Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 2 sur 13 · partie 1/3

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Histoire de la République de Gênes

L’empereur, indifférent au fond de la querelle,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

L’empereur, indifférent au fond de la querelle, pourvu qu’il n’eût à rendre ni les treize mille livres ni les quatre mille marcs, convint qu’il avait couronné Barisone, qu’il l’avait fait sans préjudice du droit des Génois, le nouveau roi ayant consenti à cette réserve. En voulant gratifier Pise, il n’avait pas entendu dépouiller les Génois de ce qui serait à eux, et la chose devait être examinée. Alors les parties essayèrent de produire ce qu’elles regardaient comme leurs titres; mais, à ce qu’avançait une partie, l’autre opposait d’abord des dénégations, enfin des démentis: un défi en fut la suite. Frédéric fit apporter l’Evangile et ordonna que deux Pisans et deux Génois jurassent de vider la querelle en un combat singulier, tel qu’il se réservait de l’ordonner.

Comme il s’agissait d’en marquer le terme. «Les Pisans et nous, dit Spinola, nous devons marcher ensemble à l’expédition que l’empereur projette; son service ne doit pas souffrir de nos débats. Nous sommes prêts à jurer de ne faire dommage à nos adversaires ni dans leurs personnes ni dans leurs biens pendant la durée de la campagne et un mois après le retour. Qu’ils s’engagent ici envers vous par le même serment; nous leur ferons volontiers présent de mille marcs d’argent, s’ils veulent nous donner cette garantie. Puis, à l’expiration de cette trêve, nous promettons de n’aller importuner personne pour nous plaindre du mal que nous nous laisserions faire par eux.»

 

Frédéric expédia bientôt à Pise l’archevêque de Mayence, à Gênes celui de Cologne, pour faire cesser les hostilités. Mais les Génois prétendent que l’arbitre qu’on leur envoyait était déjà corrompu par les dons des Pisans, et ils accusent la partialité de l’un et l’autre délégué. Aussi la guerre fut-elle continuée sans égard pour les défenses de l’empereur occupé d’autres soins.

 

Avant d’en raconter les principaux événements, nous épuiserons ce qui concerne la Sardaigne. Le malheureux Barisone languissait à Gênes, tandis que les juges ses voisins, plus blessés de ce que leur égal avait voulu s’appeler roi, que touchés de sa disgrâce, profitant de son absence, ravageaient ses terres et menaçaient de le dépouiller tout à fait. Après quatre ans (1168) d’une pénible attente dans Gênes, il se présenta aux consuls et au conseil; il les entretint de la nécessité de le laisser reparaître en Sardaigne, si on ne voulait lui faire tout perdre. C’était la seule manière de le mettre en état de payer sa dette, et les Génois devaient sentir que si sa mort leur enlevait leur gage, tout espoir de rien récupérer leur échapperait. Il avait préparé les voies pour parvenir à une extinction certaine de leur créance. A son arrivée en Sardaigne quatre mille livres leur seraient comptées. Une imposition serait mise pour solder la dette, ils la lèveraient par leurs mains. Pour garantie, il leur livrerait ses places, il donnerait en otage, outre un nombre de ses vassaux, sa femme, ses enfants, et lui-même encore, après une courte apparition dans son pays.

 

Ces raisons étaient palpables. On se décida à tenter cette voie de recouvrement. La commune ne voulut dépenser que l’armement d’une seule galère. Les citoyens qui avaient reçu des investitures de terres en Sardaigne en équipèrent trois autres à leurs frais. Les choses convenues s’exécutèrent de bonne foi; les Génois furent mis en possession de la principale forteresse. La contribution fut établie, ils la perçurent. Le roi, sa famille, les otages qu’il avait promis se rembarquèrent sur la flotte et revinrent habiter Gênes. Après trois années (1171), la dette éteinte, Barisone, escorté par un des consuls, rentra dans sa province, heureux de la retrouver et conservant le vain titre de roi, chèrement payé, sans plus rien prétendre sur le reste de la Sardaigne.

 

CHAPITRE III.

Suite de la guerre pisane.

 

La guerre avec les Pisans, que la jalousie irréconciliable des deux républiques commerçantes était propre à perpétuer, convenait peut-être aux intérêts des principaux citoyens (1165). Elle les faisait écouter dans les conseils, les rendait nécessaires aux négociations, leur donnait de l’autorité sur les flottes ou à l’armée. Si elle épuisait le trésor, c’est encore à eux qu’on recourait, et leurs secours intéressés se changeaient en spéculations lucratives, en fructueux emplois de leurs richesses privées. Ils prenaient en nantissement les revenus et jusqu’aux propriétés de l’État; un vif enthousiasme de vanité nationale soutenait les dispositions du peuple, qui d’ailleurs tout dévoué à la navigation, trouvait sa subsistance dans les expéditions où il était appelé. Le commerce n’éprouvait pas un dérangement extrême, parce que quelques flottes ennemies ne suffisaient pas pour interrompre son cours parmi tant d’échelles et de ports de refuge qu’offraient toutes les côtes de la Méditerranée. Chaque bâtiment naviguait armé; on spéculait autant sur la chance de prendre que sur celle d’être pris; on craignait beaucoup moins qu’aujourd’hui la rencontre d’une force supérieure. Il était bien plus facile d’y échapper. Les coups n’atteignaient pas de loin avant l’usage de l’artillerie, et il suffisait d’éviter l’abordage. Enfin les Génois avaient un avantage; s’ils croisaient à l’embouchure de l’Arno, il fallait les combattre pour sortir de Pise ou pour y entrer. L’ennemi ne pouvait de même leur fermer l’entrée de leur port, ni occuper les avenues de leur golfe immense.

