(La délicatesse)

Maison · Chapitre 1 sur 12

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(La délicatesse)

Chapitre 1

 

Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse). Elle avait traversé l'adolescence sans heurt, respectant les passages piétons. À vingt ans, elle envisageait l'avenir comme une promesse. Elle aimait rire, elle aimait lire. Deux occupations rarement simultanées puisqu'elle préférait les histoires tristes. L'orientation littéraire n'étant pas assez concrète à son goût, elle avait décidé de poursuivre des études d'économie. Sous ses airs de rêveuse, elle laissait peu de place à l'à-peu-près. Elle restait des heures à observer des courbes sur l'évolution du PIB en Estonie, un étrange sourire sur le visage. Au moment où la vie d'adulte s'annonçait, il lui arrivait parfois de repenser à son enfance. Des instants de bonheur ramassés en quelques épisodes, toujours les mêmes. Elle courait sur une plage, elle montait dans un avion, elle dormait dans les bras de son père. Mais elle ne ressentait aucune nostalgie, jamais. Ce qui était assez rare pour une Nathalie.

1. Il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie.

2

 

La plupart des couples adorent se raconter des histoires, penser que leur rencontre revêt un caractère exceptionnel, et ces innombrables unions qui se forment dans la banalité la plus totale sont souvent enrichies de détails offrant, tout de même, une petite extase. Finalement, on cherche l'exégèse en toute chose.

Nathalie et François se sont rencontrés dans la rue. C'est toujours délicat un homme qui aborde une femme. Elle se demande forcément : « Est-ce qu'il ne passe pas son temps à faire ça ? » Les hommes disent souvent que c'est la première fois. À les écouter, ils sont soudain frappés par une grâce inédite leur permettant de braver une timidité de toujours. Les femmes répondent, d'une manière automatique, qu'elles n'ont pas le temps. Nathalie ne dérogea pas à cette règle. C'était idiot : elle n'avait pas grand-chose à faire, et aimait l'idée d'être ainsi accostée. Personne n'osait jamais. Elle s'était plusieurs fois posé la question : ai-je l'air trop boudeuse ou trop paresseuse ? Une de ses amies lui avait dit : personne ne t'arrête jamais, car tu as l'allure d'une femme poursuivie par le temps qui passe.

Quand un homme vient voir une inconnue, c'est pour lui dire de jolies choses. Existe-t-il, ce kamikaze masculin qui arrêterait une femme pour asséner : « Comment faites-vous pour porter ces chaussures ? Vos orteils sont comme dans un goulag. C'est une honte, vous êtes la Staline de vos pieds ! » Qui pourrait dire ça ? Certainement pas François, sagement rangé du côté des compliments. Il tenta de définir la chose la moins définissable qui soit : le trouble. Pourquoi F avait-il arrêtée elle ? Il s'agissait surtout de sa démarche. Il avait senti quelque chose de nouveau, de presque enfantin, comme une rhapsodie des rotules. Il émanait d'elle une sorte de naturel émouvant, une grâce dans le mouvement, et il pensa : elle est exactement le genre de femme avec qui je voudrais partir en week-end à Genève. Alors, il prit son courage à deux mains — et il aurait même aimé en avoir quatre à cet instant. Surtout que pour lui, c'était vraiment la première fois. Ici et maintenant, sur ce trottoir, ils se rencontraient. Une entrée en matière absolument classique, qui détermine souvent le début des choses qui le sont moins, par la suite.

Il avait balbutié les premiers mots, et subitement tout était venu, d'une manière limpide. Ses paroles avaient été propulsées par cette énergie un peu pathétique, mais si touchante, du désespoir. C'est bien la magie de nos paradoxes : la situation était tellement inconfortable qu'il s'en sortait avec élégance. Au bout de trente secondes, il parvint même à la faire sourire. C'était une brèche dans l'anonymat. Elle accepta de prendre un café et il comprit qu'elle n'était pas du tout pressée. Il trouvait cela si étonnant de pouvoir ainsi passer un moment avec une femme qui venait à peine d'entrer dans son champ de vision. Il avait toujours aimé regarder les femmes dans la rue. Il se souvenait même avoir été une sorte d'adolescent romantique capable de suivre des jeunes filles de bonne famille jusqu'à la porte de leur appartement. Dans le métro, il lui arrivait de changer de wagon, pour être près d'une passagère qu'il avait repérée au loin. Soumis à la dictature de la sensualité, il n'en demeurait pas moins un homme romantique, pensant que le monde des femmes pouvait se réduire à une femme.

