(La délicatesse)

Maison · Chapitre 10 sur 12

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(La délicatesse)

Chapitre 90

 

 

Bernard Blier, à propos de Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire

 

II est fort. Il est très fort.

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Pendant tout le dîner, Markus fut extrêmement surpris par l'attitude de Charles. Celui-ci balbutiait, blablatait, bredouillait. Il était incapable de finir une phrase. Partait en subits éclats de rire, mais jamais au moment où son interlocuteur tentait d'être drôle. Il était comme en décalage horaire avec l'instant présent. Markus, au bout d'un moment, osa :

« Est-ce que vous allez bien ?

— Bien ? Moi ? Vous savez, depuis hier, c'est toujours. Surtout en ce moment. »

L'incohérence de cette réponse confirma le sentiment de Markus. Charles n'était pas devenu complètement fou. Il sentait bien, lors de rares éclairs de lucidité, qu'il déraillait. Mais il n'arrivait pas à se maîtriser. Il avait été victime d'un court-circuit. Le Suédois assis en face de lui avait chamboulé sa vie, son système. Il luttait pour revenir à la réalité. Markus, dont le passé était pourtant peu excitant, n'était pas loin de penser que ce dîner était le plus sinistre de sa vie. C'est dire. Pourtant, il ne put refréner la progression d'une compassion, l'envie d'aider cet homme à la dérive.

« Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?

— Oui sûrement Markus... je vais y réfléchir, c'est gentil. C'est vrai ça, vous êtes gentil... ça se voit... dans votre façon de me regarder... vous ne me jugez pas... je comprends tout... je comprends tout, maintenant...

— Vous comprenez quoi ?

— Mais je comprends pour Nathalie. Plus je vous vois, plus je comprends tout ce que je ne suis pas. »

Markus reposa son verre. Il avait commencé à se douter que tout cela pouvait avoir un rapport avec Nathalie. Contre toute attente, sa première sensation fut de soulagement. C'était la première fois qu'on lui parlait d'elle. À cet instant précis, Nathalie s'extirpait du fantasme. Elle entrait dans la partie réelle de sa vie.

Charles continua :

« Je l'aime. Vous savez que je l'aime ?

— Je crois surtout que vous avez trop bu.

— Et alors ? L'ivresse ne changera rien. Ma lucidité est là, bien réelle. Ma lucidité sur tout ce que je ne suis pas. En vous regardant, je me rends compte à quel point j'ai raté ma vie... à quel point je n'ai cessé d'être dans la superficialité, et le compromis permanent... ça va vous paraître fou, mais je vais vous dire ce que je n'ai jamais dit à personne : j'aurais voulu être un artiste... oui, je sais, on connaît la chanson... mais vraiment, quand j'étais petit, j'adorais peindre des petits bateaux... c'était mon bonheur... j'avais toute une collection de gondoles en miniature... je mettais des heures à les peindre... à être si précis sur chaque détail... comme j'aurais voulu continuer à peindre... à vivre ma vie dans cette sorte de frénésie du calme... et au lieu de ça, je me farcis des Krisprolls à longueur de journée... et ces journées, elles n'en finissent plus... elles se ressemblent toutes comme des Chinois... et ma vie sexuelle... ma femme... enfin cette chose... je n'ai même pas envie d'en parler... je me rends compte de tout ça maintenant... je vous vois, et je m'en rends compte... »

Charles interrompit d'un coup son monologue. Markus était gêné. Il n'est jamais évident d'accueillir les confidences d'un inconnu, et encore moins quand il s'agit de son patron. Il ne lui restait plus que l'humour pour tenter d'alléger l'ambiance :

« Vous avez vu tout ça en me regardant ? C'est vraiment l'effet que je vous fais ? En si peu de temps...

— Et en plus, vous avez un grand sens de l'humour. Vous êtes un génie, vraiment. Il y a eu Marx, il y a eu Einstein, et maintenant il y a vous. »

Markus ne trouva pas de repartie à cette sortie légèrement excessive. Heureusement, le serveur fit son apparition :

« Vous avez choisi ?

