(La délicatesse)

Maison · Chapitre 5 sur 12

Pages du PDF

(La délicatesse)

Chapitre 40

 

Le lendemain matin, il se réveilla très tôt. Si tôt qu'il n'était même pas certain d'avoir dormi. Il attendait le soleil avec impatience, comme un rendez-vous important. Qu'allait-il se passer aujourd'hui ? Quelle serait l'attitude de Nathalie ? Et lui, que devait-il faire ? Qui sait comment agir quand une belle femme vous embrasse sans donner la moindre raison ? Son esprit était assailli de questions, et ce n'était jamais bon signe. Il devait respirer calmement (...) et (...), voilà, comme ça (...), très bien (...).

Et se dire que c'était simplement une journée comme les autres.

Markus aimait lire. C'était un beau point commun avec Nathalie. Il utilisait ses trajets quotidiens er RER pour assouvir cette passion. Il avait récemment acheté de nombreux livres et devait choisir celui qui allait accompagner cette grande journée. Il y avait cet auteur russe qu'il aimait bien, un auteur qu'or lisait nettement moins que Tolstoï ou Dostoïevski, sans que l'on sache vraiment pourquoi, mais l'ouvrage était trop volumineux. Il voulait un texte où il pourrait picorer selon ses désirs, car il savait qu'il ne parviendrait pas à se concentrer. C'est ainsi qu'il se décida pour Syllogismes de l'amertume de Cioran,

Une fois arrivé, il tenta de passer le plus de temps possible près de la machine à café. Pour que cela paraisse naturel, il en but plusieurs. Au bout d'une heure, il commença à se sentir un peu trop excité. Cafés noirs et nuit blanche, ce n'était jamais un bon mélange. Il passa aux toilettes, se trouva gris. Il retourna dans son bureau. Aucune réunion avec Nathalie n'était prévue aujourd'hui. Peut-être qu'il devrait simplement aller la voir ? Utiliser le prétexte du dossier 114. Mais il n'y avait rien à dire sur le dossier 114. Ce serait stupide. Il n'en pouvait plus de se laisser ainsi gangrener par l'hésitation. Après tout, c'était à elle de venir ! C'était elle qui l'avait embrassé. On n'avait pas le droit d'agir ainsi sans donner d'explication. C'était comme voler quelque chose et partir en courant. C'était exactement ça : elle était partie en courant de ses lèvres. Pourtant, il savait qu'elle ne viendrait pas le voir. Peut-être même qu'elle avait oublié ce moment, qu'il n'avait été pour elle qu'un acte gratuit ? Son intuition était bonne. Il sentait une injustice terrible dans cette possibilité : comment l'acte du baiser pouvait-il être gratuit pour elle alors qu'il avait une valeur inestimable pour lui ? Oui, hors de prix. Ce baiser était là, partout en lui, marchant dans son corps.

41

 

Extrait d'analyse du tableau Le Baiser de Gustave Klimt

 

La plupart des œuvres de Klimt peuvent donner lieu à quantité d'interprétations, mais son utilisation antérieure du thème du couple enlacé dans la frise Beethoven et la frise Stoclet permet de voir dans Le Baiser l'ultime accomplissement de la quête humaine du bonheur.

42

 

Markus ne parvenait pas à se concentrer. Il voulait son explication. Il n'y avait qu'une façon de l'obtenir : créer un faux hasard. Faire des allers-retours devant le bureau de Nathalie, toute la journée s'il le fallait. Il y aurait bien un moment où elle sortirait et hop... il serait là, pure coïncidence, à marcher devant son bureau. En fin de matinée, il était complètement en sueur. Il pensa subitement : « Je ne suis pas sous mon meilleur jour ! » Si elle sortait maintenant, elle croiserait un homme dégoulinant qui perdait son temps à marcher dans le couloir sans rien faire. Il allait passer pour quelqu'un qui marche gratuitement.

Après le déjeuner, ses pensées du matin revinrent en force. Sa stratégie était la bonne, et il devait continuer ses allers-retours. C'était la seule solution. C'est si difficile de marcher, en faisant semblant d'aller quelque part. Il fallait avoir l'air précis et concentré ; le plus dur étant de se déplacer d'une manière faussement rapide. En fin d'après-midi, alors qu'il était épuisé, il croisa Chloé. Elle lui demanda :

« Ça va ? Tu es tout bizarre...

— Oui, oui, ça va. Je me dégourdis un peu les jambes. Ça m'aide à réfléchir.

— Tu es toujours sur le 114 ?

