(La délicatesse)
Chapitre 4
François travaillait dans la finance. Il suffisait de passer cinq minutes en sa compagnie pour trouver cela aussi incongru que la vocation commerciale de Nathalie. Il y a peut-être une dictature du concret qui contrarie en permanence les vocations. Cela étant dit, difficile d'imaginer ce qu'il aurait pu faire d'autre. Bien que nous l'ayons vu presque timide au moment de rencontrer Nathalie, c'était un homme plein de vitalité, débordant d'idées et d'énergie. Passionné, il aurait pu faire n'importe quel métier, même représentant en cravates. C'était un homme qu'on imaginait si bien avec une valise, serrant des mains en espérant serrer des cous. Il possédait le charme énervant de ces gens qui peuvent vous vendre n'importe quoi. Avec lui, on partirait faire du ski en été, et nager dans des lacs islandais. Il était le genre d'homme à aborder une seule fois une femme dans la rue, et tomber sur la bonne. Tout semblait lui réussir. Alors la finance, pourquoi pas. Il faisait partie de ces apprentis traders qui jouent des millions avec le souvenir récent de leurs parties de Monopoly. Mais dès qu'il quittait sa banque, il était un autre homme. Le CAC 40 restait dans sa tour. Son métier ne l'avait pas empêché de continuer à vivre ses passions. Il aimait plus que tout faire des puzzles. Cela pouvait paraître étrange, mais rien ne canalisait davantage son bouillonnement que de passer certains samedis à assembler des milliers de morceaux. Nathalie aimait observer son fiancé accroupi dans le salon. Un spectacle silencieux. Subitement, il se levait et criait : « Allez viens, on sort ! » Voilà, c'est la dernière chose qu'il faut préciser. Il n'était pas amateur de transitions. Il aimait les ruptures, passer du silence à la fureur.
Avec François, le temps filait à une allure démentielle. On aurait pu croire qu'il avait la capacité de sauter des jours, de créer des semaines baroques sans jeudi. À peine s'étaient-ils rencontrés qu'ils fêtaient déjà leurs deux ans. Deux années sans le moindre nuage, de quoi déconcerter tous les casseurs d'assiettes. On les regardait comme on admire un champion. Ils étaient le maillot jaune de l'amour. Nathalie poursuivait brillamment ses études tout en essayant d'alléger le quotidien de François. Le fait d'avoir choisi un homme un tout petit peu plus âgé qu'elle, qui avait déjà une situation professionnelle, lui avait permis de quitter le domicile familial. Mais ne voulant pas vivre à ses crochets, elle avait décidé de travailler quelques soirs par semaine comme ouvreuse dans un théâtre. Elle était heureuse de cet emploi qui contrebalançait l'ambiance un peu austère de l'université. Une fois les spectateurs installés, elle prenait place au fond de la salle. Assise, elle regardait un spectacle qu'elle connaissait par cœur. Remuant les lèvres au même rythme que les actrices, elle saluait le public au moment des applaudissements. Avant de vendre le programme.
Connaissant parfaitement les pièces, elle s'amusait à truffer son quotidien de dialogues, à arpenter le salon en miaulant que le petit chat était mort. Ces derniers soirs, il s'agissait de Lorenzaccio de Musset qu'elle jouait en lançant par-ci par-là des répliques dans le désordre, dans une parfaite incohérence. « Viens par ici, le Hongrois a raison. » Ou encore : « Qui est là dans la boue ? Qui se traîne aux murailles de mon palais avec ces cris épouvantables ? » Voilà ce qu'entendait François, ce jour-là, alors qu'il tentait de se concentrer :
« Est-ce que tu peux faire un peu moins de bruit ? demanda-t-il.
— Oui d'accord.
— Je suis en train de faire un puzzle très important. »
Alors Nathalie se fit discrète, respectant l'application de son fiancé. Ce puzzle paraissait différent des autres. On n'y voyait pas de motifs, pas de châteaux, pas de personnages. Il s'agissait d'un fond blanc sur lequel se détachaient des boucles rouges. Des boucles qui se révélaient être des lettres. C'était un message sous forme de puzzle. Nathalie lâcha le livre qu'elle venait d'ouvrir, pour observer l'avancée du puzzle. François tournait, de temps à autre, la tête vers elle. Le spectacle de la révélation progressait vers son dénouement. Il ne restait que quelques pièces, et déjà Nathalie pouvait deviner son message, un message construit avec minutie, à l'aide de centaines de pièces. Oui, elle pouvait lire maintenant ce qui était écrit : «Veux-tu devenir ma femme ? »
5
Podium du championnat du monde de puzzle qui se déroula à Minsk du 27 octobre au 1er novembre 2008
