qu’on renouvela le bruit d’une pension qu’il avait acceptée de l’Espagne et qu’on ne lui avait pas maintenue. Il s’adressa à des populaires qui avaient pris grande part à la querelle maintenant apaisée et qui pouvaient en avoir gardé le ressentiment. Il rechercha ceux que lui-même avait empêchés d’être anoblis par l’inscription des trois cents promise et éludée. Il complota pour soulever le peuple contre le gouvernement et contre la noblesse en général. Ces pratiques furent découvertes: on l’arrêta; son procès fut fait, et il porta sa tête sur l’échafaud.

 

Coronato fut-il intrigant, factieux? Les historiens le disent et tout porte à le croire. A sa conduite, il est difficile de se persuader qu’il ne fut qu’un citoyen de bonne foi, qui, quoique noble, s’indignait que les droits de tous fussent usurpés par la noblesse. Mais dans cette dernière circonstance était-il coupable de conspiration? ou paya-t-il pour un crime supposé la peine de ses anciennes manoeuvres? On ne le sait; et on voit seulement que le gouvernement fut mécontent des juges de la rote dans la conduite des procédures pour la recherche et pour la punition des coupables. Ces malheureux jurisconsultes furent mis à la torture, privés de leurs offices et bannis.

 

LIVRE ONZIÈME.

RÉPUBLIQUE MODERNE. - DÉMÊLÉS AVEC LE DUC DE SAVOIE; - AVEC LOUIS XIV.

- LE DOGE A VERSAILLES.

1576 - 1700.

 

CHAPITRE PREMIER.

Observations sur le caractère des Génois.

 

A 1576 a fini la république des Génois du moyen âge. Le spectacle qu’elle nous a montré, quoique borné dans un horizon resserré, avait mérité de l’intérêt. Il est vrai que, depuis quelques générations, ses annales n’étaient plus celles d’un peuple puissant par sa navigation et par son commerce. Involontairement nous n’écrivions plus que l’histoire de certains ambitieux qui, par la violence et l’intrigue, s’arrachaient le pouvoir ou le revendaient à l’étranger.

 

Toutefois, au milieu des usurpations plébéiennes et des mouvements populaires, il était curieux d’observer la situation singulière d’un corps de noblesse reconnu, respecté, et en même temps irrémissiblement frappé d’interdiction légale. Le dénoûment plus extraordinaire encore de cette anomalie, la fin de cette longue anarchie, l’union amendée et consolidée par les troubles même que ses défauts avaient suscités, toutes ces vicissitudes ont leur originalité et ne manquent pas d’instruction.

 

Un gouvernement régulier naît enfin. Mais dans les agitations du seizième siècle, l’Europe avait changé de face; une nouvelle balance des pouvoirs s’établissait entre les grandes puissances. Un rang très-inférieur était assigné à la république des Génois modernes. En même temps toutes leurs forces propres avaient déchu. Ce n’était plus dans la Méditerranée que se déployait la puissance maritime; cette mer n’était plus la voie privilégiée du grand commerce. Au levant même, siège de ses antiques relations, Gênes était primée par Marseille et par les navigateurs occidentaux qui avaient appris le chemin de l’Orient. Il ne lui restait plus qu’un commerce secondaire, comme sa puissance n’était plus que d’un ordre inférieur.

 

Trop peu d’intérêt s’attacherait au récit minutieux des minces affaires journalières d’un gouvernement réduit à de telles proportions. Mais si peu de faits de son histoire sont remarquables par eux-mêmes, je doute qu’on puisse mieux apprendre ailleurs cette vérité désormais fatale, que, dans l’organisation moderne de l’Europe, il n’y a plus de place pour les petits États parmi les grands. Cette leçon m’a paru se présenter ici tellement uniforme à chaque incident, que je n’ai pu me résoudre à en supprimer le précis.

