La Conscience de Zeno
V Histoire de mon mariage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Mais Adeline ne fit pas ce signe. Avec un sourire spon-tané qui modifia légèrement la ligne de ses joues et de ses lèvres, et la lueur de ses yeux – elle lui tendit la main :
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— Signor Guido !
Ce prénom me fit mal. Un instant plus tôt, elle m’avait appelé par mon nom de famille !
J’examinai ce signor Guido. Il était vêtu avec une élé-gance recherchée. De son poing ganté, il tenait une canne à très long manche d’ivoire que je n’aurais jamais portée, même si, pour ce faire, on m’avait payé tant par kilomètre. Je ne me reprochai nullement d’avoir cru Adeline menacée par cet homme-là. Il est des personnages louches qui s’habillent élégamment et qui portent des cannes de ce genre.
Le geste d’Adeline me renvoya aux usages mondains les plus communs. La présentation eut lieu. Je souriais moi aus-si. Sur le visage d’Adeline errait comme un frisson d’une eau limpide effleurée par une brise légère ; sur le mien, c’était plutôt comme si on avait jeté un caillou dans une mare.
Il s’appelait Guido Speier. Mon sourire se fit plus spon-tané : l’occasion s’offrait déjà de lui dire quelque chose de désagréable.
— Vous êtes allemand ?
Du ton le plus aimable, il reconnut que son nom pouvait le laisser croire. Toutefois, des documents de famille établis-saient que les Speier étaient italiens depuis plusieurs siècles. Il parlait toscan avec facilité tandis que nous étions condam-nés, Adeline et moi, à notre vilain dialecte.
Je le regardais pour mieux entendre ce qu’il disait. C’était un très beau jeune homme. Ses lèvres entrouvertes laissaient voir des dents blanches et parfaites. Son œil était vif, plein d’expression ; et quand il ôta son chapeau, je pus
– 134 – constater que ses cheveux noirs et légèrement bouclés cou-vraient toute la surface qui leur était destinée par la nature, tandis que le front, chez moi, envahissait une grande partie de la tête !
Adeline n’aurait pas été là que je l’aurais quand même détesté, mais la haine que j’éprouvais était une souffrance. Pour l’atténuer un peu, je me disais : “Il est trop jeune pour elle.” J’eus aussi la pensée que la familiarité aimable d’Adeline à son égard résultait d’un ordre de son père. Guido était peut-être un puissant homme d’affaires que Giovanni tenait à se concilier. Et il m’avait semblé qu’en pareil cas, toute la famille devait collaborer. Je lui demandai :
— Vous vous fixez à Trieste ?
Il me répondit qu’il y était depuis un mois et qu’il fondait une maison de commerce. Je respirai : je pouvais avoir devi-né juste !
Je boitais, mais avec une certaine désinvolture, en voyant que personne ne s’en avisait. Je contemplais Adeline et m’efforçais d’oublier le reste du monde, y compris cet autre personnage qui nous accompagnait. Au fond, je suis l’homme du moment présent ; le futur ne me préoccupe que s’il jette sur le présent une ombre trop noire. Adeline mar-chait entre nous deux. Une vague expression de bonheur – presque un sourire – ne quittait pas son visage. Que signifiait cette gaieté ? À qui allait ce sourire ? Était-ce à moi, qu’elle n’avait pas vu depuis si longtemps ?
Je prêtai l’oreille à leurs propos. Ils parlaient de spiri-tisme et je compris aussitôt que Guido avait initié la famille Malfenti aux tables tournantes.
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Je brûlais du désir de m’assurer que le doux sourire qui errait sur les lèvres d’Adeline était pour moi et je me mêlai à la conversation. J’improvisai une histoire de revenants. Au-cun poète n’aurait mieux que moi improvisé des bouts-rimés. Sans même savoir où j’allais en venir, je commençai en dé-clarant que je croyais moi aussi aux esprits, depuis une cer-taine aventure qui m’était arrivée la veille, dans cette rue… ou plutôt non, dans la rue parallèle et que nous apercevions ! Adeline avait sûrement connu le professeur Bertini, mort l’année dernière à Florence où il s’était retiré. Nous avions appris par un journal local la nouvelle de sa mort ; mais cette nouvelle, je l’avais oubliée, et quand il m’arrivait de penser à lui, je me l’imaginais toujours faisant sa promenade aux Cas-cine. Eh bien, la veille, en un point de la rue parallèle que je précisai, je fus accosté par un homme qui me connaissait et dont je savais qu’il me connaissait aussi. Il avait la curieuse allure d’une petite femme qui se démène pour se frayer un chemin.
— Évidemment ! ça pouvait être Bertini, fit Adeline en riant.
Le rire était pour moi. Encouragé, je poursuivis :
— Je savais que je le connaissais mais je n’arrivais pas à le reconnaître. On parla politique. C’était bien Bertini, car il dit sottise sur sottise d’une voix de brebis bêlante.
— Sa voix aussi ! Et Adeline, riant toujours, m’interrogeait du regard, impatiente de savoir la fin.
— Oui, ce devait être Bertini ! dis-je, simulant l’effroi avec ce beau talent d’acteur que j’ai perdu. Il me serra la main et me quitta. Tandis qu’il se dandinait au milieu de la rue, je le suivais, cherchant à rassembler mes esprits. Ce
– 136 – n’est qu’après l’avoir perdu de vue que j’eus conscience d’avoir parlé à Bertini. À Bertini, mort depuis un an !
Un instant plus tard, elle s’arrêta devant la porte des Malfenti. En lui serrant la main, Adeline dit à Guido qu’elle l’attendait ce soir. Puis, m’ayant également dit au revoir, elle me proposa, si je n’avais pas peur de m’ennuyer, de venir ce soir chez eux pour faire tourner une table.
J’évitai de répondre et de remercier. Avant de dire oui, il me fallait analyser cette invitation. J’y percevais un ton de politesse obligée. Et puis, notre rencontre matinale suffisait pour ce dimanche. D’autre part, refuser eût été discourtois et je voulais me réserver la possibilité de venir. Je demandai des nouvelles de Giovanni : j’avais un mot à lui dire. Adeline me répondit que je le trouverais à son bureau où il s’était rendu pour une affaire urgente.
Pendant quelques instants, nous nous arrêtâmes, Guido et moi, pour regarder la silhouette gracieuse d’Adeline dispa-raître dans la demi-obscurité du vestibule. Je ne sais trop à quoi Guido pensait à ce moment-là. Quant à moi, je me sen-tais très malheureux. Pourquoi ne m’avait-elle pas invité le premier ?
