La Conscience de Zeno
V Histoire de mon mariage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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Les autres reparurent tous, entourant Mme Malfenti qui portait dans ses bras la petite Annetta. Personne ne s’occupa de moi, ou d’Adeline et, sans saluer personne, je quittai le sa-lon. Dans le vestibule, je pris mon chapeau, et curieusement, je m’avisai qu’on ne me retenait pas. Eh bien, je me retien-drais tout seul ! Un homme bien élevé ne quitte pas ses hôtes sans dire au revoir. Peut-être aussi l’horreur de ce qui m’attendait empêcha-t-elle ma fuite. Je prévoyais une nuit plus atroce que les cinq précédentes, et maintenant que j’avais cette “pleine lumière” à laquelle je tenais tant, j’éprouvais un autre besoin : celui de la paix, de la paix avec Adeline, avec tous. Si je réussissais à ne pas laisser derrière moi de colères ni de rancunes, il me serait plus facile de dormir. Pourquoi tant de fureur ? Guido n’avait aucun mérite à m’avoir été préféré, mais ce n’était pas sa faute non plus. Pourquoi lui en vouloir ?
Adeline seule avait remarqué ma petite promenade dans le couloir et, quand elle me vit rentrer, elle me regarda avec anxiété. Craignait-elle un éclat ? Pour la rassurer tout de suite, je murmurai en passant près d’elle :
— Pardon, si je vous ai offensée.
Rassérénée, elle me prit la main et la serra. Je fermai les yeux un instant pour savourer la consolation que me donnait cette étreinte et mesurer l’apaisement qu’elle répandait en mon âme.
Tandis qu’on s’empressait encore autour de la petite Anna, mon destin me conduisit du côté d’Alberte. Je m’assis près d’elle sans la voir et ne constatai sa présence qu’au moment où elle me parla :
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— Elle ne s’est rien fait. Le plus grave c’est que papa est ici, et chaque fois qu’il l’entend pleurer, il lui fait un beau ca-deau.
Inutile de m’analyser davantage : je me voyais tout en-tier ! Pour retrouver la paix, il fallait faire en sorte que cette maison cessât de m’être interdite. Je regardais Alberte. Elle ressemblait à Adeline. Elle était un peu moins grande et gar-dait quelques-uns des traits et des signes de l’enfance. Sa voix devenait facilement aiguë et un rire excessif contractait son petit visage soudain rougissant. Chose singulière, quand elle m’adressa la parole, une recommandation de mon père me revint à l’esprit : “Choisis une femme très jeune ; il te se-ra plus aisé de l’éduquer suivant ton goût.” Ce souvenir me décida. Je tournai les yeux vers Alberte. Je la déshabillais par la pensée et j’imaginais avec plaisir son corps doux et tendre.
— Écoutez, Alberte, lui dis-je. J’ai une idée. N’avez-vous jamais songé que vous êtes en âge de prendre un mari ?
— Je n’ai pas l’intention de me marier, me répondit-elle en souriant doucement, sans le moindre embarras et sans rougir. Je préfère continuer mes études. C’est aussi l’avis de maman.
— Rien ne vous empêcherait de continuer vos études une fois mariée. Je crus spirituel d’ajouter : Moi, je pense les commencer après mon mariage.
Elle se mit à rire. Je perdais mon temps. Ce n’est pas avec de telles fadaises que l’on conquiert une femme – et la paix. Il s’agissait d’en venir aux choses sérieuses. À supposer le pire, je ne risquais pas d’être rudoyé comme je l’avais été un instant plus tôt.
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Je fus vraiment sérieux. Ma future femme ne devait rien ignorer. D’une voix émue, je lui dis :
— J’ai adressé à Adeline la proposition que je vous adresse à vous maintenant. Elle m’a repoussé avec colère. Vous imaginez dans quel état je suis.
C’étaient là mes derniers mots d’amour pour Adeline. Pour en atténuer un peu la tristesse, j’ajoutai en souriant :
— Si vous acceptiez de m’épouser, je crois que je serais très heureux et que j’oublierais tout le reste.
Posément, sérieusement, elle me répondit :
— Ne vous offensez pas, Zeno, j’en serais fâchée. Je vous tiens en grande estime. Vous êtes un bon garçon ; et, sans le savoir, vous savez bien des choses, tandis que mes professeurs savent exactement tout ce qu’ils savent. Je ne veux pas me marier, voilà tout. Peut-être m’en repentirai-je un jour, mais pour le moment j’ai une autre ambition : écrire ! Jugez de la confiance que je vous témoigne. Je ne l’ai dit à personne et j’espère que vous ne me trahirez pas. De mon côté, je vous promets d’être discrète.
— Mais vous pouvez le dire à tout le genre humain, m’écriai-je avec dépit.
Je me sentais de nouveau sous la menace d’être expulsé de ce salon. Un seul refuge s’offrait à moi et en même temps un seul moyen d’abaisser un peu chez Alberte l’orgueil d’avoir eu à m’éconduire.
— Je vais, de ce pas, faire la même proposition à Augus-ta et je raconterai partout que je l’ai épousée parce que ses deux sœurs n’ont pas voulu de moi.
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Je riais ; l’étrangeté de mon procédé me remplissait d’une bonne humeur excessive. Mon esprit, dont j’étais si fier, je ne le mettais pas dans mes paroles, mais dans mes actes.
Je regardai autour de moi pour chercher Augusta. Elle sortait dans le couloir, portant sur un plateau un verre à moi-tié vide (Anna venait d’y boire une gorgée de potion cal-mante). Je la suivis d’un pas rapide et l’appelai par son nom. Elle s’adossa au mur pour m’attendre. Je me mis en face d’elle, et lui dis aussitôt :
— Écoutez, Augusta, voulez-vous que nous nous ma-riions tous les deux ?
La proposition était vraiment rude. C’est elle que je de-vais épouser et elle devait m’épouser. Je ne demandais pas ce qu’elle pensait, et je ne pensais pas que ce pourrait être à moi de donner des explications. Je faisais ce qu’on attendait de moi, après tout !
Elle leva les yeux, des yeux dilatés d’effarement ; celui qui louchait était plus différent de l’autre que d’habitude. Ses joues veloutées et blanches pâlirent d’abord, puis brusque-ment s’empourprèrent. De sa main restée libre, elle saisit le verre qui dansait sur le plateau. Avec un filet de voix, elle me dit :
— Vous plaisantez et cela n’est pas bien.