 

Je voudrais, avant d’entreprendre cette tâche, jeter un coup d’oeil en arrière à travers les vicissitudes de la république que nous avons retracées; je voudrais démêler les progrès de la civilisation, le développement intellectuel, les idées et les habitudes dominantes qui ont fait les moeurs du pays et le caractère propre des habitants, caractère qui dans ses traits modernes conserve encore tant de traces des temps passés.

 

L’extrême aptitude des Génois pour la navigation et pour le négoce ne peut être l’objet d’un doute. Les monuments les plus anciens en rendent témoignage; et, en voyant ce qui se passe encore sur ce long littoral d’un territoire étroit et stérile, on peut juger qu’en tout temps, pour toute cette nombreuse population, la mer a été, de l’enfance jusqu’à la vieillesse, le principal lieu d’exercice et le champ le plus cultivé1.

L’habileté ne peut manquer avec une expérience si générale et si continue. Il n’y a pas d’écrivain étranger qui d’âge en âge n’avoue la supériorité des marins de Gênes. Actifs, courageux, avisés, ils nous sont peints comme également propres, sur la mer, à la marchandise et au combat.

 

Nous les trouvons sobres, économes, attentifs à leurs intérêts, et, quoique avides, sachant conduire leur commerce par de judicieuses maximes. Nous avons remarqué, dès les premiers temps de leur histoire, leur esprit intelligent d’association, l’institution de leurs consulats, partout où ils ont eu à régler ou à défendre des intérêts communs, leur dextérité dans leurs relations avec les puissances étrangères, les avantages qu’ils savent obtenir dans leurs traités, le soin d’en faire prévaloir les principes uniformément libéraux partout où ils négocient.

 

Il n’est pas besoin de dire que le commerce a toujours été honoré à Gênes. Tous ses nobles l’avaient pratiqué dans les anciens temps et lui devaient leurs richesses. Les documents français et anglais donnent le titre de marchands aux Spinola et aux Doria; et jusqu’aux dernières époques plusieurs maisons très-illustres n’ont pas cru déroger en exerçant le négoce.

 

Les marins sont naturellement d’un caractère ouvert, prompt, mais gai, familier, parce qu’une sorte d’égalité s’établit entre des hommes longtemps renfermés sur le même bord et partageant les mêmes périls. Tout cela, les Génois le rapportaient dans la vie commune sur la place publique, où l’on vit beaucoup à Gênes. Les marins passent aussi pour francs; les peuples marchands le sont moins: on a fait parfois la critique et plus souvent l’éloge de la grande finesse des Génois.

 

La fréquentation longue et variée de l’Asie et de l’Afrique, des musulmans, des Tartares, des Arabes, comme de tant de chrétiens divers, avait donné de bonne heure aux Génois la connaissance d’usages et de moeurs si différents des leurs, que, de cela seul, leur intelligence doit avoir été ouverte. Beaucoup de préjugés ont dû être dissipés à leurs yeux; et s’ils n’ont été instruits, ils ont appris à n’être étonnés de rien. Cette disposition est favorable au commerce en même temps qu’elle en provient. Elle a valu sans doute aux commerçants étrangers qui sont allés s’établir à Gênes, la faveur qu’ils y ont généralement trouvée; et à ceux d’entre eux qui ne professent pas la religion du pays, la tolérance qu’on leur a presque toujours assurée dans une ville si dévote.

 

Une des vieilles descriptions de Gênes qu’on nous a conservées dit que cette cité possède deux trésors également inestimables: la banque de Saint-George et le sacré Catino2; et, pour louange principale, elle rend aux Génois le témoignage que nulle part il n’y a plus d’horreur pour l’hérésie; que là le moindre soupçon n’en passe pas impuni. Nous avons dans les chroniques beaucoup de preuves de l’attachement du peuple à la religion, à l’Église, à ses cérémonies, à ses reliques miraculeuses et en général à ses croyances. On voit les Génois très-soumis ordinairement à la cour de Rome; et quand leurs seigneurs étrangers veulent les faire changer de pape, ils leur échappent ou y résistent ouvertement. Cependant les gibelins ont souvent et longtemps dominé; Gênes a eu à se refuser aux volontés de Rome; l’idée de l’obéissance implicite a dû s’affaiblir, du moins dans une grande partie de la population. L’histoire nous a même montré une excommunication bravée par le gouvernement. Il est vrai que ce ne fut pas sans précaution, mais en déterrant un induit d’exemption octroyé par un ancien pape. Le gouvernement, en un mot, parut, en général, tenir pour règle de se montrer fidèle au saint-siège, mais de ne pas laisser empiéter sur sa propre autorité.