Nous revînmes ensemble sur nos pas, presque jusqu’à l’endroit où nous avions rencontré Adeline. Guido, aimable et désinvolte (ce que j’enviais le plus chez les autres, c’était précisément la désinvolture), reparla de cette histoire que j’avais improvisée et qu’il prenait au sérieux. Elle renfermait d’ailleurs une petite part de vérité : il existait à Trieste une personne qui ressemblait un peu à Bertini par sa façon de débiter des âneries, par sa façon de marcher comme sur la pointe des pieds et par le son de sa voix ; j’avais fait récem-ment sa connaissance et elle m’avait un moment rappelé
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Bertini. Je n’étais pas fâché de voir Guido se creuser la tête à propos de mes élucubrations. Il était établi que je n’avais pas à le haïr puisqu’il n’était, pour les Malfenti, qu’un homme d’affaires important ; mais il m’était antipathique à cause de son élégance recherchée et de sa canne. Il m’était même tel-lement antipathique que je n’avais plus qu’une idée : le plan-ter là. Je l’entendis conclure :
— Il se pourrait que la personne avec laquelle vous avez parlé ait été plus jeune que Bertini, qu’elle ait eu une voix mâle, la démarche d’un grenadier. Du moment qu’elle débi-tait des sottises, cela devait suffire à évoquer en vous le sou-venir de ce pauvre homme. Pour croire que c’était lui, toute-fois, il aurait fallu que vous soyez quelqu’un de très distrait.
Je ne fis rien pour venir à son secours :
— Distrait, moi ? Quelle idée ! Je suis un homme d’affaires. Si j’étais distrait, que deviendrais-je ?
Je perdais mon temps : je voulais voir Giovanni. Puisque j’avais vu la fille, je pouvais bien voir le père, beaucoup moins important à mes yeux. Si je tenais à le trouver à son bureau, je n’avais pas de temps à perdre.
Guido continuait à examiner quelle part de miracle on peut attribuer à l’inattention de celui qui l’accomplit ou qui y assiste. Dans mon souci de l’égaler en désinvolture, je l’interrompis pour lui dire au revoir et le quittai, le tout d’une façon hâtive qui ressemblait à de la brutalité.
— Pour moi, les miracles existent et n’existent pas. À quoi bon compliquer les choses ? On y croit ou on n’y croit pas ; et dans les deux cas, tout est très simple.
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Mon intention n’était pas de témoigner de l’antipathie à Guido ; dans mon esprit, j’avais l’impression que je lui faisais même une concession, puisque je suis un positiviste con-vaincu et que je n’accorde pas foi aux miracles. Mais c’était une concession faite avec une bonne dose de mauvaise hu-meur.
Je m’éloignai, boitant plus que jamais et avec l’espoir que Guido n’éprouverait pas le besoin de me regarder mar-cher.
Il m’importait vraiment de parler à Giovanni afin de fixer ma ligne de conduite. En attendant, il m’expliquerait com-ment me comporter ce soir-là. J’avais été invité par Adeline et, selon l’attitude de Giovanni, je pourrais comprendre si je devais donner suite à cette invitation ou bien me souvenir qu’elle allait à l’encontre de la volonté expresse de Mme Malfenti. Il fallait que mes rapports avec ces gens-là fus-sent bien définis et si le dimanche ne suffisait pas, j’emploierais aussi le lundi à éclaircir la situation. Je conti-nuais à contrevenir à ma résolution, mais sans m’en douter. J’avais plutôt l’impression d’exécuter un plan arrêté après cinq jours de méditations. C’est ainsi que je désignais mon activité au cours des cinq dernières journées.
Giovanni me salua d’un “bonjour” sonore qui me fit du bien et me pria de m’asseoir dans un fauteuil, en face de son bureau :
— Deux minutes et je suis à vous.
Puis, sans transition :
— Mais vous boitez ?
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Je me sentis rougir ; toutefois, en veine d’improvisation, je lui expliquai que j’avais glissé en sortant du café ; je pris soin de nommer le café où l’accident m’était arrivé. Puis, craignant qu’il n’attribuât ma chute à un excès de boisson, j’ajoutai en riant que je me trouvais justement, à ce moment-là, avec un ami affligé d’un rhumatisme, et qui boitait.
Un employé et deux commissionnaires se tenaient de-bout à côté du bureau. Il devait s’être produit quelque dé-sordre dans une livraison de marchandises et Giovanni re-mettait rudement les choses à leur place. En règle générale, il n’intervenait pas dans le fonctionnement de son magasin, afin de garder sa liberté d’esprit pour faire, disait-il, ce qu’il était seul à pouvoir faire. Il criait plus fort que d’habitude, comme pour graver ses dispositions dans les oreilles de ses subordonnés. Je crus comprendre qu’il s’agissait de régler les rapports entre le magasin et le bureau de ville.
— Cette feuille, hurlait Giovanni en brandissant un mor-ceau de papier qu’il avait arraché dans un livre, sera signée par toi et l’employé qui la recevra t’en remettra une iden-tique signée par lui.
Il dévisageait ses interlocuteurs, tantôt à travers, tantôt par-dessus ses lunettes. Il conclut dans un nouveau hurle-ment :
— Vous avez compris ?
Il allait recommencer ses explications depuis le début, mais pour moi, je pensais avoir déjà perdu trop de temps. J’avais le sentiment curieux que, en me dépêchant, je pour-rais mieux me battre pour Adeline ; puis je m’aperçus, et non sans surprise, que personne ne m’attendait, que je
– 140 – n’attendais personne, que je n’avais proprement rien à faire là, dans cette pièce. J’allai à Giovanni, la main tendue.
— Je viens chez vous ce soir.
Il se tourna vers moi tandis que les autres se retiraient au fond de la pièce.
— Pourquoi ne vous voit-on plus depuis si longtemps ? demanda-t-il avec simplicité.
Je fus saisi d’un étonnement qui me remplit de confu-sion. Voilà la question qu’Adeline ne m’avait pas posée, et à laquelle j’avais droit. Si nous avions été sans témoins, j’aurais parlé à Giovanni à cœur ouvert car ses paroles prou-vaient qu’il n’avait aucune part au complot tramé contre moi. Lui seul était innocent ; il méritait ma confiance.
Peut-être ma pensée, alors, n’était-elle pas aussi claire ? La preuve en est que je n’eus pas la patience d’attendre le départ des deux commissionnaires et de l’employé. Et puis il restait à savoir si Adeline, prête à me poser la même ques-tion que son père, n’en avait pas été empêchée par l’arrivée inopinée de Guido.
D’ailleurs, cette fois, ce fut Giovanni qui m’empêcha de parler. Il avait hâte de se remettre au travail.
