(La délicatesse)
Chapitre 100
Horaires du Paris-Lisieux pris par Nathalie
Départ : 16 h 33 - Paris Saint-Lazare Arrivée : 18 h 02 - Lisieux
101
La disparition de Nathalie grippa immédiatement la mécanique de tout l'étage. Elle devait diriger la réunion la plus importante du trimestre. Elle était partie sans laisser la moindre instruction, sans prévenir personne. Certains râlaient dans les couloirs, critiquaient son manque de professionnalisme. En quelques minutes, son crédit chuta lamentablement : l'hégémonie du présent sur une réputation acquise pendant des années. Comme tout le monde savait son lien avec Markus, on ne cessait de venir le voir : « Sais-tu où elle peut être ? » II devait avouer que non. Et cela revenait presque à dire : « Non, je n'ai aucun lien particulier avec elle. Je ne suis pas dans la confidence de ses errances. » C'était pénible de devoir se justifier ainsi. Avec ce nouvel épisode, il allait perdre le prestige accumulé depuis la veille. C'était comme si on se rappelait subitement qu'il n'était pas si important que ça. Et on se demandait même comment on avait pu croire, ne serait-ce qu'un instant, qu'il pût être un intime de Natalie Portman.
À plusieurs reprises, il avait essayé de la joindre. Sans résultat. Son téléphone était éteint. Il ne pouvait pas travailler. Il tournait en rond. C'était vite fait, vu l'étroitesse de son bureau. Que faire ? La confiance des derniers jours s'effritait rapidement. Dans sa tête, il repassait en boucle le déjeuner. « Ce qui compte, c'est de savoir quelle entrée on va prendre », il se souvenait avoir prononcé ce genre de propos. Comment était-il possible de parler comme ça ? Il ne fallait pas chercher. Il n'avait pas été à la hauteur. Elle avait pourtant bien dit qu'elle était perdue, et lui, perché sur son nuage, il avait tout juste été capable de lui offrir quelques phrases légères. Le Petit Poucet! Mais dans quel monde vivait-il ? Certainement pas dans un monde où les femmes lui laissent leur adresse avant de fuir. Tout était forcément sa faute. Il faisait fuir les femmes. Si ça se trouve, elle allait même devenir nonne. Prendre des trains et des avions pour quitter l'air qu'il respirait. Il avait mal. Il avait mal d'avoir mal agi. Le sentiment amoureux est le sentiment le plus culpabilisant. On peut penser alors que toutes les plaies de l'autre viennent de soi. On peut penser, toujours dans la folie, d'un mouvement presque démiurge, que l'on est au cœur du cœur de l'autre. Que la vie se résume à un vase clos des valves pulmonaires. Le monde de Markus était celui de Nathalie. C'était un monde entier et totalitaire, où il était à la fois responsable de tout et moins que rien.
Et le monde simple revenait aussi à lui. Lentement, il parvint à reprendre le contrôle de son esprit. À équilibrer le blanc et le noir. Il repensa à toute la tendresse de leurs instants. Cette tendresse bien réelle qui ne pouvait pas s'effacer ainsi. La peur de perdre Nathalie avait brouillé son esprit. Son angoisse était sa fragilité, cette même fragilité qui pouvait aussi être son charme. À enchaîner ainsi les fragilités, on débouche sur une force. Il ne savait que faire, ne voulait plus travailler, ne pensait plus à sa journée d'une manière rationnelle. Il avait envie d'être fou, de fuir lui aussi, de prendre un taxi et de monter dans le premier train venu.
102
C'est alors qu'il fut convoqué chez le directeur des ressources humaines. Décidément, tout le monde voulait le voir. Il y alla sans la moindre appréhension. Il en avait fini avec la peur de l'autorité. Tout n'était que manège depuis quelques jours. M. Bonivent l'accueillit avec un grand sourire. Markus pensa aussitôt : ce sourire est un meurtre. L'essentiel pour un DRH est d'avoir l'air concerné par la carrière d'un employé comme s'il s'agissait de sa propre vie. Markus constata que le Bonivent méritait son poste :
« Ah Monsieur Lundell... ça me fait plaisir de vous voir. Je vous suis depuis un moment, vous savez...
Ah bon ? répondit-il, persuadé (à juste titre) que cet homme venait tout juste de découvrir son existence.