 

Il n’avait pu empêcher l’établissement de l’inquisition. Il ne la reçut pas sans résistance et sans déplaisir. On avait mis autant de frein qu’on avait pu à l’indépendance hautaine et menaçante qu’affectaient les ministres de cette juridiction excentrique. Au reste, elle avait peu de matière à exercer ses rigueurs dans un pays où la foi était plus docile que raisonneuse, et où personne, pas même le plus libre penseur, n’eût songé à se dispenser des pratiques établies, même des plus surabondantes.

 

Le clergé séculier ne possédait pas d’influence sur les affaires publiques. Dans les premières dissensions de la noblesse, nous avons vu l’archevêque apporter, exiger la paix. Mais il agissait à l’instigation du gouvernement civil; il est rare qu’on trouve rien d’important fait sur la propre inspiration des prêtres.

 

Le revenu des évêchés était peu considérable: les prébendes des chapitres, du moins dans les temps rapprochés de nous, étaient fort médiocres. Il ne paraît pas que les enfants des grandes familles daignassent les prendre. Les nobles qui s’adonnaient à l’Eglise allaient promptement chercher les prélatures de la cour de Rome et le chemin des évêchés et du cardinalat. Dans les campagnes, là où les cures n’étaient pas aux mains des moines, les curés n’étaient souvent que de très-pauvres paysans. A la ville, assez de cadets dans les familles bourgeoises entraient dans les ordres, mais sans croire se donner tout entiers au service de l’autel. Ils étaient avocats, gens d’affaires, ou se mêlaient de commerce. Le prêtre qui, chez des nobles, leur servait d’aumônier était aussi l’intendant de la maison, le pédagogue des enfants, et il n’obtenait de ses maîtres qu’une influence de domesticité.

 

Le clergé régulier avait un bien autre crédit, il était nombreux, splendidement établi par la munificence de ses protecteurs. L’abondance ne manquait jamais aux couvents des ordres mendiants, et pas plus dans les champs qu’à la ville. Rien n’égalait le luxe de leurs églises. Les nombreux ex-voto d’orfèvrerie qu’on voyait suspendus attestaient la confiance du peuple dans les prières des habitants de ces sanctuaires. La considération des religieux était grande, ils disposaient du pauvre, ils dominaient le bourgeois, ils maniaient la conscience et dirigeaient la conduite du noble, du magistrat et du sénateur.

 

Dans les commencements de l’apostolat d’Ignace, Lainez, son fameux compagnon, était venu à Gênes; il y avait prêché, et sa parole inspira aussitôt de demander une colonie de jésuites pour renouveler les écoles et pour semer le bon grain. Sur un terrain si bien préparé, les bons Pères ne tardèrent pas à fructifier et à s’étendre. Le palais de leurs écoles est encore un des plus beaux ornements de la ville. L’église de leur maison professe est somptueuse; et ils tinrent de la munificence d’un seul de leurs protecteurs une vaste maison de noviciat. Pour cette occasion fut expressément abrogée la loi des statuts civils qui exigeait l’autorisation du gouvernement pour l’aliénation du bien des familles en faveur des établissements pieux. Le pape, par un bref solennel, remercia la république d’une libéralité si méritoire. Tel fut en ce temps le crédit des enfants de Loyola. On dit que plus tard le gouvernement repoussant je ne sais quelle proposition faite sous leur influence, un sénateur se dépouilla tout à coup de sa toge, et, la jetant avec indignation, courut faire profession au noviciat de l’ordre. Cependant, cette ferveur si vive ne fut jamais universelle. Quand les doctrines imputées à Jansénius devinrent un sujet d’ardente controverse dans le monde catholique, à Gênes elles furent embrassées plus ou moins secrètement par un certain nombre d’ecclésiastiques et de gens du monde, et ces opinions ne se sont jamais perdues.