— Alors, on vous voit ce soir ? Vous entendrez un violo-niste comme vous n’en avez jamais entendu. Il se présente comme un amateur parce qu’il est riche et qu’il ne daigne pas en faire son métier. Son idée est de faire du commerce. (Ici, un haussement d’épaules assez méprisant.) Oh ! moi, j’aime le commerce, mais à sa place je préférerais tirer parti de mon talent. Je ne sais pas si vous le connaissez : c’est un certain Guido Speier.
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— Ah, vraiment, vraiment ?
Et je secouais la tête, j’ouvrais la bouche, je mettais en somme tout en mouvement pour simuler de mon mieux le plaisir que j’aurais dû prendre à cette nouvelle. Donc, ce beau jeune homme jouait du violon, par-dessus le marché ? Et il jouait bien ? C’était un comble. J’eus un instant l’espoir que Giovanni voulait plaisanter et que l’exagération de son éloge signifiait que Guido lui écorchait les oreilles. Mais non : son hochement de tête exprimait une sérieuse admira-tion.
Je lui serrai la main :
— Au revoir !
Je me dirigeai vers la porte en boitant quand un doute m’arrêta : “J’aurais peut-être mieux fait de ne pas accepter l’invitation et, en ce cas, j’aurais dû prévenir Giovanni.” Je fis demi-tour pour lui parler et m’aperçus alors qu’il me re-gardait avec une grande attention ; il était même penché en avant pour mieux voir. Je ne pus supporter cet examen et je partis.
Un violoniste ! Si vraiment il jouait si bien, moi, c’est bien simple, j’étais un homme fini. Si du moins je n’avais pas joué du violon moi-même et surtout si je n’en avais jamais joué chez les Malfenti ! Je n’avais pas apporté mon instru-ment dans cette maison avec la prétention de conquérir les cœurs par ma musique, c’était un prétexte pour prolonger mes visites, voilà tout. Et il y en avait tant d’autres, moins compromettants ! Imbécile que j’étais !
On ne pourra pas dire que je me fais des illusions sur mon compte. J’ai conscience d’avoir un sens profond de la musique ; et si j’aime la musique la plus complexe, ce n’est
– 142 – nullement par affectation. D’autre part, ce sens même me fait comprendre que je ne jouerai jamais assez bien pour donner du plaisir à qui m’écoute. Je sais cela depuis des années. Malgré tout, je continue à jouer, comme je continue à me soigner et pour la même raison. Je jouerais bien si je n’étais pas malade et, sur les quatre cordes, je cherche mon équi-libre. La légère paralysie qui affecte mon organisme se révèle à l’état pur au moment où je donne le coup d’archet. À l’état pur, donc plus facilement guérissable. L’être le plus nul, quand il sait ce que sont les triolets, les quartolets ou les sex-tolets, sait également passer de l’un à l’autre avec la même facilité que son œil passe d’une couleur à une autre. Mais moi, quand j’ai produit un de ces groupes de notes, je ne puis plus m’en libérer ; elle adhère à moi, elle contamine la figure suivante et la déforme. Pour remettre les notes à leur juste place, je suis obligé de battre la mesure du pied, de la tête. Mais alors, adieu désinvolture, adieu sérénité, adieu mu-sique ! La musique provenant d’un organisme équilibré est elle-même le temps qu’elle crée et qu’elle épuise. Quand je jouerai vraiment bien, je serai guéri.
Pour la première fois, je songeai à abandonner la partie, à quitter Trieste, à m’en aller ailleurs chercher l’oubli. Il n’y avait plus rien à espérer. Adeline était perdue. J’en étais sûr ! Ne savais-je pas qu’elle n’aurait épousé un homme qu’après l’avoir soupesé et passé au crible, comme s’il s’était agi de lui décerner une distinction académique ? C’était ridicule, car le plus ou moins grand talent de violoniste est une chose qui ne devrait pas entrer en ligne de compte dans le choix d’un mari. Mais cela ne me sauvait pas : l’épreuve musicale était aussi décisive pour moi que si nous avions été des oi-seaux chanteurs.
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Je m’enfermai dans mon bureau pour attendre la fin de la journée. Je tirai mon violon de son étui sans bien savoir si j’allais en jouer ou le mettre en pièces. Puis, comme pour lui adresser un dernier adieu, je me mis à étudier l’éternel Kreutzer. Mon archet avait déjà parcouru tant de kilomètres que, tout désorienté que je fusse, je pouvais, machinalement, lui en faire parcourir encore quelques-uns.
Tous ceux qui se sont escrimés sur ces quatre maudites cordes se sont (tant qu’ils ont vécu seuls) donné l’illusion qu’à chaque effort correspond un progrès. Sans cet espoir, quel homme serait assez fou pour accepter de se soumettre à ces travaux forcés sans fin, comme s’il avait eu le malheur de tuer quelqu’un ? Au bout de peu de temps, il me sembla que la bataille avec Guido n’était pas définitivement perdue. Qui sait s’il ne me serait pas donné d’intervenir, entre Guido et Adeline, armé d’un violon vainqueur ?
Ce n’était pas là présomption, mais le fait d’un opti-misme dont je ne me suis jamais libéré. Toute menace, d’abord, m’atterre, mais la certitude de parvenir à l’éviter me la fait bien vite oublier. Il ne s’agissait, cette fois, que de ju-ger mes capacités de violoniste avec un peu de bienveil-lance. En l’occurrence, un jugement sûr se fonde sur une comparaison, et je n’en avais pas les éléments. Et puis le son qui naît sous vos doigts et à votre oreille, comment ne trou-verait-il pas le chemin de votre cœur ?
Quand je m’arrêtai, rompu de fatigue, je me dis : “Mon brave Zeno, tu as gagné ton pain !” ; et, sans hésiter un ins-tant, je me rendis chez les Malfenti. J’avais accepté l’invitation : je ne pouvais plus me dérober.
La femme de chambre m’accueillit avec un sourire qui me parut de bon augure et me demanda gentiment si j’avais
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été malade pour être resté si longtemps sans venir. Je lui donnai un pourboire. Par sa bouche, toute la famille, dont elle était la représentante, s’était informée de ma santé.
Elle m’introduisit au salon où je me trouvai plongé sou-dain dans une obscurité complète. Venant du vestibule bien éclairé je ne distinguai rien pendant un moment et je n’osais pas faire un mouvement. Bientôt cependant, je discernai au-tour d’un guéridon, assez loin de moi, diverses silhouettes.
Je fus salué par la voix d’Adeline qui, dans le noir, me parut sensuelle, souriante : une caresse.
— Asseyez-vous de ce côté et ne troublez pas les es-prits !
