(La délicatesse)

Maison · Chapitre 8 sur 12

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(La délicatesse)

Chapitre 77

 

Dialogue du film Celebrity de Woody Allen, qui inspira la réplique de Markus

 

CHARLIZE THERON

Tu n'as pas peur de la contagion ? J'ai un rhume.

KENNETH BRANAGH

De toi, j'attraperais même un cancer incurable.

 

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Les soirées peuvent être extraordinaires, les nuits inoubliables, et pourtant elles aboutissent toujours à des matins comme les autres. Nathalie prenait l'ascenseur pour rejoindre son bureau. Elle détestait se retrouver avec quelqu'un dans ce réduit, devoir sourire et échanger des politesses, alors elle faisait en sorte d'attendre un convoi vide. Elle aimait ce moment de quelques secondes où elle s'élevait vers sa journée, dans cette cage qui fait de nous des fourmis dans une galerie. En sortant, elle tomba nez à nez avec son patron. Ce n'était pas une expression : ils se cognèrent véritablement.

« C'est étonnant... je me disais qu'on ne se voyait pas beaucoup en ce moment... et hop, je tombe sur toi ! Si j'avais su que j'avais ce pouvoir-là, j'aurais émis un autre souhait...

— C'est malin, ça.

— Plus sérieusement, il faut que je te parle. Tu peux passer me voir tout à l'heure ? »

Ces derniers temps, Nathalie avait presque oublié l'existence de Charles. Il était comme un vieux numéro de téléphone, un élément qui n'a plus de prise avec la modernité. Il était un pneumatique. Elle trouvait étrange de devoir retourner dans son bureau. Depuis combien de temps n'y était-elle pas allée ? Elle ne le savait pas précisément. Le passé commençait à se déformer, à se diluer dans les hésitations, à se cacher sous les taches de l'oubli. Et c'était là la preuve heureuse que le présent reprenait son rôle. Elle laissa passer la matinée, puis se décida.

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Exemples de numéros de téléphone d'un autre siècle

 

Odéon 32-40

*

Passy 22-12

*

Clichy 12-14

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Nathalie entra dans le bureau de Charles. Elle constata aussitôt que les volets étaient moins ouverts qu'à l'habitude, qu'il y avait là comme une tentative de plonger cette matinée dans l'obscurité.

« C'est vrai que ça fait longtemps que je ne suis pas venue ici, dit-elle en marchant...

— Longtemps, oui...

— Tu as dû en lire des mots du Larousse depuis...

-—Ah ça... non. J'ai arrêté. J'en ai marre des définitions. Franchement, tu peux me dire à quoi ça sert de connaître la signification des mots ?

— C'est pour me demander ça que tu voulais me voir ?

— Non... non... on passe son temps à se croiser... et je voulais simplement savoir comment tu vas... comment ça se passe en ce moment... »

II avait prononcé ces derniers mots à la frontière du bégaiement. Face à cette femme, il était un train qui déraille. Il ne comprenait pas pourquoi elle lui faisait un tel effet. Bien sûr qu'elle était belle, bien sûr elle avait une façon d'être qu'il trouvait sublime, mais tout de même : était-ce suffisant ? Il était un homme de pouvoir, et parfois des secrétaires rousses gloussaient sur son passage. Il aurait pu avoir des femmes, il aurait pu passer des cinq-à-sept dans des cinq étoiles. Alors quoi ? Il n'y avait rien à dire. Il était soumis à la tyrannie de sa première impression. Cela ne pouvait être que ça. Cet instant où il avait vu son visage sur son CV, où il avait dit : je veux mener l'entretien avec elle. Elle était alors apparue, jeune mariée, pâle et hésitante, et quelques secondes plus tard, il lui avait proposé des Krisprolls. Peut-être qu'il était tombé amoureux d'une photo ? Que rien n'est plus épuisant que de vivre sous le diktat sensuel d'une beauté figée. Il continuait à l'observer. Elle ne voulait pas s'asseoir. Elle marchait, touchait les objets, souriait d'un rien : une incarnation violente de la féminité. Finalement, elle contourna son bureau et se plaça derrière lui :

« Qu'est... qu'est-ce que tu fais ?