1. Ulrich Voigt - Allemagne : 1464 points.
2. Mehmet Murât Sevim - Turquie : 1 266 points.
3. Roger Barkan - États-Unis : 1241 points.
6
Pour ne gêner en rien cette belle mécanique, la fête fut très réussie. Une fête simple et douce, ni extravagante ni sobre. Il y avait une bouteille de Champagne par invité, c'était pratique. La bonne humeur était réelle. On se doit d'être festif à un mariage. Beaucoup plus qu'à un anniversaire. Il y a une hiérarchie de l'obligation de la joie, et le mariage est au sommet de cette pyramide. Il faut sourire, il faut danser et, plus tard, il faut pousser les vieux à aller se coucher. N'oublions pas de préciser la beauté de Nathalie qui avait travaillé son apparition, dans un mouvement ascendant, préparant depuis des semaines son poids et sa mine. Préparation parfaitement maîtrisée : elle était à l'acmé de sa beauté. Il fallait figer cet instant unique, comme Armstrong avait planté le drapeau américain sur la Lune. François l'observa avec émotion, et c'est lui qui figea dans sa mémoire, mieux que tous, ce moment. Sa femme était devant lui, et il savait que c'était cette image qui passerait devant ses yeux au moment de sa mort. Il en était ainsi du bonheur suprême. Elle se leva alors pour prendre le micro, et chanta un air des Beatles '. François était fou de John Lennon. Il s'était d'ailleurs habillé en blanc pour lui rendre hommage. Ainsi, quand les mariés dansaient, la blancheur de l'un s'oubliait dans la blancheur de l'autre.
Malheureusement, il se mit à pleuvoir. Cela empêcherait les invités de respirer sous le ciel, de contempler les étoiles en location. Dans ces cas-là, les gens adorent dire des dictons ridicules, en l'occurrence : « Mariage pluvieux, mariage heureux. » Pourquoi est-on soumis en permanence à ce genre de phrases absurdes ? Bien sûr que ce n'était pas grave. Il pleuvait, et c'était juste un peu triste, voilà tout. La soirée n'avait plus la même ampleur, amputée de ses temps de respirations à l'extérieur. On étoufferait vite à observer la pluie tomber avec de plus en plus d'intensité. Certains partiraient plus tôt que prévu. D'autres continueraient de danser, de la même manière que s'il eût neigé. D'autres encore hésiteraient. Était-ce vraiment important pour les mariés ? Vient une heure dans le bonheur où l'on est seul dans la foule. Oui, ils étaient seuls dans le tourbillon des mélodies et des valses. Il faut tourner le plus longtemps possible, disait-il, tourner à ne plus savoir où aller. Elle ne pensait plus à rien. La vie était pour la première fois vécue dans sa densité unique et totalitaire : celle du présent.
François attrapa Nathalie par la taille pour l'entraîner dehors. Ils traversèrent le jardin en courant. Elle lui dit « tu es fou », mais c'était une folie qui la rendait folle de joie. Trempés, ils étaient maintenant dissimulés par des arbres. Dans la nuit, sous la pluie, ils s'allongèrent à même le sol qui devenait boueux. Le blanc de leurs vêtements n'était plus qu'un souvenir. François souleva la robe de sa femme, admettant que c'était ce qu'il voulait faire depuis le début de la soirée. Il aurait pu le faire à l'église même. Une façon immédiate de glorifier les deux « oui ». Il avait retenu son désir, jusqu'à cet instant. Nathalie fut surprise de son intensité. Elle ne réfléchissait plus depuis un moment déjà. Elle suivait son mari, tentant de respirer correctement, tentant de ne pas se laisser emporter par un tel ravage. Son désir suivait celui de François. Elle avait tellement envie qu'il la prenne maintenant, dans leur première nuit de mari et femme. Elle attendait, elle attendait, et François brassait du vent, François était dans une énergie folle, un appétit démesuré de jouissance. Seulement, au moment de la pénétrer, il se sentit paralysé. Une angoisse qui aurait pu s'apparenter à la peur d'un bonheur trop vif, mais non, c'était autre chose, autre chose qui l'encombrait à cet instant. Et qui l'empêchait de continuer. « Que se passe-t-il ? » lui demanda-t-elle. Et il répondit :
« Rien... rien... c'est juste la première fois que je fais l'amour avec une femme mariée. »