Craignant qu’elle ne se mît à pleurer, j’eus la singulière idée de la consoler en lui parlant de ma tristesse.
— Je n’ai pas le cœur à plaisanter, fis-je, sur un ton triste et sérieux. J’ai demandé à Adeline d’être ma femme, puis je l’ai demandé à Alberte. Elles m’ont repoussé toutes
– 168 – deux, Alberte gentiment, Adeline avec colère. Je ne leur en veux ni à l’une ni à l’autre, seulement je me sens très très malheureux.
Devant ma douleur, Augusta se reprit. Elle me regardait tout émue, absorbée dans ses réflexions. Ce regard était comme une caresse, mais je n’en éprouvais aucun plaisir.
— J’aurai donc à savoir et à me rappeler que vous ne m’aimez pas ? demanda-t-elle.
Que signifiait cette phrase sibylline ? Le prélude d’un consentement ? Elle aurait à se rappeler : à se rappeler du-rant toute la vie que nous passerions ensemble. J’étais dans les sentiments d’un homme qui, pour se tuer, s’est mis dans une position périlleuse et se voit réduit à peiner pour en sor-tir. N’aurait-il pas mieux valu que je sois repoussé encore par Augusta ; je serais revenu chez moi sain et sauf ; chez moi, dans mon petit bureau, où, le même jour, je ne m’étais pas senti trop mal… Je répondis :
— Oui, je n’aime qu’Adeline, mais je vous épouserais…
J’allais ajouter que je ne pouvais me résigner à devenir un étranger pour Adeline et que je me contenterais de deve-nir son beau-frère. Cela aurait été excessif, et Augusta aurait pu croire encore que je voulais me moquer d’elle. Aussi je dis simplement :
— Je ne puis me résigner à vivre seul.
Elle restait encore adossée au mur ; peut-être avait-elle besoin de ce soutien ; mais elle était déjà plus calme et tenait d’une seule main son plateau. Étais-je encore un homme libre ? En ce cas je devais quitter ce salon. Ou pouvais-je y
– 169 – rester et alors je devais me marier. J’étais impatient de sa réponse. Comme elle ne venait pas, je poursuivis :
— Je suis un bon diable et je crois qu’on peut vivre faci-lement avec moi, même sans un grand amour.
C’était une phrase que j’avais préparée pour Adeline au cours des longues journées précédentes. Elle devait la déci-der à m’épouser sans éprouver pour moi un grand amour.
Augusta haletait légèrement et ne répondait toujours pas. Ce silence pouvait avoir la signification d’un refus – un refus d’une délicatesse extrême. Pour un peu j’aurais fui. J’avais encore le temps de mettre mon chapeau sur la tête d’un homme sauvé.
C’est alors qu’Augusta se dressa, résolue, abandonnant l’appui de la cloison avec un mouvement plein de dignité que je n’ai jamais oublié. Dans le corridor étroit, elle se rappro-cha encore de moi qui me trouvais en face d’elle :
— Vous, Zeno, vous avez besoin d’une femme qui veuille vivre avec vous et vous assister. Je veux être cette femme.
Elle me tendit une main potelée que je baisai instincti-vement. Il n’y avait plus autre chose à faire. Je dois avouer aussi qu’à ce moment-là, je fus envahi par une sorte de satis-faction qui me dilata la poitrine. Il ne me restait rien à déci-der, tout était réglé. Je l’avais, la pleine lumière.
C’est ainsi que je me suis fiancé. Aussitôt, on nous fit fête. J’eus autant de succès que Guido avec son violon. Tout le monde applaudissait. Giovanni m’embrassa et se mit à me tutoyer.
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— Depuis longtemps, me disait-il avec une expression exagérément affectueuse, je me sentais un cœur de père pour toi ; oui, depuis que j’ai commencé à te donner des con-seils pour ton commerce.
Ma future belle-mère me tendit sa joue, que j’effleurai. Enfin, ce baiser-là, même si j’avais épousé Adeline, je n’y au-rais pas échappé. “Vous voyez que j’avais tout deviné !” me dit-elle avec une désinvolture incroyable – et qui resta impu-nie, car je n’avais ni l’envie ni le moyen de protester. Puis elle embrassa Augusta et la grandeur de son amour maternel s’exprima en un sanglot qui interrompit un instant les mani-festations de sa joie.
Je ne pouvais souffrir Mme Malfenti, mais je dois dire que ce sanglot, au moins pour cette soirée, colora mes fiançailles d’une lumière sympathique.
Alberte me serra la main, rayonnante :
— Je veux être une sœur pour vous !
Et Adeline :
— Bravo, Zeno ! Puis à voix basse : Sachez-le, jamais homme, croyant avoir fait une chose avec précipitation, n’a agi plus sagement que vous.
Guido, lui, m’étonna :
— Depuis ce matin, j’avais compris que vous étiez amoureux d’une des demoiselles Malfenti. Je n’arrivais pas à deviner laquelle.
Comment ! Adeline ne lui avait pas parlé de mes avances ? Ils n’étaient donc guère intimes. Aurais-je agi,
– 171 – vraiment, avec précipitation ? Non, car un instant après, Adeline me dit encore :
— Je veux que vous m’aimiez comme un frère. Que le reste soit oublié. Je ne confierai jamais rien à Guido.
Au fond c’était une belle chose que d’avoir provoqué cette grande joie dans une famille. Je n’en jouissais pas beaucoup moi-même parce que j’étais très fatigué. Je tom-bais de sommeil. Cela prouvait que j’avais opéré le plus adroitement possible : la nuit serait bonne.
À dîner, Augusta et moi nous écoutâmes, muets, les féli-citations de chacun. Incapable de prendre part à la conversa-tion générale, elle crut devoir s’en excuser :
— Je ne sais quoi dire : songez que j’ignorais, il y a une demi-heure, ce qui allait m’arriver.
Elle disait toujours l’exacte vérité. Entre le rire et les larmes, elle me regarda. Mes yeux firent un effort pour être caressants. Je ne sais s’ils y réussirent.
Ce même soir, à cette table, je subis une autre blessure. Le coup vint justement de Guido.