Si cela continuait ainsi, ce n’est certainement pas moi qui les aurais troublés.
Une autre voix lui fit écho. Celle d’Augusta ou celle d’Alberte, je n’en sais rien.
— Si vous voulez prendre part à l’évocation, il y a en-core une petite place ici.
J’étais bien résolu à ne pas me laisser mettre en quaran-taine et me dirigeai d’un pas décidé vers le point d’où m’était venu le salut d’Adeline. Je heurtai du genou l’angle du guéri-don – un guéridon vénitien tout en angles. Mais la douleur intense que je ressentis n’arrêta pas mon élan. Quelqu’un, je ne sais qui, m’avança un siège et je me trouvai assis entre deux jeunes filles dont l’une, celle de droite, devait être Ade-line et l’autre, pensais-je, Augusta. Pour éviter tout contact avec cette dernière, je me poussai aussitôt vers l’autre. Mais le doute me vint que je m’étais trompé et je demandai à ma voisine afin d’entendre sa voix :
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— Êtes-vous déjà en communication avec les esprits ?
Guido, qui me parut être en face de moi, m’interrompit par un “Silence !” impérieux.
Puis, d’un ton radouci :
— Recueillez-vous et pensez intensément au défunt que vous désirez évoquer.
Les tentatives, quelles qu’elles soient, pour épier l’au-delà ne m’inspirent aucune aversion. Je regrettais même de n’avoir pas introduit plus tôt cette mode chez Giovanni, puisqu’elle obtenait un succès pareil. Mais comme je n’avais nulle envie d’obéir aux ordres de Guido, je ne songeais à rien moins qu’à me recueillir. Je m’étais assez reproché d’avoir laissé les choses en venir à ce point sans m’être franchement expliqué avec Adeline. Maintenant que je la tenais à côté de moi, dans cette obscurité favorable, il faudrait bien que je les clarifie. Je n’étais retenu que par la douceur de la sentir si proche après avoir craint de la perdre pour toujours. Je de-vinais la mollesse et la tiédeur des étoffes qui effleuraient mes vêtements, je pensais que, serrés comme nous l’étions, mon pied devait toucher les siens, chaussés, comme chaque soir, de petits souliers vernis. En vérité, c’en était trop, même après un si long martyre.
Guido insista :
— Je vous en prie, recueillez-vous. Suppliez l’esprit que vous invoquez de se manifester en faisant bouger le guéri-don.
Il me plaisait qu’il continuât à s’occuper de ce guéridon. Je pesais de presque tout mon poids sur Adeline. Et elle s’y résignait ; elle ne me repoussait pas. Donc elle m’aimait,
– 146 – c’était évident. L’heure des explications sonnait. Je détachai ma main droite du guéridon et, doucement, je passai mon bras autour de la taille de la jeune fille :
— Je vous aime, Adeline, fis-je à voix basse en appro-chant mon visage tout près du sien.
Ma voisine attendit un instant avant de répondre, puis, dans un souffle de voix (mais de la voix d’Augusta) :
— Pourquoi, dit-elle, n’êtes-vous pas venu pendant si longtemps ?
De surprise et de déplaisir, je faillis tomber de mon siège.
Je compris aussitôt qu’il fallait écarter de mon destin cette importune créature, mais qu’il fallait aussi la traiter avec tous les égards qu’un homme bien élevé comme je suis doit à la femme dont il est aimé, fût-elle la plus laide du monde. Comme elle m’aimait ! Dans ma douleur j’eus cons-cience de son grand amour. L’amour seul avait pu lui suggé-rer de ne pas dire : “Je ne suis pas Adeline” mais de m’adresser la question que j’avais en vain attendue de sa sœur et qu’elle-même s’était préparée à me poser quand nous nous étions revus.
Je suivis mon instinct. Je ne répondis pas à sa demande, mais, après une brève hésitation, je lui dis :
— Je suis tout de même content, Augusta, de m’être confié à vous que je crois si bonne !
Je me remis d’aplomb sur mon trépied. Je ne m’étais pas expliqué avec Adeline, mais avec Augusta, et complètement. De ce côté, il n’y avait plus de malentendus possibles.
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Guido réitéra ses avertissements :
— Si vous ne voulez pas vous taire, il est bien inutile que nous restions dans l’obscurité !
Il ignorait qu’au contraire, j’avais besoin d’un peu d’obscurité pour m’isoler et me reprendre. J’avais découvert mon erreur et l’équilibre de mon siège était encore le seul que j’eusse reconquis.
Allons, je ne parlerais à Adeline qu’en pleine lumière. Je soupçonnais que ce n’était pas elle qui se trouvait à ma gauche, mais Alberte. Comment m’en assurer ? Ce doute me fit presque tomber sur ma gauche, et pour retrouver mon équilibre, je me retins à la table de sorte que tout le monde se mit à hurler : “Elle bouge, elle bouge !” Mon geste invo-lontaire aurait pu me conduire à la clarification. D’où venait la voix d’Adeline ? Celle de Guido, couvrant le tumulte, avait de nouveau réclamé le silence que je lui aurais bien volon-tiers imposé. Puis, avec une voix changée, suppliante (quel imbécile !), il s’adressa à l’esprit :
— Je t’en prie, dis ton nom, en l’épelant suivant notre alphabet !
Il prévoyait tout. Il avait peur que l’esprit ne se servît de l’alphabet grec.
Je continuai la comédie, scrutant toujours l’obscurité à la recherche d’Adeline. Grâce à moi, le guéridon frappa sept coups : la lettre G ! L’idée me parut bonne et, en dépit de l’effort prolongé que demandait la lettre U, la table énonça clairement le nom de Guido. Je pense que le désir m’inspirait de le reléguer parmi les esprits.
Quand le mot Guido fut épelé, Adeline, enfin, parla :
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— Un de vos ancêtres, je suppose.
Elle était assise juste à côté de lui. J’aurais voulu pous-ser le guéridon entre eux pour les séparer.
— Peut-être, répondit Guido.
Il croyait avoir des ancêtres, mais il ne me faisait pas peur. La réelle émotion qui altérait sa voix me procura le soulagement que doit éprouver un escrimeur quand il s’aperçoit que son adversaire est moins redoutable qu’il ne le craignait. Ces expériences, il ne les faisait même pas de sang-froid. C’était vraiment un imbécile ! Ma compassion s’éveillait facilement à toutes les faiblesses, mais pas à la sienne.
Il parla de nouveau à l’esprit :
— Si tu t’appelles Speier, fais un seul mouvement, au-trement, fais bouger la table deux fois.
Comme il tenait à ses ancêtres, je fis remuer la table une fois.
