Histoire de la République de Gênes
Nous n’avons rien dit encore de Paul,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Nous n’avons rien dit encore de Paul, le plus jeune des quatre frères.
Pierre l’employa d’abord comme son lieutenant, et à la première vacance qui survint, il le fit archevêque de Gênes.
CHAPITRE V.
Prise de Constantinople. - Perte de Péra.
Odieux par ses violences et toujours agité à l’intérieur, le gouvernement de Pierre Fregose fut marqué par un grand événement lointain, honteux, menaçant pour la chrétienté tout entière et le plus funeste dont la république pût être frappée dans ce qui lui restait de prospérité.
Mahomet II prît Constantinople. Il détruisit (1453) la belle colonie génoise de Péra, si riche, si redoutable aux empereurs grecs. Il fut facile de présager le sort que les établissements de la mer Noire auraient à subir bientôt. Toutes les sources de la force maritime et de la richesse mercantile, tous les véritables appuis de la splendeur de Gênes allaient manquer à la fois. Ce peuple industrieux n’avait pas cessé, depuis les croisades, de faire dans tout le Levant ce commerce auquel il devait tant d’importance politique: sa perte à la prise de Constantinople fut le commencement d’une longue décadence. La conquête de cette capitale de l’empire grec était l’objet permanent et nécessaire de l’ambition des sultans. Dominateurs de l’Asie mineure, ils avaient, cent ans avant Mahomet II, franchi l’Hellespont. Les discordes et l’imprudence des empereurs les avaient appelés en Europe. Ils résidaient à Andrinople.
Ainsi établis dans la Romanie, ils avaient resserré les Paléologue dans l’enceinte de Constantinople. Si cette ville tenait encore devant des voisins si redoutables, c’est que des peuples aguerris, mais longtemps sans forces maritimes, ne pouvaient ni l’attaquer par mer ni l’affamer.
Les Génois qui s’étaient établis à Péra, les Vénitiens qui y fréquentaient sans cesse, ajoutaient de puissantes auxiliaires aux défenses de la cité et lui assuraient les ressources de la mer.
Mais les difficultés de l’entreprise s’affaiblissaient peu à peu.
L’invasion de Tamerlan et le désastre qui en fut la suite sauvèrent seuls Constantinople des mains de Bajazet. Ses successeurs reprirent le projet de la conquête, et quand leur héritage tomba aux mains du brave et ambitieux Mahomet, on sentit que la dernière heure de l’empire grec était arrivée1.
Les Génois de Galata avaient eu quelque espérance d’être épargnés s’il arrivait malheur à la ville. Ils avaient fait dès 1387 un traité avec Amurat2 pour s’assurer, dans les Étais de ce prince, la faculté de commercer et la libre extraction des grains. On a supposé qu’ils avaient renouvelé ces conventions avec Mahomet II; mais elles n’étaient pas de nature à leur donner une grande confiance si près de Constantinople assiégée. Mahomet eut même l’occasion de leur faire savoir qu’il les aimait mieux ennemis déclarés qu’amis perfides3. Il ne manqua pas de poster des troupes qui surveillaient et menaçaient la colonie; et eux-mêmes ne s’abstinrent pas de porter des secours à la ville en péril.
Jean Giustiniani4, l’un d’eux, commandait sous l’empereur Constantin Paléologue, et présidait à la défense de la ville. Longtemps et jusqu’au fatal moment on rendit justice à son dévouement comme à son courage. Les îles de l’Archipel fournirent quelques vaisseaux. L’empereur avait deux frères; l’un possédait le petit royaume de Trébisonde dans la mer Noire, l’autre était seigneur de la Morée. Mais ils avaient peu de forces et moins de coeur. Ils ne remuèrent point pour secourir leur aîné. Entre les Grecs qui prirent les armes et les Génois qui les défendirent, cette capitale immense n’avait guère plus de huit mille combattants sur lesquels l’empereur et Giustiniani dussent compter.
Elle était vivement attaquée du côté de terre, mais la résistance ne manquait pas et les assaillants gagnaient peu d’avantage. Il n’y avait rien à craindre du côté de la mer, à moins que l’ennemi ne forçât l’entrée du port et ne vînt à l’intérieur attaquer les quais et les murs de la ville. Pour rendre cette agression impossible, on avait tendu une forte chaîne à l’embouchure, et derrière s’était formée une ligne impénétrable de tous les navires grecs ou latins qu’on avait pu retenir ou faire entrer. Devant cet obstacle les Turcs remplissaient en vain le canal du détroit de trois cents voiles. Dans ce grand nombre, au reste, ils n’avaient presque que des barques; trente seulement étaient des bâtiments de guerre.
Au milieu de cette foule paraissent tout à coup cinq galères armées, une grecque impériale et quatre génoises; c’est un secours unique mais précieux; la colonie de Scio l’a fourni. Les Turcs entourent et assaillent cette escadre si faible en nombre, mais ils la trouvent supérieure en adresse, et elle porte des courages égaux aux dangers. Ce fut un étrange spectacle. Les Génois se font jour chassant et submergeant tout ce qui s’attaque ou s’oppose à eux. La galère grecque était en péril, ils la délivrent. Vainement Mahomet, à cheval sur la plage, incite les siens à écraser l’ennemi, menaçant ceux qui se tiennent à l’écart; tout cède et fait place à la petite flotte triomphante; elle atteint le port de Constantinople aux yeux de cette multitude étonnée qui couvre le canal et les rivages. Un tel secours vient ranimer les espérances, porter à Giustiniani de nouveaux compagnons, et surtout renforcer cette ligne formidable qui ferme aux assauts des Turcs l’accès de la cité par la mer.
Mahomet fut convaincu dès lors de l’impossibilité de forcer ce passage.
Cependant le côté de terre était si bien défendu que la ville ne semblait vulnérable que par l’intérieur du port. Le sultan forma le projet de tourner l’obstacle qui en fermait l’entrée et qu’on ne pouvait surmonter.