 

Tous les printemps, les Génois envoyaient quelques galères en station à Porto-Venere. De là s’ils n’empêchaient pas la sortie des grandes flottes, ils donnaient la chasse aux bâtiments isolés qui fréquentaient le port de Pise. Une autre partie des galères allait croiser autour de la Corse et de la Sardaigne. On courait jusque sur les côtes d’Afrique pour enlever les vaisseaux qui allaient y trafiquer. Mais la région les plus fréquentées par le commerce des deux peuples, c’étaient les rivages de la Provence et du Languedoc. Sur ce point se dirigeaient souvent les forces des parties belligérantes pour y protéger leur négoce ou pour y détruire leur ennemi. Les galères convoyaient les marchands aux foires de Fréjus et de Saint-Raphaël, et tâchaient d’en intercepter à leurs concurrents les abords ou le retour. De tous côtés on se faisait des créatures dans ces pays pour obtenir des informations sur la marche des adversaires ou pour faire parvenir à propos de faux avis qui donnaient le change aux croiseurs quand il y avait de riches proies à leur dérober.

 

Les armements qui se rendaient tous les ans aux bouches du Rhône ne cherchaient pas seulement des marchands à dépouiller. C’était une vraie guerre navale, il s’agissait pour les flottes de se détruire; et, comme elles se poursuivaient en remontant le fleuve, les riverains ne pouvaient rester spectateurs désintéressés de la lutte. Ceux de Saint-Gilles étaient alors favorables aux Pisans: ceux-ci avaient huit galères dans ces parages; Gênes en expédia quatorze sous la conduite d’Améric Grillo, un de ses consuls. Informé que les ennemis étaient à Saint-Gilles, il conduisit sa flotte dans le Rhône pour essayer de les joindre. Les magistrats d’Arles, incertains de ses intentions, vinrent lui demander s’il était ami ou ennemi: il les rassura et passa outre. Mais, vers Saint-Gilles, les habitants lui affirmèrent que les galères pisanes n’étaient pas de leur côté, et, grâce à ce mensonge, tandis qu’il rétrogradait, on ménageait leur sortie furtive par une autre issue du fleuve. Désespérant de trouver l’ennemi, Grillo revint à Gênes. Comme il y arrivait, on apprit qu’une nouvelle flotte pisane s’était présentée sur la côte de Ligurie, avait pris, saccagé et incendié la ville d’Albenga.

De là elle avait continué sa route vers la Provence. Gênes ressentit cet événement comme un sanglant outrage. En quatre jours trente-cinq galères furent à la voile. Grillo y remonta et courut au Rhône. Les Pisans étaient à Saint-Gilles. Les Génois entrèrent dans le fleuve, appelant leurs ennemis à grands cris, et suivant leur route sans consulter ni écouter personne. Telle était leur furie qu’arrivée de nuit entre Fourques et Saint-Gilles, la flotte s’embarrassa dans le petit bras du Rhône, où l’eau manqua sous les galères; elles se poussaient et s’échouaient l’une sur l’autre; elles brisèrent leurs rames, leurs apparaux, et ne purent se remettre à flot sans perte de temps et sans dommage.

 

Au jour, les consuls et les notables de Saint-Gilles se présentèrent: ils demandèrent à Grillo de s’abstenir de toute hostilité. Ils se chargeaient d’obliger les Pisans à n’en commettre aucune. Ils répondaient de la sûreté des Génois comme il avait répondu de celle des adversaires.

Grillo leur reprocha le traitement peu amical qu’il avait reçu d’eux au précédent voyage; mais puisqu’ils étaient neutres, ils ne devaient pas refuser de lui vendre les vivres dont ils avaient besoin. Ils s’en excusèrent; les Pisans étaient arrivés chez eux les premiers; ils leurs devaient pleine hospitalité et ne pouvaient justement donner aucune aide à ceux qui venaient contre eux. Ils écoutèrent encore moins la demande de Grillo qui les sollicitait de congédier les Pisans. Ils lui déclarèrent qu’ils les assisteraient envers et contre tous; et en ce moment une grande foire réunissant à Saint-Gilles beaucoup d’habitants des contrées voisines qui, tous, paraissaient disposés à prêter la main contre les Génois, ceux-ci n’eurent qu’un parti à tenter; ils députèrent quelques-uns d’entre eux à Beaucaire, auprès de Raymond, comte de Toulouse et de Saint-Gilles, pour lui porter plainte contre la partialité de ses gens.

Ils rappelèrent au comte l’amitié que son père, à la terre sainte, et lui-même, avaient toujours témoignée à Gênes; des propositions d’alliance et des offres d’argent appuyèrent ces souvenirs. Un traité fut promptement conclu; moyennant une promesse de mille trois cents marcs d’argent, le comte devait, à son choix, ou joindre ses armes à celles des Génois, ou les laisser attaquer les Pisans en toute liberté, ou enfin accorder le champ libre pour que la querelle fût régulièrement vidée entre les deux parties. Il avait à peine donné sa parole que l’abbé de Saint-Gilles vint interrompre la conférence et tenir avec le comte un colloque secret. Cependant, à l’heure convenue pour recevoir le serment des Génois choisis pour lui être garants de la somme promise» il fît procéder à leur appel. Soixante et dix avaient déjà répondu et juré, quand de nouveaux messagers arrivèrent. Après les avoir entendus, Raymond déclara que le traité ne serait pas maintenu. On apprit que l’abbé et ses religieux avaient consenti à prendre sur leur conscience, à la décharge de celle du comte, le péché du parjure. Raymond s’était mis à la solde des Pisans pour un salaire supérieur à celui qu’il avait accepté de Grillo. Il fallut donc que les Génois renonçassent à l’espérance de brûler la flotte pisane ou de la combattre. Ils se contentèrent de séjourner deux jours pour braver tous les ennemis. Personne ne vint les assaillir. Ils payèrent largement les secours que les habitants d’un lieu voisin (les Baux) leur avaient prêtés. Ensuite ils redescendirent le Rhône. A leur grande surprise, il était barricadé devant Arles. Ils se préparaient à s’ouvrir la voie par force, mais le comte de Provence accourut pour leur donner les explications les plus amicales; l’obstacle avait été élevé en son absence et sans son aveu; il en ordonnait la destruction, et la ville d’Arles prêterait toute assistance au consul.

Les galères séjournèrent quelques semaines autour de cette ville. Grillo tenta d’y conclure une alliance offensive contre les Pisans; mais le comte de Provence était engagé en trop de rapports avec le comte de Toulouse pour porter la guerre sur le territoire de ce voisin. Il promit seulement de n’admettre aucun vaisseau pisan dans ses ports pendant un espace de temps déterminé. Il reçut quatre mille livres de sa monnaie de Melgueil pour cette promesse et pour les services qu’il avait rendus.