Peu avant la séance de spiritisme, il avait raconté à toute la famille comment, ce matin même, j’avais déclaré n’être pas un homme distrait, et chacun, aussitôt, lui avait donné tant de preuves que j’avais menti que lui, pour se venger (ou peut-être pour montrer qu’il savait dessiner), fit de moi deux caricatures. La première me représentait le nez en l’air, ap-puyé sur un parapluie. Sur la seconde, le même personnage (absolument identique et caractérisé par une large calvitie) s’était transpercé le dos avec le manche du parapluie. Ces deux dessins formaient une image, assez drôle en vérité, de
– 172 – ma distraction ; j’étais tombé, je m’étais empalé sur mon pa-rapluie et, traversé de part en part, je ne m’apercevais de rien. Aucun trait de mon visage n’avait bougé.
Tout le monde rit, et même trop à mon goût. Le succès de cette tentative pour me couvrir de ridicule me fit inten-sément souffrir. Pour la première fois, je fus pris d’une dou-leur lancinante. Tout l’avant-bras droit et la hanche droite étaient atteints. Une brûlure intense, un fourmillement des nerfs comme s’ils avaient menacé de se contracturer.
Sous le choc, je portai la main droite à la hanche et, de la main gauche, je saisis mon avant-bras douloureux. Augus-ta me demanda :
— Qu’as-tu donc ?
Je répondis que je ressentais des élancements là où je m’étais fait mal en tombant devant le café. On avait reparlé de cette chute avant le dîner.
Je fis immédiatement un effort énergique pour me libé-rer de cette douleur. Il me sembla que le seul moyen de gué-rir était de prendre ma revanche. Je demandai un crayon et du papier et tentai de dessiner un individu terrassé par une table qui lui tombait sur le dos. À côté, gisait une canne échappée de ses mains pendant la catastrophe. Comme per-sonne ne reconnut la canne, je manquai mon meilleur effet. Pour qu’on reconnût du moins le personnage, j’écrivis en dessous : “Guido Speier aux prises avec le guéridon.”
D’ailleurs, ce malheureux était sous la table : on ne voyait de lui qu’une paire de jambes, en lesquelles, à la ri-gueur, on aurait pu reconnaître les jambes de Guido si je n’avais pris plaisir à les lui faire toutes tordues. Un dessin
– 173 – d’enfant que mon désir de vengeance rendait encore plus dé-testable !
À cause de ma douleur, je dessinais nerveusement. Ja-mais, certes, mon pauvre corps n’avait été envahi à ce point par le désir de blesser. Si j’avais eu un sabre à la main, au lieu de ce crayon dont je ne savais pas me servir, la cure au-rait peut-être réussi.
Guido rit franchement de ma caricature, puis il observa du ton le plus doux :
— Il ne semble pas que cette table m’ait fait grand tort.
En effet, elle ne lui avait pas porté tort et c’était bien là l’injustice qui me tourmentait.
Adeline prit les dessins de Guido et déclara vouloir les conserver. Nos yeux se rencontrèrent et les siens durent se détourner devant mon expression de reproche. Le reproche, elle le méritait puisqu’elle accroissait ma douleur.
Je trouvai une défense auprès d’Augusta. Elle voulut que j’inscrivisse sur mon dessin la date du jour afin de garder, elle aussi, cette horreur, en souvenir de nos fiançailles. À cette marque d’une tendresse dont je sentis pour la première fois de quel prix elle était pour moi, j’eus l’impression qu’un sang plus chaud inondait soudain mes veines. Cependant, ma douleur ne cessa pas, et je dus penser que si ce signe de tendresse pour moi était venu d’Adeline, il aurait provoqué dans mes veines un tel afflux de sang que toutes les scories qui s’étaient accumulées dans mes nerfs auraient disparu.
Cette douleur ne m’abandonna plus. Maintenant que je suis vieux, j’en souffre moins. Quand elle s’empare de moi, je la supporte avec indulgence : “Ah ! te voilà, toi – preuve évi-
– 174 – dente que j’ai été jeune !” Mais au temps de ma jeunesse, ce n’était pas la même chose. Je ne puis dire que cette douleur ait été insupportable, bien qu’elle ait parfois paralysé mes mouvements et qu’elle m’ait tenu éveillé des nuits entières. Mais elle absorba une grande part de ma vie. Je voulais en guérir ! Pourquoi aurais-je consenti à porter sur mon corps, toute mon existence, les stigmates du vaincu et devenir le monument ambulant de la victoire de Guido ? Il fallait effa-cer de mon corps cette douleur humiliante.
Ainsi commencèrent des soins qui me firent peu à peu oublier l’origine rageuse de ma maladie. J’ai eu quelque peine, aujourd’hui, à la retrouver. Il ne pouvait en aller diffé-remment : j’ai toujours eu la plus grande confiance dans les médecins qui m’ont soigné et je les ai sincèrement crus quand ils ont, tour à tour, attribué mon mal soit à la diges-tion, soit à la circulation du sang – à moins que ce ne fût à la tuberculose, sans parler d’affections diverses, dont quelques-unes honteuses. Il faut dire aussi qu’il n’est pas de traitement qui ne m’ait procuré un soulagement passager, en sorte que chaque nouveau diagnostic me semblait le bon. Tôt ou tard, il se révélait moins exact mais non pas totalement erroné, puisque aucun de mes organes ne fonctionne parfaitement.
Une seule fois, il y eut vraiment erreur : une espèce de vétérinaire entre les mains duquel je m’étais mis s’obstina pendant des semaines à attaquer mon nerf sciatique avec ses vésicatoires et finit par être confondu et bafoué par ma dou-leur, laquelle, au cours d’une séance, sauta de la hanche à la nuque, faisant bien voir que le nerf sciatique était hors de cause. Le médicastre entra en fureur, me jeta dehors, et moi je m’en allai, je m’en souviens très bien, sans me sentir nul-lement offensé, tout à l’étonnement de constater que ma douleur, en changeant de place, restait la même. Elle demeu-
– 175 – rait rageuse et impossible à atteindre, comme lorsqu’elle m’avait torturé la hanche. N’est-il pas étrange que toutes les parties de notre corps sachent souffrir de la même manière ?
Quant aux autres diagnostics, tous vivent en moi, parfai-tement exacts, et se disputent la première place. Il y a des jours où je n’existe que pour la diathèse urique, d’autres où la diathèse est tuée, c’est-à-dire guérie par une inflammation des veines. J’ai plusieurs tiroirs pleins de médicaments et, de tous mes tiroirs, ce sont les seuls que je tienne moi-même en ordre. J’éprouve une vraie tendresse pour mes médicaments et quand j’en abandonne un, je suis sûr que, tôt ou tard, j’y reviendrai. Je ne crois pas, du reste, avoir perdu mon temps. Dieu sait depuis combien d’années je serais mort, et de quelle maladie, si ma douleur ne les avait toutes simulées as-sez tôt pour me permettre de les combattre avant qu’elles ne m’atteignissent.
