Histoire de la République de Gênes
Cette concorde si difficile à établir était…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Cette concorde si difficile à établir était toujours l’objet des soins du clergé, mû, soit par un juste zèle, soit par le désir d’entretenir son influence. Gênes avait alors pour archevêque Jacques de Varagine, écrivain misérable de l’histoire ancienne de son pays, mais pasteur fort occupé de la paix de son troupeau. Il conclut (1295) un accord entre ses guelfes et ses gibelins, et il se flatta d’avoir rétabli une bonne intelligence perpétuelle dans sa patrie. Un an après, on se battait dans les rues de Gênes, et cette guerre civile dura deux mois. Les Grimaldi et les Fieschi ne purent résister et se réfugièrent à Monaco. Conrad Doria4, Conrad Spinola, puis Lamba Doria furent successivement capitaines. L’un d’eux, Spinola, en sortant de charge, passa en Sicile et alla servir le roi aragonais.
De cette île et de Naples sortaient sans cesse de nouveaux incidents qui, combinés au grand foyer des intrigues, à la cour de Rome, répandaient la discorde et l’alarme dans l’Italie. A Gênes, on n’était jamais exempt d’en ressentir les conséquences.
Le cardinal Cajetan, si fameux sous le nom de Boniface VIII, était devenu pape. Alors chaud partisan de la maison d’Anjou, il entreprit de rendre la Sicile au roi de Naples par les voies de la négociation.
Jacques, roi de Sicile, montait sur le trône d’Aragon. Le pape l’induit à céder ses droits sur la Sicile, à reconnaître Charles dont il lui fait épouser une fille. Mais, pour plus ample dédommagement, il n’hésite pas à le déclarer roi de Sardaigne et de Corse (1295), de ces possessions que les Pisans et les Génois s’étaient si longtemps disputées et qu’ils se partageaient encore. Le pape ne s’arrête point à leurs droits, il dispose des deux îles comme si le saint-siège n’avait jamais cessé d’en être le vrai propriétaire.
Cette concession mortifia extrêmement les Génois, et quand ils apprirent que les Siciliens ne voulaient pas reconnaître le traité par lequel leur roi les cédait à un autre, les Doria et les Spinola persuadèrent aisément de leur envoyer des secours. Theodisio Doria conduisit les galères de Gênes en Sicile. Pour cette assistance prêtée à des insulaires rebelles aux volontés du chef de l’Église, Boniface mit Gênes en interdit.
Le roi d’Aragon avait promis d’ordonner à Frédéric son frère et son vice-roi d’abandonner l’île; il avait promis d’aller au besoin le chasser lui-même. Au lieu de déférer à ces ordres, Frédéric fut couronné par le peuple soulevé. Jacques alla réellement faire la guerre au nouveau roi (1296): il lui avait ravi la moitié de l’île quand, ayant honte de se prêter à l’oppression de son frère, il abandonna la Sicile (1301). Le pape y fit venir Charles de Valois, à qui déjà il avait déféré le titre de Pacificateur de la Toscane. Ce pacificateur avait plongé le pays dans la guerre civile plus profondément que jamais par l’effet de sa partialité et de son ambition. Quand il parvint en Sicile, Frédéric venait de gagner une bataille importante. Le climat et les maladies firent de grands ravages dans l’armée de Valois, il fut obligé d’en ramener les restes. Pour reprendre les négociations il fallut en changer les bases. Les royaumes de Naples et de Sicile restèrent séparés et pacifiés. Gênes fut comprise dans cette paix, l’interdit fut levé. Le pape, occupé dans ses dernières années de sa violente querelle avec Philippe le Bel, ne pensa plus à la république.
CHAPITRE VII.
Le gouvernement pris par les Spinola et disputé entre eux et les Doria.-
Seigneurie de l’empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement des nobles guelfes. - Les émigrés gibelins assiègent la ville.
Ici notre histoire devient un peu difficile à exposer. Nous distinguions aisément les guelfes et les gibelins; la présence d’un Grimaldi ou d’un Fieschi, celle d’un Doria ou d’un Spinola suffisait pour reconnaître ces partis. Nous avions vu le gouvernement des nobles longtemps livré à la faction guelfe, puis les intrigues des mécontents qui avaient embrassé la couleur opposée. Les gibelins ont gouverné à leur tour. La part des populaires dans ces contestations était un peu moins facile à assigner.
Il a paru en général que le bas peuple suivait l’impulsion des gouvernants, mais que la bourgeoisie riche avait pris parti pour les gibelins. Elle avait aidé à ôter le pouvoir aux guelfes; ensuite, contents du droit de concourir aux offices du gouvernement et du tribunat de leur abbé du peuple, on croit voir les plébéiens moins jaloux de la prépondérance des patriciens. Ils semblent entraînés par les liens de ces factions politiques auxquelles ils s’étaient engagés et dont certains nobles étaient les chefs incontestablement reconnus.
Maintenant nous allons voir ces grandes factions se diviser de famille à famille dans le même parti et d’individus à individus dans une même maison. Des alliances bizarres vont l’emporter sur cette couleur uniforme et tranchée qui séparait la république en deux grands corps. Un fil nous restera cependant pour nous aider à nous reconnaître et il est donné par une observation fort simple. C’est le parti le plus fort, le parti en possession du gouvernement qui se divise, parce que ses membres ont le pouvoir à se disputer et ne peuvent plus s’accorder sur le partage. Les nobles guelfes déchus restent unis, habiles à se mêler parmi leurs ennemis tantôt comme des médiateurs apparents, tantôt comme portant leur appui aux plus faibles. Quelquefois ils paraissent eux-mêmes prêts a fournir des auxiliaires aux deux camps pour mieux en entretenir la discorde, mais ils sont toujours d’accord entre eux secrètement, tout prêts à profiter de l’affaiblissement de leurs adversaires, rentrant au pouvoir et s’y tenant fermes par leur étroite alliance, tandis que les nobles gibelins, plusieurs fois rapprochés par de communs désastres, ont peine à rattacher leurs liens quand ils sont rompus.