— Oui.

— Et ça se passe bien ?

— Oui, ça va. À peu près.

— Ecoute, moi, je n'ai que des soucis avec le 108. Je voulais en parler à Nathalie, mais elle n'est pas là aujourd'hui.

— Ah bon? Elle... n'est pas là? Demanda Markus.

— Non... elle est en déplacement en province, je crois. Bon, je te laisse, je vais essayer de régler ça.»

Markus resta sans réaction. Il avait tellement marché qu'il aurait pu lui aussi être en province.

43

 

Trois aphorismes de Cioran lus par Markus dans le RER

 

L'art d'aimer ?

C'est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d'une anémone.

*

Un moine et un boucher se bagarrent à l'intérieur de chaque désir.

*

Le spermatozoïde est un bandit à l'état pur.

44

 

Le lendemain, Markus arriva au bureau dans un état d'esprit tout différent. Il ne comprenait pas pourquoi il avait agi de manière aussi farfelue. Quelle idée de faire ainsi des allers-retours. Le baiser l'avait beaucoup perturbé, et il faut dire aussi que les derniers temps de sa vie affective avaient été particulièrement calmes, mais ce n'était pas une raison pour être si puéril. Il aurait dû conserver son sang-froid. Il voulait toujours avoir une explication avec Nathalie, mais il ne tenterait plus de la croiser par le jeu d'un faux hasard. Il irait simplement la voir.

Il frappa énergiquement à la porte du bureau. Elle dit « entrez », et il entra sans flancher. C'est alors qu'il fut confronté à un problème majeur : elle était allée chez le coiffeur. Markus avait toujours été très sensible aux cheveux. Et là, c'était un spectacle déconcertant. Les cheveux de Nathalie étaient parfaitement lisses. D'une beauté étonnante. Si seulement elle les avait attachés, comme cela lui arrivait parfois, tout aurait été plus simple. Mais devant une telle manifestation capillaire, il se sentait dépourvu de mots.

« Oui Markus, c'est pour quoi ? »

II interrompit sa dérive mentale. Et prononça finalement la première phrase qui lui vint à l'esprit :

« J'aime beaucoup vos cheveux. - C'est gentil merci.

— Non, vraiment, je les adore. »

Nathalie fut étonnée par cette déclaration matinale. Elle ne savait si elle devait sourire ou être gênée.

« Oui, et donc ?

— Vous n'êtes quand même pas venu me voir

uniquement pour me parler de mes cheveux ?

— Non... non...

— Alors ? Je vous écoute.

— Markus, vous êtes là ?

— Oui...

— Alors ?

— Je voudrais savoir pourquoi vous m'avez embrassé. »

Le souvenir du baiser revint au premier plan de sa mémoire. Comment avait-elle pu l'oublier ? Chaque instant se recomposait, et elle ne put réfréner une moue de dégoût. Était-elle folle ? Depuis trois ans, elle ne s'était approchée d'aucun homme, n'avait même jamais pensé s'intéresser à quelqu'un, et voilà qu'elle avait embrassé ce collègue insignifiant. Il attendait une réponse, ce qui était parfaitement compréhensible. Le temps passait. Il fallait parler :

« Je ne sais pas », souffla Nathalie.

Markus aurait voulu une réponse, un rejet même, mais certainement pas ce rien.

« Vous ne savez pas ?

— Non, je ne sais pas.

— Vous ne pouvez pas me laisser comme ça. Vous devez m'expliquer. »

II n'y avait rien à dire.

Ce baiser était comme de l'art moderne.

45

 

Titre d'un tableau de Kazimir Malevitch

 

Carré blanc sur fond blanc (1918).

 

46

 

Par la suite, elle avait réfléchi : pourquoi ce baiser ? C'était juste comme ça. On ne maîtrise pas notre horloge biologique interne. En l'occurrence celle du deuil. Elle avait voulu mourir, elle avait tenté de respirer, elle avait réussi à respirer, puis à manger, elle avait même réussi à reprendre son travail, à sourire, à être forte, à être sociable et féminine, et puis le temps avait passé avec cette énergie boiteuse de la reconstruction, jusqu'au jour où elle était sortie dans ce bar, mais elle avait fui, ne supportant pas le manège de la séduction, persuadée que plus jamais elle ne pourrait s'intéresser à un homme, le lendemain pourtant, elle s'était mise à marcher sur la moquette, comme ça, une pulsion volée à l'incertitude, elle avait ressenti son corps comme un objet de désir, ses formes et ses hanches, et elle avait même regretté de ne pas pouvoir entendre le bruit des talons aiguilles, tout cela avait été subit, la naissance sans annonce d'une sensation, d'une force lumineuse.