- Oui, je vais prendre la viande, dit Charles. Saignante.

— Et moi, le poisson.

— Très bien, messieurs », dit le serveur en partant.

À peine avait-il fait deux mètres que Charles le rappela :

« Finalement, je vais prendre comme monsieur. Le poisson aussi.

— Très bien, c'est noté », dit le serveur, en repartant.

Après un silence, Charles avoua :

« J'ai décidé de tout faire comme vous.

— Tout faire comme moi ?

— Oui, un peu comme avec un mentor.

— Vous savez, il n'y a pas grand-chose à faire pour être comme moi.

— Je ne suis pas d'accord. Par exemple, votre veste. Je crois que ça serait bien si j'avais la même. Je devrais m'habiller comme vous. Vous avez un style unique. Tout est réfléchi ; ça se voit que vous ne laissez rien au hasard. Et ça compte pour les femmes. Hein que ça compte, hein ?

— Euh oui, je ne sais pas. Je peux vous la prêter si vous voulez.

— Voilà ! C'est tout vous, ça : la gentillesse incarnée. Je dis que j'aime votre veste, et dans la seconde, vous proposez de me la prêter. C'est si beau. Je me rends compte que je n'ai pas assez prêté mes vestes. Toute ma vie, j'ai été un immense égoïste de la

veste. »

Markus comprit que tout ce qu'il dirait serait forcément génial. L'homme en face de lui le regardait avec un filtre d'admiration, pour ne pas dire : de vénération. Pour poursuivre sa quête, Charles lui demanda :

« Parlez-moi encore de vous.

— Pour tout vous dire, je ne réfléchis pas souvent à qui je suis.

— Voilà ! C'est ça ! Mon problème, c'est que je réfléchis trop. Je me demande toujours ce que pensent les autres. Je devrais être plus stoïque.

— Pour ça, vous auriez dû naître en Suède.

— Ah ! Très drôle ! Faudra que vous m'appreniez à être drôle comme ça. Quel sens de la réplique ! Je bois à votre santé ! Je vous ressers ?

— Non, je crois que j'ai déjà assez bu.

— Et quel sens du contrôle ! Bon, ça, je décide de ne pas faire comme vous. Je m'autorise un écart. »

Le serveur arriva alors avec les deux poissons, et leur souhaita un bon appétit. Ils commencèrent à manger. Subitement, Charles releva la tête de son assiette :

« Je suis vraiment idiot. Tout ça est ridicule.

— Quoi ?

— Je déteste le poisson

—-Ah...

— Et même, c'est pire que ça.

— Ah bon ?

— Oui, je suis allergique au poisson.

— Tout est dit. Je ne pourrai jamais être comme vous. Je ne pourrai jamais être avec Nathalie. Tout ça à cause du poisson. »

 

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Quelques précisions techniques concernant les allergies au poisson

 

L'allergie au poisson n'est pas si rare. Elle arrive en quatrième position dans notre pays. La question qui se pose, quand on en est victime, est de savoir si l'on est allergique à un seul poisson ou à plusieurs. En pratique, la moitié des patients allergiques à un type de poisson le sont aussi à d'autres. Cela impose de faire des tests cutanés à la recherche des allergies croisées et parfois de faire des tests de provocation (avec l'aliment en question) au cas où les tests cutanés ne seraient pas satisfaisants. On peut aussi se demander si certains poissons sont moins allergisants que d'autres. C'est pour répondre à cette question qu'une équipe de chercheurs a comparé la réactivité croisée de neuf poissons : le cabillaud (ou morue fraîche), le saumon, le merlan, le maquereau, le thon, le hareng, le loup, le flétan et la plie. Il en ressort que le thon et le maquereau (tous les deux de la famille des scombridés) sont les mieux tolérés, les poissons plats, le flétan et la plie, arrivant en deuxième position. A contrario, la morue, le saumon, le merlan, le hareng et le loup présentent des réactivités croisées importantes, c'est-à-dire que si vous êtes allergiques à l'un d'entre eux, vous avez de plus fortes chances de l'être aux autres.