— Bien sûr... chaque parcours compte pour moi... et je dois même avouer que j'ai une vraie affection pour vous. Pour votre façon de ne jamais faire de vagues, de ne jamais rien demander. C'est bien simple, si je n'étais pas un peu consciencieux, eh bien je pourrais ne pas m'être aperçu de votre présence au sein de notre entreprise...
-Ah...
— Vous êtes l'employé que tout employeur rêve d'avoir.
— C'est gentil. Est-ce que vous pouvez me dire pourquoi vous voulez me voir ?
— Ah c'est tout vous, ça ! Efficacité, efficacité ! On ne perd pas de temps ! Si seulement, tout le monde était comme vous !
- Donc ?
— Bon... je vais vous exposer franchement la situation : la direction vous propose un poste de directeur de groupe. Avec une importante augmentation de salaire, cela va de soi. Vous êtes un élément essentiel dans le repositionnement stratégique de notre société... et je dois dire que je ne suis pas mécontent de cette promotion... car il y a un moment que je la soutiens activement.
- Merci... je ne sais pas quoi dire.
— Alors, bien sûr, nous faciliterons toutes vos démarches administratives pour le transfert.
— Le transfert ?
— Oui. Le poste est à Stockholm. Chez vous !
— Mais il est hors de question que je retourne en Suède. Je préfère l'ANPE à la Suède.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais.
— Mais si, je crois que vous n'avez pas le choix. »
Markus ne prit pas la peine de répondre, et quitta le bureau sans un mot.
103
Le Cercle des Paradoxes
Créé fin 2003 dans l'objectif de faire découvrir l'ANDRH ' aux praticiens RH non membres, le Cercle des Paradoxes réunit des DRH une fois par mois à la Maison des ressources humaines pour débattre d'une question qui interroge les DRH placés au cœur des contradictions de l'entreprise. Ces rencontres mensuelles se veulent intelligemment iconoclastes : on y traite d'un sujet sensible, sur un ton professionnel mais décalé. L'humour est le bienvenu, mais pas la langue de bois2!
1. Association nationale des directeurs de ressources humaines.
2. Thème du mardi 13 janvier 2009 : « La reconnaissance en temps de crise : priorité à l'individuel ou au collectif? » 18 h 30- 20 h 30, ANDRH, 91 rue de Miromesnil, 75008 Paris.
104
Habituellement, Markus prenait son temps dans les couloirs. Il avait toujours considéré ces déplacements comme une pause. Il pouvait tout à fait se lever et dire : « Je vais me dégourdir les jambes » comme d'autres sortaient fumer une cigarette. Mais à cet instant, c'en était fini de toute nonchalance. Il fonçait. C'était si étrange de le voir avancer ainsi, comme propulsé par la fureur. Il était une voiture diesel dont on aurait trafiqué le moteur. Il y avait quelque chose de trafiqué chez lui : on avait touché ses fils sensibles, les nerfs qui vont droit au cœur.
Il entra brutalement dans le bureau de son patron. Charles dévisagea son employé, et posa instinctivement sa main sur sa joue. Markus resta planté au milieu de la pièce, contenant sa rage. Charles osa :
« Vous savez où elle est ?
— Non, je ne sais pas. Cessez de me demander tous où est Nathalie. Je ne sais pas.
— Je viens d'avoir les clients au téléphone. Ils sont furieux. Je n'en reviens pas qu'elle ait pu nous faire ça !
— Je la comprends parfaitement.
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Je voulais vous dire deux choses.
— Rapidement. Je suis pressé.
— La première, c'est que je refuse votre proposition. C'est minable de votre part. Je ne sais pas comment vous allez pouvoir continuer à vous regarder dans un miroir.
— Qui vous dit que je me regarde ?
— Bon, je m'en fous de ce que vous faites ou non.
- Et la seconde ?
— Je démissionne. »
Charles resta stupéfait par la rapidité de réaction de cet homme. Il n'avait pas hésité un instant. Il refusait la proposition, et quittait la société. Comment avait-il pu si mal gérer la situation ? Et puis non. Peut-être que c'était ce qu'il voulait ? Les voir s'enfuir tous les deux, avec leur histoire navrante. Charles continuait d'observer Markus, et ne pouvait rien lire sur son visage. Car, sur le visage de Markus, il y avait ce type de rage qui fige. Qui anéantit toute expression lisible. Il se mit pourtant à marcher vers lui, lentement, avec une assurance démesurée. Comme porté par une force inconnue. Si bien que Charles ne put éviter d'avoir peur, réellement avoir peur.