Et c'est alors que Markus était entré dans la pièce.

Il n'y avait rien d'autre à dire. Notre horloge corporelle n'est pas rationnelle. C'est exactement comme un chagrin d'amour : on ne sait pas quand on s'en remettra. Au pire moment de la douleur, on pense que la plaie sera toujours vive. Et puis, un matin, on s'étonne de ne plus ressentir ce poids terrible. Quelle surprise de constater que le mal-être s'est enfui. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi pas plus tard, ou plus tôt ? C'est la décision totalitaire de notre corps. Pour cette pulsion du baiser, Markus ne devait pas chercher d'explication concrète. Il était apparu au bon moment. La plupart des histoires se résument d'ailleurs souvent à cette simple question du bon moment. Markus, qui avait raté tant de choses dans sa vie, venait de découvrir sa capacité à apparaître au moment idéal dans le champ de vision d'une femme.

Nathalie avait lu la détresse dans le regard de Markus. Après leur dernier échange, il était parti lentement. Sans faire de bruit. Aussi discret qu'un point-virgule dans un roman de huit cents pages. Elle ne pouvait pas le laisser comme ça. Elle était terriblement gênée d'avoir agi ainsi. Elle pensa, par ailleurs, que c'était un collègue adorable, respectueux de chacun, et cela accentuait son malaise à l'idée d'avoir pu le blesser. Elle le rappela dans son bureau. Il prit le dossier 114, sous le bras. Au cas où elle voudrait le voir pour une raison professionnelle. Mais il s'en foutait tellement du dossier 114. En se rendant à cette convocation, il fit un détour par les toilettes pour se mettre un peu d'eau sur le visage. Il ouvrit la porte, curieux de ce qu'elle allait lui dire.

« Merci d'être venu.

— Je vous en prie.

— Je voudrais m'excuser. Je ne savais pas quoi répondre. Et pour tout vous dire, je ne sais pas davantage maintenant...

— Je ne sais pas ce qui m'a pris. Sûrement une pulsion physique... mais nous travaillons ensemble, et je dois dire que c'était parfaitement inapproprié.

— Vous parlez comme une Américaine. Ce n'est jamais bon signe. »

Elle se mit à rire. Quelle étrange réplique. C'était la première fois qu'ils parlaient d'autre chose que d'un dossier. Elle découvrait un indice de sa véritable personnalité. Elle devait se reprendre :

« Je parle comme la responsable d'un groupe de six personnes, dont vous faites partie. Vous êtes arrivé à un moment où je rêvais, et je n'ai pas saisi la réalité de l'instant.

— Mais cet instant a été le plus réel de ma vie », avait protesté Markus sans réfléchir. Cela était sorti de son cœur.

Les choses n'allaient pas être simples, pensa Nathalie. Il valait mieux clore cette conversation. Ce qu'elle fit rapidement. Un peu sèchement. Markus ne semblait pas comprendre. Il restait figé dans son bureau, cherchant en vain la force de repartir. À vrai dire, quand elle l'avait convoqué dix minutes plus tôt, il s'était imaginé que peut-être elle voudrait l'embrasser encore. Il avait voyagé dans ce rêve, et il venait de comprendre maintenant, de manière définitive, qu'il ne se passerait plus rien entre eux. Il avait été fou d'y croire. Elle l'avait juste embrassé comme ça. C'était difficile à admettre. Comme si on vous offrait le bonheur avant de vous le reprendre aussitôt. Il rêvait de n'avoir jamais connu le goût des lèvres de Nathalie. Il rêvait de n'avoir jamais connu cet instant, car il sentait bien qu'il lui faudrait des mois pour se remettre de ces quelques secondes.

Il avança vers la porte. Nathalie fut surprise de percevoir la formation d'une larme dans l'œil de Markus. Une larme qui n'avait pas encore coulé, mais qui attendait le couloir pour se laisser glisser. Lui, il voulait la retenir. Ne surtout pas pleurer devant Nathalie. C'était idiot, mais cette larme qu'il allait pleurer était imprévisible.

C'était la troisième fois qu'il pleurait devant une femme.

47

 

Pensée d'un philosophe polonais

 

II y a des gens formidables qu'on rencontre au mauvais moment.

Et il y a des gens qui sont formidables parce qu'on les rencontre au bon moment.