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Après cette révélation du poisson, le dîner plongea dans le monde du silence. Markus tenta plusieurs fois de relancer la conversation, en vain. Charles ne mangea rien, et se contenta de boire. Ils avaient l'air d'un vieux couple qui n'a plus rien à se dire. Qui se laisse dériver dans une forme de méditation intérieure. Le temps passe gentiment (et parfois les années aussi).

Une fois dehors, Markus fut obligé de retenir son patron. Il ne pouvait pas conduire dans cet état. Il voulut le faire monter dans un taxi, le plus vite possible. Il avait hâte que le calvaire de la soirée s'achève enfin. Mais, mauvaise nouvelle, l'air frais du soir requinqua Charles. C'était reparti pour un tour :

« Ne me laissez pas, Markus. Je veux encore parler avec vous.

— Mais ça fait une heure que vous ne dites plus rien. Et puis vous avez trop bu, il est préférable de rentrer.

— Oh arrêtez un peu d'être sérieux ! Vous me fatiguez vraiment ! On va boire un dernier verre, et c'est tout. C'est un ordre ! »

Markus n'avait pas le choix.

Ils se retrouvèrent dans une sorte d'endroit où des gens d'un certain âge se frôlent de manière lascive. Ce n'était pas à proprement parler un dancing, mais ça y ressemblait. Assis sur une banquette rosé, ils commandèrent deux tisanes. Derrière eux trônait une lithographie hasardeuse, une espèce de nature morte, mais vraiment morte. Charles semblait plus calme, maintenant. À nouveau dans une descente. Une immense lassitude passait sur son visage. Quand il pensait aux années écoulées, il se souvenait du retour de Nathalie après son drame. Il était hanté par la vision de cette femme abîmée. Pourquoi sommes-nous autant marqués par un détail, un geste, qui font de ces instants minimes le cœur d'une époque ? Le visage de Nathalie éclipsait, dans ses souvenirs, sa carrière et sa vie de famille. Il pouvait écrire un livre au sujet des genoux de Nathalie, alors qu'il était incapable de citer le chanteur préféré de sa fille. À l'époque, il s'était fait une raison. Il comprenait qu'elle n'était pas prête pour vivre autre chose. Mais, au fond de lui, il n'avait cessé d'espérer. Aujourd'hui, tout lui paraissait sans intérêt : sa vie était sinistre. Il se sentait oppressé. Les Suédois étaient tendus à cause de la crise financière. L'Islande avait été au bord de la faillite, et cela avait fragilisé pas mal de certitudes. Il ressentait aussi la haine grandissante pour les patrons. Comme d'autres dirigeants, il allait peut-être se faire séquestrer au prochain conflit social. Et puis il y avait sa femme. Elle ne le comprenait pas. Ils parlaient si souvent d'argent qu'il lui arrivait de la confondre avec ses créanciers. Tout se mélangeait dans un univers sans saveur, où la féminité même était un vestige, où plus personne ne prenait le temps de faire du bruit avec des talons aiguilles. Le silence de chaque jour annonçait le silence de toujours. C'est pourquoi il perdait pied à l'idée de savoir Nathalie avec un autre homme...

Il évoqua tout cela avec beaucoup de sincérité. Markus comprit qu'il fallait parler de Nathalie. Un prénom féminin, et la nuit paraît infinie. Mais que pouvait-il dire d'elle ? Il la connaissait à peine. Il aurait pu avouer simplement : « Vous faites erreur... on ne peut pas vraiment dire que nous soyons ensemble... il s'agit pour l'instant d'une histoire de trois ou quatre baisers... et encore, je ne vous raconte pas l'étrangeté de tout ça... », mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il avait du mal à parler d'elle, il s'en rendait compte à présent. Son patron avait posé sa tête sur son épaule, et le poussait à la confidence. Alors, Markus s'efforça de raconter, à son tour, sa version de sa vie avec Nathalie. Son exégèse de tous les moments nathaliens. Sans s'y attendre, il fut soudain assailli par une multitude de souvenirs. Des instants fugitifs qui remontaient à longtemps déjà, bien avant la pulsion du baiser.