« Maintenant que vous n'êtes plus mon patron... je peux... »
Markus ne termina pas sa phrase, il laissa son poing la finir à sa place. C'était la première fois qu'il frappait quelqu'un. Et il regretta de ne pas l'avoir fait plus tôt. D'avoir trop souvent cherché des mots pour régler des situations.
« Ça ne va pas ! Vous êtes fou ! » cria Charles.
Markus s'approcha à nouveau de lui, fit le geste de le frapper encore. Charles recula, terrifié. Il était assis dans un coin de son bureau. Et il demeura un long moment prostré dans cette position après le départ de Markus.
105
Le 29 octobre 1960 dans la vie de Muhammad Ali
II remporta, à Louisville, son premier combat professionnel, aux points contre Tunney Hunsaker.
106
En arrivant à la gare de Lisieux, Nathalie loua une voiture. Il y avait très longtemps qu'elle n'avait pas conduit. Elle craignait de ne pas retrouver les automatismes. La météo n'arrangeait rien, il commençait à pleuvoir. Mais elle ressentait une lassitude si intense qu'à cet instant rien ne pouvait l'effrayer. Elle roula de plus en plus vite, sur les petites routes, disant bonjour à la tristesse. La pluie gênait sa vision ; par moments, elle ne voyait presque plus rien.
C'est alors qu'il se passa quelque chose. L'éclair d'une seconde, comme ça, pendant le trajet. Elle revit la scène du baiser avec Markus. Au moment où l'image lui était apparue, elle n'était pas en train de penser à lui. Loin de là. La vision s'était imposée avec brutalité. Elle se mit à évoquer les moments partagés avec lui. Tout en continuant à rouler, elle commença à regretter d'être partie sans rien lui dire. Elle ne savait pas pourquoi elle n'y avait pas pensé. Sa fuite avait été si rapide. C'était bien la première fois qu'elle quittait le bureau de cette manière. Elle savait qu'elle n'y retournerait jamais, qu'une partie de sa vie s'arrêtait maintenant. Qu'il était temps de rouler. Pourtant, elle décida de s'arrêter dans une station-service. Elle sortit de la voiture, regarda autour d'elle. Elle ne reconnaissait rien. Elle s'était probablement trompée de chemin. La nuit tombait, c'était désert. Et la pluie achevait ce triptyque classique de l'imagerie du désespoir. Elle envoya un message à Markus. Juste pour lui dire où elle était. Deux minutes après, elle reçut : « Je prends le premier train pour Lisieux. Si tu es là : tant mieux. » Puis un second message aussitôt : « Et en plus, ça rime. »
107
Extrait du Baiser, conte de Guy de Maupassant
Sais-tu d'où nous vient notre vraie puissance ? Du baiser, du seul baiser ! (...) Le baiser n'est qu'une préface, pourtant.
108
Markus descendit du train. Lui aussi, il était parti sans prévenir personne. Ils allaient se retrouver comme deux fugitifs. De l'autre côté du hall de la gare, il la vit, immobile. Il se mit à marcher vers elle, lentement, un peu comme dans un film. On pouvait facilement imaginer la musique qui accompagnerait cet instant. Ou alors du silence. Oui, ce serait bien du silence. On n'entendrait que leur respiration. On pourrait presque oublier la tristesse du décor. Salvador Dali n'aurait jamais pu être inspiré par la gare de Lisieux. C'était vide et froid. Markus repéra une affiche présentant le musée consacré à Thérèse de Lisieux. Pendant qu'il avançait vers Nathalie, il pensa : « Tiens, c'est étrange, j'ai toujours pensé que Lisieux, c'était son nom de famille... » Oui, il pensait vraiment à ça. Et Nathalie était là, toute proche de lui. Avec ses lèvres du baiser. Mais son visage était fermé. Son visage était la gare de Lisieux.
Ils se dirigèrent vers la voiture. Nathalie s'installa à la place du conducteur, et Markus à la place du mort. Elle démarra. Ils n'avaient toujours pas échangé un mot. Ils ressemblaient à ces adolescents qui ne savent pas quoi se dire au premier rendez-vous. Markus n'avait aucune idée de l'endroit où il était, aucune idée de l'endroit où il allait. Il suivait Nathalie et ça lui suffisait. Au bout d'un moment, ne supportant pas le vide, il décida d'appuyer sur le bouton de l'autoradio. Il était réglé sur radio Nostalgie. L'Amour en fuite d'Alain Souchon résonna alors dans la voiture.