Il conçut cette idée dont quelques exemples sont connus, mais dont l’entreprise est toujours si hardie, de faire traîner ses barques de la mer sur la terre, de gagner le port par le flanc et d’y descendre devant la ville en laissant derrière soi la chaîne et les bâtiments qui la gardaient. Un plan d’une si grande audace fut exécuté avec une rare activité. Une nuit suffit au despote. Ses soldats obéissants tirèrent à sec, près de la pointe du Bosphore, quatre-vingts demi-galères, et, tournant Péra et Galata, ces faubourgs unis qui, du bord de la mer, s’élèvent sur la hauteur, ils traînèrent ces bâtiments à grande force de bras et les firent glisser sur un chemin aplani à la hâte. Remises à flot quand le port fut atteint, ces demi-galères servirent d’abord à construire un immense radeau, un plancher solide; des batteries y furent postées et commencèrent à jouer contre les remparts. Dans la ville, la surprise abattît les courages; les navires qui avaient si bien fermé l’embouchure du port essayèrent de rétrograder pour détruire l’ouvrage des Turcs, mais la batterie flottante était établie sur des bas-fonds inabordables pour les navires de Gênes. Sous cet appui, les demi-galères ennemies repoussent les assiégés, se chargent de soldats et d’échelles.
On prépare l’assaut. L’artillerie, foudroyant les murs de si près, y fait de larges brèches. Enfin le moment fatal est arrivé. L’attaque est décisive. Paléologue, jusque-là si faible, si malhabile pour sauver son empire, déploie tout à coup une fermeté, une valeur dignes d’étonner. Il défendait la brèche. Giustiniani l’avait secondé avec bravoure. Le Génois est blessé, et, se rebutant aussitôt, il se déclare hors de combat.
L’empereur veut le retenir, il lui fait honte de déserter le champ de bataille pour une blessure légère, mais Giustiniani passe par la brèche et s’enfuit. Ainsi, après s’être montré si courageux, il se fit accuser de lâcheté ou de ménagements perfides qui dans ce moment funeste étaient de la trahison. On chargea sa mémoire de toutes les conséquences d’une ville perdue, comme s’il eût suffi à la sauver, et pourtant il ne gagna Péra que pour mourir en peu de jours de ses blessures5, signe trop certain qu’elles n’étaient ni feintes ni légères. Cependant Constantinople était prise; l’empereur, décidé à n’y pas survivre, à échapper par la mort à l’esclavage, se jeta dans la mêlée et s’y perdit.
Les habitants de Péra conçurent de vives alarmes. Mahomet, craignant que cette proie ne lui échappât, fit dire aux Génois qu’ils pouvaient rester sans crainte; mais, quand ils lui eurent envoyé leurs soumissions et les clefs de leur colonie, il leur reprocha l’assistance prêtée aux Grecs; il leur déclara qu’il ne voulait plus des anciens traités et qu’ils n’avaient qu’à se soumettre à ce qu’il ordonnait. Il leur accordait cependant la conservation de leurs propriétés: mais ces annonces sévères redoublèrent leur terreur. Le baile de Venise avait été mis à mort, et cet exemple leur fit présager les dangers les plus funestes pour leur vie. Ils montèrent sur leurs vaisseaux et se sauvèrent en désordre, laissant à l’abandon leurs maisons et leurs magasins. Mahomet prit possession du tout: il alla lui-même faire abattre les murs d’enceinte; il fit mettre les scellés sur les biens des fugitifs, et, déclarant qu’il les rendrait à ceux qui reviendraient dans le terme de trois mois, il expédia un vaisseau à Scio pour y faire savoir aux Génois cette résolution, et pour leur faire connaître à quelles conditions ils pouvaient revenir vivre sous son empire. Ils lui payeraient le tribut; mais il leur serait permis de garder entre eux leurs propres lois, d’avoir même un ancien pour les régir. Ils conserveraient leurs églises, à condition de ne faire entendre ni chants ni cloches. Ces conditions, ou plutôt la défiance de l’avenir, ne laissèrent pas revenir les Génois. Le dommage fut immense, et l’on conçut que la calamité présente n’était rien auprès du préjudice futur.
Dans l’Occident la stupeur fut universelle. Chaque puissance avait à se reprocher sa froideur et sa négligence à secourir ce boulevard de l’Europe menacé depuis si longtemps. Les princes d’Italie, les républiques marchandes si intéressées à le conserver dans des mains chrétiennes avaient annoncé des efforts pour y concourir et n’avaient rien fait, distraits de ce soin par leurs jalousies et leurs guerres.
Après l’événement c’était un sujet d’accusation réciproque. Les Génois avaient envoyé quelques galères: elles n’étaient pas sorties du port que Constantinople était enlevée. Ils s’en prenaient de ce mécompte et de la faiblesse de leurs efforts à la guerre cruelle qu’Alphonse leur faisait en Corse et sur la mer. Des trêves ménagées par le pape pour permettre aux deux partis de porter assistance à Paléologue, avaient été rompues; et chacun en faisait reproche à son ennemi. Alphonse, pour se justifier de n’avoir rien fait pour Constantinople, et d’avoir empêché ses adversaires d’y envoyer des secours, publia une lettre que nous possédons, monument singulier d’une diplomatie déclamatoire dans une latinité élégante, pleine de sarcasmes et d’outrages tels que les érudits du temps se les prodiguaient dans leurs polémiques littéraires.
L’Aragonais demande dans cette lettre, adressée aux Génois, si c’est à eux de parler de négligence à combattre l’ennemi de la chrétienté, quant à eux seuls, à leur coupable avarice, à leur odieuse entremise est due la première invasion des Turcs dans l’Europe.
La république répond à ce manifeste si insultant par une lettre au roi qui nous est également conservée6. Elle est en latin, d’un style non moins soigné, mais plus tempéré, se justifiant et ménageant à la fois.
Elle traite de vaine rumeur l’imputation d’avoir transporté les Turcs.
Quiconque n’ignore pas tout à fait l’histoire, sait, disentils, que c’est par les princes grecs eux-mêmes, au milieu de leurs discordes civiles, que les Turcs ont été établis à Gallipoli.