Même incapable d’expliquer la nature intime de ma dou-leur, je sais du moins l’instant précis où elle prit naissance : à ce dîner, à cause de cette caricature, tellement meilleure que la mienne, la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Je suis sûr de n’avoir jamais ressenti cette douleur auparavant. J’ai vou-lu en confier l’origine à un médecin mais il ne m’a pas com-pris. Peut-être la psychanalyse apportera-t-elle quelque clar-té sur la révolution que subit mon organisme pendant cette période et spécialement au cours des quelques heures qui suivirent mes fiançailles. Et pourtant, ces heures furent longues.
Quand enfin on se sépara, tard dans la nuit, Augusta me dit gaiement :
— À demain !
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L’invitation me fut agréable ; elle prouvait que j’avais at-teint mon but ; rien n’était fini, tout continuerait le jour sui-vant. Augusta lut dans mes yeux un consentement empressé qui avait de quoi lui donner courage. Je descendis les esca-liers sans compter les marches. Je me demandais : “Qui sait si je l’aime ?”
Ce doute ne m’a jamais quitté, et aujourd’hui j’ai tout lieu de croire que l’amour accompagné d’un tel doute est le véritable amour. Mais, même après avoir quitté cette mai-son, il ne me fut pas permis de rentrer directement chez moi pour me coucher et recueillir, sous la forme d’un long som-meil réparateur, la récompense de mes efforts. Il faisait chaud. Guido eut envie de prendre une glace et me pria de l’accompagner dans un café. Il s’accrocha amicalement à mon bras et, non moins amicalement, je le laissai s’appuyer sur moi. Il était, de mon point de vue, un personnage impor-tant et je n’avais rien à lui refuser. Et la grande lassitude qui aurait dû me pousser vers mon lit me rendait plus souple que d’habitude.
Nous entrâmes justement dans le café où le pauvre Tul-lio m’avait infecté de sa maladie et nous prîmes une table à l’écart. En chemin, ma douleur, dont je ne soupçonnais pas encore quelle serait la longue fidélité, m’avait fait beaucoup souffrir et elle parut s’atténuer au moment où je pus enfin m’asseoir.
La conversation de Guido fut une épreuve vraiment cruelle. Il s’informait avec beaucoup de curiosité sur l’histoire de mes amours avec Augusta. Se méfiait-il de quelque mensonge ? Je lui dis effrontément que j’étais tombé amoureux d’Augusta dès ma première visite chez les Malfen-ti. Ma douleur me poussait à parler, à m’étourdir, à crier plus
– 177 – haut qu’elle. En fait, je devenais trop bavard et si Guido avait été plus attentif, il se serait aperçu que je n’étais pas telle-ment amoureux. Je commentais les particularités de la per-sonne d’Augusta : la plus intéressante était cet œil louche qui faisait croire, mais faussement, que le reste non plus n’était pas à sa place. Puis, comme Guido s’était peut-être étonné de mon irruption dans cette maison et de mes soudaines fiançailles, j’expliquai pourquoi j’avais tant tardé à me décla-rer : “Les sœurs Malfenti étaient habituées à un grand luxe et je ne savais pas si j’étais en mesure de me mettre sur le dos une affaire pareille.”
Ma phrase se rapportait aussi à Adeline et j’en étais fâ-ché, mais comment faire ? Il était difficile d’isoler Augusta de sa sœur. Je continuai en baissant la voix pour mieux surveil-ler mes paroles :
— Il m’a fallu calculer. J’ai vu que mon argent n’y suffi-rait pas. Alors je me suis mis à étudier les moyens d’étendre mon commerce…
À m’en croire, ce beau calcul m’avait pris du temps et c’est pourquoi je n’allais plus voir les Malfenti depuis cinq jours. Finalement ma langue, laissée à elle-même, en était arrivée à un peu de sincérité. J’étais sur le point de pleurer. Je murmurai, la main à la hanche :
— C’est long, cinq jours !
Guido exprima sa satisfaction de découvrir en moi un être si prévoyant. J’observai sèchement :
— Le prévoyant n’est pas plus agréable aux autres que l’étourdi.
Guido se mit à rire :
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— Il est étrange, dit-il, que ce soit le prévoyant qui éprouve le besoin de prendre la défense de l’étourdi.
Puis, sans aucune transition, il me raconta sèchement qu’il était sur le point de demander la main d’Adeline.
M’avait-il entraîné au café pour me faire cette confi-dence ou, fatigué de m’entendre parler de moi, pensait-il que son tour était venu d’entrer en scène ? Je n’en sais rien, mais je suis à peu près sûr d’avoir réussi à lui montrer une ex-trême surprise et une extrême sympathie. Mais aussitôt après, je trouvai le moyen de lui porter un vigoureux coup de patte :
— Je saisis maintenant pourquoi Adeline aimait tant votre Bach, modifié à ce point. Vous jouiez très bien mais, comme on dit, “il est interdit de déposer des ordures” à cer-tains endroits.
La botte était rude et Guido en rougit de déplaisir. Il ré-pondit avec douceur – car il était privé de l’appui de son pe-tit public enthousiaste :
— Mon Dieu…, commença-t-il pour gagner du temps, quand on joue, il arrive qu’on cède à un caprice. Peu de gens connaissaient la Chaconne dans mon auditoire et je leur ai présenté un Bach légèrement modernisé.
Il parut satisfait de sa trouvaille, mais je l’étais autant que lui, parce qu’elle avait plutôt l’air d’une excuse, d’un acte de soumission. Cela suffit à m’apaiser d’autant plus que, pour rien au monde, je n’aurais voulu me disputer avec le fu-tur mari d’Adeline, et je proclamai aussitôt que j’avais rare-ment entendu un amateur jouer aussi bien.
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Cela ne lui suffit pas : il observa que s’il était tenu pour un amateur, c’est parce que lui-même refusait l’étiquette de professionnel.
Était-ce là tout ce qu’il voulait ? J’abondai dans son sens. Bien sûr, on ne pouvait pas le considérer comme un amateur.
Là-dessus, nous redevînmes bons amis.