— Mon grand-père, murmura-t-il.
La conversation avec l’esprit s’animait. On demanda à l’esprit s’il avait des nouvelles à donner. Il répondit “oui”. S’il s’agissait d’affaires ou non ? Il s’agissait d’affaires. Ces réponses-là étaient très faciles car il suffisait que la table frappât un coup. Guido demanda ensuite si ces nouvelles étaient bonnes ou mauvaises. Pour les bonnes, un coup ; pour les mauvaises, deux. Sans la moindre hésitation, je sou-levai la table par deux fois, mais la deuxième fois mon mou-vement fut combattu. C’est à croire qu’une personne de la société voulait absolument que les nouvelles fussent bonnes. Adeline, peut-être ? Pour obtenir le second coup je me jetai
– 149 – véritablement sur la table. Je triomphai. Les nouvelles étaient mauvaises.
À cause de cette lutte, le deuxième mouvement fut ex-cessif et la table bouscula tout le monde.
— Étrange ! murmura Guido. Et soudain : Assez, assez ! Il y a quelqu’un ici qui se moque de nous.
On se leva. Plusieurs personnes s’empressèrent d’allumer des lampes, et la lumière jaillit à la fois de tous les coins du salon. Guido me sembla très pâle. Adeline se trom-pait sur le compte de cet individu et j’aurais vite fait de lui ouvrir les yeux.
Dans le salon, outre les trois jeunes filles, il y avait leur mère, et une autre dame dont la vue m’inspira de l’embarras et comme un malaise car je crus reconnaître tante Rosina. Pour des raisons différentes, j’adressai aux deux dames un salut compassé.
Ce qui est drôle, c’est qu’autour de la table il ne restait plus qu’Augusta et moi. Nouvelle compromission, mais je ne pouvais me résigner à me joindre aux autres, qui entouraient Guido. Celui-ci expliquait avec une certaine véhémence comment il avait compris que la table avait été ébranlée non par un esprit mais par un mauvais plaisant en chair et en os. Ce n’était pas Adeline, c’était lui-même qui avait voulu arrê-ter le guéridon devenu trop bavard. Il disait :
— Je retenais la table de toutes mes forces pour l’empêcher de remuer une seconde fois. Quelqu’un a dû se jeter dessus pour venir à bout de ma résistance.
Donc un effort puissant ne pouvait être le fait d’un es-prit ? Joli spiritisme !
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J’examinais la pauvre Augusta pour voir quelle mine elle faisait après avoir entendu ma déclaration d’amour à sa sœur. Elle était toute rouge, mais elle me regardait avec un sourire bienveillant. Elle se décida enfin à montrer qu’elle avait entendu cette déclaration.
— Je ne le dirai à personne, me dit-elle à voix basse.
Ce mot me fit très plaisir. “Merci”, répondis-je en serrant la main assez forte mais parfaitement modelée de la jeune fille. J’étais disposé à devenir pour Augusta un bon cama-rade, même si auparavant cela n’aurait pas été possible, parce que je ne suis pas capable d’être l’ami de personnes laides. D’ailleurs, sa taille, que j’avais serrée et que j’avais trouvée plus fine que je n’aurais cru, me plaisait. Son visage aussi était passable. Enlaidi, certes, par cet œil qui battait la campagne ; mais évidemment j’avais exagéré en étendant cette infirmité jusqu’à la cuisse.
On avait fait apporter à Guido de la limonade. En m’approchant du groupe qui l’entourait, je tombai sur Mme Malfenti qui s’en détachait. Je lui demandai :
— A-t-il besoin d’un cordial ?
Elle eut une légère moue de mépris et prononça nette-ment :
— Il n’aurait vraiment pas l’air d’un homme !
Je me flattais que ma victoire pût avoir des consé-quences décisives. Adeline ne pouvait avoir une opinion dif-férente de celle de sa mère. Mais cette victoire eut pour premier effet celui qu’elle ne pouvait manquer d’avoir sur un homme tel que moi. Toute rancune s’évanouit en moi et je ne songeai plus qu’à épargner à Guido de plus longues souf-
– 151 – frances. Si beaucoup de gens me ressemblaient, le monde se-rait moins rude, c’est certain.
Je m’assis à côté de lui et sans regarder les autres, je lui dis :
— Il faut m’excuser, signor Guido ; je me suis permis une plaisanterie de mauvais goût. C’est moi qui ai fait dire au guéridon qu’il était mû par un esprit portant le même nom que vous. Je ne l’aurais pas fait si j’avais su que vous portiez le nom d’un de vos grands-pères.
Son visage s’éclaira. On voyait trop combien mon aveu était important pour lui, mais il ne voulut pas l’admettre et me dit :
— Ces dames sont trop bonnes. Je n’ai pas besoin de ré-confort. La chose est sans importance. Je vous remercie de votre sincérité mais j’avais déjà deviné que quelqu’un avait coiffé la perruque de mon grand-père. Puis, avec un rire sa-tisfait : Vous avez beaucoup de force, vous. J’aurais dû com-prendre qui luttait contre moi puisque nous n’étions que deux hommes à cette table.
J’avais prouvé que j’étais le plus fort, mais bientôt je dus me reconnaître plus faible que lui. Adeline, qui, ses belles joues enflammées, me regardait d’un œil peu amical, m’agressa :
— Je regrette pour vous, dit-elle, que vous ayez pu vous croire autorisé à jouer une telle comédie.
Je balbutiai, pris de court :
— C’était pour rire ! Je croyais que personne ne pren-drait au sérieux cette histoire de table tournante.
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Il était un peu tard pour m’attaquer à Guido ; et même, si j’avais eu l’ouïe fine, j’aurais senti que jamais plus, dans une lutte contre lui, la victoire ne serait à moi. La colère d’Adeline ne laissait guère de doute sur ce point. Comment n’ai-je pas compris qu’elle était déjà à lui ? Mais je m’obstinais à penser qu’il ne la méritait pas, qu’il n’était pas l’homme que cherchait son œil sérieux. Mme Malfenti ne l’avait-elle pas exprimé elle-même ?
Tous les autres se mirent de mon côté, ce qui aggrava ma situation. Mme Malfenti dit en riant : “Ce ne fut qu’une plaisanterie excellente, et parfaitement réussie.” Tante Rosi-na, dont le gros corps était encore secoué de rire, s’écria avec admiration : “Magnifique !”
Guido même me témoigna une amabilité qui me déplut. Lui, n’avait plus rien à craindre, puisque les mauvaises nou-velles avaient été transmises à la table par moi et non par un vrai esprit. C’était la seule chose qui l’intéressait.