 

Dans ces expéditions annuelles, toujours présidées par un des consuls de Gênes en personne, on ne négligeait rien pour se faire des alliances profitables, et pour éliminer, s’il était possible, les concurrents du commerce. Ainsi un traité d’alliance fut conclu avec Narbonne (1166).

Deux frères, chargés des pouvoirs de l’archevêque et de la vicomtesse Ermengarde, vinrent à Gênes en jurer l’observation, circonstance qui rend doublement singulier le silence que les annalistes de Gênes gardent sur cette transaction. On a conservé à Narbonne tant l’instrument qui contenait les promesses des Génois que la copie qu’y rapportèrent les députés, des engagements que Narbonne avait contractés envers Gênes1. Cet acte vaut la peine d’être mentionné pour faire voir que les abus de la force érigés en droit maritime sont fort anciens.

 

L’alliance ou la paix est pour cinq ans: la paix, car c’est ainsi que parlent tous ces traités, comme si l’état naturel était la guerre tant que des conventions n’étaient pas intervenues, et c’est encore le principe fondamental du droit des gens chez les puissances barbaresques.

 

Les personnes et les propriétés sont garanties: et l’on a soin de marquer que c’est jusqu’au terme du même délai, qu’en cas de naufrage il y aura assistance et que les effets sauvés seront restitués au propriétaire.

 

Les droits de navigation et de commerce seront réciproquement reportés aux tarifs en usage vingt-six ans en arrière: toute augmentation postérieure est annulée et l’on ne mettra pas d’imposition nouvelle.

Malgré la réciprocité apparente, la stipulation était toute au profit des Génois, qui commerçaient plus sur la côte de Languedoc que les Narbonnais en Ligurie.

 

Les gens de Narbonne pourront naviguer comme les Génois et s’associer avec eux, mais ils ne pourront entreprendre le transport des pèlerins de la terre sainte. Une fois l’an seulement un navire unique pourra partir pour cette destination, à condition que les pèlerins reçus à son bord ne seront ni templiers, ni hospitaliers, ni de Montpellier, ni de Saint-Gilles, ni de la Provence entre le Rhône et Nice.

 

Dans les autres voyages, les Narbonnais ne peuvent transporter ni les personnes ni les effets, si ce n’est de leurs compatriotes. Ils pourront cependant prendre au dehors les hommes salariés dont ils auront besoin pour la navigation, pourvu qu’aucun de ceux-ci n’embarque sur le vaisseau pour plus de dix livres de valeur. On pourra aussi donner passage à ceux qui iraient racheter des prisonniers, et à l’argent des rançons. Mais cette destination doit être justifiée par serment. Quant aux Pisans, tant qu’ils seront en guerre avec Gênes, ils ne seront reçus eux ni leurs biens; si les Génois en découvrent sur des bâtiments de Narbonne, les enlever, sans porter d’ailleurs de préjudice aux Narbonnais, ne sera pas enfreindre la paix.

 

(1167) Par de telles alliances les Génois étaient impliqués dans les intrigues et mêlés aux querelles des pays qu’ils fréquentaient. Rodoan de Mauro, consul, fit un traité avec Alphonse II, roi d’Aragon, comte de Barcelone. Ce roi avait enlevé à Raymond, comte de Toulouse, l’héritage du comte de Provence qui venait de mourir. Raymond le revendiquait encore, et il avait occupé un château2 en Camargue, sur tes confins de ses propres États. L’Aragonais acheta pour en faire le siège, l’assistance des Génois, de leurs galères et de leurs machines. Pour prix de ce service il s’engagea à fermer son royaume et ses terres aux Pisans, à s’emparer de la personne et des biens de ceux qu’on y trouverait, à partager ces dépouilles avec les Génois. Ce contrat reçut son exécution.

Deux navires pisans entrèrent à Barcelone, on les saisit, et la moitié de la confiscation fut remise au consul génois.

 

(1174) Quelques années plus tard, il se fit une paix entre la république et le comte de Saint-Gilles3. Des exemptions de droits et des privilèges furent concédés dans tous les ports du comte, de Narbonne à Monaco; car Raymond agissait comme maître de la Provence, et il faisait bon marché d’un héritage qui lui échappait. Le traité portait une sorte de renonciation à la liberté du commerce maritime pour les Provençaux, comme Gênes l’avait exigée des Narbonnais.

 

Les navigateurs génois et leurs nobles armateurs étaient, dans ces temps, en perpétuel contact avec les seigneurs du littoral. On trouve un Grimaldi, amiral génois, déclaré par Raymond son lieutenant général, dans une expédition contre les Nissards révoltés4. Les Vento, les Grillo fréquentent la Provence, y forment des établissements; ils y sont au premier rang des nobles du pays5, et leurs descendants s’y sont maintenus jusqu’à nos jours.

 

Une des années de la guerre pisane fut marquée pour les Génois par plusieurs disgrâces. Leur flotte prit la fuite devant l’ennemi. Dans d’autres rencontres plusieurs de leurs galères furent prises, et l’annaliste n’indique que trop la cause de ces pertes. La ville était alors en proie aux factions, et la division était passée sur les flottes.

Dans une occasion où se trouvaient ensemble des galères armées par des propriétaires de partis opposés, une portion aima mieux se rendre à l’ennemi que d’appeler ou de recevoir les secours de leurs compétiteurs.

 

Pendant ces expéditions maritimes, Frédéric était aux prises avec la ligue lombarde soulevée contre lui. Il avait été obligé d’aller chercher une armée en Allemagne pour réduire ces confédérés. A son retour, il trouvait le pape Alexandre devenu le chef de leur alliance et rentré dans Rome réconcilié avec ses Romains. On commençait à relever les murs de Milan. Quinze villes de plus entraient dans l’alliance. Frédéric ouvrit les hostilités en assiégeant Ancône. Ses deux archichanceliers étaient vers Rome, et ils pressaient l’empereur d’y marcher rapidement sans perdre du temps à un siège.