Le reproche fait aux Génois a été souvent répété; il appartient à notre histoire de rechercher le fait pour l’éclaircir. Leurs annales nous donnent toujours peu de détails sur ce qui se passait dans les colonies lointaines, mais d’autres témoins y suppléent.
Les Génois n’ont pas ouvert le chemin de l’Europe aux Turcs, il n’en était pas besoin. Ces peuples, reste des Corasmins qui ravagèrent la Syrie avant la fin des croisades, répandus dans l’Asie mineure, occupaient la rive asiatique du Bosphore depuis le XIVe siècle. Campés en vue de la Romanie et de la capitale grecque, un canal étroit ne pouvait pas être un long obstacle, et les maîtres de Smyrne et de tant de côtes ne devaient pas manquer à la longue d’embarcations. Mais, tandis qu’ils n’annonçaient pas encore le projet de sortir de l’Asie, les Grecs avaient peu à peu formé avec eux des relations de voisinage. Les princes firent de plus grandes imprudences; faibles et désunis dans leurs familles, ils eurent la mauvaise politique d’emprunter les secours de ces dangereux voisins. Lorsque, après la longue querelle des deux Andronics, Jean Cantacuzène prit la pourpre et disputa le trône à son pupille Jean Paléologue, les deux partis recherchèrent également l’assistance des Turcs d’Asie7. Un émir, maître de l’Ionie, qui avait contracté une étroite amitié avec Cantacuzène, rassembla une flotte à Smyrne et vint deux fois en Romanie pour le service de l’usurpateur. Ce fut le premier passage en Europe, et il ne laissa pas de trace. Mais Orchan, le fils du premier Othman, avait d’abord promis son appui au jeune pupille Paléologue et à sa mère régente de l’empire: Cantacuzène, ambitieux de l’attirer à son parti, eut le courage de lui abandonner sa fille en mariage, et le gendre vint avec toutes ses forces au secours de son beau-père8, c’est-à-dire qu’il s’établit dans toutes les places dont il put s’emparer et qu’à la paix il refusa toujours de les rendre. Lorsque Cantacuzène l’eut emporté sur son adversaire, Orchan, se prévalant sans retenue des conditions qu’il disait avoir obtenues de Paléologue quand il devait le secourir, fit vendre sur le marché de Constantinople les captifs chrétiens, hommes, femmes et enfants, qu’il avait faits à la guerre, tant les compétiteurs de la pourpre étaient avilis devant lui.
Enfin Amurat, son fils, transporta sa résidence de Borsa en Asie, à Andrinople, au centre de la Romanie, dont il fut le seul maître.
On voit que les Génois sont innocents de ces fatales combinaisons. Mais, sans aucun doute, ceux de Péra ménagèrent ces nouveaux voisins et commercèrent avec eux quand ils le purent. Quand la colonie fit la guerre à Cantacuzène et l’humilia, Orchan prit parti contre son beau-père. On a vu que, plus tard, quand l’un des successeurs d’Orchan, Bajazet, menaçait Constantinople, les Génois de Péra, loin de se séparer de la cause des Grecs, avaient déployé pour sauvegarde la bannière de Tamerlan; mais, après cet orage, la discorde régnait entre les fils de Bajazet. Le pouvoir des Turcs était faible et disputé dans la Romanie. On eût pu facilement les en chasser; on ne le fit point, et c’est ici que se trouve le reproche le plus fondé qu’on puisse faire aux Génois9. Ils avaient une colonie à Fochia (Phocée), sur la côte ionienne; il paraît que, pour se soutenir sur un rivage où dominaient les Turcs, elle s’était réduite à payer tribut au maître de ce pays (1421). C’était Amurat, le petit-fils de Bajazet, qui disputait à ses oncles leurs provinces et surtout la Romanie. Un jeune Adorno, gouverneur de Fochia, prit parti pour le prince, arma sept galères, et se chargea de le transporter en Europe sur le territoire contesté10. Avant de débarquer, Adorno demanda et obtint la dispense du tribut, et reçut ce prix avec une humilité servile. Deux mille combattants occidentaux11, dont le sultan lui dut le secours, firent tomber Andrinople au pouvoir d’Amurat et l’y affermirent. C’est de là que, trente ans après, Mahomet son fils marcha à la conquête de Constantinople. Tel est le fait qu’on a pu reprocher aux Génois; il n’était ni plus imprudent ni plus répréhensible que la conduite tenue par les chrétiens orientaux envers leurs dangereux voisins depuis quatre-vingts ans.
Quelques voix ont aussi accusé les Génois d’avoir transporté l’armée qui vainquit les chrétiens à Nicopolis12. Amurat, provoqué par la rupture imprudente d’une trêve solennellement jurée, quittant la retraite à laquelle il s’était voué, accourut d’Asie, avec tant de rapidité, qu’on ne sait comment il put réussir à faire passer son armée. Mais les témoignages sur lesquels on impute aux Génois d’y avoir connivé à prix d’argent sont faibles et vagues, et aucun écrivain grec contemporain ne le leur reprochant, c’est assez les justifier.