— Je regarde ta tête.

— Mais pourquoi ?

— Je regarde derrière ta tête. Car je sens que tu as une idée derrière la tête. »

II ne manquait plus que ça : qu'elle ait de l'humour. Charles ne maîtrisait plus du tout cette scène. Elle était derrière lui, amusée. Le passé, pour la première fois, paraissait vraiment passé. Il avait été aux premières loges lors des journées noires. Il avait passé des nuits à penser qu'elle pourrait se suicider, et voilà qu'elle était là, maintenant, derrière lui, excessivement vivante.

« Allez, viens t'asseoir, s'il te plaît, dit-il calmement.

— D'accord.

— Tu as l'air heureuse. Et ça te rend belle. »

Nathalie ne répondit pas. Elle espérait qu'il ne lui avait pas demandé de venir pour lui faire une nouvelle déclaration. Il enchaîna : « Tu n'as rien à me dire ?

— Non, c'est toi qui voulais me voir.

— Tout se passe bien dans ton groupe ?

- Oui, il me semble. Enfin, tu le sais mieux que moi. Tu as les chiffres.

— Et avec... Markus ? »

C'était donc ça l'idée derrière la tête. Il voulait parler de Markus. Comment avait-elle pu ne pas y penser plus tôt?

« On m'a dit que tu dînais souvent avec lui.

- Qui t'a dit ça ?

— Tout se sait, ici.

— Et alors ? C'est ma vie privée. En quoi ça te regarde ? »

Nathalie s'interrompit brutalement. Son visage changea de tonalité. Elle observa Charles, minable, pendu à ses lèvres, guettant une explication, espérant plus que tout un démenti. Elle continua de le regarder un long moment, sans savoir que faire. Finalement, elle décida de quitter le bureau, sans même ajouter un mot. Elle laissait son patron dans l'incertitude, dans une belle frustration. Elle n'avait pas supporté les commérages, qu'on puisse parler dans son dos. Elle détestait toute cette thématique : des idées derrière la tête, des paroles dans le dos, des coups par-derrière. C'était surtout la phrase « tout se sait » qui l'avait agacée. Maintenant qu'elle y repensait, elle pouvait confirmer : oui, elle avait senti quelque chose dans le regard des autres. Il suffisait que quelqu'un les ait vus au restaurant, ou simplement sortir ensemble, et voilà que toute l'entreprise s'animait. Pourquoi était-elle agacée ? Elle avait répondu sèchement que c'était sa vie privée. Elle aurait pu très bien dire à Charles : « Oui, cet homme me plaît. » Avec conviction. Et puis non, elle ne voulait pas mettre de mot sur la situation, et il était hors de question que quiconque la pousse à le faire. En retournant vers son bureau, elle croisa des collègues, et constata le changement. Le regard de compassion et de sympathie se laissait grignoter par autre chose. Mais elle ne pouvait pas encore imaginer ce qui allait se passer.

 

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Date de sortie du film de Claude Lelouch Un homme qui me plaît, avec Jean-Paul Belmondo et Annie Girardot

3 décembre 1969

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Après le départ de Nathalie, Charles resta immobile un long moment. Il savait très bien qu'il n'avait pas su mener cette conversation. Il avait été maladroit. Il avait surtout été incapable de lui dire ce qu'il ressentait vraiment : « Oui, ça me regarde. Tu n'as pas voulu sortir avec moi. Car tu ne voulais plus être avec un homme. Alors oui, j'ai le droit de savoir ce que tu ressens. J'ai le droit de savoir ce qui te plaît chez lui, ce qui ne te plaît pas chez moi. Tu sais très bien à quel point je t'ai aimée, à quel point cela a été dur pour moi. Tu me dois bien une explication, c'est tout ce que je te demande. » Voilà à peu près ce qu'il aurait aimé dire. Mais c'est ainsi : on a toujours cinq minutes de retard sur nos conversations amoureuses.

