(La délicatesse)

Maison · Chapitre 4 sur 12

Pages du PDF

(La délicatesse)

Chapitre 13

 

Le week-end, Nathalie était souvent épuisée. Le dimanche, elle aimait lire, allongée sur le canapé, tentant d'alterner les pages et les rêves quand la somnolence l'emportait sur la fiction. Elle s'installait une couverture sur les jambes, et que dire d'autre : ah oui, elle aimait préparer une théière qu'elle buvait en plusieurs tasses, par petites gorgées, comme si le thé était une source infinie. Ce dimanche-là, où tout arriva, elle lisait une longue histoire russe, un écrivain qu'on lit moins que Tolstoï ou Dostoïevski, et qui peut faire réfléchir à l'injustice de la postérité. Elle aimait la mollesse du héros, son incapacité à agir, à marquer de son énergie le quotidien. Il y avait de la tristesse dans cette faiblesse-là. Comme pour le thé, elle aimait les romans-fleuves.

François passa près d'elle : « Tu lis quoi ? » Elle dit que c'était un auteur russe, mais elle ne précisa pas, car il lui sembla qu'il n'avait posé la question que par politesse, mécaniquement. C'était dimanche. Elle aimait lire, il aimait courir. Il portait ce short qu'elle trouvait un peu ridicule. Elle ne pouvait pas savoir qu'elle le voyait pour la dernière fois. Il sautillait partout. Il avait cette façon de toujours vouloir s'échauffer dans leur salon, de souffler fort avant de partir, comme pour laisser un grand vide après lui. Ce serait réussi, c'est certain. Avant de partir, il se pencha vers sa femme, et lui dit quelque chose. Étrangement, elle ne se souviendrait pas de ces mots. Leur dernier échange se volatiliserait. Et puis elle s'endormit.

Quand elle se réveilla, il lui fut difficile de savoir combien de temps elle s'était assoupie. Dix minutes ou une heure ? Elle se resservit un peu de thé. Il était encore chaud. C'était une indication. Rien ne semblait avoir changé. C'était exactement la même situation qu'avant son endormissement. Oui, tout était identique. Le téléphone sonna pendant ce retour à l'identique. Le bruit de la sonnerie se mélangea à la vapeur du thé, en une étrange concordance des sensations. Nathalie décrocha. Une seconde plus tard, sa vie n'était plus la même. Instinctivement, elle mit un marque-page dans son livre, et se précipita dehors.

14

 

En arrivant dans le hall de l'hôpital, elle ne sut que dire, que faire. Elle resta sans bouger un long moment. À l'accueil, on lui indiqua finalement où trouver son mari, et elle le découvrit allongé. Immobile. Elle pensa : on dirait qu'il dort. Il ne bouge jamais la nuit. Et là, à cet instant, c'était juste une nuit comme une autre.

« Quelles sont ses chances ? demanda Nathalie au médecin.

— Minimes.

- Ça veut dire quoi minimes ? Est-ce que minimes, c'est aucune ? Dans ce cas-là, dites-moi que c'est aucune.

— Je ne peux pas vous le dire, madame. La chance est infime. On ne sait jamais.

— Mais si, vous devez savoir ! C'est votre métier de savoir ! »Elle avait crié cette phrase de toutes ses forces. Plusieurs fois. Puis elle s'était arrêtée. Elle avait alors fixé le médecin, lui aussi immobile, tétanisé. Il avait assisté à de nombreuses scènes dramatiques. Mais là, sans pouvoir expliquer pourquoi, il sentait comme un degré supérieur dans la hiérarchie du drame. Il contemplait le visage de cette femme, tordue par la douleur. Incapable de pleurer tant le mal l'asséchait. Elle avança vers lui, perdue et absente. Avant de s'effondrer.