Maintenant on sentait péniblement à Gênes les suites des imprévoyances passées. On en était réduit à l’impossibilité de porter assistance aux colonies de la Crimée, ou même de conserver les communications maritimes avec elles. Mahomet, après sa conquête, s’était hâté de construire un château à l’entrée du Bosphore, à l’extrémité de la pointe d’Europe: il en possédait un semblable à la pointe d’Asie. Ainsi l’on ne devait plus espérer de franchir ce détroit, cette porte unique de la mer Noire, à moins d’en obtenir sa permission. Une telle nouveauté exigeait de prompts remèdes s’il en était d’efficaces; ils ne pouvaient manquer d’être dispendieux, et le trésor était épuisé. On eut recours, dans cet embarras, à la maison de Saint-George, à cette république riche dans la république pauvre. Elle avait le mérite d’être prompte à exécuter les mesures qu’elle résolvait, parce que les voies et moyens si pénibles à imposer au public contribuable étaient toujours prêts d’avance dans les coffres de Saint-George. L’État céda à la banque la propriété de tous les établissements de la mer Noire pour lui laisser le soin et la dépense de les sauver s’il se pouvait. L’acte de cession que nous possédons fournit quelques détails qui font juger de l’organisation du gouvernement à cette époque, de l’état de celui de Saint-George et de quelques usages. Il est stipulé au nom de très-haut et très-illustre seigneur Pierre de Campo Fregose par la grâce de Dieu doge de Gênes; il est assisté du magnifique conseil des anciens, de l’office de la monnaie (la direction des finances) et des huit proviseurs de Romanie, renforcés de huit citoyens adjoints à ce dernier office. Tous contractent en vertu de l’autorité spéciale qui leur a été déléguée par un conseil général nombreux où ont parlé deux docteurs és lois et le noble Lucien Grimaldi; deux cent trente-six voix contre une seule y ont consenti à la cession. Un préjugé qui s’était conservé dans le pays jusqu’à nos jours persuadait que si un contrat peut être vicié par quelque omission de formes, l’autorité de la justice intervenant a le droit et le pouvoir d’y suppléer; le magistrat judiciaire de Gênes est appelé pour cet effet. C’est le podestat, qui, afin de prononcer régulièrement déclare avoir pris pour tribunal la place à la gauche du doge.
La cession contient Caffa et les autres cités de la mer Noire, forteresses, ports, domaines, impôts mis et à mettre, tout ce qui appartient dans ces établissements au doge, au conseil des anciens, à l’office de Romanie, à la commune de Gênes, le tout conjointement ou séparément et sous la seule condition de maintenir les droits acquis des habitants de ces colonies.
La république se démet des droits régaliens comme du domaine utile, du droit de nommer aux magistratures et emplois. Le doge et le conseil ne pourront s’immiscer dans les nominations ni aucun magistrat dans la connaissance des affaires des colonies, soit pour ordonner, soit pour dispenser. L’office de Romanie se dissout, tous ses pouvoirs étant compris dans les objets cédés; néanmoins Saint-George ne s’oblige à payer les dettes passives qu’à concurrence des revenus transmis.
Cette transmission est déclarée faite à cette maison parce qu’il n’y a pas de secours plus prompts que ceux qu’elle peut donner; «car ses magnifiques protecteurs entre les mains desquels les peuples étrangers déposent leurs richesses comme dans le trésor le plus sûr et le plus sacré, disposant de tant de biens, ont toujours su faire suivre la résolution de l’exécution immédiate, soit qu’il faille agir sur terre ou sur mer; enfin, on peut s’assurer, est-il dit, que des protecteurs toujours choisis, suivant l’usage, dans le nombre et dans l’ordre des plus grands citoyens, ne nommeront pour gouverneurs ou pour magistrats que des hommes semblables à eux, en sorte que, sous leur tutelle, ces villes lointaines refleuriront plutôt que de déchoir.»
Remarquons enfin l’influence des hommes de loi et de leur esprit dans les affaires publiques. Cette grande transaction politique s’accomplit comme un contrat ordinaire entre particuliers pour des intérêts privés. L’acte où le doge même et son gouvernement sont parties contractantes est fait et passé par-devant un notaire et des témoins. Le doge garantissant les clauses stipulées, souscrit à une commination d’amendes en cas de contravention. Enfin la cession est expressément qualifiée de donation entre-vifs, et, en faisant promettre au donateur de ne pas revendiquer la révocation du don, on renonce expressément à l’exception légale de l’ingratitude du donataire.
Une semblable transaction avait mis la Corse au rang des domaines cédés à Saint-George, c’est-à-dire au nombre des possessions attaquées dont l’État ne pouvait plus défrayer la défense. Alphonse, dans la lettre que nous avons citée, faisant allusion à cette transmission, à des trêves rompues et aux excuses qu’en donnent les Génois en distinguant Saint-George et le gouvernement, les compare par une saillie pédantesque au prêtre d’Hercule qui, jouant contre le dieu, jetait les dés alternativement de l’une et l’autre main et faisait les deux rôles.
Plus redoutable par ses armes que par ses sarcasmes, Alphonse occupait San Fiorenzo et menaçait le reste de la Corse. Dans le même temps, sur la rive ligurienne occidentale, les Français s’étaient emparés de Final.
Appelés en Italie pour faire valoir les prétentions du duc d’Orléans à la succession de Philippe-Marie, ils restaient en possession du duché d’Asti. Ils étaient encore irrités contre les Fregose depuis que Janus, devenu doge sans eux, avait manqué au traité qui devait leur rendre la seigneurie de Gênes.
CHAPITRE VI.
Pierre Fregose remet Gênes sous la seigneurie du roi de France et sous le gouvernement du duc de Calabre.
Les embarras allaient croissant. Une flotte d’Alphonse vint menacer le port de Gênes; elle portait tous les compétiteurs et tous les ennemis déclarés de Fregose.
On recourut aux négociations: Alphonse, pour première condition, déclara qu’il n’entendrait à aucune paix avec les Génois tant que Fregose serait leur doge. Il exigeait que le pouvoir fût remis aux Adorno. Des hostilités et des soulèvements fomentés appuyaient ces demandes: Pierre Fregose ne put rester sourd à des déclarations si menaçantes et si opiniâtres. Tout l’abandonnait, il sentait tristement l’impossibilité de rester en place; mais, en tombant, céder à ses émules c’eût été le dernier des malheurs pour son orgueil, et, pour s’y soustraire, il se résigna à tout. Il pensa à rendre Gênes au roi de France bien plutôt qu’aux Adorno, aux protégés d’Alphonse. Quatre ambassadeurs furent envoyés à Paris. L’accord fut promptement conclu, et Jean, duc de Calabre, fils du roi René, vint au nom du roi de Charles VII prendre possession de la seigneurie de Gênes. Après qu’il eut juré la conservation des droits de la république et le maintien des privilèges de Saint-George, le Castelletto et les autres citadelles lui furent remis.