Ce sont en effet les nobles gibelins qui se divisent en ce moment; ce sont des Spinola que l’ambition personnelle rend infidèles à leurs alliés: c’est la jalousie qui pousse ceux-ci à la défection. On sait que le fougueux Boniface VIII, distribuant les cendres du carême, les jeta aux yeux de l’archevêque de Gênes, Porchetto Spinola, en prononçant cette sentence: «Souviens-toi que tu es gibelin et que tu retourneras en poudre avec les gibelins.» Ce qui est moins connu c’est l’effet de cette menace. Elle suffit pour convertir secrètement l’archevêque à la foi guelfe. Du moins, afin de se concilier le colérique pontife, il prodigua auprès des siens les insinuations et les intrigues. Il ébranla une partie de ces Spinola qui se vantaient d’être distingués au premier rang des gibelins d’Italie et se portaient pour les chefs de ceux de Gênes. Ils n’abjurèrent pas le nom de leur faction, mais ils en trahirent sans scrupule les intérêts pour ceux de leur propre fortune.
Les grandes familles nobles de Gênes réunissaient volontiers leurs habitations chacune dans un quartier. La race nombreuse des Spinola s’était étendue autour de deux points. Les palais des uns occupaient la place Saint Luc, les autres tenaient le quartier de Lucoli, et les noms de ces deux stations distinguaient les deux branches d’une même tige. Les Spinola de Lucoli furent les premiers à embrasser des vues personnelles d’agrandissement indépendamment de l’autre portion de la famille.
Ce fut dans leurs palais qu’une hospitalité somptueuse fut donnée au duc de Pouille, fils du roi de Naples et qui fut, bientôt après, le roi Robert; peut-être cette circonstance ne fut pas étrangère aux complots de ses hôtes. Occupés à se faire des amis et à ourdir une conspiration, ils n’engagèrent avec eux qu’un seul de tous les Doria, Bernabo; mais c’est le peuple qu’ils caressèrent et qu’ils mirent en mouvement. En un seul jour la querelle fut vidée. Opicino Spinola et Bernabo Doria, cet émule qui s’était donné à eux, furent proclamés capitaines. Mais bientôt, c’est entre eux qu’une vive jalousie se fit remarquer; elle fut excitée par leurs alliances. Opicino Spinola devint le beau-père de Théodore Paléologue. C’était un enfant du second lit de l’empereur Andronic. Sa mère ayant échoué dans les intrigues qu’elle avait suscitées pour faire monter son fils sur le trône de Constantinople, l’envoya en Italie pour recueillir l’héritage du vieux marquis de Montferrat dont elle était la petite-fille. Ce jeune prince trouva envahie une portion de cet héritage; il avait un compétiteur redoutable dans le marquis de Saluces. L’appui des Spinola lui parut utile. Cette maison était devenue puissante en possessions territoriales voisines des États de Théodore. Pour s’assurer cette assistance il épousa la fille d’Opicino. Un historien grec contemporain, très-vain comme ils le sont tous, connaissant peu l’Occident et au surplus très-ennemi de l’impératrice mère de Théodore, parle de cette union avec mépris. L’épouse, dit-il, était la fille d’un certain Spinola qui n’avait ni la splendeur de la naissance ni l’éminence des dignités. Comme les grands d’Italie ont la prétention de ne pas tenir à singulier honneur une alliance de la famille impériale, si Spinola eût été un grand seigneur, il n’aurait pas accordé sa fille à Théodore1.
Tandis qu’on parlait ainsi à Constantinople, les Italiens en jugeaient bien différemment. Ce mariage donnait à Opicino un relief qui excita aussitôt l’envie et la défiance. Entre tous les nobles génois que blessa cet honneur fait à l’un de leurs égaux, les plus jaloux, les plus irrités furent les Spinola de l’autre branche. Dans le dépit de l’ascendant que leur parent acquérait, ils s’adressèrent à la famille Doria et manoeuvrèrent si bien avec elle qu’ils parvinrent à marier au marquis de Saluces la fille de Bernabo Doria, réconcilié avec les siens. Ainsi les deux capitaines se trouvèrent avoir pour gendres, deux très-puissants seigneurs opposés l’un à l’autre. Opicino ne put empêcher l’alliance que contractait son collègue, mais il en conçut un vif déplaisir et une haine concentrée.
(1308) Le marquis de Montferrat vint se montrer à Gênes. Son beau-père lui fit une réception royale. Les Doria, furieux, ne craignirent pas de contracter avec les guelfes Grimaldi une ligue tellement avouée que les membres des deux familles, adoptèrent un vêtement uniforme mi-parti des couleurs de l’une et de l’autre. Ces démonstrations furent suivies de préparatifs hostiles. Les semences de discorde ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Le capitaine Opicino ne voulut plus supporter son collègue et s’arrangea pour s’en débarrasser. Un grand parlement est assemblé (1310), on y fait sans peine déclarer Opicino Spinola seul capitaine et capitaine perpétuel. C’est le signal d’une nouvelle émigration de la noblesse, et de la gibeline autant que de la guelfe. Tous se réunissent à Port-Maurice autour de Bernabo Doria, le capitaine éliminé; les Spinola de Saint-Luc y fuient, comme les Doria, la tyrannie de leurs parents de Lucoli. Opicino marche contre cette réunion, mais il est battu; le retour lui est fermé à Gênes tandis que ses adversaires y arrivent en vainqueurs. Le premier moment est donné à l’éclat de la vengeance; les palais de Lucoli sont incendiés; l’abbé du peuple est changé; le nouveau est choisi sans daigner consulter ce peuple dont ce magistrat est censé l’élu et le représentant: ce sont les Fieschi, les Grimaldi et les Doria disposant du pouvoir qui l’ont nommé et qui l’imposent de leur pleine puissance. Cependant on négocie encore une sorte de paix. Opicino seul, qu’on s’était hâté de déclarer banni à perpétuité, consent à rester absent deux années.
