(La délicatesse)

Maison · Chapitre 9 sur 12

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(La délicatesse)

Chapitre 88

 

En milieu d'après-midi, Nathalie et Markus firent une pause ensemble, en se retrouvant sur le toit. C'était devenu leur refuge, leur cave. Au premier regard échangé, ils comprirent qu'il se passait quelque chose d'inhabituel. Que tous deux étaient soumis à la curiosité des autres. Ils se mirent à rire de cette idiotie, et se serrèrent dans les bras, la meilleure manière au monde de créer le silence. Nathalie souffla qu'elle voulait le retrouver ce soir, et voudrait même que le soir soit maintenant. C'était beau, c'était doux, d'une intensité inattendue. Markus fut gêné, en expliquant qu'il n'était pas libre. C'était une atroce équation : il commençait à considérer comme inutile chaque seconde passée loin de Nathalie, et pourtant, il ne pouvait absolument pas annuler le dîner avec son patron. Nathalie fut surprise, et n'osa pas demander ce qu'il avait prévu. Elle fut surtout étonnée de se retrouver subitement dans une position fragile, dans une attente. Markus lui expliqua qu'il dînait avec Charles. « Ce soir ? Il t'a proposé de dîner ? » À cet instant, elle ne savait pas si elle devait rire ou être furieuse. Charles n'avait pas le droit de dîner avec un membre de son groupe, sans même l'avertir. Elle comprit aussitôt que cela n'avait rien à voir avec le travail. Markus, jusqu'ici, n'avait pas vraiment cherché à décortiquer la subite motivation de son patron. Après tout, c'était plausible : il faisait du bon travail avec le 114.

« Et il t'a dit pourquoi il voulait dîner avec toi ?

— Heu... oui... il voulait me féliciter...

— Ça ne te paraît pas bizarre ? Tu l'imagines en train de dîner avec chaque employé qu'il veut féliciter ?

— Tu sais, je l'ai trouvé tellement bizarre que rien ne me semble bizarre chez lui.

— Ça c'est vrai. Tu as raison. »

Nathalie adorait la façon dont Markus prenait les choses. Cela pouvait passer pour de la naïveté, mais non. Il y avait chez lui comme une douceur de l'enfance, la capacité d'accepter les situations, y compris les plus farfelues. Il s'approcha d'elle et l'embrassa. C'était leur quatrième baiser, le plus naturel. Au début d'une relation, on pourrait presque analyser chaque baiser. Tout se détache parfaitement dans une mémoire qui lentement progresse dans la confusion de la répétition. Nathalie décida de ne rien dire concernant Charles, et sa grotesque motivation. Markus découvrirait par lui-même ce qui se cachait derrière ce dîner.

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Markus était repassé rapidement chez lui pour se changer, car il n'avait rendez-vous avec son patron qu'à 21 heures. Il hésita, comme à son habitude, entre plusieurs vestes. Et opta pour la plus professionnelle. La plus sérieuse, pour ne pas dire sinistre. Il avait l'allure d'un croque-mort en vacances. Au moment où il devait reprendre le RER, il y eut un problème. Déjà, les passagers commençaient à s'exciter. Ils manquaient d'information. Était-ce un feu ? Une tentative de suicide ? Personne ne savait vraiment. La panique gagna le wagon de Markus, et lui pensait surtout qu'il allait faire attendre son patron. Ce qui était le cas. Charles était installé depuis plus d'une dizaine de minutes, buvant un verre de vin rouge. Il se sentait énervé, et même très énervé, car personne ne l'avait jamais fait attendre comme ça. Et certainement pas un employé dont il ignorait jusqu'à l'existence le matin même. Pourtant, au cœur de cet agacement, naquit un autre sentiment. Le même sentiment que celui qu'il avait éprouvé dans la matinée, mais cette fois-ci il revenait avec davantage de force. Il s'agissait d'une certaine fascination. Cet homme était vraiment capable de tout. Qui oserait arriver en retard à un tel rendez-vous ? Qui avait la capacité de braver ainsi l'autorité ? Il n'y avait plus rien à dire. Cet homme méritait Nathalie. C'était incontestable. C'était mathématique. C'était chimique.

Parfois, quand on est en retard, on se dit que ça ne sert plus à rien de courir. On se dit que trente ou trente-cinq minutes, c'est exactement pareil. Alors autant ajouter un peu d'attente pour l'autre, et éviter d'arriver en sueur. C'est ce que décida Markus. Il ne voulait pas apparaître essoufflé, et tout rouge. Il le savait : dès qu'il courait un tout petit peu, il avait l'air d'un nouveau-né. Ainsi, il sortit du métro, terrifié à l'idée d'être autant en retard (et de n'avoir pas pu s'excuser, car il n'avait pas le numéro de portable de son patron), mais en marchant. Et c'est ainsi qu'il se présenta à son dîner, pratiquement une heure après le rendez-vous, calme, très calme. Le veston noir accentua l'effet d'une apparition quasi mortuaire. Un peu comme dans ces films noirs où les héros surgissent en silence de la pénombre. Charles avait presque terminé une bouteille de vin en l'attendant. Cela l'avait rendu romantique, nostalgique. Il n'écouta même pas les excuses de Markus à propos du RER. Cette arrivée était la grâce incarnée.

Et la soirée allait naviguer sur le triomphe de cette première impression.