(La délicatesse)

Maison · Chapitre 3 sur 12

Pages du PDF

(La délicatesse)

Chapitre 7

 

 

Exemples de dictons ridicules que les gens adorent répéter

 

Une de perdue, dix de retrouvées.

*

Pour vivre heureux, vivons cachés.

*

Femme qui rit, à moitié dans son lit.

 

8

 

Ils étaient partis en voyage de noces, ils avaient pris des photos, et ils étaient revenus. Il fallait maintenant entamer la partie réelle de la vie. Nathalie avait terminé ses études depuis plus de six mois. Jusqu'à présent, elle avait utilisé l'alibi de la préparation du mariage pour ne pas chercher de travail. Organiser un mariage, c'est comme former un gouvernement après une guerre. Et que fait-on des collabos ? Tant de complexité qui justifie ce temps utilisé à ne faire que ça. Enfin, ce n'était pas tout à fait la vérité. Elle avait surtout voulu passer du temps pour elle, du temps pour lire, pour flâner, comme si elle avait su que ce temps-là, elle ne pourrait plus l'avoir par la suite. Qu'elle serait happée par la vie professionnelle, et sûrement sa vie d'épouse.

Il était temps de passer des entretiens. Après quelques essais, elle se rendit compte que ce ne serait pas si simple. La vie normale, c'était donc ça ? Elle pensait pourtant avoir décroché un diplôme reconnu, et l'expérience de quelques stages importants où elle ne s'était pas cantonnée à servir des cafés entre deux photocopies. Elle avait rendez-vous pour un emploi dans une entreprise suédoise. Elle fut surprise d'être reçue directement par le patron, et non par le directeur des ressources humaines. En matière de recrutement, il voulait tout contrôler. Ce fut sa version officielle. La vérité était bien plus pragmatique : il était passé dans le bureau du DRH, et avait vu la photo sur le CV de Nathalie. C'était une photo assez étrange : on ne pouvait pas vraiment donner d'appréciation sur son physique. Bien sûr, on se doutait qu'elle n'était pas dépourvue de beauté, mais ce n'était pas ce qui avait attiré l'œil du patron. C'était autre chose. Quelque chose qu'il n'arrivait pas vraiment à définir, et qui ressemblait davantage à une sensation : la sagesse. Oui, c'était ce qu'il avait ressenti. Il trouvait que cette femme semblait sage.

Charles Delamain n'était pas suédois. Mais il suffisait d'entrer dans son bureau pour se demander s'il n'avait pas pour ambition de le devenir, sûrement pour plaire à ses actionnaires. Sur un meuble Ikea, on pouvait voir une assiette avec quelques petits pains qui font beaucoup de miettes.

« J'ai découvert votre parcours avec grand intérêt... et...

— Oui?

— Vous portez une alliance. Vous êtes mariée ?

— Euh... oui. »

II y eut un blanc. Charles avait regardé plusieurs fois le CV de cette jeune femme, et il n'avait pas vu qu'elle était mariée. Au moment où elle dit « oui », il jeta à nouveau un coup d'œil sur le CV. Elle était effectivement mariée. C'était comme si la photo avait brouillé dans son cerveau la situation personnelle de cette femme. Après tout, était-ce vraiment important ? Il fallait continuer l'entretien pour ne pas laisser la moindre gêne se propager.

« Et vous comptez avoir des enfants ? reprit-il.

— Pas pour le moment », répondit Nathalie sans

la moindre hésitation.

Cette question pouvait paraître absolument naturelle lors d'un entretien d'embauché avec une jeune femme qui vient de se marier. Mais elle sentit quelque chose de différent, sans être vraiment capable de le définir. Charles avait cessé de parler, et la dévisageait. Finalement, il se leva, et prit une biscotte.

« Vous voulez un Krisprolls ?

— Non merci.

— Vous devriez.

— C'est gentil mais je n'ai pas faim.

— Vous devriez vous habituer. On ne mange que

ça ici.

— Vous voulez dire... que... ?

— Oui. »

 

9

 

Nathalie avait parfois l'impression que les gens enviaient son bonheur. C'était diffus, rien de vraiment concret, juste un sentiment passager. Mais elle le ressentait. À travers des détails, des sourires à peine marqués mais qui en disaient long, des façons de la regarder. Personne ne pouvait imaginer qu'il lui arrivait d'avoir peur de ce bonheur, peur qu'il puisse contenir la menace du malheur. Il lui arrivait de se reprendre quand elle disait : « Je suis heureuse », sorte de superstition, sorte de souvenir de tous ces moments où la vie avait finalement penché du mauvais côté.

La famille et les amis présents au mariage formaient ce qu'on pouvait appeler le premier cercle de la pression sociale. Pression qui demandait la naissance d'un enfant. Fallait-il qu'ils s'ennuient à ce point dans leur vie pour s'exciter sur celle des autres ? C'est toujours ainsi. On vit sous le diktat des désirs des autres. Nathalie et François ne voulaient pas devenir un feuilleton pour leur entourage. Pour l'instant, ils aimaient l'idée d'être deux, seuls au monde, dans le plus parfait cliché de l'aisance sentimentale. Ils avaient vécu depuis leur rencontre, dans un élan de liberté absolue. Adorant les voyages, profitant du moindre week-end ensoleillé, ils avaient parcouru l'Europe avec une innocence romantique. Des témoins de leur amour auraient pu les voir à Rome, à Lisbonne ou encore à Berlin. Ils avaient eu le sentiment de s'unir plus que jamais en s'éparpillant. Ces voyages traduisaient aussi chez eux un réel sens du romanesque. Ils raffolaient des soirées où ils se racontaient à nouveau leur rencontre, se remémorant les détails avec plaisir, se glorifiant de la justesse du hasard. Ils étaient, en matière de mythologie de leur amour, comme des enfants à qui l'on raconte inlassablement la même histoire.