 

Lorsqu’on voulut livrer les écoles aux jésuites, on allégua l’état misérable où l’instruction se traînait à Gênes. La république salariait des maîtres; mais, disait-on, on n’en recueillait que les fruits les plus médiocres; et il serait honteux de ne pas rendre les études plus fortes, mieux conduites et surtout plus chrétiennes. On rappelait le scandale de Bonfadio, professeur illustre sans doute, mais qu’on avait vu tout à coup arrêté, jugé en secret et mis à mort dans la prison, en laissant le public effrayé douter si ce supplice punissait un attentat politique, une infamie contre les moeurs, ou plutôt le crime de la liberté de penser, qui dans ce siècle faisait tant d’hérétiques et d’incrédules parmi les gens de lettres mondains.

 

Nous ne saurions apprécier aujourd’hui des reproches si anciens contre les études publiques du pays; mais l’on peut douter que les Génois aient jamais ni apporté ni puisé dans leurs écoles beaucoup d’instruction. Le malheureux Bonfadio a écrit quelque part, qu’il voyait plus de marchands que d’étudiants, tandis qu’il professait la politique d’Aristote. Gênes fournit peu de noms à la longue liste des savants italiens, et aucun peut-être au premier rang de ceux-ci. Il est cependant des sciences qui n’ont jamais pu y rester ignorées3. Les connaissances nautiques et géographiques y étaient nécessairement familières, et les méditations qui dirigèrent la course de Christophe Colomb en sont une preuve glorieuse.

L’habileté, au moins pratique, dans les constructions navales est incontestable. Dans leurs spéculations lointaines, les Génois avaient dû acquérir des notions précieuses sur cette foule de produits exotiques qui font de leur Port franc un vaste et curieux musée d’histoire naturelle.

La théorie du traitement des métaux et de leurs alliages leur était fort connue, et ils l’ont parfois pratiquée, dit-on, aux dépens des nations ultramontaines. Enfin, l’esprit de calcul qui leur est propre leur fait saisir toutes les ressources et les finesses, si l’on peut parler ainsi, de la science des nombres, de celle surtout qui n’a besoin ni du tableau ni de la plume pour résoudre dans la pensée les problèmes mercantiles les plus compliqués. Tel était, autant qu’on en peut juger, le fonds des connaissances génoises, toutefois plus empiriques que doctes, et cultivées encore aujourd’hui pour le profit à en tirer, plutôt qu’étudiées pour elles-mêmes ou pour l’amour de la science et de ses progrès.

 

Dans le même but d’utilité, le droit et la médecine ont toujours été en grand honneur à Gênes. Ceux qui les professaient, réunis en collèges ou facultés, jouissaient de prérogatives signalées et d’une haute considération. Les jurisconsultes étaient les oracles de la république et les conseils de toutes les familles. Peut-être l’influence de leurs habitudes, et cette propension à rapporter toute chose au point de vue légal, ont-elles laissé d’assez profondes traces dans la manière de traiter à Gênes les affaires politiques, domestiques, mercantiles, les matières enfin les plus étrangères au palais. On reprochait parfois aux Génois d’apporter dans les moindres transactions une sorte de cavillation, et une disposition marquée à tenir à tout son droit en accordant le moins possible à celui d’autrui; dans la discussion, l’intention d’engager sans se compromettre, le vague dans les discours, une circonspection évasive dans les écrits, s’il faut absolument écrire, en un mot, le penchant à une certaine défiance qui, devenant générale et caractéristique dans un pays, y décrie la bonne foi et la franchise comme des armes trop inégales4. À cette cauteleuse tendance soigneusement cultivée, les Génois ont dû leur arme défensive la plus familière, et sans contredit la plus puissante: la force d’inertie. Toujours portés à s’y confier, si elle les trompe quelquefois, bien plus souvent ceux qui traitent avec eux l’éprouvent insurmontable.