Si l’on veut bien s’arrêter un moment sur cette transaction, on pourra apprendre comment se vendent les villes et en quoi les actes publies diffèrent des conditions secrètes. D’une part, les ambassadeurs génois transfèrent au roi de France la seigneurie de Gênes: les anciens pactes faits en pareille occasion avec le roi Charles VI sont le fondement de ce nouveau traité. Les Génois, seulement, présentent au roi certaines clauses nouvelles qu’ils le prient d’accorder. Le roi se contente de les renvoyer à en discourir avec le duc de Calabre quand il sera auprès d’eux. Mais on remarque dans les pouvoirs des envoyés de Gênes relatés dans l’acte sans explications, une faculté d’engager la commune de Gênes au remboursement de deux sommes de 25,000 ducats, l’une dont le duc de Calabre a déjà répondu pour elle, l’autre pour autre foi (caution) faite ou à faire, afin d’assurer l’exécution des pactes convenus.
Or, en ratifiant cette convention faite au nom de la république, le même jour, le roi ratifie séparément un autre traité antérieur1 fait à Aix entre le duc de Calabre et Borruel Grimaldi, envoyé du doge Fregose. Par cet acte, dont les annalistes génois n’ont jamais rien dit ni peut-être rien su, le doge promet de rendre la seigneurie au roi. A cet effet, aussitôt qu’il fera savoir qu’il est temps de venir la prendre, le duc de Calabre devra s’approcher de Gênes avec des forces qui ne seront pas moindres de douze mille fantassins et trois cents chevaux. Savone et Novi lui seront livrées d’abord et dès qu’il paraîtra.
A la sortie de Gênes, Pierre Fregose et ses frères seront recueillis, soit en France, soit en Provence. Leurs biens y seront sous une sauvegarde spéciale; et si jamais il y avait occasion de la rétracter, ils auraient un an de délai pour faire leur retraite.
Fregose déclare que son intention est de ne rien coûter au roi de France.
Ce qui lui est dû, c’est à Gênes de le payer: le traité lui garantit en ce sens 30,000 ducats pour ses bons services. Les Génois lui doivent en outre 41,625 livres pour son traitement, pour ceux de ses frères et pour leurs loyaux coûts. Il lui reviendra aussi la valeur des munitions qui sont dans le Castelletto. Or, pour satisfaire à tous ces payements, le duc de Calabre lui remettra de bonnes lettres de change payables dans Avignon. C’est de cette promesse que la commune de Gênes est obligée d’indemniser le duc: elle sera même tenue d’acquitter ce qui, dans le compte de ces créances, excéderait l’engagement de 30,000 ducats. Enfin Pierre se réserve que la commune le libérera de 9,600 livres qu’il doit au duc de Milan. Elle les retiendra sur 50,000 ducats que doit à celui-ci la maison de Saint-George.
Pour son avenir, Fregose s’en remet à la libéralité du roi. On donne à ses frères des compagnies de cinq cents lances leur vie durant.
L’archevêché de Gênes reste à Paul Fregose, l’un d’eux; on lui promet par-dessus l’archevêché d’Aix ou un bénéfice équivalent. Le roi de France et le roi René emploieront leurs bons offices pour lui procurer le chapeau de cardinal. Une fille naturelle du roi de Sicile est promise en mariage à un autre frère. Enfin René donne à l’ex-doge Pierre la seigneurie de Pertuis et lui en assure le revenu pour 1,500 ducats.
Ainsi les princes de ce temps traitaient entre eux et pour leurs intérêts propres. Ainsi Gênes payait chaque changement de domination qui lui était imposé.
Parmi les articles de capitulation dont nous avons parlé, il en est un remarquable. Gênes veut se réserver, en cas de schisme, la liberté de choisir le pape auquel elle adhérera. Le roi répond que, le cas arrivant, il consultera les rois d’Espagne et d’Ecosse, ses autres alliés, l’Eglise gallicane, ses bonnes villes, et Gênes parmi elles: après de telles consultations sa décision prise obligera tout le monde2.
Sous la puissante garantie de la France, les Génois avaient espéré qu’Alphonse s’abstiendrait de les attaquer; excité par les émigrés, il continue les hostilités. Il envoie (1459) de Naples dix galères et vingt vaisseaux qui menacent le port. Mais un événement imprévu change l’état des choses; on apprend qu’Alphonse vient de mourir. A cette nouvelle tout est en confusion sur la flotte. Les Catalans, les Napolitains renoncent au siège de Gênes, ils lèvent l’ancre pour retourner dans leurs ports. Les émigrés perdent toute espérance. On vit Raphaël et Barnabé Adorno au désespoir, épuisés de fatigues et de chagrins, suivre de près leur protecteur au tombeau, victimes d’une ambition et d’une jalousie qu’ils n’avaient pu assouvir.
Barnabé laissait après lui un fils pour renouveler bientôt le combat entre les deux races rivales. Il semblait, en attendant, que Gênes dût avoir quelque répit. Il y eut un moment de calme. Le fils du bon roi René gouvernait sagement et s’attirait l’affection des Génois. Il excitait leur courage et leur haine contre les Catalans; il les engageait de volonté dans les querelles de sa maison, car son père et lui-même avaient repris l’espérance de conquérir le royaume de Naples, depuis que cette couronne semblait moins affermie sur la tête d’un nouveau roi. Alphonse l’avait laissée à Ferdinand, son fils naturel. L’autre Ferdinand, héritier du trône d’Aragon et bientôt maître des Espagnes, Ferdinand le Catholique, n’était pas un prince capable d’un grand dévouement à l’intérêt d’un cohéritier bâtard.
Avant de tenter une entreprise dispendieuse, on avait à Gênes assez d’embarras pour suffire aux frais et aux dettes du gouvernement. Le duc de Calabre levait quelques emprunts, mais il sentait la défaveur que ces exigences jetaient sur son administration. Il eut recours à François Sforza, duc de Milan depuis la mort du dernier Visconti, son beau-père.
Sforza était attaché par plusieurs liens à la maison de France; mais la présence des Français à Gênes ne lui montrait qu’un voisinage importun: il leur enviait cette possession qu’il estimait à sa propre bienséance.