Il ne pouvait pas travailler aujourd'hui. Après sa mise au point avec Nathalie, ce soir-là où il y avait eu tant de matchs nuls dans le championnat de football, il s'était fait une raison. Cela avait même créé dans sa vie, par l'étrangeté du mécanisme sensuel, un renouveau avec sa femme. Pendant des semaines, ils n'avaient cessé de faire l'amour, de se retrouver par le corps. On pouvait même parler d'une période magnifique. Il y a parfois bien plus d'émotion à retrouver un amour qu'à le découvrir simplement. Et puis l'agonie avait lentement repris son cours, comme un ricanement : comment avaient-ils pu croire s'aimer à nouveau ? Cela avait été un passage, une parenthèse en forme de désespoir déguisé, une légère plaine entre deux montagnes pathétiques.

Charles se sentait usé et fatigué. Il en avait marre de la Suède et des Suédois. De leur habitude stressante de toujours tenter d'être calmes. De ne jamais crier au téléphone. Cette façon d'être zen, et de proposer aux employés des massages. Tout ce bien-être commençait à lui taper sur les nerfs. L'hystérie méditerranéenne lui manquait, et il rêvait parfois de faire des affaires avec des marchands de tapis. C'était dans ce contexte qu'il avait encaissé l'information concernant la vie privée de Nathalie. Depuis, il ne cessait de penser à cet homme, ce Markus. Comment avait-il fait, avec un prénom aussi con, pour séduire Nathalie ? Il n'avait pas voulu y croire. Il était bien placé pour savoir que son cœur était une sorte de mirage d'oasis ; dès qu'on s'approchait, il s'effaçait. Mais là, c'était différent. Sa réaction excessive semblait confirmer la rumeur. Oh non, ce n'était pas possible. Il ne pourrait jamais le supporter. « Comment a-t-il fait ? » ne cessait de répéter Charles. Le Suédois avait dû l'envoûter, ou quelque chose comme ça. L'endormir, l'hypnotiser, lui faire boire une potion. Cela ne pouvait être que ça. Il l'avait trouvé si différente. Oui, c'était peut-être ce qui l'avait le plus blessé : elle n'était plus sa Nathalie. Quelque chose avait changé. Une véritable modification. Alors, il ne voyait qu'une solution : convoquer ce Markus pour voir ce qu'il avait dans le ventre. Pour découvrir son secret.

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Nombre de langues, dont le suédois, dans lesquelles on peut lire La Modification de Michel Butor, prix Renaudot 1957

 

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Markus avait été élevé dans l'idée qu'il ne fallait jamais faire de vagues. Que partout où l'on passe, il faut rester discret. La vie devait être comme un couloir. Alors forcément, en se voyant convoqué chez le directeur, il se mit à paniquer. Il pouvait être un homme, il pouvait avoir de l'humour et le sens des responsabilités, on pouvait compter sur lui, mais dès qu'il s'agissait du rapport à l'autorité, il se retrouvait comme un enfant. En ébullition, il était assailli par de nombreuses questions : « Pourquoi veut-il me voir ? Qu'ai-je fait ? Ai-je mal négocié la partie assurances du dossier 114 ? Suis-je allé trop souvent chez le dentiste ces derniers temps ? » La culpabilité l'assiégeait de toutes parts. Et c'était peut-être là la véritable nature de sa personnalité. Le sentiment absurde, en permanence au-dessus de lui, d'un châtiment à venir.

Il frappa à sa façon, toujours avec deux doigts. Charles lui dit d'entrer.

« Bonjour, je viens vous voir... comme vous me...

— Je n'ai pas le temps pour le moment... j'ai un rendez-vous.

— Ah très bien.

— Bon, je repars alors. Je repasserai plus tard. »

Charles congédia cet employé, car il n'avait pas le temps de le recevoir. Il attendait le fameux Markus, sans imaginer une seconde qu'il venait de le voir. En plus d'avoir attrapé le cœur de Nathalie, le salaud avait l'audace de ne pas se montrer lorsqu'il était convoqué. Quel type de rebelle pouvait-il bien être ? Ça n'allait pas se passer comme ça. Pour qui se prenait-il ? Charles téléphona à sa secrétaire:

« J'ai demandé à un certain Markus Lundell de passer me voir, et il n'est toujours pas là. Vous pouvez voir ce qui se passe ?

— Mais vous lui avez demandé de partir.