Il y avait eu la première fois. C'était avec elle qu'il avait passé son entretien d'embauché. Il s'était aussitôt dit : « Je ne pourrais jamais travailler avec une telle femme. » II n'avait pas été bon, mais Nathalie avait pour consigne d'embaucher un Suédois. Markus était donc là, à cause d'une histoire de quota. Il ne l'avait jamais su. Lui, sa première impression l'avait poursuivi pendant des mois. Il repensait maintenant à cette façon qu'elle avait eue de replacer ses mèches derrière l'oreille. C'était ce mouvement qui l'avait fasciné. Lors des réunions de groupe, il avait espéré qu'elle le refasse, mais non, cela avait été une grâce unique. Il pensait aussi à d'autres gestes comme celui de poser ses dossiers sur le coin de la table, comme sa façon de mouiller ses lèvres rapidement avant de boire, comme le temps qu'elle prenait pour respirer entre deux phrases, et la façon qu'elle avait de prononcer les s parfois, surtout en fin de journée, et son sourire de politesse, celui du merci, et ses talons aiguilles, oh oui ses talons aiguilles qui glorifiaient ses mollets. Il avait horreur de la moquette de l'entreprise, et s'était même demandé un jour : « Mais qui a donc bien pu inventer la moquette ? » Et tant de choses, encore et encore. Oui, tout lui revenait maintenant, et Markus se rendait compte qu'il avait accumulé en lui beaucoup de fascination pour Nathalie. Chaque jour près d'elle avait été la conquête immense mais sournoise d'un véritable empire du cœur.

Combien de temps avait-il parlé d'elle ? Il ne le savait pas. En tournant la tête, il s'aperçut que Charles s'était assoupi. Comme un enfant qui s'endort en écoutant un conte. Pour qu'il n'attrape froid, délicate attention, il le recouvrit de sa veste. Dans le silence retrouvé, il observa cet homme dont il avait fantasmé la puissance. Lui qui avait si souvent senti ses poumons dans un entonnoir, qui avait si souvent pensé à la vie des autres avec envie, il se rendait compte qu'il n'était pas le plus malheureux. Que sa routine même lui plaisait. Il espérait être avec Nathalie mais, dans le cas contraire, il ne s'effondrerait pas. Fébrile, fragile par moments, Markus avait une certaine force. Une sorte de stabilité, du calme. Quelque chose qui permet de ne pas mettre en danger les jours. À quoi bon s'exciter quand tout est absurde ? se disait-il parfois, sûrement trop nourri à la lecture de Cioran. La vie peut être belle quand on sait l'inconvénient d'être né. La vision de Charles endormi confortait ce sentiment d'assurance, qui allait grandir en lui avec davantage de force encore.

Deux femmes d'une cinquantaine d'années s'approchèrent d'eux, pour tenter d'entamer une discussion, mais Markus leur adressa un signe pour qu'elles ne fassent pas de bruit. C'était pourtant un endroit musical. Charles se redressa finalement, surpris d'ouvrir les yeux dans ce cocon rosé. Il vit la tête de Markus qui l'avait veillé, et constata la présence de la veste sur lui. Il sourit, et cette simple esquisse sur le visage lui rappela qu'il avait mal à la tête. Il était temps de partir. C'était déjà le petit matin. Et c'est ensemble qu'ils arrivèrent au bureau. En sortant de l'ascenseur, ils se quittèrent en se serrant la main.

