(La délicatesse)

Maison · Chapitre 12 sur 12

Pages du PDF

(La délicatesse)

Chapitre 116

 

Le petit matin était déjà là. On aurait pu croire que la nuit n'avait pas existé. Nathalie et Markus avaient alterné les moments d'éveil et d'assoupissement, mélangeant ainsi les frontières entre le rêve et la réalité.

« J'aimerais bien qu'on descende dans le jardin, dit Nathalie.

— Maintenant ?

— Oui, tu verras. Quand j'étais petite, j'y allais toujours le matin. Il y a une atmosphère étrange à l'aube. »

Ils se levèrent rapidement, et s'habillèrent lentement1. En se regardant, en se découvrant sous la lumière froide. C'était simple. Ils descendirent l'escalier sans faire de bruit, pour ne pas réveiller Madeleine. Précaution inutile, car elle ne dormait presque pas quand elle avait de la visite. Mais elle n'allait pas les déranger. Elle savait le goût de Nathalie pour le calme des matins dans le jardin (chacun ses rituels). Par tous les temps, chaque fois qu'elle venait ici, elle allait s'asseoir sur le banc dès qu'elle ouvrait les yeux. Ils étaient dehors. Nathalie s'arrêta pour observer chaque détail. La vie pouvait avancer, la vie pouvait saccager, mais ici rien ne bougeait : la sphère de l'immuable.

Ils s'assirent. Il y avait cet émerveillement réel entre eux, celui du plaisir physique. Quelque chose qui était le merveilleux des contes, des instants volés à la perfection. Des minutes que l'on grave dans sa mémoire au moment même où on les vit. Des secondes qui sont notre future nostalgie. « Je me sens bien », souffla Nathalie, et Markus fut réellement heureux. Elle se leva. Il la regarda marcher devant les fleurs et devant les arbres. Elle fit quelques allers-retours lents, rêverie douce, en laissant sa main toucher tout ce qui passait à sa portée. Son rapport à la nature était ici d'une grande intimité. Puis elle s'arrêta. Tout contre un arbre.

« Quand je jouais à cache-cache avec mes cousins, il fallait se mettre contre cet arbre pour compter. C'était long. On comptait jusqu'à 117.

— Pourquoi 117 ?

— Je ne sais pas ! On avait décidé de ce chiffre, comme ça.

— Tu veux qu'on joue maintenant ? » proposa Markus.

Nathalie lui adressa un sourire. Elle adorait qu'il puisse lui proposer déjouer. Elle prit position contre l'arbre, ferma les yeux, et se mit à compter. Markus partit en quête d'une bonne cachette. Une ambition vaine : c'était le domaine de Nathalie. Elle devait connaître les meilleurs endroits. En cherchant, il pensa à tous ses coins où elle avait déjà dû se cacher. Il marchait à travers les âges de Nathalie. À sept ans, elle avait dû se mettre derrière cet arbre. À douze ans, elle s'était sûrement enfouie dans ce buisson. Adolescente, elle avait rejeté les jeux de son enfance, était passée devant les ronces en boudant. Et l'été suivant, c'était en jeune femme qu'elle s'était assise sur ce banc, rêveuse et poétesse, l'espoir romantique au cœur. Sa vie de jeune femme avait laissé des traces à plusieurs endroits, et peut-être même avait-elle fait l'amour derrière ces fleurs ? François avait couru derrière elle, tentant de lui arracher sa chemise de nuit, sans faire trop de bruit pour ne pas réveiller ses grands-parents, les traces d'une course effrénée et silencieuse à travers le jardin. Et puis il l'avait attrapée. Elle avait tenté de se débattre, sans paraître très crédible. Elle avait tourné la tête, en rêvant de ses baisers. Ils avaient roulé, et puis elle s'était retrouvée seule. Où était-il ? Est-ce qu'il se cachait quelque part ? Il n'était plus là. Il ne serait plus jamais là. À cet endroit, il n'y avait plus d'herbe. Nathalie avait tout arraché de rage. Ici, elle était restée prostrée pendant des heures, et les tentatives de sa grand-mère pour la faire rentrer n'y avaient rien changé. Markus, en marchant à cet endroit précis, piétinait sa douleur. Il traversait les larmes de son amour. En continuant à chercher sa cachette, il marcherait aussi sur tous les endroits où Nathalie irait, plus tard. Ici et là, il était émouvant d'imaginer la femme âgée qu'elle serait.

C'est ainsi, au cœur de toutes les Nathalie, que Markus trouva un endroit pour se cacher. Il se fit le plus petit possible. Chose étrange pour ce jour où il se sentait grand comme jamais. Partout dans son corps, les pulsions de l'immensité s'éveillaient. Une fois en place, il se mit à sourire. Il était heureux de l'attendre, si heureux d'attendre qu'elle le découvre.

117

Nathalie ouvrit les yeux.

 

FIN

 

(Scan et remise en page par Thibe – XII/11 ;)

Nom du document : La délicatesse.doc Répertoire : C:\Users\Maison\Desktop Modèle : C:\Users\Maison\AppData\Roaming\Microsoft\Modèles\Normal.dot

 

Titre : David Foenkinos Sujet :

Auteur : Thibe

Mots clés :

Commentaires :

Date de création : 28/12/2011 10:59:00 N° de révision : 2

Dernier enregistr. le : 28/12/2011 10:59:00 Dernier enregistrement par : Thibe Temps total d'édition : 1 Minute

Dernière impression sur : 28/12/2011 11:01:00

Tel qu'à la dernière impression

Nombre de pages : 67

Nombre de mots : 39 866 (approx.) Nombre de caractères : 219 263 (approx.)

Vous avez terminé (La délicatesse)

Maison

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.