« Oh c'est incroyable ! dit Nathalie.
— Quoi ?
— Mais cette chanson. C'est fou. C'est ma chanson. Et là... comme ça. »
Markus regarda l'autoradio avec bienveillance. Cette machine lui avait permis de renouer le dialogue avec Nathalie. Elle continuait de dire à quel point c'était étrange et fou. Qu'il s'agissait d'un signe. De quel signe ? Ça, Markus ne pouvait pas le savoir. Il était surpris de l'effet que cette chanson produisait sur sa compagne. Mais il connaissait les étrangetés de la vie, les hasards, les coïncidences. Les témoignages qui vous font douter de la rationalité. À la fin du morceau, elle demanda à Markus d'éteindre. Elle voulait rester suspendue à cet air qu'elle avait toujours tellement aimé. Qu'elle avait découvert avec le film, dernier volet des aventures d'Antoine Doinel. Elle était née à cette époque, et c'est un sentiment peut-être complexe à définir : mais elle se sentait issue de cet instant. Comme le fruit de cette mélodie. Son caractère de douceur, sa mélancolie parfois, sa légèreté, tout cela était parfaitement 1978. C'était sa chanson, c'était sa vie. Et elle n'en revenait pas d'un tel hasard.
Elle s'arrêta sur le bord de la route. L'obscurité empêchait Markus de voir où ils étaient. Ils descendirent. Il aperçut alors de grandes grilles, celles de l'entrée d'un cimetière. Puis il découvrit qu'elles n'étaient pas grandes mais immenses. Les mêmes qu'on aurait pu trouver devant une prison. Les morts sont des condamnés à perpétuité certes, mais on les imagine mal tenter de s'évader. Nathalie se mit alors à parler :
« François est enterré là. Il a passé son enfance dans la région.
— Bien sûr qu'il ne m'avait rien dit. Il ne pensait pas qu'il allait mourir... mais je sais qu'il voulait être là... près de l'endroit où il avait grandi.
— Je comprends, souffla Markus.
— Tu sais, c'est drôle, mais moi aussi j'ai passé mon enfance ici. Quand on s'est rencontrés avec François, on a trouvé ça fou comme coïncidence. On aurait pu se croiser des centaines de fois pendant notre adolescence, mais on ne s'est jamais vus. Et c'est à Paris que nous nous sommes trouvés. Comme quoi... quand on doit rencontrer quelqu'un... »
Nathalie s'arrêta sur cette phrase. Mais cette phrase continua dans l'esprit de Markus. De qui parlait-elle ? De François, bien sûr. De lui aussi peut-être ? La double lecture du propos accentuait le symbole de la situation. C'était d'une intensité rare. Ils étaient là, tous les deux, côte à côte, à quelques mètres de la tombe de François. À quelques mètres du passé qui n'en finit pas de ne pas finir. La pluie tombait sur le visage de Nathalie, si bien qu'on ne pouvait pas discerner où étaient ses larmes. Markus, lui, les voyait. Il savait lire les larmes. Celles de Nathalie. Il s'approcha d'elle et la serra dans ses bras, comme pour encercler la souffrance.
109
Deuxième partie de L'Amour en fuite, chanson d'Alain Souchon, écoutée par Markus et Nathalie dans la voiture.
Nous, nous, on a pas tenu le coup.
Bou, bou, ça coule sur ta joue.
On se quitte et y a rien qu'on explique
C'est l'amour en fuite,
L'amour en fuite.
J'ai dormi, un enfant est venu dans la dentelle.
Partir, revenir, bouger, c'est le jeu des hirondelles.
À peine installé, je quitte le deux-pièces cuisine.
On peut s'appeler Colette, Antoine ou Sabine.
Toute ma vie, c'est courir après des choses qui se sauvent :
Des jeunes filles parfumées, des bouquets de pleurs, des rosés.
Ma mère aussi mettait derrière son oreille
Une goutte de quelque chose qui sentait pareil.
110
Ils reprirent la route. Markus fut surpris par le nombre de virages. En Suède, les routes sont droites ; elles mènent vers une destination que l'on voit. Il se laissa bercer par le tournis, sans oser demander à Nathalie où ils allaient. Est-ce que ça comptait vraiment ? C'était commun de le dire, mais il était prêt à la suivre au bout du monde. Savait-elle au moins vers où elle roulait ? Peut-être voulait-elle juste foncer dans la nuit. Rouler comme on veut se faire oublier.