(1311) Il est probable que la nécessité pressante de finir la guerre civile avait été sentie à l’approche de Henri de Luxembourg, nouvel empereur germanique qui venait se montrer à l’Italie. Il avait reçu la couronne de fer dans Milan. Il avait conféré à Mathieu Visconti qui l’avait aidé, le titre de vicaire impérial. L’empereur, se mettant en marche pour se rendre à Rome, prit sa route par Gênes. Il y reçut l’accueil le plus respectueux et le plus flatteur. Un grand nombre de citoyens prirent des habits à ses couleurs pour marque de leur dévouement. Il affecta la popularité, l’impartialité. Il détestait, dit-on, les noms de partis et se vantait de ne pas pencher pour les gibelins plus que pour les guelfes. Mais, cependant, on voit assez de quel parti il s’appuyait, puisque à sa suite il amenait Opicino Spinola qui, introduit par lui, se dispensait de tenir la promesse de ne pas rentrer à Gênes avant deux ans. Henri donna de grands soins au rétablissement de la concorde de tous les Spinola et au renouvellement d’une étroite alliance entre ceux-ci et les Doria. Il s’attacha particulièrement ceux de cette noble maison, il décora leur écu de l’aigle impériale qu’ils ont toujours conservée, et pour laquelle ils s’honorèrent de quitter les emblèmes divers qui avaient distingué jusque-là les branches de la famille.
Non-seulement on prêta ce vain serment de fidélité à l’empire, que l’on n’avait pas disputé aux prédécesseurs de Henri et qui n’était pas regardé comme une dérogation à la liberté, mais les Génois se laissèrent induire (1312) à prendre cet empereur personnellement pour leur seigneur particulier. Ils lui conférèrent le pouvoir suprême pour vingt ans. En les quittant il leur nomma un vicaire impérial, et ils acceptèrent cet étranger à la place d’un podestat. C’est ici le premier exemple à Gênes de la seigneurie abandonnée à un prince, avec la prétention de garder l’indépendance à l’abri d’un haut patronage, remède périlleux auquel la lassitude des guerres intestines fit souvent recourir depuis; et que chaque fois le sentiment de la liberté et de la nationalité, si je puis parler ainsi, fit bientôt trouver pire que le mal. L’essai qu’on en fit avec Henri n’eut que des conséquences peu importantes. Ce prince, après son couronnement à Rome, marchant contre le roi français de Naples, succomba à la maladie à Buonconvento.
La concession toute récente de la seigneurie de Gênes devenait caduque par la mort de ce prince (1313). Ugoccione della Faggiola, le vicaire impérial, reconnut la difficulté de se maintenir. Les Pisans, plus fidèles à la mémoire de son maître, le demandaient pour gouverneur. Les Génois l’autorisèrent volontiers à faire retraite, et aussitôt les Doria, les Spinola, cette fois d’accord ensemble et sans appeler ni consulter les guelfes, s’emparèrent du pouvoir; mais aussitôt ils se l’envièrent.
Les deux branches de Spinola avaient étroitement resserré leur alliance.
Mais les Doria avaient gagné du terrain; la plupart des nobles gibelins et beaucoup de populaires s’étaient adonnés à eux (1314); les guelfes leur étaient bien moins défavorables qu’aux Spinola. Dans un bourg voisin, des protégés de chacune des deux familles allaient en venir aux mains. Sous prétexte de leur donner assistance, elles se trouvèrent en collision. Les Spinola attaquent les premiers dans la ville. Alors les Grimaldi se joignent à eux, la plupart des autres guelfes les favorisent plus ou moins ouvertement. Les Fieschi seuls penchent pour le parti Spinola; et les Salvaghi, autres guelfes, fournissent assistance aux deux partis. Les Spinola se sentent faibles, ils abandonnent le champ de bataille de la ville et vont reprendre leur station hostile ordinaire de Busalla.
Ayant à lutter contre toutes les forces dont on disposait dans Gênes, ils avaient pris à leur solde des Allemands. Avec leur aide ils battirent plusieurs fois les troupes qui leur étaient opposées. Lamba Doria et ses enfants furent faits prisonniers, et les chaînes de ces captifs ne tombèrent point avant que leurs vainqueurs eussent reçu dix-sept mille livres qu’ils prétendaient leur être dues par la république et qui leur étaient nécessaires pour payer leurs stipendiés. Eux-mêmes éprouvèrent bientôt combien sont dangereux de tels secours. Dans une rixe que le hasard amena avec les hommes du pays, un Allemand est tué. Ses compagnons, sans rien entendre, le vengent sur tout ce qui se présente.
Un jeune Spinola, ignorant la cause du tumulte, accourt au-devant d’eux, ils le massacrent, et aussitôt ils se mettent en devoir d’abandonner leur poste. C’était laisser ceux qui les avaient appelés à la merci de l’ennemi. On est contraint de faire tous les sacrifices pour fléchir la colère de cette soldatesque, et le père même de la victime immolée par leur fureur est obligé de les supplier et de les caresser en dissimulant sa douleur.
L’issue de la guerre fut digne de son principe, si toutefois il y avait une issue, et si l’on pouvait regarder comme une fin une révolution qui n’était qu’une des phases de la querelle interminable des ambitions.