Puis, de but en blanc, il se mit à dire du mal des femmes. J’en restai bouche bée ! Maintenant que je le connais mieux, je sais que, quand il se croit sûr de plaire, il se lance dans n’importe quelle direction pour discourir sans fin. Il revint à ce que je disais un instant plus tôt sur le luxe des demoiselles Malfenti. Il commença par insister sur ce point et finit par énumérer tous les défauts des femmes. Mon extrême fatigue m’empêchait de l’interrompre ; j’avais déjà assez de mal à répondre à chacune de ses phrases par un signe d’assentiment. Sans quoi, j’aurais protesté. Moi, certes, j’aurais été fondé à dire du mal des femmes, représentées à mes yeux par Adeline, par Augusta et par ma future belle-mère. Mais lui ! quelle raison avait-il ? Tout le sexe féminin se résumait pour lui en Adeline – qui l’aimait.
Il savait une foule de choses et, malgré ma lassitude, je l’écoutais avec admiration. Je n’ai découvert que beaucoup plus tard qu’il s’appropriait les géniales théories du jeune suicidé Otto Weininger. Pour le moment je subissais le poids de sa supériorité : elle était aussi écrasante que lorsqu’il jouait du Bach. Puis il me vint la pensée que son intention était de me guérir, car autrement, pourquoi aurait-il cherché à me convaincre de l’absence totale, chez la femme, de génie et de bonté ? Administré par Guido, le remède ne pouvait être qu’inefficace. Je gardai néanmoins le souvenir de ces
– 180 – théories, et plus tard, je les approfondis par la lecture de Weininger. Elles sont d’agréables compagnes pour un homme qui court après les femmes, mais elles ne guérissent pas sa passion.
Notre glace terminée, Guido éprouva le besoin de respi-rer un peu d’air frais et me persuada de faire avec lui une promenade vers les faubourgs.
Je me rappelle que depuis plusieurs jours, on désirait le soulagement de la pluie, car la saison était prématurément chaude. Pour ma part, je ne m’étais même pas aperçu de la chaleur. Ce soir-là, de légers nuages blancs, de ceux qui pré-sagent une pluie abondante, avaient paru, mais maintenant dans le ciel, d’un bleu profond là où il n’était pas couvert, la lune s’avançait, une de ces lunes aux joues rondes, capables, comme dit le peuple, de “manger les nuages”. Et de fait, sur son chemin, elle dispersait et nettoyait tout.
Impatient d’interrompre le bavardage de Guido qui me contraignait à une continuelle approbation signifiée par des hochements de tête (une vraie torture), je lui décrivis le bai-ser de la lune découvert par le poète Zamboni : comme il était doux, ce baiser, au centre de nos nuits, comme il con-trastait agréablement avec l’injustice dont j’étais victime ! Enfin, je parlais, je secouais la torpeur où m’avait plongé mon muet assentiment et il me semblait que ma douleur s’atténuait. Telle était la récompense de ma révolte. J’y in-sistai.
J’obligeai Guido à lever les yeux et à laisser un moment les femmes en paix. Un moment bien court ! Comme je lui faisais voir dans la lune une pâle image de femme, il rattrapa son sujet par une plaisanterie dont il rit aux éclats, mais tout seul, dans la rue déserte :
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— Elle en voit des choses, cette femme-là ! Dommage qu’étant femme, elle ne sache pas se souvenir.
Un des éléments de sa thèse (ou de celle de Weininger) était que la femme ne peut pas avoir de génie parce qu’elle est incapable de mémoire.
Nous étions au bas de la route du Belvédère. Guido es-tima qu’une petite montée nous ferait du bien. Une fois de plus, j’acceptai. Quand nous fûmes en haut de la côte, il sau-ta sur le parapet comme un gamin et s’y allongea. Il pensait montrer du courage en s’exposant à une chute d’une dizaine de mètres. Le voir dans un tel péril me fit d’abord frissonner, puis je me souvins du système que j’avais si bien improvisé le soir même chez les Malfenti et je souhaitai mentalement, mais avec ferveur, qu’il tombât.
Dans cette position, il continuait à se répandre en dis-cours contre les femmes. Il disait qu’il leur fallait, comme aux enfants, des jouets, mais des jouets coûteux. Je me rap-pelai qu’Adeline disait qu’elle aimait les bijoux. C’était à elle, donc, qu’il en voulait ! J’eus alors une idée effrayante. Pour-quoi ne ferais-je pas faire à Guido cette chute de dix mètres ? N’était-il pas juste de supprimer l’homme qui me dérobait Adeline, sans l’aimer ? Après l’avoir tué, je n’aurais plus qu’à aller chercher ma récompense, car il me semblait qu’Adeline était près de nous, dans cette étrange nuit si claire, et qu’elle s’entendait diffamer par la bouche de Guido.
Je dois avouer que, l’espace d’une seconde, je me prépa-rai vraiment à tuer Guido. Debout près de lui, qui était éten-du sur le petit muret, je me demandai par où l’attraper pour être sûr de mon coup. Je me rendis compte qu’il était inutile de le saisir par les bras : il était couché sur le dos, les mains
– 182 – croisées sous la nuque ; une bonne poussée à l’improviste et il perdait irrémédiablement l’équilibre.
Puis il me vint une autre idée, une idée admirable, aussi grandiose que cette pleine lune qui s’avançait dans le ciel, balayant les nuages : si je m’étais fiancé à Augusta, c’était pour être assuré de dormir cette nuit. Or comment aurais-je pu dormir après avoir tué Guido ? Cette idée-là nous sauva l’un et l’autre. Je voulus abandonner sans tarder la position dans laquelle je dominais Guido et qui m’induisait au meurtre. Je pliai les genoux en me roulant sur moi-même, la tête presque par terre, et je hurlai :
— Oh ! j’ai mal, j’ai mal !
Épouvanté, Guido sauta sur ses pieds et me demanda des explications. Je continuai à gémir, mais plus doucement, sans répondre. Je savais bien, moi, pourquoi je gémissais : parce que j’avais voulu tuer, et peut-être aussi parce que je n’avais pas su le faire. Ma douleur et mes plaintes excusaient tout. J’avais l’impression de crier à la fois que je n’avais pas voulu tuer et que ce n’était pas ma faute si je n’avais pas ré-ussi à le faire. Pourtant, je me rappelle parfaitement qu’à cet instant précis, je ne souffrais pas du tout. Contorsions et gé-missements n’étaient que pure comédie. Pour paraître cré-dible, j’essayais de souffrir pour de bon ; j’évoquais ma dou-leur, mais vainement, car ma douleur ne vient que quand elle veut.