 

Gênes et Pise étaient toujours réputées dans l’obéissance de l’empereur.

C’était, à Gênes du moins, avec une médiocre affection. Ou n’y voulait rendre de soumission que ce qu’il en fallait pour n’être pas rebelle. La république était engagée, comme on l’a vu, à fournir une flotte pour attaquer la Sicile. La première fois que Barberousse avait reparu en Italie après ce traité, des ambassadeurs étaient venus lui demander ses ordres pour cette expédition qu’au fond on était loin de désirer.

L’empereur n’était pas en mesure et on le savait d’avance. Il avait remis de s’expliquer à un autre temps, et, après avoir fait assigner des entrevues à Fano, à Parme, à Pavie, il n’en avait plus été question.

Maintenant, en marchant sur Rome, il mandait à Pise et à Gênes de lui envoyer promptement des soldats. Les Pisans répondirent qu’en guerre avec les Génois, ils ne sauraient marcher sous les mêmes drapeaux; mais ils offraient de doubler leur contingent, si l’on excluait leurs ennemis de l’armée impériale, et Frédéric reçut favorablement leur offre. Les Génois offrirent de marcher quoiqu’ils n’eussent aucune obligation de servir ailleurs que sur la mer; mais ils demandaient que l’empereur leur fît rendre leurs prisonniers retenus à Pise, et qu’il portât enfin la sentence trop longtemps suspendue qu’il s’était réservé de rendre entre les deux villes rivales. Frédéric différa de leur répondre. Il attendait ces doubles secours que les Pisans devaient lui envoyer; mais bientôt les épidémies, communes autour de Rome, mirent son armée en péril, il ne pensa plus qu’à la retraite, et, regagnant la Toscane, il se déroba secrètement aux ennemis qui menaçaient de lui fermer ce passage (1168).

Cette fuite valut de nouveaux confédérés à la ligue. Elle bâtit enfin dans les plaines du Piémont la nouvelle Alexandrie élevée au nom du pape, que la ligue regardait comme son chef, et, ce qui peint assez bien la politique des Génois invités par les consuls de la ville nouvelle à aider à leur établissement naissant, cette commune de Gênes que Frédéric comptait dans son obéissance et qui s’y tenait, fournit aux Alexandrins un secours de mille sous d’or et en promit autant pour l’année suivante.

 

La république semblait cependant n’être attentive qu’à la guerre pisane.

Elle s’était étroitement liée avec la ville de Lucques que les jalousies ordinaires entre voisins rendaient ennemie de Pise. Les Lucquois, dans une expédition heureuse contre les Pisans, firent un assez grand nombre de prisonniers d’importance. Sur l’avis de cette victoire, les Génois expédièrent des ambassadeurs qui, en portant à Lucques leurs félicitations, allèrent demander à leurs alliés la moitié des prisonniers faits dans cette rencontre, comme le seul moyen de se procurer en échange la délivrance des captifs qu’à aucun prix Gênes n’avait pu tirer des mains des Pisans. On n’obtint qu’à grand’peine ce partage; il eut lieu cependant, et ces Pisans emprisonnés à Gênes ne tardèrent pas à faire demander à leur patrie d’accepter les moyens de leur rendre la liberté.

 

(1169) En même temps l’archevêque de Pise et quelques religieux essayèrent de rétablir la concorde. On tint des conférences: des pleins pouvoirs d’arbitres furent donnés à un citoyen de chacune des trois républiques belligérantes; l’instrument en fut dressé en trois originaux.

Au moment de conclure, le consul pisan déclara qu’il devait encore en référer à sa commune. Tout fut ajourné ou plutôt abandonné, et il ne resta, d’un accord si avancé, que ces copies du traité projeté que conserva chacune des parties. Dans la suite on invoqua ce document à plusieurs reprises, chaque fois que la négociation pensa se renouer.

 

(1170) Les apparences de paix évanouies, un ambassadeur de Lucques se présenta aux consuls de Gênes et au conseil, et requit un parlement public pour y exposer sa mission devant le peuple entier. Il venait proposer à la république de se réunir plus intimement contre l’ennemi commun, de n’avoir dans la conduite de la guerre qu’un seul consulat pour ainsi dire, enfin de convenir d’une expédition par terre et par mer.

Gênes promit de préparer ses forces pour le printemps. Mais avant ce temps, à Lucques, on s’endormit dans le péril. Une armée préparée en silence par les Pisans parut tout à coup. Les Lucquois ne purent arrêter sa marche en demandant instamment la paix. Ils furent attaqués, battus, dispersés. Des envoyés de Lucques vinrent à Gênes raconter tristement leur défaite, et réclamer pour s’enrelever de nouveaux secours qu’ils promettaient de mieux employer.

 

(1171) Il paraît qu’il subsistait en ce temps quelques restes d’un usage singulier qui tirait son origine d’une générosité affectée. En temps de guerre chaque partie expédiait une sorte de héraut (cursor) qui allait explorer ouvertement les forces de l’ennemi; on en faisait montre aux yeux de cet envoyé, comme si l’on dédaignait de surprendre les adversaires et qu’il parût plus digne de les avertir du danger qu’on leur préparait. Mais cette visite, permise à l’explorateur, avait dégénéré en vaine formalité, ou même en stratagème. On voit dans l’occasion présente reprocher aux Lucquois de n’être pas mieux informés par le rapport du héraut, et de n’y avoir pas suppléé par d’autres voies. On convint de réunir toutes les forces au printemps, de les employer par terre et par mer. Sur toutes les côtes où croisaient des galères génoises on expédia des ordres pour les faire rentrer, afin que tout concourût à l’entreprise concertée. En attendant on entreprit de donner au territoire de Lucques un boulevard nouveau. On construisit à Viareggio, sous la direction d’un ingénieur génois, une forteresse qui domine la bouche de l’Arno. Elle ferme le seul passage qui reste en cet endroit entre la mer et l’Apennin, au milieu de marais impraticables. Les Pisans virent avec grande jalousie cette forteresse élevée contre eux.