(1317) Tout était tranquille à l’intérieur. Les Doria exerçaient la principale influence; les Grimaldi et les Fieschi même paraissaient leur être liés d’une intime amitié. Tout à coup les émigrés, les Spinola, demandent modestement la paix, l’oubli du passé et leur rentrée dans la ville. Les principaux guelfes proposent d’y consentir. Conrad Doria, le chef de la famille, s’y oppose; sous aucune condition il n’oserait se fier aux Spinola. Tandis qu’il croit les avoir écartés par son refus, un jour on les voit arriver paisiblement, sans armes, comme des citoyens qui reviennent de leurs champs dans leurs maisons. Les Fieschi, les Grimaldi ont préparé cette surprise, ils assurent aux Doria offensés et alarmés que cette rentrée est pour le bien et pour la paix. Ces garanties ne trompent point des hommes qui voient leur influence ruinée et leur sûreté en péril. C’est à leur tour d’émigrer. Un parti attentif en profite; on nomme des capitaines, et le choix tombe sur Charles Fieschi et Gaspard Grimaldi. Ainsi la révolution est faite au profit des guelfes; et les Spinola que ce parti venait de ramener et dont le retour n’a servi qu’à se défaire des Doria, les Spinola joués ressortent de la ville. Ils vont se rallier à ceux qui naguère étaient leurs seuls ennemis. La querelle redevient alors de gibelins à guelfes, et en cela Gênes n’avait que sa part de la guerre générale que le renouvellement de ces partis rallumait dans toute l’Italie. L’historien qui nous sert de guide avait conféré les mémoires de deux témoins opposés; ni l’un ni l’autre, dit-il, ne désavoue les agressions des siens, ils les racontent avec orgueil, chacun empressé de vanter la valeur de son parti, ne calomniant que le courage de ses adversaires et ne s’embarrassant pas de la justice.
(1318) Savone ouvre ses portes aux gibelins. Affectionnée à ce parti, cette ville en devient la place d’armes. On ajoute à ses fortifications; on y contracte une étroite alliance avec Mathieu Visconti, le seigneur de Milan, et avec toute la ligue lombarde devenue gibeline. Alors ce ne furent plus des émeutes dans Gênes pour s’arracher le pouvoir. Ce fut une longue guerre civile et intérieure avec toutes ses plus graves circonstances. Can della Scala, seigneur de Vérone, les seigneurs de Parme et de Crémone favorisaient la ligue. Tous voulaient que Gênes ne restât pas aux mains des guelfes. C’est avec leurs secours que les émigrés descendirent dans les deux vallées qui embrassent Gênes.
Ils affectèrent d’abord d’aller célébrer dans l’église de Coronata, à la vue des hauteurs de la ville, de pieuses et solennelles supplications à la Madone protectrice de tout Génois. Bientôt ils plantèrent leurs pavillons sur le mont Peraldo, au bas duquel la cité de Gênes est bâtie; ils assiégèrent la tour du Phare ou de la Lanterne, élevée sur un petit promontoire qui s’avance dans la mer et domine le port. Ils bloquèrent cette forteresse du côté de la terre, et les pierres lancées par leurs machines n’en permettaient aucun accès aux moindres barques. Ce siège dura deux mois, et les assiégés étaient à la famine. Longtemps ceux de la ville furent repoussés chaque fois qu’ils se présentèrent pour apporter des secours. Une singulière industrie en fit parvenir. Un homme seul, parti de la ville dans la nuit, se glissa jusque dans la tour; là il fit attacher à une ouverture de la muraille l’extrémité d’un long câble dont l’autre bout fut lancé à la mer; un vaisseau à bords exhaussés vint le relever et le lier au sommet de son grand mât; un panier chargé de vivres y fut suspendu; un homme qui s’y tapissait faisait courir cet appareil en se traînant le long de la corde que faisait tendre la manoeuvre du bâtiment: il allait et venait du vaisseau à la tour. Les ennemis, témoins de cette pratique, essayèrent en vain de la troubler; convaincus que, grâce à ce secours, ils ne prendraient pas la petite garnison par famine, ils eurent recours à la sape. La tour fut minée par un long travail. Quand elle ne fut plus soutenue d’un côté que par des étançons, les gardiens, avertis du danger, virent qu’il était temps d’abandonner la place; mais ils ne voulaient pas le faire avant que la nécessité en fût connue à la ville. Un d’entre eux se plaça dans le panier mobile pour aller rendre compte à Gênes de l’urgence de leur situation. Malheureusement pour eux la mer était en tourmente, le vaisseau dérivait, le câble ne pouvait se tendre, et une demi-journée entière se consuma en vains efforts, sans que le messager pût atteindre le navire. En attendant, le danger était devenu si imminent qu’il n’y eut plus à balancer, ils rendirent la tour en obtenant la liberté de se retirer dans Gênes. Après une résistance si constante ils n’étaient plus qu’au nombre de sept. Mais à peine ils entraient dans la ville que, sans leur donner le temps d’exposer les justes motifs de leur conduite, ils se virent accusés de trahison par la voix publique, et, sur cette rumeur populaire, mis à la torture et condamnés à mort par le podestat, ils furent lancés par les machines par-dessus les murs comme pour les renvoyer aux assiégeants.
Encouragés par le succès, ceux-ci descendirent de la montagne qu’occupait leur camp et forcèrent deux faubourgs. Du côté de la ville on mit le feu aux maisons contiguës aux murs pour empêcher les assaillants de s’y établir. Dans les quartiers qu’ils occupèrent ils respectèrent la vie des citoyens, mais ils firent un grand butin.
CHAPITRE VIII.
Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.
Cependant, lorsque le gouvernement guelfe s’était vu attaqué par les forces des Lombards, il avait cherché à son tour un puissant auxiliaire, et ses démarches ne furent pas vaines. Robert, roi de Naples, arriva en personne, et sa venue fut un grand événement (1318). Les capitaines guelfes, en présence du peuple assemblé autour de l’église Saint-Laurent, se démirent de leur charge. Le pape Jean XXII et le roi Robert furent proclamés seigneurs gouverneurs de Gênes, pour dix ans, avec toutes les prérogatives souveraines. Le roi qui devait rester seul seigneur si le pape mourait, aurait lui-même, en cas de décès, son fils pour successeur jusqu’au terme des dix ans. Le pape n’était nommé que par honneur, la domination de Robert était effective, et il s’occupa immédiatement de la défense de sa nouvelle acquisition.
Le roi tenta d’abord de chasser les ennemis des postes qu’ils occupaient.
Ses premiers efforts ne réussirent pas. On remarqua que, dans ces combats, les Génois des deux côtés ménageaient volontiers leurs compatriotes et combattaient les étrangers avec acharnement. Les prisonniers tombés aux mains de leurs concitoyens étaient renvoyés librement ou pour de médiocres rançons. Les femmes furent surtout respectées. Les auxiliaires étaient loin de se conformer à cette modération.