Elle s'arrêta finalement. Cette fois devant une petite grille. Était-ce le thème de leur errance ? Variation des grilles. Elle descendit pour aller l'ouvrir, puis remonta en voiture. Dans l'esprit de Markus, chaque mouvement semblait important, se détachait d'une manière autonome, puisque c'est ainsi que l'on vit les détails d'une mythologie personnelle. La voiture roula le long d'un chemin étroit, pour s'arrêter devant une maison.
« Nous sommes chez Madeleine, ma grand-mère. Elle vit seule depuis la mort de mon grand-père.
— D'accord. Ça me fait plaisir de la rencontrer », répondit Markus poliment.
Nathalie frappa à la porte, une fois, deux fois, puis un peu plus fort. Toujours rien : « Elle est un peu sourde. Le mieux c'est de faire le tour. Elle est sûrement dans le salon, et nous verra par la fenêtre. »
Pour contourner la maison, il fallait emprunter un chemin rendu tout boueux par la pluie. Markus s'accrocha à Nathalie. Il n'y voyait pas grand-chose. Peut-être s'était-elle trompée de côté ? Entre la maison et les feuillages truffés de ronces, il n'y avait pratiquement pas de place pour passer. Nathalie dérapa, entraînant Markus dans sa chute. Ils étaient maintenant couverts de boue et trempés. On avait vu des expéditions plus glorieuses, mais celle-ci devenait risible. Nathalie annonça :
« Le mieux, c'est qu'on finisse à quatre pattes.
— C'est sympa de te suivre », dit Markus.
Enfin arrivés de l'autre côté, ils virent la petite mamie assise devant son feu de cheminée. Elle ne faisait rien. Cette image surprit vraiment Markus. Cette façon d'être là, dans l'attente, presque dans l'oubli de soi. Nathalie frappa à la fenêtre, et, cette fois, sa grand-mère entendit. Elle s'illumina aussitôt, et se précipita pour ouvrir la fenêtre.
« Oh ma chérie... qu'est-ce que tu fais là ? Quelle belle surprise !
— Je voulais te voir... et pour ça il faut faire le tour.
— Oui, je sais. Je suis désolée, tu n'es pas la première ! Venez, je vais vous ouvrir.
— Non, on va passer par la fenêtre. C'est mieux. »
Ils enjambèrent la fenêtre, et furent enfin à l'abri.
Nathalie présenta Markus à sa grand-mère. Celle-ci passa la main sur son visage, puis se retourna vers sa petite-fille en disant : « II a l'air gentil. » Markus se fendit alors d'un grand sourire, comme pour confirmer : oui, c'est vrai, je suis gentil. Madeleine enchaîna :
« Je crois que j'ai connu moi aussi un Markus il y a longtemps. Ou c'était peut-être un Paulus... ou un Charlus... enfin quelque chose qui se terminait en us... mais je ne me souviens pas très bien... »
II y eut un silence gêné. Qu'entendait-elle par « j'ai connu » ? Nathalie, souriante, se colla tout contre sa grand-mère. En les observant, Markus pouvait imaginer Nathalie petite fille. Les années 80 étaient là, avec eux. Au bout d'un moment, il demanda : « Où est-ce qu'on peut se laver les mains ?
— Ah oui. Viens avec moi. »
Elle prit sa main tachée de boue, et le guida à vive allure vers la salle de bains.
Oui c'était ça, le côté petite fille qu'évoquait Markus. Cette façon de courir. Cette façon de vivre la prochaine minute avant celle du présent. Quelque chose d'effréné. Ils étaient maintenant devant les deux lavabos côte à côte. En se lavant, ils se sourirent presque idiotement. Il y avait des bulles, beaucoup de bulles, mais ce n'étaient pas des bulles de nostalgie. Markus pensa : c'est le plus beau lavage de mains de ma vie.
Ils devaient se changer. Pour Nathalie, c'était simple. Elle avait des affaires dans sa chambre. Madeleine demanda à Markus :
« Vous avez des habits de rechange ?
— Non. Nous sommes partis comme ça.
— Sur un coup de tête ?