 

C’était encore les avocats et les ecclésiastiques quand ils s’adonnaient à l’étude, qui étaient les lettrés, qui fournissaient à la littérature la règle et le modèle. On dissertait comme on plaidait. L’opinion du sénateur, le sermon comme le plaidoyer, se déployaient en syllogismes suivant la forme scolastique. Des citations pédantesques, des adages du droit romain, quelques-uns de ces vers de l’antiquité devenus proverbes en quelque sorte, servaient non-seulement d’ornement, mais aussi d’autorité dans la chaire, au barreau, et y tenaient plus de place que le solide raisonnement5.

 

De cette rhétorique et des sources où elle puisait, il est resté chez les Génois une facilité remarquable et presque vulgaire de parler la langue latine; presque vulgaire, parce que le latin s’étant conservé jusqu’à nos jours dans les écritures du palais, dans les formules, et longtemps dans la rédaction même des actes du gouvernement ou de la banque de Saint-George, les très-nombreux suppôts de l’administration et de la justice, aussi bien que ceux de l’Église, de renseignement ou de l’art médical, ont eu besoin de manier une langue qui était encore vivante dans leurs professions; aidés, au reste, dans le passage facile de l’italien au latin, par la flexibilité des organes et par l’ouverture de l’esprit qui est familière à Gênes. Mais une latinité plus élégante et plus choisie, modelée sur les bons auteurs, témoigne honorablement chez les hommes distingués d’une étude véritablement classique.

 

Gênes a un dialecte qui lui est propre. Ses rapports marqués avec le provençal et le languedocien pourraient autoriser à le regarder comme une de ces dérivations romanes venues directement du latin plutôt que comme une simple dégénération de l’italien. Quoi qu’il en soit, la langue toscane y a fait invasion dès longtemps. On n’écrit que du toscan: on l’emploie dans les discours d’apparat. Cependant l’idiome natif est conservé même avec amour. Mais dans les hautes classes chaque jour il se polit, c’est-à-dire il se dénature et se rapproche du pur italien.

 

Ce n’est pas à Gênes qu’il faudrait demander des poètes. Comme dans les autres villes de l’Italie, on y a des sonnets et des improvisateurs: mais peut-être y a-t-il trop d’esprit pour qu’il s’y rencontre de l’enthousiasme. Les intérêts positifs et les pensées mercantiles y ont laissé d’ailleurs peu de place au génie poétique. On vante comme un lyrique distingué Chiabrera de Savone: hors de la Ligurie il est peu connu. Ami d’Urbain VIII (Barberini), il ne composa pas moins de dix odes pour célébrer l’exaltation de ce pontife. Sur trois volumes de vers, il a de belles strophes: mais le médiocre domine avec les lieux communs, la recherche des images et le mauvais goût. Pour louer saint Charles Borromée, les pestiférés de Milan ne lui ont pas inspiré un seul mot. Il n’a jamais trouvé un mouvement en faveur de la liberté de sa patrie. Mais pour rendre à ce lauréat des papes toute sa verve, il n’est pas de sujet plus heureux que la Saint-Barthélemy à chanter, les Français barbares et hérétiques à dévouer à l’enfer. A peine pardonne-t-il à Henri IV quand il est devenu l’époux d’une Médicis.

 

Gênes c’est l’Italie: si ses enfants ne sont pas poètes, ils apportent en naissant le sentiment de l’harmonie musicale. Elle est partout chez eux spontanément et sans leçon. Dans les travaux qui se font en commun, les matelots à la manoeuvre, les artisans sur l’atelier, chantent en choeur, en réglant sur la cadence leurs mouvements et leurs efforts. Dans les belles nuits de ce ciel pur, souvent on entend des accords populaires qui ne dépareraient pas un concert étudié. Les chants religieux sont admirables, même au village. Les voix d’hommes, de femmes et d’enfants, s’y marient avec une justesse qui frappe l’oreille et qui pénètre au coeur. Ce n’est pas le moins imposant des caractères de ces solennités presque journalières qui appellent les fidèles dans chaque église tour à tour.