(1319) La cause des gibelins souffrit un moment du peu d’union qui présidait à leurs démarches. La confiance était mal rétablie entre les Doria et les Spinola; et, pour rendre suspects ces derniers, il suffisait bien que Conrad Spinola eût un commandement dans l’armée du roi de Naples.
Après que Robert eut vainement tenté de chasser loin de Gênes les assaillants qui en occupaient un faubourg et les hauteurs, il exécuta un mouvement plus heureux. Des troupes embarquées dans le port allèrent descendre sur la côte du ponant et manoeuvrer sur les derrières de l’ennemi. Les gibelins furent battus dans un combat vivement disputé, on les repoussa du rivage de la mer dans les montagnes. Visconti, leur puissant allié, craignit que ses Lombards ne fussent enveloppés; il les retira. Les émigrés, restés seuls, ne purent se soutenir autour de Gênes, ils abandonnèrent leur camp et se retirèrent en désordre; Robert rentra triomphant. Les cendres de saint Jean-Baptiste furent promenées en actions de grâces pour la victoire sanglante d’un roi étranger sur les fils les plus illustres de la patrie.
Mais Robert était appelé auprès du pape dans Avignon; il partit, et les émigrés reprirent l’offensive. Leur parti dominait toujours dans la rivière occidentale. Savone était le point d’appui de leurs opérations de ce côté. Ils armaient des galères et déployaient le drapeau de saint George, ce grand étendard de la république. Les galères de la ville poursuivaient à leur tour celles de Savone, et plus d’une fois la tempête fit naufrager ensemble des combattants acharnés.
(1320) Ce n’était pas seulement l’assaut que l’on avait à redouter au dedans. On manquait de vivres. Telle était la disette que pendant trois jours on n’eut pour provisions à distribuer que dix mesures de vin et quatre-vingts mines de blé. Quelques navires napolitains ou provençaux, enfin un convoi de Constantinople rentré sans perte, pourvurent au besoin; il était temps. Mais on manquait encore de toutes les menues denrées que la campagne fournit à la ville, et la privation en était insupportable. Les propriétaires n’entendaient parler que de ravages; le secours des auxiliaires était funeste. Les hommes de Lavagna que les Fieschi avaient fait marcher, les Provençaux, les Calabrais envoyés par Robert, dévastaient le pays; les Siciliens qui se montrèrent un moment pour soutenir l’autre parti, tous, exerçaient d’affreuses violences, et ne distinguaient guère l’ami de l’ennemi; enfin, pour comble d’effroi, on annonçait que ce terrible Castruccio Castracani, le fameux tyran de Lucques, venait renforcer les gibelins.
Le peuple de Gênes murmurait de ce que lui coûtait une querelle qui, après tout, n’était pas la sienne, qui était bien plutôt celle de ses usurpateurs. Lassé, il s’en prit d’abord à ceux qui l’assiégeaient. Il alla brûler de nouveau les palais des Spinola à Lucoli et des Doria à Saint-Mathieu. Il préparait le même sort aux demeures des Mari et des Pallavicini, car une branche de la famille de l’ancien vicaire impérial, si longtemps le chef militaire des gibelins lombards, s’était établie à Gênes.
(1321) Cette émeute avait un caractère très-grave. Les nobles guelfes ne s’y méprirent pas, et quoique la fureur populaire ne tombât que sur leurs ennemis, ils s’en effrayèrent. Ils dépêchèrent l’abbé du peuple pour apaiser le mouvement; on sauva quelques-unes des maisons menacées; mais bientôt le peuple se plaignit de ne pas être mieux traité par les guelfes dominant dans la ville que par les gibelins qui l’assiégeaient au dehors.
Il pensa à se faire craindre, à exiger qu’on lui fît justice, ou plutôt à se faire raison à lui-même, car de justice il disait qu’il n’y en avait plus. Mauvais traitements, offenses, impossibilité d’en obtenir réparation, c’est tout ce que le plébéien devait attendre du noble. Pour y remédier les citoyens populaires formèrent une nouvelle association patente qui prit le nom d’union du peuple. Elle se donna dix chefs et des assesseurs. Ce conseil, auquel l’abbé du peuple était invité, prenait connaissance des injustices commises par les nobles envers les particuliers, ou même des torts faits par un citoyen à un autre sans distinction. Il les dénonçait au lieutenant du roi et en requérait le redressement. Si les magistrats n’y avaient pas pourvu en trois jours, la sentence populaire, à l’instant portée, était mise à effet par les membres de l’association convoquée au son du tocsin. Des comités d’exécution se formèrent à la suite, au nom du peuple et des métiers d’artisans. Ce fut une organisation démocratique spontanée, mais complète, et qui se fit reconnaître et craindre. Une semblable institution dans une ville assiégée, au milieu d’une guerre civile, annonçait peu de dévouement à la cause apparente pour laquelle la ville avait fermé ses portes aux exilés, et surtout présageait peu de dispositions à souffrir longtemps le joug du gouvernement aristocratique.
(1322) Ceux qui soutenaient le siège reçurent de la part du pape un secours singulier. Jean XXII dans Avignon, protecteur docile de la maison d’Anjou, avait excommunié Mathieu Visconti avec ses adhérents et publié une croisade contre les chefs de la cause gibeline. Il expédia sa bulle aux Génois. Elle fut reçue avec une solennité qu’on tâcha de rendre populaire, et, soit pour défier les ennemis, soit pour intimider les consciences encore fidèles à l’Église, on imagina de placarder cette bulle à la porte extérieure de la ville à la vue des assiégeants; mais ils bravèrent la sentence, et l’affiche servit de but à leurs arbalètes.
Les Génois eurent seulement la satisfaction d’envoyer au saint-père son parchemin lacéré en témoignage de l’impiété de leurs adversaires.