— Non, il n'est pas venu.

— Si. Je viens de le voir sortir de votre bureau. »

Charles eut alors une absence, comme si son corps avait été subitement traversé par du vent. Le vent du nord bien sûr. Il manqua défaillir. Il demanda à sa secrétaire de le rappeler. Markus, qui venait à peine de se rasseoir sur sa chaise, dut à nouveau se lever. Il se demanda si son patron ne voulait pas se moquer de lui. Il pensa qu'il était peut-être énervé contre les actionnaires suédois et qu'il se vengeait sur l'un des employés originaires du pays. Markus ne voulait pas être un yo-yo. Si ça continuait il allait vraiment céder aux sollicitations de Jean-Pierre, le syndicaliste du deuxième étage.

Il entra à nouveau dans le bureau de Charles. Celui-ci avait la bouche pleine. Il tentait de se calmer en mangeant un Krisprolls. On cherche souvent à se détendre avec des choses qui nous énervent. Il tremblait, il remuait, il laissait tomber des miettes de sa bouche. Markus fut stupéfait. Comment un tel homme pouvait-il diriger l'entreprise ? Mais le plus stupéfait des deux était bien sûr Charles. Comment un tel homme pouvait-il diriger le cœur de Nathalie ? De leurs deux stupéfactions naquit un moment suspendu dans le temps, où personne ne pouvait imaginer ce qui allait se passer. Markus ne savait pas à quoi s'attendre. Et Charles ne savait pas ce qu'il allait dire. Il était avant tout très choqué : « Mais comment est-ce possible ? Il est repoussant... il n'a pas de forme... il est mou, ça se voit qu'il est mou... ah non, ce n'est pas possible... et puis, il a une façon de regarder les gens, en biais... ah non, quelle horreur... pas du tout Nathalie, cet homme... rien du tout, non, non... ah ça me dégoûte... il est hors de question qu'il continue à tourner autour d'elle... hors de question... je vais le renvoyer en Suède... oui, c'est ça... une bonne petite mutation... je le mute dès demain ! »

Charles pouvait continuer à mouliner ainsi très longtemps. Il était dans l'incapacité de parler. Mais bon, il l'avait fait venir, alors il devait dire quelque chose. Pour gagner du temps, il proposa :

« Vous voulez un Krisprolls ?

— Non, je vous remercie. J'ai quitté la Suède pour arrêter de manger ce genre de petits pains... alors je ne vais pas en reprendre ici.

— Ah... ah... très drôle... ah... hi ! »

Charles partit dans un fou rire. Le con avait de l'humour. Mais quel con... ce sont les pires ça : les têtes de dépressifs qui nous surprennent avec de l'humour... on ne s'y attend pas, et paf, une blague.... C'était sûrement ça son secret. Charles avait toujours senti que c'était son point faible, qu'il n'avait pas assez fait rire les femmes dans sa vie. Il se demandait même, en pensant à la sienne, s'il n'était pas doté du pouvoir de les rendre sinistres. C'est vrai que Laurence n'avait pas ri depuis deux ans, trois mois, et dix-sept jours. Il s'en souvenait, car il avait noté dans son agenda, de la même manière qu'on peut noter les éclipses de Lune : « Aujourd'hui, rire de ma femme. » Enfin, il devait arrêter de digresser. Il devait parler. De quoi avait-il peur après tout ? C'était lui le patron. C'était lui qui déci dait du montant des tickets-restaurants, ce n'est pas rien quand même. Non vraiment, il devait se ressaisir. Mais comment parler à cet homme ? Comment le regarder en face ? Ah oui, ça le dégoûtait qu'il puisse toucher Nathalie. Qu'il puisse poser ses lèvres sur les siennes. Quel sacrilège, quel attentat ! Oh Nathalie. Il avait toujours aimé Nathalie, c'est évident. On n'en finit jamais de nos passions. Il avait pensé que ce serait facile de l'oublier. Mais non, le sentiment passé avait hiberné en lui, et ressurgissait maintenant dans sa dimension la plus cynique.