 

Avant le temps fixé pour la grande expédition projetée, survint Christian, archevêque de Mayence; Frédéric, qui faisait la guerre en Bohême, n’abandonnait pas ses vues sur l’Italie et ne comptait pas laisser longtemps la confédération lombarde y dominer eu paix. Son représentant avait franchi les passages, il parut à Gênes, et, par le secours qu’il y trouva, il parvint en Toscane en sûreté. Il allait y chercher des amis pour son maître. Les villes de cette contrée n’avaient point d’engagement avec les Lombards, et, en se faisant la guerre entre elles, ne s’étaient pas encore détachées de l’obéissance à l’empereur. A Gênes, c’était toujours la même politique: se tenir à l’écart, se donner pour neutres aux Lombards, leur témoigner peut-être une inclination secrète en s’excusant de la manifester; protester de son obéissance au chef de l’empire et se dispenser de le servir. Les Pisans venaient de faire à Constantinople une alliance solennelle. Manuel, qui avait été peu exact à tenir les promesses faites aux Génois, avait accordé à Pise de plus grands avantages encore. Frédéric était jaloux à son tour de l’influence que l’empereur grec cherchait à reprendre en Italie. Les Génois se vantèrent à l’archevêque de Mayence d’être en différend avec Manuel, tandis qu’ils s’étaient au contraire montrés soumis et favorables à Frédéric: pour lui obéir ils s’étaient aliéné le roi de Sicile, au grand dommage de leur commerce; et, sollicités souvent par les Lombards, ils avaient refusé toute alliance avec leur parti. C’est à ces titres qu’ils demandaient à Christian de les favoriser dans leurs querelles; et enfin, usant d’autres voies pour s’assurer sa bienveillance, ils lui promirent, même de leur argent, et à l’insu de Lucques, deux mille trois cents livres, s’il faisait rendre la liberté aux prisonniers lucquois retenus à Pise.

 

(1172) Il est curieux de voir procéder l’archevêque de Mayence, archichancelier de l’empire. Il promet sa bonne volonté aux Génois; il ne cache pas que les Pisans n’ont pas bien répondu aux bontés de César; mais, chargé d’une mission d’union et de paix, il est deux choses qu’il ne peut promettre. Il ne saurait ni attaquer Pise, ni mettre cette ville au ban de l’empire. Après cette déclaration il tient une cour plénière.

Il y fait comparaître les députés de toutes les villes toscanes, et leur recommande une paix qu’il veut honorable pour toutes les parties et pour laquelle il proteste qu’il n’a reçu et ne recevra aucun présent, Pise demande que la forteresse de Viareggio soit abattue, Gênes et Lucques que les prisonniers soient rendus. Les Pisans, à qui la partialité de Christian est suspecte par cela seul qu’il a fréquenté les Génois les premiers, lui résistent. Christian les met au ban de l’empire par un décret solennel, casse leurs privilèges, annule leurs titres de propriété, décrie leurs monnaies, convoque les forces de Gênes et de Lucques pour leur faire la guerre, et reçoit des Génois 1,000 livres pour cette sentence.

 

Bientôt après il rend ces rigueurs communes à Florence, après que, dans une conférence où il avait fait entrevoir pardon et concorde, il a fait arrêter les consuls de Pise et de Florence et leur suite. Il livre ces prisonniers à Gênes et à Lucques, et, pour prix de ces nouveaux exploits, il se fait encore payer 1,000 livres par la première de ces villes et 1,500 par la seconde.

 

L’archevêque, en contentant sa propre avidité, avait reconnu qu’il était impossible, au milieu d’animosités si violentes, de faire à l’empereur des amis en Toscane, s’il n’abandonnait pas un des partis pour disposer de l’autre. Il se mit à la tête des troupes fournies par ses nouveaux alliés, il ravagea le territoire de Florence et il alla entreprendre un long et mémorable siège d’Ancône, où nous n’avons pas à le suivre: il ne paraît pas que les Génois y aient pris part.

 

Il ne leur fut plus permis cependant de se vanter auprès des Lombards de la neutralité de la république. L’accueil fait à Christian, son appui invoqué, son assistance si officiellement employée, firent aussitôt traiter Gênes en ennemie par les confédérés. On ne lui fit pas la guerre, mais on intercepta le commerce par terre. On défendit de laisser passer des grains pour la subsistance des Génois. Ils sentirent péniblement cette interruption des ressources ordinaires. La ville manqua de viande, et, dit la chronique, ce fléau dura dix-huit mois. Dans le même temps les comtes de Lavagna donnaient des inquiétudes (1174). Sous prétexte de querelles privées, ils attaquaient les villages limitrophes de leurs terres. Quand les voisins prenaient leur revanche, ils réclamaient les droits de la paix, et obligeaient les consuls à leur faire restituer ce qu’on leur avait pris; puis on les trouvait à la tête de ces populations qu’ils avaient vexées et qu’ils soulevaient contre le gouvernement. Ils assiégeaient Chiavari, une garnison peu courageuse traitait avec eux et leur donnait trois cents livres d’argent pour se libérer de leurs attaques. Un des consuls, Nicolas Rosa, présent à ce traité, se livrait en otage, au grand scandale de ses collègues et de la république. Le marquis de Malaspina et son fils, qui tour à tour avaient marché pour l’empereur et contre lui, suscitèrent plus d’une fois des querelles.

Cependant un arrangement fut conclu avec eux; ils vendirent à la république le château de Lerici dans le golfe de la Spezia, sur les confins des possessions de Pise; on le rasa immédiatement.

 

(1175) Frédéric, délivré de la guerre qui l’avait retenu en Allemagne, reparut enfin. Pressé de consolider le parti qui reconnaissait ses droits, il manda à Pavie les Génois et les Pisans, avec les Lucquois et les Florentins. Là il prononça en maître sur leurs différends. Il ordonna que la nouvelle forteresse de Viareggio, odieux aux Pisans et notoirement érigée contre eux, serait abattue. Il commanda aux Pisans de remettre à Gênes la moitié de la souveraineté de la Sardaigne. Sur ces bases, il fit jurer la paix devant lui.