Cependant les Visconti avaient beaucoup d’ennemis; la croisade rassembla des forces sous les ordres du légat, qui ne négligea pas de solder des troupes allemandes. Les guelfes firent des progrès. Des gibelins, changeant de couleur, procurèrent successivement au pape, Plaisance, Tortone, Parme. Mathieu Visconti vint à mourir. A peine Galéas, son fils, lui succédait, qu’il fut chassé par le peuple de Milan et contraint de se réfugier à Lodi; il rentra bientôt dans sa ville, mais les nobles qui s’étaient opposés à lui sortirent à leur tour et se donnèrent au parti guelfe. Ces mouvements privèrent les émigrés génois de l’appui de leurs principaux alliés. En même temps le frère du roi Robert arriva et conduisit du secours (1323). Les assiégeants, affaiblis, gênés dans leurs communications par ceux de la ville qui commençaient à se répandre plus librement au dehors, manquèrent de vivres à leur tour, tandis que l’abondance était revenue dans la cité. On nous conserve ici un fait singulier. Des nobles guelfes fortifièrent dans le Bisagno une tour qui fermait le passage par lequel une partie des émigrés recevaient leurs subsistances, mais ce ne fut pour eux qu’une spéculation afin de lever un péage à leur profit sur les approvisionnements de leurs adversaires.
Enfin ceux-ci attaqués furent battus, chassés presque sans résistance; on leur reprit le faubourg qu’ils occupaient, la forteresse de la lanterne, on pilla leur camp sur la montagne; en un mot, le siège fut levé et la ville demeura libre.
La nouvelle d’un triste désastre vint troubler la joie du succès. La guerre civile dans la métropole mettait aux mains les Génois des deux factions dans toutes leurs colonies, et partout où ils habitaient, le parti le plus faible était chassé par le plus fort et cherchait partout des appuis1. Le gouvernement guelfe avait armé une flotte contre les colonies de Galata et de la Crimée restées gibelines et même contre l’empereur grec qui les protégeait. Dix galères étaient parties, on n’en vit revenir que trois, fugitives et ayant perdu leurs chefs. On avait couru les côtes de la Romanie, pris et brûlé des navires; on avait pénétré dans le Pont-Euxin et menacé les établissements de cette mer.
Mais ceux de Péra, aidés par les Grecs, avaient armé pour la défense des comptoirs et pour réprimer les insultes des adversaires. Sur cette nouvelle les capitaines guelfes avaient recherché asile et assistance chez le Tartare Zalabi, seigneur de Sinople2, voisin jaloux des colonies génoises. Ce prince reçut favorablement leurs ouvertures et leur visite.
Il fut prompt à convenir d’une ligue offensive; il fit équiper deux grands vaisseaux destinés à renforcer la flotte génoise. Pendant ces préparatifs, son hospitalité et son urbanité charmaient ses hôtes. Les galères étaient à l’ancre sous les murs de la ville; les hommes descendaient et communiquaient librement. Il invitait les officiers à ses fêtes. Au milieu de ces jeux, à un signal, les Tartares passent des quais sur les galères, s’en emparent, y massacrent tout ce qui résiste; de dix, six furent prises; quatre échappèrent; trois seulement, dans un état de détresse et poursuivies par les galères de Péra, ressortirent de la mer Noire et reparurent à Gênes. Le deuil s’y répandit dans les familles. Tous les chefs, tous les nobles étaient restés aux mains des Tartares: exemple déplorable des excès auxquels pousse l’esprit de faction! On aimait mieux perdre les plus belles colonies que de les voir au pouvoir des siens attachés à une autre couleur; on craignait moins un ennemi perfide qu’on ne haïssait la prospérité des compatriotes engagés dans un autre parti.
Il est à croire que Robert désirait que la paix se rétablît à Gênes et que les puissantes familles, qui, quoique exilées, tenaient encore tant de place dans l’État, fussent induites à reconnaître sa domination; alors seulement elle pouvait être affermie. Le pape écrivit des lettres affectueuses aux chefs de ce parti, leur prêcha la concorde et les invita à venir devant lui traiter de leur réconciliation. La réponse fut faite au pontife au nom du conseil de créance des Génois émigrés fidèles de la sainte mère Église et de l’empire. On y demandait des sauf-conduits du roi Robert pour les députés que le conseil enverrait à Avignon. En effet, ils y vinrent et y trouvèrent des ambassadeurs de leurs adversaires. On négocia plusieurs mois, mais sans succès. Bientôt après Robert parut à Gênes en personne (1324) et s’y occupa d’intrigues afin de prévenir le terme où son pouvoir devait expirer. D’abord, écoutant les conseils de la noblesse, il cassa l’association de l’union du peuple qui était devenue le véritable gouvernement de la ville, il abolit les autres corporations populaires qui s’étaient spontanément formées. Il affecta de supprimer en même temps un comité, que la noblesse guelfe s’était donné, mais il le recréa aussitôt en autorisant l’action de huit commissaires nobles chargés des intérêts de la caste et du parti. Ensuite la question de la prorogation du terme de son gouvernement fut indiquée à l’opinion, et bientôt occupa tous les esprits; plus elle s’agitait, plus la ville était divisée. Presque toutes les classes inférieures, travaillées et gagnées, particulièrement tout ce qui servait le palais, criait hautement qu’il fallait continuer la seigneurie pour vingt-cinq ans, pour cinquante ans, pour la vie de Robert et de son fils, enfin à perpétuité. Quelques nobles et l’immense majorité des bonnes maisons populaires, de cette nombreuse bourgeoisie notable qui de père en fils se maintenait dans Gênes et dans le reste de l’État, toute cette classe supérieure amie de la liberté, instruite par ses traditions de famille à rejeter le joug d’un maître, se refusait à toute prolongation. Après une négociation orageuse, Robert, dont le pouvoir avait encore deux ans à durer, fut content qu’il fût continué pour six ans de plus. La concession parut faite avec assez d’unanimité. Le roi partit aussitôt pour son royaume de Naples. Les galères génoises étaient à ses ordres, il les employa dans une expédition contre la Sicile commandée par son fils, mais dont le fruit, après plusieurs mois de séjour dans l’île, se borna à dévaster les environs de Palerme sans pouvoir pénétrer dans la ville.