Comme d’habitude, Guido procédait par hypothèses. Il se demanda, entre autres, s’il ne s’agissait pas de la même douleur provoquée par cette chute au café. L’idée me sembla bonne et je lui dis que c’était exact.
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Il me prit affectueusement le bras et m’aida à me rele-ver. Puis, avec beaucoup de sollicitude, et me soutenant tou-jours, il me fit descendre la petite côte. Une fois en bas, je déclarai que je me sentais mieux et qu’en m’appuyant sur lui je pourrais marcher un peu plus vite. Ainsi, on allait enfin se coucher ! Ce fut la première grande satisfaction que j’obtins ce jour-là. Il œuvrait pour moi ; il me portait presque. C’était moi, finalement, qui lui imposais ma volonté.
Nous trouvâmes une pharmacie encore ouverte et il vou-lut m’envoyer au lit avec un calmant. Il échafauda toute une théorie sur la douleur réelle et sur le sentiment exagéré qu’on en a : toute douleur s’exaspère et, par cette exaspéra-tion, se multiplie. Le petit flacon qu’il acheta fut la première pièce de ma collection de médicaments : il était juste qu’elle fût choisie par lui.
Pour donner à sa théorie une base plus solide, il supposa que ma douleur me tourmentait déjà depuis longtemps. J’eus le regret de le contredire. Je déclarai qu’au surplus, au cours de cette soirée chez les Malfenti, je n’avais pas souffert un instant. Comment aurais-je pu souffrir alors que je réalisais mon rêve ?
Pour être sincère, je voulus être exactement comme j’avais dit que j’étais, convaincre et, à plusieurs reprises, in-térieurement, je me répétai : “J’aime Augusta, je n’aime pas Adeline. J’aime Augusta et ce soir, enfin, j’ai réalisé mon rêve.”
Nous cheminions dans la nuit claire. Je suppose que Guido peinait sous mon poids car, finalement, il se taisait. Il me proposa de m’accompagner jusqu’à ma chambre. Je refu-sai, et quand j’eus fermé ma porte, je poussai un soupir de
– 184 – soulagement. Guido dut certainement en faire autant de l’autre côté de la porte.
Je grimpai quatre à quatre les escaliers de ma villa, et en dix minutes, je fus au lit. Je m’endormis très vite et dans le court moment qui précéda mon sommeil, je ne revis plus ni Adeline ni Augusta, mais Guido seul, un Guido plein de dou-ceur, de bonté et de patience. Je n’avais pas oublié, certes, qu’un instant plus tôt je voulais le tuer, mais cela n’avait au-cune importance car les choses que tout le monde ignore et qui ne laissent pas de traces n’existent pas.
Le lendemain, je me rendis chez ma future épouse d’un pas mal assuré. Je n’étais pas sûr que les engagements pris la veille avaient toute la valeur que je croyais devoir leur conférer. Je m’aperçus qu’ils l’avaient aux yeux des autres. Je dirais même qu’Augusta avait une conscience beaucoup plus nette que moi de la réalité de nos fiançailles.
Ce furent des fiançailles laborieuses. J’ai le sentiment de les avoir annulées à plusieurs reprises et de les avoir recons-tituées à grand-peine, et je suis surpris que personne n’en ait rien vu. Je n’eus jamais la conviction de me diriger vraiment vers mon mariage, mais il me semble toutefois que je me suis comporté en fiancé suffisamment amoureux. Je serrais dans mes bras et j’embrassais la sœur d’Adeline chaque fois que je le pouvais. Augusta subissait mes assauts comme elle se fi-gurait qu’une bonne épouse devait faire et moi, si j’ai évité d’aller trop loin, c’est grâce à Mme Malfenti qui ne nous lais-sait guère seuls. Augusta était beaucoup moins laide que je n’aurais pensé et je découvris, en l’embrassant, ce qui faisait tout son charme : sa rougeur. Là où je posais mes lèvres sur-gissait en mon honneur une rougeur vive, une tache de feu.
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J’embrassais davantage avec la curiosité d’un expérimenta-teur qu’avec la ferveur d’un amant.
Mais le désir ne manqua pas et donna un peu d’attrait à cette triste époque. Dieu merci, Augusta et sa mère m’ont empêché de brûler cette flamme en une seule fois, comme j’en eus souvent envie. Comment aurais-je continué à vivre, après ? Au moins le désir refréné me rendait-il, quand je montais les escaliers des Malfenti, un peu de cette angoisse que j’éprouvais au temps où je les gravissais à la conquête d’Adeline. Le nombre impair des marches me prédisait que ce jour-là j’allais montrer à Augusta en quoi consistaient ces fiançailles qu’elle avait voulues. Je rêvais de violences qui m’auraient rendu le plein sentiment de ma liberté. Car tel était mon but. Mais Augusta, comme c’est bizarre ! quand elle comprit ce que je voulais d’elle, interpréta mon exigence comme un symptôme de fièvre amoureuse.
Dans mon souvenir, cette période se divise en deux phases. Pendant la première phase, Mme Malfenti nous faisait souvent surveiller par Alberte, ou bien elle envoyait la petite Anna au salon, avec son institutrice. Adeline ne se montrait jamais. J’essayais de me persuader que cela valait mieux, mais je pensais obscurément qu’il m’eût été agréable d’embrasser Augusta en présence d’Adeline. Qui sait avec quelle fureur je l’aurais fait !
Le début de la deuxième phase fut marqué par les fian-çailles officielles d’Adeline avec Guido ; Mme Malfenti, en femme pratique, réunit les deux couples dans le même salon afin qu’ils puissent se surveiller réciproquement.
Je sais que, durant la première phase, Augusta se décla-rait parfaitement satisfaite de moi. Quand je ne la harcelais pas de caresses, j’étais extraordinairement loquace. La lo-
– 186 – quacité était un besoin pour moi. Pour m’en donner le pré-texte, je m’étais mis en tête que j’avais à faire l’éducation d’Augusta avant de l’épouser. Je lui enseignais la douceur, l’affection et surtout la fidélité. Je ne me souviens plus exac-tement de ce que je lui disais, mais Augusta, elle, n’a jamais oublié mes sermons. Elle me les répète encore de temps en temps. Elle m’écoutait, attentive et soumise. Un jour, entraî-né par ma propre éloquence, je proclamai que s’il m’arrivait de la tromper, cela lui donnerait pleinement le droit de me rendre la monnaie de ma pièce. Indignée, elle protesta que, même avec mon autorisation, elle serait incapable de me tromper et que ma trahison envers elle ne lui donnerait qu’un droit, celui de pleurer.