— Oui sur un coup de tête, c'est ça. »
Nathalie trouva qu'ils avaient l'air heureux tous les deux d'avoir employé cette expression de « coup de tête ». Ils semblaient excités à l'idée d'un mouvement non prémédité. La grand-mère proposa à Markus d'aller fouiller dans l'armoire de son mari. Elle le guida au fond d'un couloir, et le laissa seul choisir ce qu'il voulait. Quelques minutes plus tard, il apparut avec un costume mi-beige mi-couleur inconnue. Le col de sa chemise était si vaste qu'on avait l'impression que son cou était en train de se noyer. Cet accoutrement incongru n'entravait en rien sa bonne humeur. Il semblait heureux de se retrouver habillé ainsi et songea même : je flotte là-dedans, mais je me sens bien. Nathalie partit d'un fou rire qui provoqua quelques larmes. Les larmes du rire coulèrent sur les joues à peine sèches de celles de la douleur. Madeleine s'approcha de lui, mais on sentait qu'elle avançait davantage vers le costume que vers l'homme. Derrière chaque pli, il y avait le souvenir d'une vie. Elle resta un instant près de son invité surprise, sans bouger.
111
Les grands-mères, peut-être parce qu'elles ont connu la guerre, ont toujours de quoi faire manger les petites filles qui débarquent en pleine soirée avec un Suédois.
« J'espère que vous n'avez pas mangé. J'ai fait de la soupe.
— Ah oui ? À quoi ? demanda Markus.
— C'est la soupe du vendredi. Je ne peux pas vous expliquer. Nous sommes vendredi, alors c'est la soupe du vendredi.
— C'est une soupe sans cravate », conclut Markus.
Nathalie s'approcha alors de lui :
« Mamie, ça lui arrive de dire des choses bizarres. Il ne faut pas que tu t'inquiètes.
— Oh moi, tu sais, je ne me suis pas inquiétée depuis 1945. Alors ça va. Allez, installez-vous. »
Madeleine était pleine de vitalité. Il y avait un vrai décalage entre l'énergie déployée pour préparer le dîner et la vision initiale de cette vieille femme assise devant le feu. Cette visite lui procurait un appétit de mouvements. Elle s'affairait en cuisine, ne voulant surtout pas d'aide. Nathalie et Markus étaient attendris par l'excitation de cette petite souris. Tout paraissait si loin maintenant : Paris, la société, les dossiers. Le temps aussi s'échappait : le début d'après-midi au bureau était un souvenir en noir et blanc. Seul le nom de la soupe « vendredi » leur permettait de rester un peu ancrés dans la réalité des jours.
Le dîner se déroula simplement. En silence. Chez les grands-parents, le bonheur émerveillé de voir leurs petits-enfants ne s'accompagne pas forcément de longues tirades. On se demande comment on va, et très vite on repose dans le plaisir simple d'être ensemble. Après le dîner, Nathalie aida sa grand-mère à faire la vaisselle. Elle se demanda : pourquoi ai-je oublié à quel point c'est doux d'être ici ? C'était comme si tous ses bonheurs récents avaient aussitôt été condamnés à l'amnésie. Elle savait qu'elle avait maintenant la force de retenir celui-là.
Dans le salon, Markus fumait un cigare. Lui qui supportait à peine la cigarette avait voulu faire plaisir à Madeleine. « Elle adore que les hommes fument le cigare après le repas. Ne cherche pas à comprendre. Tu lui fais plaisir, c'est tout », avait chuchoté Nathalie au moment où Markus avait dû répondre à l'invitation de la volute. Il avait alors énoncé une grande envie de cigare, surjouant assez mal son enthousiasme, mais Madeleine n'y avait vu que du feu. Ainsi, Markus jouait au patron dans une maison normande. Il fut surpris d'une chose : il n'avait pas mal à la tête. Pire, il commençait à apprécier le goût du cigare. La virilité s'asseyait en lui, à peine surprise d'être là. Il éprouvait ce sentiment paradoxal de saisir violemment la vie par des bouffées éphémères. Avec ce cigare, il était Markus le Magnifique.
Madeleine était heureuse de voir le sourire de sa petite-fille. Elle avait tellement pleuré lors de la mort de François : pas une seule journée ne passait sans qu'elle y pense. Madeleine avait connu de nombreux drames dans sa vie, mais celui-ci avait été le plus violent. Elle savait qu'il fallait avancer, que la vie consistait surtout à continuer de vivre. Alors ce moment la soulageait profondément. Pour ne rien gâcher, elle éprouvait une réelle sympathie instinctive pour ce Suédois :
« II a bon fond.
— Ah bon, comment tu vois ça ?