— Je parie, me dit-il, qu’au début vous n’avez pas fait exprès d’appuyer sur le guéridon. Le mouvement a commen-cé malgré vous, puis vous avez décidé de le diriger par ma-lice. Ainsi, la séance garderait une certaine importance jusqu’au moment où vous avez décidé de saboter votre inspi-ration.
Adeline me regardait avec curiosité. Sa dévotion exces-sive à Guido la disposait à me pardonner, puisque Guido m’accordait son pardon. Je l’en empêchai :
— Mais non, dis-je tout net. J’étais fatigué d’attendre ces esprits qui n’arrivaient pas et pour m’amuser, je me suis substitué à eux.
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Adeline se retourna avec un mouvement des épaules qui me fit l’effet d’une gifle. Même les petites boucles folles, sur sa nuque, criaient son indignation.
Comme toujours, au lieu de regarder et d’écouter, je n’étais occupé que de ce qui se passait en moi. Adeline se compromettait horriblement et j’en souffrais. Ma douleur était celle d’un mari qui vient de constater la trahison de son épouse. En dépit de ses manifestations de sympathie pour Guido, elle pouvait encore être mienne, mais je sentais que jamais je ne lui pardonnerais son attitude. Sans doute ma pensée est-elle trop lente pour suivre les événements qui se déroulent, sans attendre que se soient effacées de mon cer-veau les traces laissées par les événements précédents. Tou-jours est-il que la décision prise me traçait une voie dont je ne croyais pas pouvoir m’écarter. Une obstination vraiment aveugle… Je voulus même m’affermir dans mon propos en l’exprimant une fois de plus. Je revins vers Augusta, qui m’adressait des regards anxieux et des sourires d’encouragement sincères, et lui dis d’un ton sérieux et na-vré :
— C’est peut-être ma dernière soirée ici, car ce soir même je déclarerai mon amour à Adeline.
— Ne le faites pas, supplia-t-elle. Ne voyez-vous pas où en sont les choses ? Je serais fâchée si vous deviez en souf-frir.
Elle s’interposait encore entre Adeline et moi ! Avec l’intention de la froisser, je répliquai :
— Je parlerai à votre sœur puisque c’est mon devoir. Quant à ce qu’elle répondra, cela m’est indifférent.
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En boitant, je retournai vers Guido. Arrivé près de lui, et me regardant dans une glace, j’allumai une cigarette. Je m’aperçus alors que j’étais moi aussi très pâle, ce qui eut pour résultat de me faire pâlir davantage. Je luttais pour me ressaisir et pour paraître à mon aise ; tout à cet effort, je pris par distraction le verre de Guido, puis, embarrassé de ce verre et pour ne pas perdre toute contenance, je le vidai.
Guido éclata de rire :
— Comme ça, vous allez savoir toutes mes pensées : j’ai bu avant vous dans ce verre !
Le goût du citron m’a toujours été désagréable. Mais cette fois, pour le coup, je me crus empoisonné. Son verre ! Écœuré à l’idée de ce contact odieux, je fus frappé, d’autre part, de l’impatience irritée que reflétait le visage d’Adeline. Elle appela aussitôt la femme de chambre et commanda un autre verre de limonade et insista sans écouter les protesta-tions de Guido qui déclarait n’avoir plus soif.
Elle se compromettait de plus en plus. J’eus pitié d’elle :
— Excusez-moi, Adeline, lui dis-je humblement, comme si je m’étais attendu à des reproches, je n’ai pas voulu vous déplaire.
À ce moment-là, je crus que j’allais pleurer et, pour me sauver du ridicule, je m’écriai :
— Je me suis fait gicler du citron dans l’œil !
Je portai mon mouchoir à mes yeux. Ainsi je n’avais plus à retenir mes larmes ; il me suffisait de prendre garde à ne pas sangloter.
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Je n’oublierai jamais cette obscurité, derrière ce mou-choir. Je ne cachais pas mes larmes seulement, mais un ac-cès de folie : je pensais que je dirais tout à Adeline, qu’elle me comprendrait, m’aimerait et que je ne lui pardonnerais jamais plus.
Je remis mon mouchoir dans ma poche et, laissant voir mes yeux larmoyants, je fis un effort pour rire et faire rire :
— Je suppose que le signor Giovanni a fait livrer chez lui de l’acide citrique pour les citronnades.
Au même instant, Giovanni entra. Il me salua avec son habituelle et vive cordialité. Ce fut un réconfort, mais qui du-ra peu, car il déclara aussitôt qu’il était rentré plus tôt que d’habitude pour entendre jouer Guido. Il s’interrompit pour me demander ce qui me faisait pleurer. Je lui fis part de mes soupçons quant à la qualité de ses citronnades.
Il prit la chose en riant, et moi, je fus assez lâche pour m’associer chaleureusement à son désir. N’étais-je pas venu pour écouter Guido jouer du violon ? Et puis, ce qui est cu-rieux, c’est que j’espérais que mes sollicitations pourraient amadouer Adeline. Je la regardais avec l’espoir d’obtenir cette fois au moins son assentiment. Comme c’est étrange ! Ne devais-je pas lui parler, sans lui pardonner ? Je ne vis d’ailleurs que son dos et ses bouclettes dédaigneuses. Elle re-tirait déjà le violon de son étui.
Guido demanda encore un quart d’heure de répit. Il pa-raissait hésitant. Au cours des longues années qui suivirent, j’ai observé qu’il hésitait toujours ainsi avant de consentir aux choses, même les plus simples. Il ne faisait que ce qui lui plaisait. Et avant d’agir il sondait les derniers replis de sa conscience pour y surprendre son plus secret penchant.
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Ce quart d’heure fut pour moi le plus glorieux de la soi-rée. Mon bavardage capricieux amusa tout le monde, même Adeline. Il était certainement dû à mon excitation et aussi à un suprême effort pour vaincre ce violon redoutable dont la menace approchait peu à peu. Et ce court intervalle de temps qui, aux autres, parut si divertissant, fut rempli pour moi par une lutte pleine d’angoisse.
Giovanni raconta qu’en revenant en tramway, il avait été témoin d’une scène pénible. Une femme qui avait voulu des-cendre pendant la marche était tombée maladroitement et s’était blessée. Avec une certaine outrance, Giovanni décri-vait son angoisse en s’apercevant que cette femme allait sau-ter. Il voyait bien qu’elle roulerait à terre, qu’elle passerait sous les roues peut-être – et il était bien douloureux de pré-voir et de ne pouvoir intervenir.