Il craignait encore plus leurs grands desseins sur Naples, qui, réussissant, les auraient faits souverains de l’Italie. Pour être dispensé d’y donner les mains il s’était hâté de s’engager par une alliance publique avec Ferdinand. Aussi dissimulé que les Visconti auxquels il s’était subrogé, tandis qu’il rendait des services au duc de Calabre, il donnait avis à Naples de ce qu’on méditait à Gênes; il suscitait sous main de nouveaux embarras pécuniaires, et un dangereux ennemi. Pierre Fregose, qui n’avait voulu des Français que pour se délivrer d’Adorno (1460), ne pouvant rentrer par eux au pouvoir, ne chercha qu’à le leur reprendre: bientôt il fut secrètement d’accord avec Sforza. En descendant du siège ducal il avait retenu Voltaggio et Novi.
Il y fit sa retraite en accusant les Français de mauvaise foi. Il reprit son métier de brigand et infesta l’Apennin. Cependant le duc de Calabre s’apprêtait à passer dans le royaume de Naples. Son père avait armé une flotte à Marseille: les Génois en fournissaient une; ils avaient tiré du trésor de Saint-George 60,000 ducats pour y pourvoir. Les particuliers s’empressaient encore à lui fournir de l’argent en prêt, tant sa personne et son expédition inspiraient de confiance. Lavallée, que Charles VII lui envoyait pour successeur dans le gouvernement de Gênes, était arrivé. On fit les derniers préparatifs et la flotte mit à la voile. Le duc, se réservant de la joindre à Livourne, s’arrêtait encore quelques jours, inquiet d’observer parmi les émigrés des mouvements évidemment combinés pour faire diversion à ses desseins sur Naples. Pierre Fregose, en effet, tenta un coup digne de son audace. Séparer le chef de ses soldats, le retenir et faire manquer l’expédition commencée, profiter en même temps de l’éloignement des forces pour pénétrer dans la ville, tel fut son plan hardiment conçu et habilement exécuté. Pierre, gravissant les montagnes, arriva aux murs de la ville et pénétra dans l’intérieur. Le duc de Calabre accourut pour s’opposer à sa descente. Les deux partis se trouvèrent en présence: Pierre appelait le peuple à son aide; les Français craignirent de se voir abandonnés. Dans cette anxiété, le duc eut recours à la faction émule des Fregose. Il fit crier: Adorno!
Adorno! et ce cri attira contre les assaillants une partie des citoyens.
Le fougueux Pierre, enflammé de colère, entendant résonner un nom odieux, se précipita pour tenter les plus grands efforts. Mais Lavallée d’un côté, le duc de Calabre de l’autre, fermant le passage à sa troupe, la cernèrent et la détruisirent. Pierre combattant, toujours sans pouvoir retourner en arrière, se fit jour presque seul à travers la ville. Par la course la plus rapide il atteignit une porte éloignée du lieu du combat; mais il la trouva fermée. Rejoint par ceux qui le poursuivaient, il fut massacré. Ce qui restait de ses gens se dispersa; peu échappèrent. Après avoir triomphé d’une si vive attaque, le prince partit enfin pour son expédition.
Gênes, après cet événement, resta quelque temps tranquille. La navigation marchande et le commerce avaient repris leur activité. On essayait de réparer les pertes de l’Orient et de tirer parti de ce qu’on y possédait encore. Il restait de grandes fortunes privées promptement remises en jeu aussitôt que la sécurité pouvait reprendre; mais l’État était pauvre et obéré. C’était de là que devaient venir les premières révolutions. Il ne manquait pas de créanciers arriérés à satisfaire, et les ressources étaient épuisées. On démolit quelques citadelles pour faire économie des frais de garde et d’entretien. La situation du trésor se juge par cette mesure. Elle ne pouvait suffire au besoin: on chercha d’autres moyens extraordinaires. On demandait aux riches des contributions insolites et des emprunts forcés. Ils voulaient que plutôt on doublât indistinctement toutes les gabelles, c’est-à-dire tous les impôts sur les consommations.
Les classes inférieures se soulevaient contre une loi qui enlèverait double part sur leur subsistance et qui ne tomberait que faiblement sur les grandes fortunes; elles demandaient à leur tour, en s’adressant au gouverneur français, l’abolition des immunités d’impôt dont un grand nombre de familles puissantes avaient eu le crédit de se faire privilégier. Le gouverneur hésitait au milieu des embarras et des dissensions. Tandis que tout se passait encore en plaintes et en menaces des pauvres aux riches, peut-être Lavallée croyait utile à sa politique de laisser ainsi se diviser les Génois; car chacun reconnaissait son autorité, et il ne voyait aucun chef apparent pour s’emparer de ces ferments de discorde3. Il ne crut point avoir de mesures à prendre.
Cependant le peuple s’assemblait dans le faubourg Saint-Étienne. Le premier jour, quelques orateurs séditieux dirent à l’assemblée que des querelles de ce genre ne se terminaient pas avec des discours: leurs harangues parurent froidement écoutées; on semblait ne pas les avoir entendues: l’impunité encouragea, la nuit on prit plus d’audace, et le lendemain tout fut sous les armes. Le gouverneur, revenu trop tard de sa confiance, essaye de négocier avec les insurgés. Bientôt il ne lui reste plus que la ressource ordinaire de se retirer dans le Castelletto avec sa garnison française. Là il attend les événements.
CHAPITRE VII.
Prosper Adorno devient doge. - L’archevêque Paul Fregose se fait doge deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de Gênes.