 

(1176)Ce fut peu après que se termina une plus grande lutte. L’empereur et les forces qu’il avait réunies, les Lombards et leur confédération entière se rencontrèrent à Legnano. La victoire se déclara pour la liberté de l’Italie. L’armée de Frédéric fut entièrement détruite. Il se sauva du champ de bataille avec si peu de ressources qu’on perdit sa trace, et qu’il passa pour mort.

 

Eclairé par l’événement, il eut le bon esprit de se conformer à sa situation et d’en tirer parti avec dextérité. Son antipape était mort, le point d’honneur ne l’empêchait plus de reconnaître Alexandre pour le véritable pontife. Il se hâta de négocier sa réconciliation (1177). Le pape ne voulut entendre à aucun accord, si l’on ne faisait entrer dans le traité les Lombards et le roi de Sicile; et c’était le résultat auquel Frédéric tendait de son côté. Enfin l’ouvrage assez compliqué fut mené à bien dans Venise. L’empereur, absous par le pape, se soumit dans leur rencontre au cérémonial désagréable que déjà Adrien lui avait appris. On prétend qu’en prenant les rênes de la haquenée d’Alexandre, il lui dit: Pas à toi, mais à saint Pierre, et qu’Alexandre répondit: Et à saint Pierre et à moi. Enfin une paix perpétuelle fut conclue avec l’Église, ainsi que des trêves, l’une de quinze ans avec le roi de Sicile, l’autre de six ans, avec les Lombards.

 

On trouve Gênes au nombre des villes auxquelles Frédéric fait rendre commune la trêve. Quand ce prince, avant de quitter l’Italie, visita les amis qui l’avaient aidé, il se recommanda à leur fidèle affection; il passa par Gênes avec sa femme et son fils; il y reçut les plus grands honneurs6.

 

Pendant les six ans qui suivirent l’accord, sa politique fut de détacher des membres de la confédération opposée, de faire des paix séparées, d’exciter des jalousies entre les Lombards afin de dissoudre leur ligue et d’être plus fort à la conclusion de la paix générale. Ainsi il rendit son amitié à Tortone qu’il avait si sévèrement traitée. Il acquit à son parti jusqu’à la ville d’Alexandrie, qui, par une fiction singulière, consentit à recevoir de lui un nouveau nom et une fondation nouvelle. A un jour marqué la ville fut vidée, et les habitants y furent reconduits sous ses auspices comme une colonie à laquelle il aurait fait préparer ce séjour. Il décora la ville du nom impérial de Césarée, nom qu’elle ne conserva pas longtemps. Les habitants de cette ville et ceux de Gênes eurent alors une convention pour vivre en bons voisins en s’accordant des exemptions de péage7.

 

La paix définitive fut faite à Constance. Par ce fameux traité, les républiques italiennes eurent leur indépendance réelle reconnue, en conservant quelque ombre de déférence pour la souveraineté de l’empire.

L’empereur se réservait la confirmation de leurs consuls et la délégation d’un juge d’appel; enfin, le serment de fidélité, qui devait être renouvelé tous les dix ans. Les ligues établies entre ces villes étaient maintenues, elles étaient libres d’en former à leur volonté. Les Génois ne semblent pas avoir comparu comme parties à cette transaction.

L’empereur les nomme seulement parmi ceux qu’il déclare ses alliés. Les conditions du traité ne paraissent pas non plus avoir rien changé à l’état où se trouvait la république.

 

CHAPITRE IV.

Suite des affaires de la terre sainte. - Relations extérieures et traités. - Administration des finances.

 

Aussitôt que l’on avait pu se soustraire à l’obligation de suivre Frédéric dans les projets dont il avait menacé la Sicile, des négociateurs y avaient été envoyés au roi Guillaume pour rétablir la paix et le commerce dans ses États. Ce raccommodement fut difficile et nécessita plusieurs ambassades. Au bout de six ans seulement les anciens traités furent renouvelés.

 

Il faut rendre justice aux conducteurs du peuple génois. Nous venons de parcourir trente ans de guerre; nous allons voir que c’étaient encore trente ans de désordre et de troubles sanglants dans l’intérieur. Sous le seul rapport de la finance ce devait être un temps d’embarras extrême dans un État d’un territoire si borné et si peu fertile, jeté en une suite d’entreprises dispendieuses. Cependant ni la pénurie du trésor, ni la guerre pisane, ni la guerre civile n’arrêtèrent jamais aucun des soins nécessaires à la protection du commerce, aucune des mesures capables de l’agrandir. A la louable unanimité des efforts, au milieu des factions et des tempêtes, on voyait bien que ceux qui disposaient du timon des affaires étaient les principaux commerçants du pays, plus éclairés sur un intérêt solide qu’éblouis par l’ambition ou par l’esprit de parti; ainsi les particuliers continuèrent à accumuler des richesses, alors même que l’État épuisé demeurait pauvre.

 

Les établissements de Syrie ne cessaient pas de rendre de grands profits, mais leur position commençait à devenir précaire. Si les villes maritimes n’avaient ressenti jusque-là que les contrecoups des secousses qui ébranlaient le royaume de Jérusalem, si les colonies rivales qui les habitaient n’avaient pas encore poussé leurs jalousies jusqu’aux violences qui les ruinèrent plus tard (1163), de grandes vicissitudes suivaient la mort de Baudouin III. Amaury, son frère, qui lui avait succédé, se voyait pressé entre deux rivaux puissants, le Soudan d’Égypte et Noureddin, soudan de Damas (1167). Il servait d’auxiliaire au premier quand, sur le champ même de bataille, tous deux se réunirent contre lui.

Bientôt Noureddin fut maître de l’Égypte. Saladin, neveu du lieutenant qu’il avait envoyé au Caire, y devint vizir et ne connut point de maître.