Ce que je disais importait peu : ce n’était pas pour dire quelque chose que je parlais. Cependant ces sermons eurent sur mon mariage une influence bénéfique et éveillèrent chez Augusta des sentiments qui, eux du moins, étaient sincères. Sa fidélité ne fut jamais mise à l’épreuve, car elle ignora tou-jours mes trahisons, mais les promesses que je l’avais incitée à me faire, elle les tint : son affection et sa douceur demeurè-rent inaltérées au cours des longues années que nous vé-cûmes ensemble.
Quand Guido se fiança, la seconde phase de mes fian-çailles commença avec une résolution de ma part qui s’exprima de cette façon : “Me voici définitivement guéri de mon amour pour Adeline !” Jusqu’alors, j’avais pensé qu’à cette cure suffirait la rougeur d’Augusta, mais, comme on peut le voir, on n’est jamais assez guéri ! Pourtant, le souve-nir de cette même rougeur sur sa joue me fit penser que dé-sormais elle existerait aussi entre Guido et Adeline. Et cela, mieux encore, devait abolir tous mes désirs.
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Mon envie de violer Augusta se rapporte à la première phase. Au cours de la seconde, je fus moins excité : Mme Malfenti avait vu clair en organisant, à peu de frais, notre surveillance.
Un jour, par plaisanterie, je me mis à embrasser Augus-ta. Mais Guido, à son tour, se mit à embrasser Adeline. Cela ne me sembla pas très délicat de sa part, parce qu’il n’embrassait pas chastement, comme je l’avais fait par égard pour eux, mais il avait collé ses lèvres à celles d’Adeline qu’il suçait littéralement. Dès cette époque, je suis sûr que je con-sidérais déjà Adeline comme une sœur, mais je n’étais pas préparé à la voir servir à un tel usage. Je ne pense pas qu’un vrai frère serait content de voir manipuler sa sœur de la sorte.
Depuis lors, en présence de Guido, je n’embrassai jamais plus Augusta. En revanche, Guido, en ma présence, essaya une fois encore d’attirer à lui Adeline, mais ce fut elle qui s’en défendit et il ne renouvela plus sa tentative.
Toutes les soirées que nous passâmes ensemble se con-fondent dans ma mémoire. Je ne vois qu’une scène, indéfi-niment répétée : tous quatre, nous sommes assis autour de la jolie table vénitienne. Une grosse lampe à pétrole, coiffée d’un abat-jour vert, en étoffe, n’éclaire que les travaux de broderie des deux jeunes filles : le mouchoir de soie qu’Adeline tient à la main et le petit tambour rond posé de-vant Augusta. Guido pérore ; je suis seul, le plus souvent, à lui donner la réplique. Sur les cheveux noirs légèrement bou-clés d’Adeline, la lumière jaune et verte produit un étrange effet.
On discuta beaucoup de cette lumière et de la vraie cou-leur de ces cheveux. Guido, qui savait aussi peindre, nous
– 188 – apprit comment on analyse une couleur. Cette leçon non plus, je ne l’ai pas oubliée ; et aujourd’hui encore, quand je veux bien comprendre la couleur d’un paysage, j’abaisse mes paupières jusqu’au moment où les lignes s’estompent, où je ne perçois plus que les lumières qui, elles-mêmes, s’affaiblissent, ne laissant apparaître que la tonalité domi-nante. Toutefois, quand j’essaie d’analyser une couleur sui-vant la méthode qu’il nous enseignait, ma rétine est moins frappée par l’objet que je regarde que par l’image obsédante du salon des Malfenti et de la lumière jaune et verte jouant dans les cheveux bruns où, pour la première fois, s’éduquaient mes yeux.
Je me souviens encore d’un soir, marqué par une ex-pression de jalousie d’Augusta, suivie d’une parole blâmable de ma part. Pour nous jouer un tour, Guido et Adeline étaient allés s’asseoir loin de nous, à la table Louis XIV. Je me tour-nais, pour leur parler, à m’en donner le torticolis.
— Laisse-les donc, me dit Augusta. Ne dérange pas les vrais amoureux.
Et moi, avec la grande paresse de mon esprit, je lui con-fiai alors à mi-voix qu’il ne fallait pas penser cela car Guido n’était pas un vrai amoureux, puisqu’il méprisait les femmes. Je pensai avoir trouvé là une excuse pour m’être immiscé dans les propos des deux fiancés, et je commis ainsi un acte de malveillance inexcusable, en rapportant à Augusta les discours sur les femmes auxquels Guido se livrait avec moi, mais jamais en présence d’un autre membre de la famille Malfenti. Le remords d’avoir si sottement parlé me remplit d’amertume pendant plusieurs jours, alors que celui d’avoir voulu tuer Guido ne m’avait pas troublé seulement une heure. Mais tuer, fût-ce par traîtrise, est une chose plus virile
– 189 – que de desservir un ami en abusant d’une de ses confi-dences.
Augusta n’avait d’ailleurs aucune raison d’être jalouse. Si je me tordais le cou, ce n’était pas pour voir Adeline, mais pour écouter Guido, dont la loquacité me faisait paraître le temps moins long. Nous étions déjà bons amis à ce moment-là ; nous passions une partie de nos journées ensemble. J’étais même attaché à lui par un sentiment de gratitude pour l’estime qu’il me témoignait et qu’il communiquait aux autres. Même Adeline, quand je parlais, m’écoutait mainte-nant avec attention.
J’attendais chaque soir avec une certaine impatience le coup de gong qui nous appelait à table. De ces dîners, je me rappelle surtout mes perpétuelles indigestions. Je mangeais trop, par besoin de m’occuper à quelque chose. Quand je n’avais pas la bouche pleine, je murmurais à Augusta des mots affectueux. Ses parents durent avoir la triste impression que mon grand amour était combattu par une voracité bes-tiale. Ils furent surpris de constater, au retour de notre voyage de noces, que je mangeais beaucoup moins. Mon ap-pétit avait disparu parce qu’on ne m’obligeait plus à donner les signes d’une passion que je ne ressentais pas. Il n’est pas permis de montrer de la froideur à une future épouse devant ses parents, au moment où l’on se prépare à vivre avec elle. Augusta se rappelle encore les discours que je lui tenais à table. Moi, je ne me rappelle plus rien, mais il est vraisem-blable qu’entre deux coups de fourchette j’eus des trouvailles magnifiques. Augusta me répète parfois certaines choses que j’ai dites et dont je suis stupéfait.