Alors oui, ce bonheur pouvait faire peur.

Le quotidien ne les avait pas entamés. Travaillant de plus en plus tous les deux, ils faisaient en sorte de se retrouver. De déjeuner ensemble, même rapidement. De déjeuner « sur le pouce » comme disait François. Et Nathalie aimait cette expression. Elle imaginait un tableau moderne, représentant un couple en train de déjeuner sur un pouce, comme il y avait eu un déjeuner sur l'herbe. Voilà un tableau que Dali aurait pu faire, avait-elle dit. Il y a parfois des phrases qu'on adore, qu'on trouve sublimes, alors que celui qui les a prononcées ne s'est rendu compte de rien. François aimait cette possibilité d'un tableau de Dali, aimait que sa femme puisse inventer, et modifier même, l'histoire de la peinture. C'était une forme de naïveté poussée à l'extrême. Il souffla qu'il avait envie d'elle maintenant, envie de la prendre quelque part, n'importe où. Ce n'était pas possible, elle devait partir. Alors il attendrait jusqu'au soir et se jetterait sur elle avec le désir accumulé des heures passées dans la frustration. Leur vie sexuelle, avec le temps, ne semblait pas s'affadir. Quelque chose de rare : il y avait encore dans chaque jour entre eux des traces de leur premier jour.

Ils tentaient aussi de garder une vie sociale, de continuer à voir des amis, à aller au théâtre, à faire des visites surprises à leurs grands-parents. Ils tentaient de ne pas se laisser enfermer. De déjouer le piège de la lassitude. Les années passèrent ainsi, et tout paraissait si simple. Alors que les autres faisaient des efforts. Nathalie ne comprenait pas cette expression : « Un couple, ça se travaille. » Les choses étaient simples ou elles ne l'étaient pas, selon elle. C'est bien facile de penser cela quand tout est rond, quand il n'y a jamais de vagues. Enfin si, quelquefois. Mais c'était à se demander s'ils ne se disputaient pas simplement pour le plaisir de la réconciliation. Alors quoi ? Cela devenait presque inquiétant tant de réussite. Le temps passait sur cette facilité, sur cette rare habileté des vivants.

10

 

Prochaines destinations envisagées par Nathalie et François

 

Barcelone

*

Miami

*

La Baule

11

 

II suffit de respirer pour que le temps passe. Cela faisait déjà cinq ans que Nathalie travaillait dans son entreprise suédoise. Cinq ans d'actions en tous genres, d'allers-retours dans les couloirs et l'ascenseur. Pas loin de l'équivalent d'un Paris-Moscou. Cinq ans et mille deux cents douze cafés bus à la machine. Dont trois cent vingt-quatre pendant les quatre cent vingt rendez-vous organisés avec des clients. Charles était très heureux de la compter parmi ses proches collaborateurs. Il n'était pas rare qu'il l'appelle dans son bureau juste pour la féliciter. Certes, il agissait ainsi, de préférence le soir. Quand tout le monde était parti. Mais ce n'était pas grossier. Il éprouvait beaucoup de tendresse pour elle, et appréciait ces moments où ils se retrouvaient seuls. Bien sûr, il tentait de créer un terrain propice à l'ambiguïté. Nulle autre femme n'aurait été dupe d'un tel manège, mais Nathalie vivait dans l'étrange vapeur de la monogamie. De l'amour, pardon. De cet amour qui anéantit tous les autres hommes, mais également toute vision objective des tentatives de séduction. Charles s'en amusait, et pensait à ce François comme à un mythe. Peut-être aussi cette façon qu'elle avait de ne jamais être dans la séduction lui apparaissait comme une sorte de défi. Il arriverait forcément à créer un jour ou l'autre un terrain trouble entre eux, fût-il minime. Parfois, il changeait radicalement d'attitude, et regrettait de l'avoir embauchée. La contemplation quotidienne de cette féminité inaccessible l'épuisait.

La relation de Nathalie avec le patron, que les autres jugeaient privilégiée, créait des tensions. Elle tentait de les apaiser, de ne pas entrer dans les petites mesquineries de la vie de bureau. Si elle gardait ses distances avec Charles, c'était aussi pour cette raison. Pour ne pas se couler dans le rôle suranné de la favorite. Son élégance et son aura auprès du patron devaient peut-être la rendre encore plus exigeante. C'est ce qu'elle ressentait, sans savoir si c'était justifié. Tout le monde s'accordait pour prédire un grand avenir dans la société à cette jeune femme brillante, énergique et travailleuse. À plusieurs reprises, les actionnaires suédois avaient eu vent de ses excellentes initiatives. Les jalousies qu'elle suscitait se matérialisaient par des coups bas. Des tentatives pour la déstabiliser. Elle ne se plaignait pas, n'était jamais du genre à geindre le soir, quand elle retrouvait François. C'était aussi une façon de dire que le petit cirque des ambitions n'avait pas plus d'importance que ça. Cette capacité à laisser glisser les problèmes sur soi passait pour de la force. C'était peut-être sa plus belle aptitude : celle de ne pas laisser affleurer ses faiblesses.

12

 

Distance entre Paris et Moscou

 

2478 kilomètres