(1460) Louis Fregose, ce frère de Janus, à qui il avait succédé sur le siège ducal, et qui s’était laissé persuader d’en descendre, avait repris son ambition depuis que, par la mort de son frère Pierre, il se croyait de nouveau le membre le plus considérable de sa race. Mais si un parent l’avait supplanté une fois, on verra que telle fut toujours la destinée de ce personnage inférieur à son ambition. Il avait été en partie la cause des événements du jour. Parmi les créanciers les plus pressants de la république, il avait réclamé une dette de 90,000 ducats; car tous ces doges abdiquant ou même chassés parvenaient toujours à se réserver de larges indemnités sous prétexte de dépenses publiques faites de leurs deniers, ou pour la rançon des places gardées en leur nom. Ceux qui leur succédaient connivaient volontiers, par prévoyance d’un même sort, à ces prétentions qui retombaient sur l’État. En ce sens le grand nombre de ces successions de doges n’était pas la moindre occasion de ruine qu’apportaient les révolutions.
Mais quand Louis Fregose comptait retirer le fruit du soulèvement auquel sa poursuite avait contribué, il se trouva pour le lui ravir des hommes plus habiles. On avait manqué de chefs, l’on vit arriver à la fois Prosper Adorno et Paul Fregose encore. Prosper était fils de Barnabé, le plus hardi des Adorno, qu’Alphonse avait protégé. Paul Fregose était archevêque de Gênes. La profession et la dignité n’empêchaient pas que ce ne fût le plus dissolu des prêtres, le plus hardi et le plus belliqueux des intrigants; sans frein ni de religion ni de pudeur, il joignait à l’ambition et à l’audace un merveilleux fonds de perfidie et de dissimulation. A l’apparition de ces deux hommes, les anciens fauteurs de leurs maisons se divisèrent autour d’eux; l’archevêque eut plus de partisans dans le peuple. Les classes élevées, jadis plus favorables à sa famille qu’aux Adorno, les nobles surtout, craignirent en lui un despote plus violent que son frère; ils soutinrent Adorno. Les Spinola négociaient avec le gouverneur français du Castelletto, afin de réunir toutes les forces contre Fregose. La crainte qu’il ne vînt demander compte de la mort de son frère, et surtout de l’argent que Pierre avait réclamé avant son décès, donnait beaucoup de partisans à son compétiteur.
L’archevêque se sentit faible. Il se borna à insinuer au peuple de se méfier des nobles et de ne pas traiter avec les Français. En même temps un avis officieux avertissait Prosper Adorno que l’archevêque ne voulait pas lui faire concurrence. Il ne travaillait, disait-il, que pour faire triompher Gênes de la tyrannie étrangère que préparaient sourdement les nobles. Il offrait de contribuer à faire porter Prosper au siège ducal, content lui-même de sa dignité ecclésiastique: une telle union pouvait seule sauver le pays. On se fia à ces démonstrations, et, en effet, le conseil général assemblé, Prosper Adorno fut doge avec le concours des deux partis; quatre cent trente-six voix le nommèrent. On n’avait jamais vu une élection si nombreuse ni si régulière en sa forme (1461).
Il restait à retirer la citadelle du Castelletto des mains des Français, entreprise difficile qui exigeait des soldats et de l’argent. Sforza, à qui l’on demanda des secours (il était alors brouillé avec le roi de France), envoya mille hommes et quelque somme de deniers: avec le but secret de fermer l’Italie aux Français, il était spécialement incité à nuire à leur domination à Gênes, par les recommandations du dauphin qui fut depuis Louis XI. Alors séparé de la cour et retiré chez le duc de Bourgogne, contrarier son père à Gênes, et par là ses cousins d’Anjou à Naples, était un plaisir digne de son coeur et de sa politique rancunière.
Le secours milanais ne suffit pas pour réduire la citadelle, on se contenta de la tenir bloquée, et cependant un nouveau danger se manifesta. Savone devint le point d’appui d’où les Français menaçaient Gênes, où les mécontents allaient les renforcer. Charles VII envoyait six mille hommes par le Dauphiné; le roi René était venu de Marseille avec des galères; Sforza engagea Marc Pie de Carpi à se mettre au service de la république pour la défense de la ville. On se partagea les postes: le doge garda le port, Carpi un des côtés de la ville; l’archevêque se chargea de la défense de l’autre. Il endossa la cuirasse, et, à la tête d’une troupe de jeunesse choisie renforcée de quelques soldats, il occupa les hauteurs qui couvrent Gênes du côté de la Polcevera.
Pour ces grands efforts il fallait de l’argent; les moyens les plus violents furent employés pour en faire. Le doge, pour la défense du port, s’empare des vaisseaux des particuliers: il convoque trente citoyens opulents sous un prétexte; quand ils sont devant lui, il fait fermer les portes du palais et essaye de rançonner ses prisonniers. Mais il a toujours existé chez les Génois un grand moyen de résistance, la force d’inertie; elle est surtout à leur usage quand on en veut à leur bourse, et souvent elle est efficace: on se laissa menacer, on ne paya pas.
Adorno ne recueillit de cette tentative que de la honte et de la haine.
Cependant les Français arrivaient, ils étaient à Conégliano. Adorno, Fregose, Carpi réunirent leurs forces pour disputer le passage de la Polcevera: il fut forcé; les défenseurs reculèrent en désordre; mais enfin l’archevêque, par un mouvement habile et heureux, chargea tout à coup à la tête de la cavalerie de Sforza. La terreur panique saisit les assiégeants, ils rompirent leurs rangs et prirent la fuite vers la mer.
René, dont les galères suivaient les opérations de la terre, voulut renvoyer ces fuyards au combat, il refusa de les recevoir sur la flotte qu’il tint éloignée du bord. Les Français poursuivis, hors d’état de se reformer, furent écrasés; tout se dispersa laissant un grand nombre de morts et de prisonniers.
Cette victoire appartenait à l’archevêque. La première pensée du doge Adorno fut de l’envier et d’en craindre l’influence. On intima de sa part à Fregose l’ordre de rester avec sa troupe hors de la ville.