Mon beau-père lui-même s’y est trompé, malgré toute sa finasserie. Tant qu’il vécut, s’il voulait parler d’une grande
– 190 – passion, il citait en exemple la mienne pour sa fille – c’est-à-dire pour Augusta. Il en souriait de satisfaction, en bon père qu’il était, mais cela augmentait encore son mépris pour moi, car ce n’était pas, à ses yeux, se conduire en homme que de remettre son destin entre les mains d’une seule femme et surtout d’oublier l’existence de toutes les autres. On voit par là que je n’ai pas toujours été jugé équitablement.
Ma belle-mère, en revanche, ne crut jamais à mon amour (même quand Augusta eut en cet amour la plus se-reine confiance).
Pendant des années, elle me considéra d’un œil soup-çonneux, inquiète du sort de sa fille préférée. C’est encore l’une des raisons pour lesquelles je suis persuadé qu’elle m’a manœuvré durant la semaine qui précéda mes fiançailles. Il m’était impossible de la tromper, elle : je crois qu’elle savait mieux que moi-même ce que j’éprouvais.
Enfin arriva le jour de mon mariage et ce jour-là j’eus une dernière hésitation. Je devais être chez ma fiancée à huit heures du matin. Or, à sept heures trois quarts, je fumais en-core avec rage, dans mon lit, tout en regardant ma fenêtre où brillait ironiquement le premier soleil qui fût apparu cet hi-ver-là. Je méditais d’abandonner Augusta ! L’absurdité de mon mariage devenait évidente maintenant qu’il m’importait peu de continuer à voir Adeline. Si je ne me présentais pas au rendez-vous, il n’en résulterait pas des catastrophes. Et puis Augusta était une fiancée aimable, mais qui sait com-ment elle allait se comporter au lendemain des noces ? Si elle allait tout de suite me traiter d’imbécile, pour m’être laissé ainsi prendre au piège ?
Par bonheur, Guido arriva, et, loin de résister, je m’excusai d’être en retard, lui disant que je m’étais trompé
– 191 – d’heure. Guido ne me fit pas de reproches. Il rappela au con-traire une foule de circonstances dans lesquelles il avait manqué des rendez-vous par distraction. Même en fait d’étourderie, il voulait être supérieur à moi. Il me fallut l’interrompre pour me préparer à sortir. C’est ainsi que je suis allé me marier au pas de course.
J’arrivai quand même avec un grand retard. Personne ne me fit de reproches et toute la famille, sauf le fiancé, se con-tenta des explications que Guido voulut bien donner à ma place. Augusta, elle, était si pâle que ses lèvres mêmes étaient livides. Je ne puis dire que je l’aimais, et pourtant il est certain que je n’aurais pas voulu lui faire du mal. J’eus la sottise, voulant tout arranger, d’inventer non pas une, mais trois excuses. C’était trop, c’était même avouer si clairement ce que j’avais pensé du fond de mon lit en regardant le soleil hivernal qu’il fallut encore retarder le départ du cortège pour donner à Augusta le temps de se remettre.
Devant l’autel, je prononçai un “oui” distrait, préoccupé que j’étais de trouver à mon retard une quatrième explica-tion, qui devait être la meilleure de toutes.
Mais elle fut inutile, car au sortir de l’église, je m’aperçus qu’Augusta avait repris ses couleurs. J’en fus un peu vexé. Je ne croyais pas que mon “oui” dût suffire à la rassurer quant à mes sentiments à son égard. Je m’attendais à tout, et je me préparais à lui répondre avec rudesse, si elle avait repris assez de force pour se moquer de moi qui m’étais laissé prendre de cette façon. Mais de retour à la maison, elle profita du premier moment où on nous laissa seuls pour me dire, les larmes aux yeux :
— Je n’oublierai jamais que, ne m’aimant pas, tu m’as épousée.
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Je ne protestai pas. La chose était trop évidente, mais, plein de compassion, je l’embrassai.
Par la suite il ne fut plus question de tout cela une seule fois entre nous. L’état de mariage n’a aucun rapport avec les fiançailles. C’est bien plus simple. Une fois marié, on n’a plus à épiloguer sur l’amour. S’il arrive qu’on en parle, l’animalité ne tarde pas à intervenir et à faire le silence. Parfois, cette animalité s’humanise au point de se compliquer, de se falsi-fier ; il arrive alors qu’en se penchant sur la chevelure d’une femme, on fasse effort pour y évoquer un reflet qu’elle ne possède pas. On ferme les yeux et cette femme en est une autre. Elle redevient elle-même quand on la quitte ; c’est à elle que va notre gratitude et celle-ci est d’autant plus grande que l’artifice a mieux réussi. En sorte que si j’avais à naître une seconde fois (la nature est capable de tout), je consenti-rais à épouser Augusta, mais non pas à me fiancer avec elle.
À la gare, Adeline tendit sa joue à mon baiser fraternel. Je la découvris seulement alors au milieu du groupe qui nous entourait, ma femme et moi. Je songeai : “C’est toi et nulle autre qui m’as fourré dans ces beaux draps !” J’avançai les lèvres mais pris soin de ne pas même effleurer sa joue. Ce fut ma première satisfaction de la journée ; je compris à cet ins-tant en quelle posture avantageuse me mettait mon mariage : je me vengeais d’Adeline en dédaignant la seule occasion qui m’avait jusqu’alors été offerte de l’embrasser. Puis, tandis que le train roulait, assis à côté d’Augusta, je me demandais si j’avais eu raison. Je craignais d’avoir compromis mon ami-tié avec Guido. Quand, d’autre part, je me disais qu’Adeline ne s’était pas aperçue que je n’avais même pas embrassé la joue qui m’était tendue, cela me faisait souffrir davantage.
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Elle s’en était aperçue parfaitement. Je ne le sus qu’après bien des mois, le jour où, à son tour, elle prit le train – avec Guido. Elle embrassa toute la famille. À moi seul, elle tendit une main que je serrai froidement. Sa re-vanche arrivait un peu tard, car les circonstances n’étaient plus les mêmes. Depuis mon voyage de noces, je n’avais eu avec elle que des rapports fraternels et on ne s’expliquait plus pourquoi elle me refusait son baiser.
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