Plus radicale que la mutation, il voyait une autre solution : le virer. Il devait forcément avoir commis une faute professionnelle. Tout le monde fait des erreurs. Mais bon, lui n'était pas tout le monde. La preuve, il sortait avec Nathalie. C'était peut-être un employé exemplaire, un de ceux qui font des heures supplémentaires avec le sourire, un de ceux qui ne demandent jamais d'augmentation : un des pires quoi. Ce génie n'était peut-être même pas syndiqué.

« Vous vouliez me voir ? tenta Markus, interrompant ainsi les longues minutes que Charles venait de passer dans l'apnée de sa stupéfaction.

— Oui... oui... je finis de réfléchir à quelque chose, et je suis à vous. »

II ne pouvait le faire attendre comme ça. Ou alors si : il le laisserait comme ça toute la journée, juste pour voir sa réaction. Mais, à tous les coups, ça ne lui poserait pas de problème. Car maintenant qu'il y pensait : il n'y a rien de plus inconfortable que de rester face à quelqu'un qui ne vous parle pas. Sur tout quand il s'agit de son patron. Tout autre employé aurait montré des signes d'inquiétude, aurait peut-être sué quelques gouttes, aurait gesticulé, croisé et décroisé les jambes... eh bien, là, ce n'était pas du tout le cas. Markus avait passé dix minutes, peut-être quinze, sans bouger. Parfaitement stoïque. C'était inouï, maintenant qu'il y repensait. Cet homme était incontestablement doté d'une grande force mentale.

À cet instant, Markus était juste figé par le sentiment très inconfortable de l'incertitude. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Pendant des années, il n'avait jamais vu son patron, et voilà que celui-ci le convoquait pour l'enrober de silence. Chacun renvoyait à l'autre une image de force, sans le savoir. C'était à Charles de parler le premier, mais rien à faire. Ses mots étaient sous scellés. Il continuait de regarder Markus droit dans les yeux, hypnotisé. Dans un premier temps, il avait pensé se débarrasser de lui, mais une seconde hypothèse s'annonçait. Parallèlement à son agressivité, il était évident qu'une certaine fascination naissait en lui. Bien loin de le repousser, il devait le voir à l'œuvre. Il se mit enfin à lui parler :

« Pardon de vous avoir fait attendre. C'est juste que j'aime bien prendre le temps de peser mes mots quand je m'adresse à quelqu'un. Surtout quand il s'agit d'annoncer ce que j'ai à vous dire.

— Voilà, j'ai eu vent de votre gestion du dossier 114. Vous savez, rien ne m'échappe ici. Je sais tout. Et je dois dire que je suis très heureux de vous compter parmi nous. Et en Suède aussi je leur ai parlé de vous, et ils sont très fiers d'avoir un compatriote aussi efficace.

— Merci...

— Mais c'est moi qui vous remercie. On sent que vous êtes une locomotive dans cette société. D'ailleurs, j'aimerais vous féliciter personnellement. Je trouve que je ne passe pas assez de temps avec les bons éléments de l'entreprise. Ça me ferait plaisir de mieux vous connaître. On pourrait peut-être dîner ensemble ce soir, hein ? Qu'est-ce que vous en pensez, hein ? Hein, ça serait bien, non ?

— Euh... d'accord.

— Ah tant mieux, je me fais une joie ! Et puis il n'y a pas que le travail dans la vie... on pourra parler de plein d'autres choses. Je trouve ça bien de casser parfois la barrière entre patrons et salariés.

— Si vous le dites.

— Bon allez, à ce soir... Markus ! Passez une bonne journée... et vive le travail ! »

Markus sortit du bureau, aussi stupéfait que le soleil pendant une éclipse.

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Nombre de paquets de Krisprolls vendus en 2002

 

22,5 millions

 

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La rumeur s'était propagée dans toute l'entreprise : Markus et Nathalie avaient une liaison. La vérité : ils ne s'étaient embrassés que trois fois. Le fantasme : elle était enceinte. Oui, les gens en rajoutaient. Et pour définir l'ampleur d'un ragot, il suffit de calculer la recette des machines à café. Aujourd'hui, elle s'annonçait historique. Si tout le monde connaissait Nathalie dans la société, personne ne savait vraiment qui était Markus. Il était une sorte de maillon discret de la chaîne, le fil blanc d'un vêtement. Alors qu'il regagnait son bureau légèrement abasourdi par ce qu'il venait de vivre, il sentit de nombreux regards sur lui. Il ne comprenait pas pourquoi. Il passa aux toilettes vérifier les plis de son veston, les mèches de sa chevelure, les espaces entre ses dents et la couleur de son visage. Rien à dire, tout était en place.