L’archevêque, indigné et prompt à tenter audacieusement la fortune dans un moment si décisif, se jette dans un bateau de pêcheur, et, tandis que la porte de terre lui est fermée, il arrive par le port; il appelle ses partisans. Le doge rassemble ses forces pour se faire obéir, mais les frères de Fregose sont en état de faire résistance. Dans ce combat imprévu Carpi et ses Milanais restent neutres. Enfin les Fregose l’emportent. Le doge Prosper Adorno prend la fuite. Pour compléter le succès, Lavallée traite, rend le Castelletto et va prendre le commandement de Savone. L’archevêque vainqueur n’ose encore usurper la première place; mais, au bout de trois jours, c’est l’ancien doge Louis Fregose qui vient revendiquer sa dignité passée: il la reprend sans trop de contestations. Devant ce faible et maladroit compétiteur, l’archevêque Paul attend, mais il conserve autour de lui une troupe de sicaires: il est le chef de tous les hommes perdus et il leur donne pleine licence.
Après quelques mois (1462), il se décide enfin, il attaque Louis à l’improviste, le chasse et se proclame doge; mais ce premier essai ne lui réussit pas; il se voit contrarié en tout point. Il connaît que l’heure de la tyrannie à laquelle il aspire n’est pas encore venue. Il se démet volontairement d’un pouvoir qui n’a duré que peu de semaines. Le peuple caressé par lui se croit en état de se passer de toute aristocratie. Il nomme quatre recteurs de la république, tous pris dans la classe des artisans. Cette invasion des classes inférieures effraye tout le reste des citoyens. On met à l’écart les autres sujets de plainte. On convient de reporter encore une fois et de soutenir sur le siège Louis Fregose dont l’ambition est peu menaçante, dont la médiocrité n’a rien d’offensif. Les artisans ne gouvernent que huit jours. Louis est doge de nouveau; mais son sort et probablement ses talents ne voulaient pas qu’il pût se maintenir au poste où il reparaissait sans cesse (1463). Six mois n’étaient pas écoulés que Paul l’avait encore chassé et était assis à sa place.
Si les devoirs de la profession ecclésiastique donnaient peu de scrupule à l’archevêque, il n’en était pas moins, dans sa double qualité, obligé à des ménagements envers le pape dont l’autorité apostolique conservait toujours tant de poids, et de qui il n’était jamais indifférent pour le chef d’un État d’Italie d’être reconnu ou désavoué. Paul s’adressa à Pie Il qui remplissait la chaire de saint Pierre. Il fit valoir l’ancien exemple de l’archevêque Visconti qui avait mis sur sa mitre la couronne ducale de Milan. Je crois devoir transcrire ici la curieuse réponse du pape. La gravité, la dignité ne sauraient s’employer en meilleurs termes pour exprimer les concessions que la faiblesse d’un homme de bien n’ose refuser à un scélérat. Un trait caractéristique de l’esprit de l’Église y fait sourire, c’est la supposition que les Génois réclament le gouvernement de leur pasteur par confiance pour la théocratie, et que le digne archevêque se sacrifie pour l’avancement de la juridiction sacerdotale.
«Vénérable frère, vous nous annoncez que le libre suffrage de vos concitoyens vous a nommé doge de Gênes, et vous nous demandez de ratifier leur décret par notre bénédiction. Nous nous sommes étonnés de vous voir accepter le gouvernement temporel d’une cité qui plus que toutes les autres villes de l’Italie se complaît dans les révolutions et, chaque jour en tumulte, ne peut supporter longtemps ni doge ni maître. Vous avez éprouvé par vous-même comment est faite sa constance. Appelé à ce même siège ducal, vous y étiez à peine monté que vous en descendîtes. La nouvelle de votre avènement, celle de votre déposition nous parvinrent comme à la fois. Maintenant quel sera votre sort? nous l’ignorons.
Cependant il y a ici une grande nouveauté. Nous ne disons pas que le même homme ne puisse être archevêque et doge si cela se fait sans effusion de sang; mais nous n’en connaissons pas d’exemple à Gênes. Pour une telle innovation il faut supposer de grands motifs; peut-être les Génois auront reconnu que les gouvernements des séculiers sont pleins d’iniquité et que de là naissent tant de révolutions. Dans ce sentiment ils recourent à leur pasteur; lassés du régime des laïques, ils veulent éprouver si l’autorité sacerdotale n’est pas plus juste et plus douce. De grands devoirs vous sont donc imposés. Si vous n’empêchez toute violence, si vous ne veillez à la paix et à la sécurité, si vous n’imposez la loi aux volontés déréglées, si vous ne contenez vous-même et vos adhérents avec le frein du juste et de l’honnête, votre pouvoir ne s’affermira point; vous serez chassé avec honte pour vous, et avec préjudice pour la dignité ecclésiastique; vous serez chassé si toutefois on vous chasse sans qu’il vous arrive rien de plus funeste, comme vous en avez devant les yeux des exemples domestiques. Voyez donc bien ce que vous faites. Pensez que le gouvernement d’un prêtre et celui d’un laïque n’ont pas les mêmes lois.
La puissance sacerdotale doit être paternelle et clémente sans ombre de tyrannie. Les hommes supportent dans un prince séculier ce qui dans l’ecclésiastique est odieux. Les fautes légères et sans conséquence de l’un sont dans l’autre des péchés irrémissibles et des crimes énormes; car le pasteur dont la vie est destinée à servir de modèle à ceux au-dessus desquels il est élevé, ne doit pas seulement s’abstenir de mauvaises actions, mais encore de la moindre apparence du mal. Considérez donc encore une fois cette situation. Si vous pouvez régner justement et saintement; si vous savez gouverner non-seulement vos sujets, mais vous-même, détruire l’iniquité et dominer par la vertu; si vous acceptez le rang de doge pour l’utilité du bien public et non pour satisfaire vos passions; si vous embrassez le dessein de défendre la religion du Christ contre le Turc impie; si vous dévouez votre personne à cette cause en vous abstenant de faire aucun tort à autrui; s’il en est ainsi, dans la confiance que cette dignité vous a été légitimement conférée avec les solennités requises et selon les lois de votre patrie, et que tenant vos promesses vous exercerez le pouvoir pour le salut de votre peuple, nous, au nom de la sainte Trinité, à votre gouvernement, à vous, à vos concitoyens comme à toute la république chrétienne, nous octroyons notre bénédiction.»