Dans ces cérémonies (fonctions, comme on les nomme) qui servent de fêtes à ce peuple dévot, le culte se déploie avec une majesté de bon goût, digne des nobles édifices que l’art et une magnificence pieuse ont consacrés à la religion.

 

Les palais non moins que les temples témoignent que l’architecture fut toujours cultivée à Gênes. Ces palais jusqu’au dix-septième siècle furent des forteresses aussi bien que des demeures somptueuses: ainsi le voulait l’état du pays. Il reste encore sur pied quelques-unes de ces tours hardies et ambitieuses que les podestats voulaient réduire à quatre-vingts pieds de hauteur. Plusieurs hôtels assez modernes retiennent encore des traces visibles de la défiance avec laquelle le noble, en s’entourant de richesses et de magnificence, avait besoin de se préparer à soutenir des sièges dans son domicile.

 

Le luxe des palais et des ameublements était un noble emploi des richesses accumulées par ces antiques familles qui avaient traversé tout le moyen âge, commerçant, naviguant sans cesse. Elles y gagnaient de joindre à leurs autres illustrations le renom de protecteurs, de promoteurs des arts dans l’Italie entière; dans Gênes même leur magnificence créait des disciples aux Michel-Ange et aux Raphaël; mais ce beau faste était pour ces grandes maisons une nécessité de leur politique. Quand, au milieu de leur opulence et de leur considération, une révolution populaire eut exclu les nobles du gouvernement; quand on les laissa comme une classe à part hors de rang dans la cité, ils eurent, pour que le grand crédit de leur nom ne s’éclipsât pas, à se prévaloir de l’éclat de leurs richesses, du nombre de leurs clients et de leurs serviteurs, des points d’appui et des forces qu’ils trouvaient dans leurs nombreux domaines. Ils affectaient une vie de princes dont les populaires ne possédaient pas les éléments. Cependant peu d’entre eux conservèrent leur grande fortune dans la décadence du commerce de la Méditerranée et après la perte des colonies du Levant. Mais depuis 1528, la fusion de droits n’ayant pas éteint la rivalité des anciens nobles et des nouveaux, l’orgueil plus que la politique obligeait encore les premiers à soutenir leur prééminence avec les restes de leur ancien faste. C’est seulement quand la force des choses qui avait réduit toutes les proportions de la grandeur génoise finit par resserrer naturellement le gouvernement entre les mains des nobles riches sans distinction de la date de leurs titres, que leur politique se corrigea d’elle-même. Elle se conforma au goût de tous en permettant de régler la manière de vivre sur les conseils de l’économie. Sous le prétexte de ne pas blesser l’égalité, on convint des formes d’une représentation qui distinguât les nobles, mais qui fût à la portée de tous. On se fit des lois somptuaires intérieures. On conserva les palais et on n’en bâtit plus guère. On régla les habitudes, les pompes un peu mesquines et le nombre des serviteurs. «Vous êtes des rois (disait un prédicateur prêchant devant le sénat) qui par modestie daignez vivre en particuliers.» Les dames eurent le noir pour seul habit de cérémonie; il est vrai que l’abondance des diamants de famille distinguait les femmes des premières maisons. Les noces furent presque les seules occasions de festins. Des réunions dont l’étiquette était à peu près l’unique plaisir étaient instituées pendant un certain temps de l’année et se tenaient fastueusement dans un ordre qui, pour chaque maison, n’en ramenait la dépense qu’à de longs intervalles. Quant à la vie ordinaire, elle était retirée. Les charmes et le profit d’une société libre y étaient peu connus, on ne les entrevoyait guère qu’au temps où l’automne attire les citadins à la campagne; là régnait un peu plus d’aisance dans les manières et une sorte d’égalité; à la ville on ne se visitait presque qu’au théâtre.

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