48

 

Petite histoire sentimentale de Markus à travers ses larmes

 

Avant toute chose, faisons abstraction ici des pleurs de l'enfance, les pleurs devant sa mère ou sa maîtresse d'école. Il ne s'agit que des pleurs de Markus pour des raisons sentimentales. Ainsi, avant cette larme qu'il avait tenté de maîtriser devant Nathalie, il avait déjà pleuré à deux reprises.

La première larme remontait au temps de sa vie en Suède, avec une jeune fille répondant au doux prénom de Brigitte. Pas très suédois comme nom, mais bon, Brigitte Bardot n'avait pas de frontières. Le père de Brigitte, ayant fantasmé toute sa vie sur ce mythe, n'avait pas trouvé meilleure idée que d'appeler sa fille ainsi. Passons sur le danger psychologique de dénommer sa fille en hommage à son rêve érotique. L'histoire familiale de Brigitte nous importe peu, n'est-ce pas ?

Brigitte faisait partie de cette curieuse catégorie des femmes précises. Sur chaque sujet, elle était capable de ne pas émettre le moindre avis aléatoire. Il en était de même de sa beauté : chaque matin, elle se levait avec la gloire sur le visage. Parfaitement sûre d'elle, elle s'asseyait toujours au premier rang, cherchant parfois à déstabiliser les professeurs masculins, jouant de son charme évident pour faire dévier les enjeux de la géopolitique. Quand elle entrait dans une pièce, les hommes la rêvaient aussitôt, et les femmes la détestaient d'instinct. Elle était le sujet de tous les fantasmes, ce qui finit par l'agacer. Elle eut alors cette inspiration géniale pour calmer les ardeurs : sortir avec le plus insignifiant des garçons. Ainsi, les mâles seraient effrayés, et les filles rassurées. Markus fut l'heureux élu, sans comprendre pourquoi le centre du monde s'intéressait subitement à lui. C'était comme si les États-Unis invitaient le Liechtenstein à déjeuner. Elle lui adressa une série de compliments, déclara le regarder souvent.

« Mais comment me vois-tu ? Je suis toujours au fond de la classe. Et toi toujours au premier rang ?

— C'est ma nuque qui m'a tout raconté. Ma nuque a des yeux », dit Brigitte.

C'est sur ce dialogue que naquit leur entente.

Entente qui fit beaucoup parler. Le soir, ils quittaient le lycée ensemble, sous les regards ahuris de tous. À cette époque, Markus n'avait pas encore une conscience aiguë de sa personne. Il se savait doter d'un physique peu agréable, mais cela ne lui paraissait pas surnaturel d'être avec une jolie femme. Depuis toujours, il avait entendu : « Les femmes ne sont pas aussi superficielles que les hommes ; le physique compte moins pour elles. L'essentiel sera toujours d'être cultivé et drôle ». Alors il avait appris beaucoup de choses, et tentait de faire preuve d'esprit. Avec quelque réussite, il faut l'avouer. Ainsi, les porosités de son visage s'effaçaient presque derrière ce que l'on pouvait appeler un certain charme.

Mais ce charme se fracassa avec l'amorce de la question sexuelle. Brigitte avait sûrement fait beaucoup d'efforts, mais le jour où il tenta de toucher ses seins merveilleux, elle ne maîtrisa pas sa main, et ses cinq doigts atterrirent sur la joue surprise de Markus. Il se retourna pour se regarder dans un miroir, et découvrit avec stupéfaction l'apparition du rouge sur la blancheur de sa peau. Pour toujours il se souviendrait de ce rouge, et associerait cette couleur à l'idée du rejet. Brigitte tenta de s'excuser en disant que son geste avait été impulsif, mais Markus comprit ce que les mots ne disaient pas. Quelque chose d'animal et de viscéral : il la dégoûtait. Il la regarda, et se mit à pleurer. Chaque corps s'exprimait à sa façon.

Ce fut la première fois qu'il pleura devant une femme.