Les Génois furent regardés apparemment comme simples auxiliaires. Peu après, le roi de Sicile les invita à reprendre leur commerce avec ses sujets et à fréquenter son île comme autrefois; il leur donna d’amples sauvegardes pour leurs personnes et pour leurs propriétés. Ils en profitèrent avec joie, non sans déplaire à leur seigneur le roi de Naples, jaloux de ces rapports. Il y a longtemps que le commerce est accusé d’être neutre, surtout par les ambitieux qui font des intérêts personnels de leur domination le seul intérêt des États.
A cette époque les princes d’Aragon entrèrent dans une autre relation avec les républiques d’Italie. Un juge d’Arborea, mécontent des Pisans, introduisit en Sardaigne le roi Jacques, qui, amené par cette intrigue, vint se prévaloir du titre de roi de l’île que Boniface VIII lui avait concédé autrefois. Les villes des Pisans furent attaquées; ils firent de grands efforts pour les défendre. Ils prirent à leur service les galères des émigrés de Savone, et Gaspard Doria les commanda; mais leurs troupes de débarquement furent défaites, et la Sardaigne fut perdue pour Pise. A Gênes on fut loin de se réjouir du nouveau désastre de cette ancienne émule et de la part que les émigrés génois en ressentaient. La conquête du roi d’Aragon était fâcheuse et son voisinage menaçant pour tous. Il semble aussi que les factions étaient moins animées. Gaspard Doria ramenant ses galères de Pise à Savone, rencontra des bâtiments de Gênes; il les respecta. Il fit bon accueil à ceux qui les montaient et les assura qu’il n’entendait faire dommage à aucun de ses compatriotes.
Bientôt l’Italie fut occupée d’un autre incident. L’empereur Louis de Bavière vint chercher la couronne de fer à Milan et la couronne d’or à Rome. Les gibelins prirent une nouvelle confiance à sa venue; les guelfes de Gênes tremblaient que Louis ne se détournât de son chemin pour leur ruine; mais il ne les menaça que de loin. Cependant, de Rome l’empereur se disposait à marcher sur Naples. Les deux factions génoises étaient à la veille de prendre une part sanglante à ce démêlé. Ceux de la ville avaient à la solde du roi Robert quarante galères; trente-cinq, armées à Savone par les émigrés, avaient joint celles du roi de Sicile.
Cette flotte, réunie dans le golfe de Naples, attendait pour agir l’apparition de l’empereur; mais Louis séjournait à Rome avec son armée et y fatiguait les Romains de hauteurs et d’exactions. Bientôt, craignant un soulèvement, il se mit en sûreté à Viterbe. Aussitôt le peuple romain éclata, s’empara du gouvernement et se régit en république. Le roi de Naples accourut sous prétexte de le défendre: révolution et invasion que les guelfes de Gênes célébrèrent comme l’événement le plus fortuné pour leur cause. Les flottes se retirèrent sans combat.
Bientôt, décrié dans l’Italie entière, Louis ne songe plus qu’à retourner en Allemagne, et bassement fait argent de toutes ses conquêtes. Il ne s’embarrasse ni des voeux des peuples ni des intérêts des princes. Les Visconti qu’il avait dépouillés retournent à la seigneurie de Milan (1329), Marc, l’un d’eux, s’était mis au service de l’empereur comme condottiere avec des troupes allemandes qu’il avait levées. La solde lui était due pour lui et pour ses compagnons. Lucques, faute d’autre valeur, lui fut donnée en payement. Mais il n’était ni assez fort pour garder cette acquisition ni assez riche pour se libérer envers ses troupes sans la revendre. Il la mit aux enchères, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les Florentins la marchandèrent et furent sur le point de l’obtenir. Les Pisans firent les plus grands efforts pour rompre un marché qui donnait à leurs émules et à une république guelfe une telle augmentation de territoire et de puissance. Par leurs intrigues un émigré génois, Gérard Spinola, fut l’acheteur de cette seigneurie. Il désintéressa les créanciers allemands.
En ce temps et après la retraite de l’empereur, tout était en révolution.
Le duc de Calabre, que les Florentins avaient accepté pour seigneur, vint à mourir, et ce peuple se garda de chercher un autre maître; il reprit son indépendance et constitua sa démocratie. Au même moment les Pisans se débarrassaient du lieutenant impérial que l’empereur leur avait laissé.
On ressentait à Gênes l’effet de ces agitations. On enviait ces exemples, la moindre occasion appelait à tenter de les imiter, et de moment en moment le peuple faisait sentir sa force (1327). Si un noble a querelle avec les matelots des équipages de ses galères, le peuple prend parti pour ceux-ci avec la violence d’une émeute. La famille Cattaneo est accusée d’avoir fait disparaître un prisonnier; la foule prête main-forte en tumulte à l’abbé du peuple qui va prendre vengeance de la témérité de ces nobles. De cette affaire, quand elle s’assoupit, non-seulement l’aigreur et les jalousies restent entre le peuple et la noblesse, mais il en naît entre les nobles mêmes. Les Grimaldi, les Fieschi et leurs partisans s’étaient dispensés de venir au secours des Cattaneo. On les accusa, dans cette prétendue neutralité, de se servir du peuple pour s’élever au-dessus de leurs égaux, et pour s’emparer de la domination. On protestait hautement que plutôt que d’accepter leur tyrannie, on rendrait la ville aux gibelins.
Ces sentiments préparaient du moins la réconciliation avec les exilés de ce parti, et d’autres motifs y conduisaient. La guerre était onéreuse à tout le monde et n’avait que trop duré. Si on la considérait comme née de la jalousie du gouvernement de la patrie commune, les gens sages s’apercevaient que la querelle était intempestive, puisqu’on avait un maître étranger. Si l’on rapportait les divisions à celle qui séparait les guelfes et les gibelins, on reconnaissait qu’elle avait tous les jours moins de fondement et d’intérêt, et proprement l’on ne savait plus à quels chefs et à quels motifs rattacher ces noms funestes tristement héréditaires.