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Un peu plus tard dans la matinée, Markus se dirigea vers la machine à café. Il remarqua aussitôt que les employés s'écartaient sur son passage. Il était Moïse devant la mer Rouge. La métaphore peut paraître exagérée. Mais il faut comprendre ce qui se passait. Markus, un employé aussi discret que terne, dont on avait souvent pu dire qu'il était quelconque, se retrouvait en moins d'une journée à sortir avec l'une des plus belles femmes de l'entreprise, si ce n'est la plus belle (et pour ne rien gâcher de l'exploit, cette femme était réputée comme morte pour la séduction), et à dîner avec le patron. On les avait même vus arriver ensemble le matin, de quoi connoter d'une manière tendancieuse le ragot. C'était beaucoup pour un seul homme. Tout le monde le saluait, et on lui servait du comment ça va aujourd'hui, et le dossier 114 ça avance bien ? Subitement, on s'intéressait à ce foutu dossier, à la moindre de ses respirations. Si bien que Markus, en milieu de matinée, faillit faire un malaise. Ajoutée à une nuit blanche, la mutation avait été trop brutale. C'était comme s'il rattrapait subitement, condensées en quelques minutes, des années d'impopularité. Bien sûr, tout ça ne pouvait pas être naturel. Il y avait forcément une raison, quelque chose de louche. On disait qu'il était une taupe au service de la Suède, on disait qu'il était le fils du plus gros actionnaire, on disait qu'il était gravement malade, on disait qu'il était très connu dans son pays en tant qu'acteur de cinéma porno, on disait qu'il avait été choisi pour représenter l'humanité sur Mars, on disait aussi qu'il était un intime de Natalie Portman.

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Déclaration d'Isabelle Adjani, sur le plateau télévisé de Bruno Masure, le 18 janvier 1987

 

« Ce qui est terrible pour moi aujourd'hui, c'est de devoir venir ici pour dire "je ne suis pas malade", comme si je disais "je ne suis pas coupable d'un crime". »

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Nathalie et Markus se retrouvèrent pour déjeuner. Il était fatigué, mais ses yeux restaient grands ouverts. Elle n'en revenait pas d'apprendre que le dîner avait duré toute la nuit. Peut-être les choses se passaient-elles toujours ainsi avec lui ? Que rien n'était de l'ordre du prévu. Elle aurait voulu en rire. Mais elle n'aimait pas beaucoup ce qu'elle voyait. Elle se sentait tendue, gênée par l'agitation qui les entourait. Cela la renvoyait à la mesquinerie des gens après l'enterrement de François. Aux encombrantes manifestations de compassion. C'était peut-être une lubie, mais elle y voyait comme des vestiges du temps de la collaboration. En observant certaines réactions, elle se disait : « S'il y avait une nouvelle guerre, tout serait exactement pareil. » Son sentiment était peut-être exagéré, mais la vitesse de la rumeur alliée à une certaine malveillance, tout cela lui inspirait un dégoût qui faisait écho à cette période trouble.

Elle ne comprenait pas pourquoi son histoire avec Markus intéressait autant. Était-ce à cause de lui ? De ce qu'il dégageait ? Est-ce ainsi que l'on perçoit les unions peu rationnelles ? Mais c'est absurde : existe-t-il moins logique qu'une affinité ? Depuis sa dernière discussion avec Chloé, la colère de Nathalie ne retombait pas. Pour qui se prenaient-ils tous ? Elle transformait les petits regards de chacun en agressions.

« Nous nous sommes à peine embrassés, et j'ai l'impression que tout le monde me déteste maintenant, dit-elle.

-Et moi tout le monde m'adore !

-C'est malin ça...