II obtint la version suédoise du baccalauréat, et décida de partir vivre en France. Un pays où les femmes n'étaient pas des Brigitte. Blessé par le premier épisode de sa vie sentimentale, il avait développé un sens de la protection. Il allait peut-être vivre une trajectoire parallèle au monde sensuel. Il avait peur de souffrir, de ne pas être désiré pour des raisons valables. Il était fragile, sans savoir combien la fragilité peut émouvoir une femme. Au bout de trois ans de solitude urbaine, désespérant de trouver l'amour, il décida de prendre part à une séance de speed dating. Ainsi, il allait rencontrer sept femmes avec qui il pourrait discuter pendant sept minutes. Temps infiniment court pour quelqu'un comme lui : il était persuadé qu'il lui faudrait au minimum un siècle pour convaincre un échantillon du sexe opposé de le suivre dans le chemin étroit de sa vie. Pourtant, il se passa quelque chose d'étrange ; dès la première rencontre, il eut le sentiment d'une tonalité réciproque. La fille s'appelait Alice1 et travaillait dans une pharmacie où elle animait parfois des ateliers beauté 2. À vrai dire, ce fut assez simple : la situation les gênait tellement tous les deux que ça leur permit de se détendre. Leur rencontre fut donc d'une parfaite simplicité, et après l'enchaînement des rendez-vous, ils se retrouvèrent pour étirer les sept minutes. Qui devinrent des jours, puis des mois.

Mais leur histoire ne dépassa pas l'année. Markus adorait Alice, mais ne l'aimait pas. Et surtout, il ne la désirait pas assez. C'était une équation atroce : pour une fois qu'il rencontrait quelqu'un de bien, il n'en était absolument pas amoureux. Sommes-nous toujours condamnés à l'inachevé ? Pendant les semaines de leur relation, il progressa dans son expérience de la vie à deux. Il découvrit ses forces, et sa capacité à se faire aimer. Oui, Alice tomba follement amoureuse de lui. C'était presque perturbant pour quelqu'un qui n'avait connu que l'amour maternel (et encore). Il y avait quelque chose de très doux et de simplement touchant chez Markus, un mélange de force qui rassure et de faiblesse attendrissante. Et c'est bien cette faiblesse qui lui fit repousser l'inévitable, à savoir quitter Alice. Mais il le fit pourtant un matin. La souffrance de la jeune femme lui causa une blessure particulièrement violente. Peut-être davantage que ses propres souffrances. Il ne put s'empêcher de pleurer, mais il savait que c'était la bonne décision. Il préférait la solitude au creusement d'un fossé plus large entre leurs deux cœurs.

Ce fut donc la deuxième fois qu'il pleura devant une femme.

Depuis presque deux ans, il ne s'était rien passé dans sa vie. Il lui était arrivé de regretter Alice. Surtout lors de nouvelles séances de speed dating qui furent particulièrement décevantes, pour ne pas dire humiliantes, quand certaines filles ne faisaient même pas l'effort de lui parler. Alors, il avait décidé de ne plus y aller. Peut-être même avait-il tout simplement renoncé à l'idée de vivre à deux ? Il arrivait à ne plus y voir d'intérêt. Après tout, il y avait des millions de célibataires. Il pourrait se passer d'une femme. Mais il se disait cela pour se rassurer, pour ne pas penser à quel point il était malheureux de cette situation. Il rêvait tellement d'un corps féminin, et il en crevait parfois de se dire que tout cela lui serait sûrement interdit désormais. Qu'il n'aurait jamais plus de visa pour la beauté.

Et, subitement, Nathalie était venue l'embrasser. Sa responsable et la source évidente de ses fantasmes. Puis elle lui avait expliqué que cela n'avait pas existé. Alors voilà, il devait juste s'y faire. Ce n'était pas si grave après tout. Pourtant, il avait pleuré. Oui des larmes avaient coulé de ses yeux, et cela l'avait profondément surpris. Des larmes imprévisibles. Était-il si fragile ? Non ce n'était pas ça. Il avait souvent encaissé des situations bien plus difficiles. C'est juste qu'il avait été particulièrement ému par ce baiser ; parce que Nathalie était belle bien sûr, mais aussi par la folie de son mouvement. Personne ne l'avait jamais embrassé comme ça, sans prendre rendez-vous avec ses lèvres. C'était cette magie-là qui l'avait ému aux larmes. Et maintenant : aux larmes amères de la déception.

49

 

En partant ce vendredi soir, il était bien content de pouvoir se réfugier dans le week-end. Il utiliserait le samedi et le dimanche comme deux grosses couvertures. Il ne voulait rien faire, n'avait pas même le courage de lire. Alors, il s'installa devant la télévision. C'est ainsi qu'il assista à un spectacle exceptionnel, celui de l'élection du premier secrétaire du Parti socialiste français. Le second tour opposait deux femmes : Martine Aubry et Ségolène Royal. Jusqu'à présent, il ne s'était jamais vraiment intéressé à la politique française. Mais là, c'était une affaire passionnante. Mieux : une affaire qui allait lui donner des idées.