Cette attention ne cessa de croître pendant la journée. De nombreux employés trouvèrent des prétextes pour venir le voir. On lui posait des questions, on se trompait de porte. C'était peut-être juste une affaire de hasard. Une de ces journées particulièrement riches en événements, sans que l'on sache très bien pourquoi. Une question de lune, aurait dit sa tante en Suède, une cartomancienne renommée en Norvège. Avec tous ces dérangements, il n'avait pas vraiment eu le temps de travailler. C'était un comble : il n'avait rien fait le jour où son patron l'avait félicité. C'était aussi peut-être ça qui l'encombrait. Ce n'est pas facile d'être subitement encouragé quand on n'a jamais été aux premières loges, quand personne n'a jamais vraiment remarqué ce que vous faisiez. Et puis, il y avait Nathalie. Toujours en lui. De plus en plus. Leur dernier rendez-vous lui avait donné une grande confiance. La vie commençait à prendre une étrange tournure, s'éloignant gentiment des peurs et des incertitudes.

Nathalie aussi avait ressenti cette agitation autour d'elle. Cela n'avait été qu'un sentiment diffus jusqu'au moment où Chloé, adepte des tentatives frontales, avait osé :

« Je peux vous poser une question ?

— Oui.

— Tout le monde dit que vous avez une histoire avec Markus. C'est vrai ?

— Je vous ai déjà répondu que cela ne vous regardait pas. »

Cette fois-ci, Nathalie était vraiment agacée. Tout ce qu'elle avait aimé chez cette jeune fille semblait avoir disparu. Elle ne voyait maintenant chez elle qu'une basse obsession. L'attitude de Charles l'avait déjà choquée, et voilà que ça continuait. Qu'est-ce qu'ils avaient tous à s'exciter ainsi ? Chloé s'enfonça, balbutiant :

« C'est juste que je ne vous imagine pas du tout...

— Ça suffit. Vous pouvez sortir », s'énerva Nathalie.

Instinctivement, elle ressentit que plus on critiquerait Markus, plus elle se sentirait proche de lui. Que cela les unissait davantage encore dans le monde éloigné de l'incompréhension des autres. En sortant du bureau, Chloé se traita de conne. Elle voulait tellement avoir une relation privilégiée avec Nathalie, mais là, elle s'y était prise comme une idiote. Pourtant, c'est vrai qu'elle était choquée. Et elle avait le droit de l'exprimer, non ? Et puis elle n'était pas la seule. Il y avait quelque chose d'incongru dans l'idée de leur relation. Ce n'était pas qu'elle n'aimât pas Markus, ni même qu'elle le trouvât repoussant, c'était juste qu'elle n'arrivait pas à l'imaginer avec une femme. Elle l'avait toujours considéré comme un ovni du monde des hommes. Alors qu'à ses yeux Nathalie avait toujours représenté une sorte d'idéal féminin. Ainsi leur union la dérangeait et la poussait à des réactions instinctives. Elle savait bien qu'elle avait été indélicate, mais quand tout le monde lui demanda : « Alors ? alors ? tu as des informations ? » Elle sentit que sa position privilégiée pouvait avoir de la valeur. Et que le rejet de Nathalie allait peut-être lui permettre d'accéder à d'autres affinités.

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Prétextes utilisés par les employés pour aller voir Markus

J'aimerais bien emmener ma femme en vacances en Suède cet été. Tu as des conseils à me donner ?

 

T'aurais pas une gomme ?

*

Ah pardon. Je me suis trompé de bureau.

*

T'es toujours sur le 114 ?

*

II marche ton Intranet ?

*

C'est quand même fou l'histoire de ton compatriote qui est mort avant d'avoir eu le temps de voir le succès de sa

trilogie.