Le roi de France, Philippe de Valois, avait entrepris de se rendre arbitre de la paix de Gênes. Il manda à Paris les députés des deux partis et ceux du roi Robert. On n’avait pu conclure quand de nouvelles circonstances vinrent presser le rapprochement. Les hostilités des Catalans menaçaient les Génois sans distinction, et le péril commun devait les réunir. Mais Jean de Bohême en Italie eut plus d’influence encore (1331). Ce prince, fils de l’empereur Henri VII, élevé en France, brave, léger, bouillant, après avoir rendu des services essentiels à Louis de Bavière en Allemagne, vint en aventurier au milieu des Italiens.
Il se portait pour chef des gibelins, à cause de ses liaisons avec l’empereur, et il arrivait d’Avignon, ami des Français, approuvé par le pape, en intelligence avec le légat. Usant de tous ces avantages et s’annonçant en pacificateur, il se fit accepter pour seigneur dans plusieurs villes. Gérard Spinola, l’acheteur de la seigneurie de Lucques, assiégé par les Florentins (1332), l’appela dans sa ville et fut obligé de la lui abandonner sans avoir retiré le prix de son acquisition.
Cependant les deux factions et les communes s’aperçurent que Jean de Bohême ne travaillait que pour lui; on finit par le traiter partout en ennemi (1333.) Alors, à l’exemple de l’empereur Louis, il ne craignit pas de vendre les villes qui s’étaient données à lui; de nouveaux tyrans lui durent leurs petites dominations. C’est la pacification qu’il laissa à l’Italie; il en disparut; mais pendant que son ambition y tenait les princes en défiance, Robert avait senti la nécessité de ne pas laisser les Génois divisés plus longtemps et prêts à prendre, les uns ou les autres, la protection d’un tel arbitre. Il y eut d’abord des trêves; puis, quand la négociation eut été assez avancée, douze députés choisis par chaque parti se rendirent en commun à Naples afin de prier le roi de dicter lui-même la paix. Il les reçut avec une égale faveur. Il arma chevalier de sa propre main Tasan Doria, l’un des ambassadeurs gibelins.
La paix fut conclue; le retour fut ouvert à tous les émigrés; il y eut entière abolition du passé; pour l’avenir, sous le gouvernement royal, les magistratures et les emplois furent répartis en nombre égal aux gibelins et aux guelfes. La nouvelle du traité fut célébrée à Gênes par les actions de grâces de l’Église et par les démonstrations de la joie populaire. On vit arriver ensemble et en parfaite union les négociateurs de retour de Naples. Ceux des gibelins, après avoir été accueillis à Gênes, allèrent à Savone rendre compte de leur mission; mais là, quelques membres de l’une des familles les plus puissantes, on ne nous dit pas si ce furent des Doria ou des Spinola, soulevés contre cet accord, entreprirent de le faire rejeter dans les conseils du parti. On n’avait pu, disaient-ils, conclure la paix sans l’aveu du roi de Sicile, leur allié. Pour empêcher la publication du traité, ils eurent recours aux armes; mais leur propre famille désavoua ces ennemis de la concorde publique, et les cris de mort à qui s’oppose à la paix, décidèrent enfin le petit gouvernement des émigrés; le traité fut ratifié, proclamé dans Savone; et des envoyés allèrent aussitôt à Gênes opérer la réunion si longtemps attendue.
CHAPITRE IX.
Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra premier doge.-
Nobles et guelfes exclus du gouvernement.
La guerre civile avait duré quatorze ans (1317 à 1331). Elle avait abondé en désastres pour les deux partis. Elle avait fait d’un roi étranger le seigneur d’une république libre. Les Lombards, les Toscans et jusqu’aux mercenaires allemands avaient ravagé plus d’une fois le territoire. A dix lieues de Gênes le port de Savone avait recélé des flottes de corsaires qui n’avaient point laissé de sécurité au commerce maritime. La mer comme la terre avait été un théâtre de déprédations.
Il faut entendre sur ces calamités un historien du pays1 qui avait conversé avec les contemporains de l’époque, qui, avec le témoignage des vieillards, avait recueilli les mémoires domestiques des familles; il faut s’en rapporter surtout à une lettre citée par cet écrivain, adressée à l’issue de cette triste querelle à Salogro de Negri, l’un des Génois guelfes les plus distingués, par Gérard Spinola, ce gibelin qui acheta et revendit Lucques, en paya le prix et en perdit le remboursement. Ces récits énumèrent les ravages, incendies des édifices et des navires, récoltes détruites, arbres abattus à plaisir, vignes arrachées, capitaux dilapidés. La dégradation morale avait suivi les infortunes. Ces pertes, les longues privations de l’exil avaient réduit beaucoup de familles nobles à la misère et à l’avilissement. Un grand nombre d’individus étaient allés errant et cherchant à gagner leur vie dans les pays lointains; les plus braves s’étaient faits soldats aventuriers; plus d’un pour toute industrie s’était adonné au brigandage et aux bassesses.
On avait fait un honteux trafic de captifs; tel spéculait sur la rançon de ses plus proches, s’il pouvait les avoir prisonniers entre ses mains.
Les mariages interrompus ne rendaient plus de fruits; trop souvent les femmes, en suivant leurs maris dans les hasards de la guerre, en étaient devenues les victimes, outragées et enlevées par les vainqueurs; ou, éloignées de leurs époux, elles avaient oublié dans ce long abandon leur rang et leur vertu. On avait vu des matrones de noms illustres réduites à la condition de courtisanes et vivant du prix de leur infamie. La triste consolation du patriotisme de celui qui a tracé ce sombre tableau est d’avertir que le vertige n’avait pas atteint les Génois seuls. La cause et ses funestes et honteux effets régnaient sur l’Italie entière. La discorde agitait à la fois la Lombardie et la Toscane. Les vains noms de gibelins et de guelfes n’étaient pas les symboles uniques des factions.