Dans la nuit de vendredi à samedi, les résultats étaient tombés. Mais personne ne pouvait vraiment dire qui avait gagné. Au petit matin, Martine Aubry fut finalement déclarée gagnante, avec seulement quarante-deux voix d'avance. Markus n'en revenait pas d'un si faible écart. Les partisans de Ségolène Royal criaient au scandale : « Nous ne nous laisserons pas voler notre victoire ! » Une phrase fabuleuse, pensa Markus. La perdante continuait ainsi à se battre, à contester les scores. Il faut dire que les informations du samedi semblaient lui donner raison, puisqu'on releva des fraudes et des erreurs. L'écart se réduisait de plus en plus. Complètement absorbé par cette affaire, Markus écouta la déclaration de Martine Aubry. Elle se présentait comme la nouvelle première secrétaire du Parti, mais ça n'allait pas être aussi simple. Le soir même, Ségolène Royal, sur le plateau du journal télévisé, annonça qu'elle aussi serait la prochaine secrétaire. Toutes deux se déclaraient gagnantes ! Markus fut subjugué par la détermination de ces deux femmes, et surtout par celle de la seconde qui, malgré une défaite, continuait de lutter avec une volonté extrême. Pour ne pas dire surnaturelle. Il voyait dans la vigueur de ces deux bêtes politiques tout ce qu'il n'était pas. Et c'est bien ce samedi soir, perdu dans la bataille tragi-comique des socialistes, qu'il décida de se battre. Qu'il décida de ne pas en rester là avec Nathalie. Même si elle lui avait dit que tout était perdu, que rien ne pouvait être envisagé, il continuerait d'y croire. Il serait, coûte que coûte, le premier secrétaire de sa vie.

Sa première décision fut simple : la réciprocité. Si elle l'avait embrassé sans lui demander son avis, il ne voyait pas pourquoi il ne pourrait pas faire de même. Lundi matin, à la première heure, il irait la voir pour lui rendre la monnaie de ses lèvres. Pour cela, il se dirigerait vers elle d'un pas décidé (ce qui était la partie la plus complexe du programme : il n'avait jamais été très doué pour marcher d'un pas décidé), et l'agripperait de manière virile (ce qui était l'autre partie complexe du programme : il n'avait jamais été très doué pour faire quoi que ce soit de manière quelque peu virile). Autrement dit, l'attaque s'annonçait complexe. Mais il avait encore tout le dimanche devant lui pour se préparer. Un long dimanche de socialistes.

50

 

Propos tenus par Ségolène Royal, au moment où elle est menée de 42 voix

 

Tu es insatiable Martine, tu ne veux pas reconnaître ma victoire.

51

 

Markus était devant la porte de Nathalie. Il était temps d'agir, ce qui le propulsait dans l'immobilité la plus parfaite. Benoît, un collègue de son groupe, passa par là :

« Ben qu'est-ce que tu fais ?

— Heu... j'ai rendez-vous avec Nathalie.

— Et c'est en restant planté devant sa porte que tu penses la voir ?

— Non... c'est juste qu'on a rendez-vous à10 heures... et qu'il est 9 h 59... alors, tu me connais, je n'aime pas être en avance... »

Le collègue s'éloigna, sensiblement dans le même état que ce jour d'avril 1992 où il avait vu une pièce de Samuel Beckett dans un théâtre de banlieue.

Markus était maintenant contraint d'agir. Il entra dans le bureau de Nathalie. Elle avait la tête plongée dans un dossier (peut-être le 114 ?) et la releva aussitôt. Il avança vers elle d'un pas décidé. Mais rien ne pouvait jamais être simple. À l'approche de Nathalie,

11 dut ralentir. Son cœur battait de plus en plus fort, une véritable symphonie de syndicalistes. Nathalie se

demandait ce qui allait se passer. Et pour tout dire, elle éprouvait une certaine crainte. Pourtant, elle savait très bien que Markus était la gentillesse même. Que voulait-il ? Pourquoi ne bougeait-il pas ? Son corps était un ordinateur qui buggue, par excès de données. Les siennes étaient des données émotionnelles. Elle se leva, et lui demanda :

« Qu'est-ce qui se passe Markus ?

— Tout va bien ? »

II parvint à se reconcentrer sur ce qu'il était venu faire. Il la prit subitement par la taille, et l'embrassa avec une énergie que lui-même ne soupçonnait pas. Elle n'eut pas le temps de réagir qu'il avait déjà quitté le bureau.