Il lui demanda ce qu'elle voulait boire. Son choix serait déterminant. Il pensa : si elle commande un deçà, je me lève, et je m'en vais. On n'avait pas le droit de boire un deçà à ce genre de rendez-vous. C'est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n'est guère mieux. À peine rencontrés et déjà s'installe une sorte de cocon un peu mou. On sent qu'on va passer des dimanches après-midi à regarder la télévision. Ou pire : chez les beaux-parents. Oui, le thé c'est incontestablement une ambiance de belle-famille. Alors quoi ? De l'alcool ? Non, ce n'est pas bien à cette heure-ci. On pourrait avoir peur d'une femme qui se met à boire comme ça, d'un coup. Même un verre de vin rouge ne passerait pas. François continuait d'attendre qu'elle choisisse ce qu'elle allait boire, et il poursuivait ainsi son analyse liquide de la première impression féminine. Que restait-il maintenant ? Le Coca-Cola, ou tout autre type de soda... non, pas possible, cela ne faisait pas du tout femme. Autant demander une paille aussi, tant qu'elle y était. Finalement, il se dit qu'un jus, ça serait bien. Oui un jus, c'est sympathique. C'est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques : évitons la pomme ou l'orange, trop vu. Il faut être un tout petit peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Non, le mieux, c'est de choisir un entre-deux, comme l'abricot. Voilà, c'est ça. Le jus d'abricot, c'est parfait. Si elle choisit ça, je l'épouse, pensa François. À cet instant précis, Nathalie releva la tête de la carte, comme si elle revenait d'une longue réflexion. La même réflexion que venait de mener l'inconnu face à elle.

« Je vais prendre un jus...

_ ?

— Un jus d'abricot, je crois. » II la regarda comme si elle était une effraction de la réalité.

Si elle avait accepté d'aller s'asseoir avec cet inconnu, c'est qu'elle était tombée sous le charme. Immédiatement, elle avait aimé ce mélange de maladresse et d'évidence, une attitude perdue entre Pierre Richard et Marlon Brando. Physiquement, il avait quelque chose qu'elle appréciait chez les hommes : un léger strabisme. Très léger, et pourtant visible. Oui, c'était étonnant de retrouver ce détail chez lui. Et puis il s'appelait François. Elle avait toujours aimé ce prénom. C'était élégant et calme comme l'idée qu'elle se faisait des années 50. Il parlait maintenant, avec de plus en plus d'aisance. Il n'y avait aucun blanc entre eux, pas de gêne, pas de tension. En dix minutes, la scène initiale de l'abordage dans la rue était oubliée. Ils avaient l'impression de s'être déjà rencontrés, de se voir parce qu'ils avaient rendez-vous. C'était d'une simplicité déconcertante. D'une simplicité qui déconcertait tous les autres rendez-vous d'avant, quand il fallait parler, essayer d'être drôle, faire des efforts pour paraître quelqu'un de bien. Leur évidence devenait presque lisible. Nathalie regardait ce garçon qui n'était plus un inconnu, dont les particules de l'anonymat s'effaçaient progressivement sous ses yeux. Elle essayait de se rappeler où elle allait au moment où elle l'avait rencontré. C'était flou. Elle n'était pas du genre à se promener sans but. Ne voulait-elle pas marcher dans les traces de ce roman de Cortâzar qu'elle venait de lire ? La littérature était là, maintenant, entre eux. Oui c'était ça, elle avait lu Marelle, et avait particulièrement aimé ces scènes où les héros tentent de se croiser dans la rue, alors qu'ils arpentent des itinéraires nés de la phrase d'un clochard. Le soir, ils refaisaient leur parcours sur une carte, pour voir à quel moment ils auraient pu se rencontrer, à quels moments ils avaient sûrement dû se frôler. Voilà où elle allait : dans un roman.

3

 

Les trois livres préférés de Nathalie

 

Belle du seigneur, d'Albert Cohen

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L'Amant, de Marguerite Duras

*

La Séparation, de Dan Franck