Peu après (1170) il se fit successeur de toute la domination de Noureddin. Amaury invoquait en vain des secours pour lui résister. Ce roi mourut en envisageant la chute de son trône. Il le laissait à Baudouin IV, affligé de la lèpre et incapable de soutenir un État chancelant. Une trêve retenait encore les entreprises du redoutable maître de Damas: on la viola, la guerre recommença, le royaume fut ravagé. Le roi, succombant sous son infirmité, céda la régence au second mari de sa soeur, Sibylle: c’était Guy de Lusignan, régent de peu de mérite (1183). Baudouin mourut, le trône appartint quelques mois à un enfant de cinq ans, fils de Sibylle et du marquis de Montferrat, son premier mari. A la mort de ce jeune prince (1185), dans une assemblée religieuse, l’ambitieuse Sibylle prit la couronne entre ses mains, et, sans consulter personne, la mit sur le front de Lusignan son époux (1186). La défection du comte de Tripoli qui ne voulut pas reconnaître le nouveau roi, les dissensions des templiers et des hospitaliers, les jalousies et les querelles sanglantes des Génois, des Pisans et des Vénitiens, le trouble qu’ils mirent dans les villes qu’ils habitaient ensemble, furent le triste prélude et les circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fatale bataille de Tibériade. Tout fut perdu: Lusignan fut fait prisonnier, la vraie croix tomba au pouvoir des Sarrasins (1187). Le comte de Tripoli alla mourir de désespoir, accusé de trahison, et, disait-on, reconnu pour circoncis par ceux qui l’ensevelirent; car jusqu’à quelle absurdité ne va pas la prévention populaire?

 

Après la bataille, la célèbre, la forte ville de Ptolémaïs, mal défendue par la discorde de ses habitants, ne tint que trois jours devant Saladin (1189). Césarée, Assur, Jaffa, Béryte se rendirent; il ne resta aux chrétiens sur la mer que Tyr, Tripoli et Ascalon: cette dernière cité capitula peu après.

 

Jérusalem passa au pouvoir de Saladin par une capitulation qu’il exécuta avec fidélité et générosité. Les chrétiens, sortis de cette ville et cherchant une retraite, se présentèrent à Tripoli; on leur ferma les portes. Partout éconduits, ils se traînèrent jusque devant Alexandrie. Là du moins ils furent charitablement recueillis par les officiers de Saladin. On prit soin de leur procurer un asile au pied des remparts, ils y passèrent l’hiver; on leur distribua des vivres et des secours.

 

Malgré la guerre, les Génois avaient eu l’habileté de se mettre avec les musulmans d’Égypte en état de paix et de neutralité. Trente-huit vaisseaux chrétiens, génois la plupart, hivernaient à cette époque dans le port d’Alexandrie. La venue des fugitifs de Jérusalem fut une occasion de commerce. Ceux qui avaient emporté de l’argent en achetèrent des marchandises; ils les mirent sur les nefs, dit un narrateur1, et y gagnèrent grand avoir. Au mois de mars, les maîtres de navires y donnèrent des places pour le retour de tous ceux qui purent les payer chèrement (1187). Mais il restait mille pauvres chrétiens délaissés. Ce fut encore l’humanité des magistrats d’Alexandrie qui veilla à leur conservation. Le départ était prochain. Les Génois venaient déjà payer les droits de port et redemander leurs timons et leurs voiles qu’on tenait en dépôt pour la sûreté de la perception. Mais, avant de rendre ces apparaux, on demanda aux capitaines pourquoi ils n’embarquaient pas les hommes qui restaient sur le rivage. Ils répondirent qu’ils ne pouvaient s’en charger puisque ces hommes n’avaient ni de quoi payer leur passage, ni de quoi se fournir de vivres: «Eh bien, s’écria le mahométan, ne sont-ils pas chrétiens? Entendez-vous les abandonner pour être esclaves de Saladin? Cela ne sera pas. Vous les recevrez à bord et je leur donnerai des vivres. Vous jurerez de ne les débarquer qu’en chrétienté, de la même manière et aux mêmes lieux que les passagers riches qui vous payent; et si j’apprends que vous ayez fait tort ou injure à ces pauvres gens, sachez que je m’en prendrai aux marchands de votre terre qui viendront en ce pays.» Ces conditions furent remplies, le gouvernail ne fut pas rendu que les capitaines ne s’y fussent soumis.

 

Après la prise de Jérusalem, Saladin assiégea Tyr. Mais le jeune marquis de Montferrat possédait cette ville, et, par son courage, aidé d’une poignée de Génois, il brava toute la puissance du vainqueur. Il méprisa les offres, et ne prêta pas l’oreille aux menaces, car on lui demandait de rendre la place pour sauver la vie de son père, prisonnier des Sarrasins. Attaqué par terre et par mer, il défit à l’entrée du port les galères envoyées contre lui; il repoussa les assauts. Saladin leva le siège et ne réussit pas mieux devant Tripoli, que Montferrat courut défendre. Le sultan honora ce valeureux ennemi; en se retirant il délivra et lui renvoya ce père dont les jours avaient été en péril. Il rendit aussi la liberté au roi Lusignan et à dix chevaliers dont il lui laissa le choix. A peine libéré, Lusignan accourut à Tyr. Mais Montferrat, non plus que le nouveau comte de Tripoli, ne voulut le reconnaître ni le recevoir. Ce roi sans royaume choisit alors le plus extraordinaire des asiles: presque seul il alla camper devant Acre, il annonça qu’il assiégeait la ville, et il requit tous ceux qui pouvaient fournir assistance de venir le joindre. La flotte sicilienne s’approcha pour le soutenir. Les forces éparses se réunirent. A son tour il fut bloqué dans son camp, mais il n’y fut point forcé. Un an se passa dans cette bizarre position et dans l’attente des secours d’une nouvelle croisade.

 

(1189) La perte de Jérusalem avait été douloureusement ressentie dans toute l’Europe. Les rois qui avaient négligé ou retardé d’y porter assistance, s’en accusèrent. Les peuples, que leurs discordes avaient distraits de la défense de la terre sainte, suspendirent leurs différends. Aussi bien ils sentaient ce qu’ils allaient perdre et ce qu’ils avaient déjà perdu. Gênes, qui envoya des ambassadeurs aux rois de France et d’Angleterre pour les inviter à se réunir dans l’intérêt de la cause sainte, déféra elle-même aux remontrances des souverains pontifes.