-Il suffit de s'en foutre. Regarde le menu. Ça, c'est important. Tu veux les endives au roquefort ou la soupe du jour en entrée ? Il n'y a que ça qui compte. »

II avait sûrement raison. Pourtant, elle ne parvenait pas à se détendre. Elle ne comprenait pas pourquoi elle réagissait d'une manière si violente. Il lui faudrait peut-être du temps pour saisir que tout était lié à la naissance de son sentiment. C'était une sensation vertigineuse qu'elle transformait en agressivité. Contre tous, et contre Charles avant tout :

« Tu sais, plus j'y pense, plus je me dis que la réaction de Charles est honteuse.

— Je crois qu'il t'aime c'est tout.

— Ce n'est pas une raison pour faire le guignol avec toi.

— Calme-toi, ce n'est pas si grave.

— Je ne peux pas me calmer, je ne peux pas... » Nathalie annonça qu'elle irait voir Charles après le déjeuner pour qu'il arrête son cinéma. Markus préféra ne pas entraver sa détermination. Il laissa un peu de silence, qu'elle rompit par un aveu : « Pardon, je suis énervée...

— Ce n'est pas grave. Et puis tu sais l'actualité évolue vite... dans deux jours on ne parlera plus de nous... il y a une nouvelle secrétaire qui vient d'arriver, et je crois qu'elle plaît à Berthier... alors tu vois...

— Ça ne serait pas un scoop. Il saute sur tout ce qui bouge.

- Oui, c'est vrai. Mais là c'est différent. Je te rappelle qu'il vient d'épouser la comptable... alors on n'est pas à l'abri d'un petit feuilleton.

— Je crois surtout que je suis perdue. »

Elle avait prononcé cette phrase brutalement. Sans la moindre transition. Instinctivement, Markus prit la mie du pain, et commença à l'émietter dans sa main.

« Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda Nathalie.

— Je fais comme dans Le Petit Poucet. Si tu es perdue, il faut que tu laisses derrière toi, sur ton passage, des miettes de pain. Ainsi, tu pourras retrouver ton chemin.

— Qui me mène ici... à toi, je suppose ?

- Oui. Sauf si j'ai faim, et que je décide de manger les miettes en t'attendant. »

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Choix de Nathalie pour l'entrée lors du déjeuner avec Markus

Soupe du jour '

1. Nous n'avons pas pu obtenir de détails concernant la nature exacte de cette soupe.

 

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Charles n'était plus du tout l'homme qui avait passé la nuit avec Markus. En milieu de matinée, il avait retrouvé ses esprits, et regrettait son attitude. Il se demandait encore pourquoi il avait ainsi perdu pied en découvrant l'autre Suédois. Il n'était peut-être pas épanoui, il souffrait d'angoisses diverses, mais ce n'était pas une raison pour réagir ainsi. Et surtout devant témoin. Il avait honte. Cela allait le pousser à être violent. Tout comme un amant peut se montrer agressif après une performance sexuelle peu glorieuse. Il sentait remonter en lui toutes les particules du combat. Il se mit à faire quelques pompes mais, à cet instant précis, Nathalie entra dans son bureau. Il se releva :

« Tu aurais pu frapper », dit-il d'un ton sec.

Elle avança vers lui, de la même manière qu'elle s'était avancée vers Markus pour l'embrasser. Mais ce fut pour le gifler.

« Voilà, c'est fait.

— Mais ça ne va pas ! Je peux te virer pour ça. »

Charles se touchait le visage. Et répéta sa menace en tremblant.

« Et moi, je peux t'attaquer pour harcèlement. Tu veux que je te montre les mails que tu m'as envoyés ? - Mais pourquoi tu me parles comme ça ? J'ai toujours été respectueux de ta vie.

— Oui, c'est ça. Fais-moi ton numéro. Tu voulais juste coucher avec moi.

— Franchement, je ne te comprends pas.

— Moi, je ne comprends pas ce que tu es allé faire avec Markus.

— J'ai tout de même le droit de dîner avec un employé !

— Oui, eh bien ça suffit ! C'est compris ? » cria-t-elle.