— Je le sens. D'instinct. Son fond est merveilleux. »
Nathalie embrassa sa grand-mère encore une fois. Il était temps d'aller se coucher. Markus éteignit son cigare en disant à Madeleine : le sommeil est un chemin qui mène à la soupe du lendemain.
Madeleine dormait en bas, car monter les escaliers lui était devenu pénible. Les autres chambres se trouvaient à l'étage. Nathalie regarda Markus : « Elle ne pourra pas nous déranger, comme ça. » Cette phrase pouvait tout vouloir signifier, allusion sexuelle ou simple donnée pragmatique : demain matin, on pourra dormir tranquillement. Markus ne voulait pas réfléchir. Allait-il, oui ou non, dormir avec elle ? Il le désirait bien sûr, mais il comprit qu'il fallait monter les marches de l'escalier sans même y penser. Une fois en haut, il fut à nouveau frappé par l'étroitesse. Après le chemin emprunté par la voiture, après le second chemin pour contourner la maison, c'était la troisième fois qu'il se sentait à l'étroit. Dans cet étrange couloir, il y avait plusieurs portes, comme autant de chambres. Nathalie fit un aller-retour, sans rien dire. Il n'y avait plus d'électricité à cet étage. Elle alluma les deux bougies qui étaient sur une petite table. Son visage était orange, mais plutôt lever de soleil que coucher. Elle aussi hésitait, elle hésitait vraiment. Elle savait que c'était à elle de prendre la décision. Elle regarda le feu, droit dans les yeux. Puis elle ouvrit une porte.
112
Charles referma la porte. Il était dans un état second, et aurait pu créer un état troisième, tant il se sentait loin de son corps. Avec les coups reçus dans la journée, il avait mal au visage. Il savait bien qu'il avait été minable, et qu'il risquait gros si on apprenait en haut lieu suédois qu'il avait voulu muter un employé pour convenances personnelles. Mais bon, il y avait peu de chances pour que ça se sache. Il était persuadé qu'on ne les reverrait pas. Leur fuite avait le goût du définitif. Et c'était sûrement ça qui le blessait plus que tout. Ne plus jamais voir Nathalie. Tout était sa faute. Il avait agi d'une manière folle et s'en voulait tellement. Il voulait juste la voir une seconde, tenter de se faire pardonner, tenter de s'extraire du pathétique. Il voulait trouver enfin les mots qu'il avait tant cherchés. Vivre dans un monde où on lui laisserait encore une chance d'être aimé de Nathalie, un monde d'amnésie affective où il pourrait encore la rencontrer pour la première fois.
Il avançait maintenant dans son salon. Et, vision inamovible, se retrouva devant sa femme sur le canapé. Cette scène du soir était un musée avec un tableau unique.
« Ça va ? souffla-t-il.
— Oui ça va. Et toi ?
— Tu ne t'es pas inquiétée ?
— Pourquoi ?
— Mais pour cette nuit.
— Ben non... qu'est-ce qui s'est passé cette nuit ? »
Laurence n'avait pratiquement pas tourné la tête. Charles avait parlé au cou de sa femme. Il venait de comprendre qu'elle n'avait même pas remarqué son absence de la nuit précédente. Qu'il n'y avait aucune différence entre lui et le vide. C'était abyssal. Il voulut la frapper : équilibrer le compte des agressions de la journée. Lui rendre au moins une des baffes qu'il avait reçues, mais sa main resta un instant en suspens. Il se mit à l'observer. Sa main était là, en l'air, esseulée. Il comprit subitement qu'il n'en pouvait plus de manquer d'amour, qu'il étouffait de vivre dans un monde desséché. Personne ne le prenait jamais dans ses bras, personne ne manifestait jamais le moindre signe d'affection à son égard. Pourquoi était-ce ainsi ? Il avait oublié l'existence de la douceur. Il était exclu de la délicatesse.
Sa main redescendit lentement, et il la posa sur la chevelure de sa femme. Il se sentit ému, réellement ému, sans trop savoir pourquoi surgissait ainsi une telle émotion. Il se dit que sa femme avait de beaux cheveux. C'était peut-être ça. Il descendit encore sa main, pour toucher sa nuque. Sur certaines sentinelles de sa peau, il pouvait sentir le vestige de ses baisers passés. Les souvenirs de son ardeur. Il voulait faire de la nuque de sa femme le point de départ de toute la reconquête de son corps. Il fit le tour du canapé pour se positionner devant elle. Il se mit à genoux, et tenta de l'embrasser.
« Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle d'une voix pâteuse.
— J'ai envie de toi.
— Maintenant ?
— Oui maintenant.
— Tu me prends au dépourvu.
— Alors quoi ? Il faut solliciter un rendez-vous
pour t'embrasser.
— Non... tu es bête.
— Et tu sais ce qui serait bien aussi ?
— Non?
— Qu'on parte à Venise. Oui, je vais organiser ça... on va partir un week-end... tous les deux... ça nous fera du bien...
— ... Tu sais que j'ai le mal de mer.
— Et alors ? Ce n'est pas grave... Venise, on y va en avion.
— Je dis ça pour les gondoles. C'est dommage si on ne peut pas faire de gondole. Tu ne trouves pas ? »
113
Pensée d'un second philosophe polonais
Seules les bougies connaissent le secret de l'agonie.
114
Nathalie entra dans la chambre où elle avait l'habitude de dormir. Elle avançait à la lueur des bougies, mais aurait très bien pu progresser dans le noir tant elle connaissait les moindres recoins de la pièce. Elle guidait Markus, qui la suivait, la tenant par les hanches. C'était l'obscurité la plus lumineuse de sa vie. Il avait peur que son bonheur, en devenant si vif, ne le prive de toute capacité. Il n'est pas rare que l'excès d'excitation paralyse. Il ne fallait pas y penser, simplement se laisser porter par chaque seconde. Chaque souffle comme un monde. Nathalie posa les bougies sur la table de chevet. Ils se retrouvèrent, face à face, dans le mouvement émouvant des ombres.
Elle posa la tête sur son épaule, il lui caressa les cheveux. Ils auraient pu rester ainsi. Ils vivaient une histoire à dormir debout. Mais il faisait si froid. C'était aussi le froid de l'absence ; plus personne ne venait ici. C'était comme un endroit qu'il fallait reconquérir, où il fallait ajouter du souvenir au souvenir. Ils s'allongèrent sous les couvertures. Markus continuait, inlassablement, à caresser les cheveux de Nathalie. Il les aimait tellement, il voulait les connaître un par un, savoir leur histoire et leur pensée. Il voulait partir en voyage dans ses cheveux. Nathalie se sentait bien avec la délicatesse de cet homme qui veillait à ne pas brusquer la situation. Pourtant, il était entreprenant. Il la déshabillait à présent, et son cœur battait d'une force inconnue.
Elle était nue maintenant, collée contre lui. Son émotion était si forte que ses mouvements ralentirent. Une lenteur qui prenait presque la forme d'un recul. Il se laissait grignoter par l'immense appréhension, devenait brouillon. Elle aima ces instants où il était maladroit, où il hésitait. Elle comprenait qu'elle avait voulu cela plus que tout, retrouver les hommes par un homme qui ne soit pas forcément un habitué des femmes. Qu'ils redécouvrent ensemble le mode d'emploi de la tendresse. Il y avait quelque chose de très reposant dans l'idée d'être avec lui. C'était peut-être orgueilleux ou superficiel, mais il lui semblait que cet homme serait toujours heureux d'être avec elle. Elle avait le sentiment que leur couple serait d'une stabilité extrême. Que rien ne pourrait arriver. Que leur équation physique était un antidote à la mort. Tout ça, elle le pensait par bribes, sans être bien certaine. Elle savait juste que c'était le moment, et que dans ces situations, c'est toujours le corps qui décide. Il était sur elle maintenant. Elle s'agrippait.
Des larmes coulèrent le long de ses tempes. Il embrassa ses larmes.
Et de ses baisers naquirent d'autres larmes aussi, les siennes cette fois-ci.
115
Début du septième chapitre de Marelle de Julio Cortâzar, livre lu par Nathalie au début de ce roman
« Je touche tes lèvres, je touche d'un doigt le bord de tes lèvres, je dessine ta bouche comme si elle naissait de ma main, comme si elle s'entrouvrait pour la première fois, et il me suffit de fermer les yeux pour tout défaire et tout recommencer, je fais naître chaque fois la bouche que je désire, la bouche que ma main choisit et dessine sur ton visage, une bouche choisie entre toutes, choisie par moi avec une souveraine liberté pour la dessiner de ma main sur ton visage et qui, par un hasard que je ne cherche pas à comprendre, coïncide exactement avec ta bouche qui sourit sous la bouche que ma main te dessine. »