J’eus une trouvaille. Je dis que j’avais découvert un re-mède à ces vertiges dont j’avais naguère souffert. Chaque fois que je voyais une personne âgée descendre d’un tram en marche ou un acrobate faire ses exercices à une hauteur ex-cessive, je me libérais de toute angoisse en leur souhaitant une catastrophe. J’arrivais même à prononcer les mots par lesquels je souhaitais à la personne en danger de tomber et de se rompre le cou. C’était assez pour me tranquilliser et me permettre d’assister, inerte, à l’exécution du geste périlleux. Bien entendu, si mon vœu ne se réalisait pas, je pouvais me dire encore plus content.
Guido se montra enthousiasmé de mon idée qu’il consi-dérait comme une découverte psychologique. Il l’analysait, car toutes les stupidités étaient de sa part l’objet d’une ana-lyse. Il avait hâte de faire l’expérience de mon remède. Il ne formulait qu’une réserve : et si ces souhaits funestes por-
– 157 – taient malheur ? Adeline s’associa à son commentaire et je bénéficiai même d’un coup d’œil admiratif. Moi, pauvre ni-gaud, j’en conçus une grande satisfaction et je me rendis compte qu’il n’était pas dit que je ne pourrais plus lui par-donner. C’était toujours cela de gagné.
On riait de bon cœur, en bons amis qui s’entendent bien. À un moment donné, je me retrouvai dans un coin du salon, seul à côté de tante Rosina, qui parlait toujours de la table tournante. Lourdement assise dans son fauteuil, elle parlait sans me regarder. Je m’arrangeai pour faire comprendre aux autres que ses propos m’ennuyaient. Tout le monde me re-gardait sans se faire voir par la tante, en riant discrètement. Pour augmenter la bonne humeur générale, j’eus l’idée de lui dire tout à coup, sans aucune préparation :
— Vraiment, signora, je vous trouve bien rétablie et même rajeunie.
Il y aurait eu de quoi rire si elle s’était mise en colère. Mais pas du tout : mon attention la touchait. En effet, elle re-levait d’une récente maladie et s’en était bien remise. Sa ré-ponse me stupéfia, si bien que mon visage prit une expres-sion des plus comiques, en sorte que l’hilarité que j’avais es-comptée ne manqua point. J’eus bientôt la clef de l’énigme. Je sus ainsi que ce n’était pas tante Rosina, mais tante Ma-ria, une sœur de Mme Malfenti. Ainsi, j’avais éliminé de ce sa-lon une des causes de mon malaise, mais non la principale.
À un moment donné, Guido demanda son violon. Ce soir, il n’aurait pas besoin d’accompagnement ; il jouerait la Chaconne. Adeline lui tendit son violon avec un sourire em-preint de gratitude. Il ne la regarda même pas. Il regardait son instrument comme s’il avait voulu s’isoler avec lui et y puiser l’inspiration. Puis il se retira un peu à l’écart et, tour-
– 158 – nant le dos à une bonne partie de l’assistance, il toucha légè-rement les cordes pour les accorder et fit quelques arpèges, puis :
— Il faut que j’aie un beau courage, dit-il en souriant. Depuis la dernière fois que j’ai joué ici, je n’ai plus touché mon violon.
Charlatan, va ! Il tournait aussi le dos à Adeline. Je me demandai anxieusement si elle en souffrait, mais elle n’en avait pas l’air. Le coude sur un coin de table, le menton dans la main, elle se recueillait à l’avance.
Puis contre moi se dressa le grand Bach en personne. Jamais, ni avant ni après ce jour-là, je n’ai senti à ce point la beauté de cette musique, surgissant des quatre cordes comme une figure ailée de Michel-Ange d’un bloc de marbre. Seul, mon état d’esprit était nouveau, je l’écoutais les yeux au plafond, en extase ; et en même temps je me défendais contre elle, je m’efforçais de la tenir à distance. Je ne cessais de me dire : “Attention ! le violon est une sirène ; avec un pa-reil instrument on peut faire pleurer sans avoir le cœur d’un héros.” Mais finalement, la musique triompha de moi et me saisit tout entier. J’avais l’impression qu’elle me parlait de ma maladie, de mes souffrances, avec indulgence, en les calmant avec des sourires et des caresses. Pourtant, c’était Guido qui parlait ! Je tâchai encore de me soustraire à la mu-sique en me disant : “Pour en faire autant, il suffirait de dis-poser d’un sens du rythme, d’une main sûre et d’un certain don d’imitation. Je ne possède rien de tout cela, mais ce n’est pas une infériorité, c’est une malchance.”
J’avais beau protester, mais Bach poursuivait sa route avec la calme assurance du destin. Son chant s’élevait avec passion aux notes les plus hautes, puis descendait jusqu’à re-
– 159 – joindre cette basse obstinée, gravée dans la mémoire, pres-sentie par le cœur, mais, pour l’oreille, toujours surprenante. Elle arrivait au moment voulu. Un instant plus tard, elle se serait évanouie sans atteindre la résonance, un instant avant, elle se serait superposée au chant en l’étouffant. Mais Guido était trop sûr de lui. Son bras ne tremblait pas, même en af-frontant Bach. Et cela, c’était une vraie infériorité.
Aujourd’hui, en écrivant, j’en ai toutes les preuves. Mais je n’ai pas à me réjouir d’avoir vu juste. J’étais plein de haine alors, et cette musique, que j’accueillais comme une part de mon âme, ne put l’apaiser. Puis survint la vie banale de tous les jours, et elle l’anéantit sans qu’il y eût la moindre résis-tance de ma part. Cela se comprend. La vie banale sait faire tant de choses de ce genre. Quel malheur, si les hommes de génie s’en apercevaient.
Guido cessa de jouer avec une science parfaite. Per-sonne n’applaudit, sauf Giovanni, et, pendant quelques ins-tants, personne ne parla. J’éprouvai malheureusement le be-soin de rompre ce silence. Je ne sais trop comment j’eus l’audace de dire mon mot en présence de ces gens qui m’avaient entendu jouer, moi ! C’est comme si j’avais voulu opposer mon violon, qui n’avait guère que la nostalgie de la musique, à celui de Guido, grâce auquel, on ne pouvait le nier, la musique était devenue vie, air et lumière.
— Très bien ! dis-je d’un air indulgent plutôt qu’admiratif. Cependant, je ne saisis pas pourquoi, un peu avant la fin, vous avez détaché des notes qui, d’après les in-dications de Bach, doivent être liées.
Je connaissais la Chaconne note par note. À une certaine époque, je m’étais imaginé que pour faire des progrès, il fal-lait m’attaquer à des morceaux de ce genre. Et durant des
– 160 – mois, mesure par mesure, j’avais étudié plusieurs œuvres de Bach.