Cela lui avait fait un bien fou, et elle aurait voulu se déchaîner encore. Sa réaction était excessive. En défendant ainsi son territoire avec Markus, elle trahissait son trouble. Ce trouble qu'elle était toujours incapable de définir. Le Larousse s'arrête là où le cœur commence. Et c'était peut-être pour cette raison que Charles avait arrêté, au moment du retour de Nathalie dans l'entreprise, de lire des définitions. Il n'y avait rien à dire, juste à laisser parler les réactions primitives.

Au moment où elle allait quitter le bureau, Charles annonça :

« J'ai dîné avec lui parce que je voulais le connaître... savoir comment tu avais pu choisir un homme aussi laid, aussi insignifiant. Je peux comprendre que tu me rejettes, mais ça, tu vois, je ne le comprendrai jamais...

— Tais-toi !

— Si tu crois que je vais laisser les choses en l'état. Je viens d'avoir les actionnaires. D'une minute à l'autre, ton cher Markus va recevoir une proposition très importante. Une proposition qu'il serait suicidaire de refuser. Seul petit inconvénient, le poste est à Stockholm. Mais avec les indemnités qu'il va toucher, je pense que l'hésitation sera passagère.

- Tu es pathétique. Surtout que rien ne m'empêche de démissionner pour le suivre.

— Tu ne peux pas faire ça ! Je te l'interdis !

— Tu me fais de la peine, vraiment...

— Et tu ne peux pas faire ça à François non plus ! »

Nathalie le regarda fixement. Il voulut s'excuser aussitôt, il savait qu'il était allé trop loin. Mais il ne pouvait plus bouger. Elle non plus. Cette dernière phrase les paralysa. Elle quitta finalement le bureau de Charles, sans rien dire, lentement. Il resta seul, avec la certitude de l'avoir perdue définitivement. Il avança vers la vitre, pour contempler le vide devant lui, avec une intense tentation.

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Une fois assise derrière son bureau, Nathalie consulta son agenda. Elle appela Chloé pour lui demander d'annuler tous ses rendez-vous.

« Mais ce n'est pas possible ! Vous devez diriger la commission dans une heure.

— Oui, je sais, interrompit Nathalie. Bon très bien, je vous rappelle plus tard. »

Elle raccrocha, ne sachant que faire. C'était une réunion majeure, et elle avait passé beaucoup de temps à la préparer. Mais il était évident qu'elle ne pourrait plus travailler dans cette entreprise, après ce qui venait de se passer. Elle se souvint de la première fois où elle était venue dans cet immeuble. Elle était encore une jeune fille. Elle se remémorait les premiers temps, les conseils de François. C'est peut-être ce qui avait été le plus dur dans sa disparition. L'absence soudaine et brutale de leurs discussions. La mort de ces moments où l'on parle de la vie de l'autre, où on la commente. Elle se retrouvait seule au bord du précipice, et sentait bien que la fragilité la contaminait. Qu'elle avait joué depuis trois ans la comédie la plus pathétique qui soit. Qu'au fond d'elle-même, elle n'avait jamais été persuadée de vouloir vivre. Elle éprouvait encore tant de culpabilité, absurde culpabilité, en repensant au dimanche de la mort de son mari. Elle aurait dû le retenir, l'empêcher d'aller courir. N'est-ce pas le rôle d'une femme ? Faire en sorte que les hommes arrêtent de courir. Elle aurait dû le retenir, l'embrasser, l'aimer. Elle aurait dû poser son livre, interrompre sa lecture au lieu de le laisser briser sa vie.

 

Sa colère était retombée à présent. Elle contempla encore un instant son bureau, puis elle jeta quelques affaires dans son sac. Elle éteignit son ordinateur, rangea ses tiroirs, et quitta les lieux. Elle fut contente de ne croiser personne, de ne pas avoir à prononcer un mot. Il fallait que sa fuite soit silencieuse. Elle prit un taxi, demanda à aller à la gare Saint-Lazare, puis acheta un billet. Au moment où le train partit, elle se mit à pleurer.