Elle fit une trêve avec les Pisans. Les Vénitiens s’unirent à leurs rivaux. Leurs flottes combinées partirent sous la direction des archevêques de Pise et de Ravenne2. Un des consuls de Gênes, Gilles Spinola, fut expédié au siège d’Acre. Des Embriaco, des Castello, des Volta, des Doria, une foule d’autres s’embarquèrent avec lui. Bientôt les plus puissants princes se mirent en route dans l’espérance de reprendre Ptolémaïs. Frédéric Barberousse fut prêt le premier. Il prit la voie de Constantinople et se fit jour à travers l’Asie mineure; maïs il alla mourir misérablement près du terme de son voyage. Philippe Auguste et Richard d’Angleterre, prenant le chemin de la mer, se rencontrèrent à Gênes. Ces amis, ces frères d’armes se retrouvèrent en Sicile, et n’en repartirent pas sans avoir donné le spectacle d’une jalousie haineuse qui devait ruiner toute entreprise commune. Après de longs incidents toutes les forces fuient réunies devant Acre (1191). Saladin les combattit et ne put les distraire du siège. On nous a conservé le souvenir de la place des campements. Nous voyons que les Génois n’étaient pas restés dans leurs galères; selon leur ancien usage, ils avaient pris le soin des machines de guerre. Le siège dura plus d’un an après l’arrivée des deux rois. Enfin Saladin consentit à un traité qui remit Acre aux mains des chrétiens. Il promit d’échanger un de ses prisonniers de Tibériade contre chacun des musulmans qui se trouveraient dans la ville. La vraie croix, ce trophée tombé entre ses mains, devait être rendue. On dit qu’il prit des prétextes pour retarder l’exécution de cette promesse; que les princes, pressés de l’obliger à restituer la croix, le menacèrent de mettre à mort leurs prisonniers, et que, par une égale inhumanité, il les laissa effectuer cette menace. Ils eurent soin seulement de conserver les captifs capables de riches rançons, et ils se les partagèrent.

 

La rentrée dans Acre amena de nouvelles dissensions. Les conquérants s’emparèrent des propriétés à leur bienséance: les anciens possesseurs voulurent reprendre leurs biens; les uns et les autres en vinrent aux mains. Il fallut une négociation compliquée pour ménager un accord qui devait encore donner de continuelles occasions de querelles. Dans chaque maison celui qui y rentrait fut tenu d’admettre au partage du logement l’hôte qui s’y était établi, et qui eut le droit d’y séjourner à volonté.

L’ancien propriétaire ne devait jouir de cette portion qu’à la retraite de cet incommode voisin.

 

Philippe avait regagné la France, content d’avoir vu Ptolémaïs hors des mains des infidèles, et peu soigneux de pousser l’exécution de son voeu jusque sous les murs de Jérusalem. La guerre s’étant rallumée, Richard annonça qu’il marchait à la conquête de la terre sainte; mais il n’alla pas loin sur ce chemin, arrêté, disait-il, parce que les lieutenants à qui Philippe avait laissé son armée refusaient de le suivre. Il n’en exerça pas moins sa valeur brillante, dont la renommée passa en proverbe chez les Sarrasins. Mais il combattit sans s’éloigner des côtes, en négociant toujours. Il lui tardait de retourner en Occident, et l’on sentait qu’il ne demandait qu’une voie honorable pour repartir. Saladin devait désirer, à son tour, la retraite d’un ennemi si puissant, après lequel il ne resterait aux chrétiens que des forces sans chefs dans des établissements prêts à tomber par leurs propres discordes. Déjà Richard et Conrad, marquis de Montferrat, étaient en querelle déclarée. Le vain titre de roi de Jérusalem retenu par Lusignan, après la mort de cette reine qui l’avait couronné seule, était revendiqué par Conrad, et cette contention divisait tous les croisés. Les hospitaliers et les templiers suivaient des partis différents; les Pisans avaient adhéré à Richard, protecteur de Lusignan; les Génois devaient être pour Montferrat. Les deux peuples en vinrent aux mains dans Ptolémaïs. Richard qui y dominait chassa les Génois de cette ville. Le marquis les reçut dans Tyr (1192).

Bientôt ce prince, le plus puissant de ceux que leurs possessions destinaient à se fixer en Syrie, fut tué par des Arabes de cette tribu que nos annalistes nomment les assassins. Saladin, pour tenir le sort des croisés entre ses mains, n’eut plus qu’à désirer le prompt départ du roi d’Angleterre. Il le hâta par un traité dans lequel il déploya une générosité au moins apparente. L’accès de Jérusalem fut libre à la piété des chrétiens. Une trêve consolida les établissements maritimes. Saladin rendit Caïpha, Assur, Césarée, Jaffa, et, quand il eut fait démolir Ascalon, il laissa aux Latins tout le rivage de Jaffa jusqu’à Tyr.

 

Tout fut réglé sans faire mention de Guy de Lusignan, et de son titre de roi de Jérusalem. Mais il acquit une souveraineté plus réelle. Il acheta la couronne de Chypre, de Richard d’Angleterre qui avait pris possession de cette île à son arrivée, et qui, repartant, n’avait plus qu’à la revendre.

 

Après la trêve, le royaume de Jérusalem n’existait guère que de nom. Les chrétiens n’y avaient plus de centre commun; les affaires des chevaliers et des barons déclinèrent. Mais les peuples marchands et navigateurs peuvent se passer de domination là où ils négocient. A défaut de protection publique, ils savent au besoin se protéger eux-mêmes par la promptitude des mouvements, par la souplesse et la vigilance. Ils ne demandent que libre accès et des magasins un peu sûrs. Là où ils trouvent ces avantages, ils se rangent aisément à la neutralité. Ils font même leurs affaires chez l’ennemi si le profit paye le risque. Les Génois n’interrompirent point leur commerce, ils firent avec les villes de Syrie, soumises à Saladin, ce qu’ils avaient fait à Alexandrie, qu’ils fréquentaient malgré la guerre. Ils se répandirent à l’intérieur, ils connurent Alep et Damas. Cependant, attentifs à tous les intérêts au milieu des croisés, toutes les fois qu’un nouveau maître ou un nouveau compétiteur parvient au pouvoir dans une principauté, nous trouvons de nouveaux décrets qui confirment et souvent augmentent leurs privilèges.

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