Je me sentis plongé soudain dans une atmosphère de blâme et de dérision. Bravant l’hostilité, je poursuivis ma cri-tique :
— Bach est tellement discret dans le choix de ses moyens qu’il n’admet pas certaines séductions faciles.
J’avais probablement raison ; mais certainement, à la place de Guido, j’aurais été incapable d’une séduction quel-conque.
Guido se montra aussi inconsidéré que moi-même. Il dé-clara avec fatuité :
— Bach ignorait peut-être la possibilité d’une telle ex-pression : c’est un cadeau que je lui fais.
Guido se hissait sur les épaules de Bach, mais, dans cette famille, personne ne protesta, alors que je devenais un objet de moquerie pour avoir essayé de donner une leçon à Guido.
Il se produisit alors un événement de minime impor-tance, mais qui décida de mon sort. Dans une chambre assez éloignée du salon éclatèrent les hurlements d’Anna : comme on l’apprit plus tard, la petite venait de se couper légèrement la lèvre en tombant. En moins de trois secondes, nous nous trouvâmes seuls, Adeline et moi. Tous les autres étaient sor-tis du salon en courant, y compris Guido qui, auparavant, avait remis son précieux violon entre les mains d’Adeline.
— Si vous voulez aller voir, je tiendrai le violon, lui dis-je, en voyant qu’elle se demandait si elle suivrait les autres.
– 161 –
À vrai dire, je ne m’étais pas encore avisé que l’occasion tant cherchée se présentait.
Adeline hésita. Puis, saisie de je ne sais quelle bizarre méfiance, elle serra le violon contre elle.
— Non, dit-elle. Il est inutile que j’aille avec les autres. Anna crie pour un rien. Elle n’a pas dû se faire grand mal.
Elle s’assit, le violon à la main. Il me sembla qu’elle m’invitait ainsi à m’expliquer. Du reste, comment aurais-je pu rentrer chez moi sans avoir parlé ? Comment aurais-je passé les longues heures de la nuit ? À me retourner dans mon lit, à courir les rues, les tripots ? Non, il ne fallait pas quitter cette maison sans avoir trouvé le calme, la pleine lu-mière.
Je tâchai d’être simple et bref. Ou mieux, j’y fus con-traint parce que le souffle me manquait :
— Adeline, je vous aime, dis-je. Pourquoi ne me permet-triez-vous pas de parler à votre père ?
Elle me regarda, stupéfaite et épouvantée. Je craignis qu’elle ne se mît à crier, comme sa petite sœur. Je savais que son œil serein et son visage aux lignes précises ignoraient l’amour mais, à ce point éloignés de l’amour, je ne les avais jamais vus. Elle commença à parler. J’entendis des mots qui, sans doute, formaient un exorde. Mais je voulais une réponse nette : un oui ou un non. Peut-être son hésitation me sem-blait-elle déjà une offense. Je coupai court, lui déniant le droit de prendre son temps :
— Mais comment ne vous en êtes-vous pas aperçue ? Vous ne pouviez pas croire pourtant, vous, que je faisais la cour à Augusta !
– 162 –
Dans ma précipitation, j’exagérai un peu l’emphase, et mal à propos. Le nom de la pauvre Augusta fut accompagné d’un accent et d’un geste de mépris.
Ce fut ainsi que je tirai Adeline d’embarras. Elle ne rele-va que l’offense faite à sa sœur.
— Pourquoi vous croyez-vous supérieur à Augusta ? Je ne pense pas du tout qu’Augusta accepterait de devenir votre femme.
Puis, se souvenant qu’elle me devait une réponse :
— Quant à moi… je suis étonnée que vous ayez pu vous mettre pareille chose en tête !
Cette phrase cruelle devait venger Augusta. L’esprit en déroute, je me dis qu’elle n’avait peut-être pas d’autre inten-tion. Je pense que si Adeline m’avait giflé, j’aurais hésité à interpréter son soufflet. C’est pourquoi j’insistai encore :
— Pensez-y, Adeline, insistai-je. Je ne suis pas un mau-vais homme. Je suis riche… Un peu bizarre, mais il me sera facile de me corriger.
Elle se radoucit, mais se remit à parler de sa sœur :
— Pensez-y vous-même, Zeno. Augusta est une bonne fille et elle vous convient. Sans vouloir m’engager à sa place, je crois…
Pour la première fois, Adeline m’avait appelé par mon prénom. C’était une grande douceur. J’y vis de plus un en-couragement à m’expliquer tout à fait. Je renonçais à elle, du moins pour longtemps – car plus tard elle reviendrait peut-être sur sa décision. Mais en attendant, il fallait absolument lui ouvrir les yeux sur le compte de Guido pour qu’elle ne se
– 163 – compromît pas davantage. Je commençai donc par lui dire que j’estimais et respectais beaucoup Augusta, mais que je ne voulais absolument pas l’épouser. Je le répétai par deux fois afin de me faire clairement comprendre : “Je ne veux pas l’épouser.” Ainsi pouvais-je espérer radoucir Adeline qui, tout d’abord, avait cru que je voulais offenser Augusta.
— Augusta est une charmante, une aimable, une excel-lente jeune fille, mais elle ne me convient pas.
Aussitôt après, je précipitai les choses, d’autant plus que j’entendais déjà du bruit dans le couloir, et qu’on pouvait me couper la parole d’un moment à l’autre :
— Adeline ! cet homme n’est pas celui qu’il vous faut. C’est un imbécile. Vous n’avez pas vu comme les réponses du guéridon l’ont affecté ? Vous n’avez pas remarqué sa canne ? Il joue bien du violon, oui. Mais il y a aussi des singes qui jouent du violon. Toutes ses paroles trahissent sa bêtise…
Après m’avoir écouté avec stupeur, comme si elle se re-fusait à admettre le sens des mots, elle se redressa soudain et m’interrompit. Debout, le violon et l’archet à la main, elle me dit, d’une voix altérée, des choses vraiment offensantes. J’ai fait de mon mieux pour les oublier et j’y suis parvenu. Je me rappelle seulement qu’elle me demanda tout d’abord comment j’osais parler ainsi de lui et d’elle. J’écarquillai les yeux de surprise, car il me semblait n’avoir parlé que de lui seul. J’ai oublié ce qu’elle m’a dit. Mais je n’ai pas oublié ses traits sculpturaux devenus soudain plus rigides, sa belle, noble et saine figure à la fois rouge de colère et pétrifiée d’indignation. Je ne l’ai pas oublié et, quand je songe à mon amour et à ma jeunesse, je revois le beau visage noble d’Adeline au moment où elle me raya à jamais de son destin.