Quand elle revint à elle, elle vit ses parents. Ainsi que ceux de François. Un instant auparavant, elle était en train de lire, et voilà qu'elle n'était plus chez elle. La réalité se recomposa. Elle voulut faire marche arrière dans le sommeil, faire marche arrière dans le dimanche. Ce n'était pas possible. Ce n'était pas possible, voilà ce qu'elle ne cessait de répéter dans une litanie hallucinatoire. On lui expliqua qu'il était dans le coma. Que rien n'était perdu, mais elle sentait bien que tout était fini. Elle le savait. Elle n'avait pas le courage de se battre. Pour quoi faire ? Le maintenir en vie une semaine. Et après ? Elle l'avait vu. Elle avait vu son immobilité. On ne revient pas d'une telle immobilité. On reste ainsi à jamais.

On lui donna des calmants. Tout et tout le monde autour d'elle était effondré. Et il fallait parler. Se réconforter. C'était au-dessus de ses forces.

« Je vais rester près de lui. Le veiller.

— Non, ça ne sert à rien. Il vaut mieux que tu

rentres te reposer un peu, lui dit sa mère.

— Je ne veux pas me reposer. Je dois rester là, je

dois rester là. »

En disant cela, elle fut près de défaillir. Le docteur tenta de la convaincre de suivre ses parents. Elle demanda : « Mais s'il se réveille, et que je ne suis pas là ?» Il y eut alors un silence gêné. Personne ne pouvait croire à son réveil. On tenta, illusion, de la rassurer : « On vous préviendra aussitôt, mais là, il est vraiment préférable que vous vous reposiez un peu. » Nathalie ne répondit pas. Chacun la poussait à s'allonger, à suivre le mouvement horizontal. Elle partit alors avec ses parents. Sa mère prépara un bouillon qu'elle ne put avaler. Elle prit à nouveau deux cachets, et tomba sur son lit. Dans sa chambre, celle de son enfance. Ce matin encore, elle était une femme. Et elle s'endormait maintenant comme une petite fille.

 

15

 

Possibilités de phrases dites par François, avant de partir courir

 

Je t'aime.

*

Je t'adore.

*

Après le sport, le réconfort.

*

Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?

*

Bonne lecture mon amour.

*

J'ai hâte de te retrouver.

*

Je n'ai pas l'intention de me faire écraser.

*

Faut vraiment qu'on fasse un dîner avec Bernard et Nicole.

*

Faudrait tout de même que je lise un livre moi aussi.

*

Je vais surtout travailler mes mollets aujourd'hui.

*

Ce soir, on fait un enfant.

16

 

Quelques jours après, il était mort. Nathalie était dans un état second, abrutie de calmants. Elle ne cessait de repenser à ce dernier instant entre eux. C'était trop absurde. Comment tant de bonheur pouvait-il se fracasser ainsi ? S'achever sur la vision ridicule d'un homme sautillant dans un salon. Et puis ces derniers mots à l'oreille. Elle ne s'en souviendrait jamais. Il lui avait peut-être simplement soufflé dans la nuque. Au moment de partir, il était sûrement déjà un fantôme. Une forme humaine certes, mais qui ne produit que du silence, car la mort s'est déjà installée.

Le jour de l'enterrement, personne ne manquait. Tout le monde se retrouvait dans la région de l'enfance de François. Il aurait été heureux de cette foule, songea-t-elle. Et puis non, c'était absurde de penser ce genre de choses. Comment un mort peut-il être heureux de quoi que ce soit ? Il est en train de se décomposer entre quatre planches : comment pourrait-il être heureux ? En marchant derrière le cercueil, entourée de ses proches, Nathalie fut traversée par une autre pensée : ce sont les mêmes invités qu'à notre mariage. Oui, ils sont tous là. Exactement pareil. Quelques années après, on se retrouve, et certains sont sûrement habillés de la même façon. Ont ressorti leur unique costume sombre, valable aussi bien pour le bonheur que pour le malheur. Seule différence : la météo. Le temps était radieux aujourd’hui, on pouvait presque avoir chaud. Un comble pour un mois de février. Oui, le soleil n'en finissait pas de briller. Et Nathalie, le regardant de face, se brûlant les yeux presque à l'observer ainsi, brouillait sa vision dans un halo de lumière froide.

On le mit en terre, et ce fut tout.

Après les funérailles, Nathalie avait juste envie d'être seule. Elle ne voulait pas retourner chez ses parents. Elle ne voulait plus sentir ce regard apitoyé sur elle. Elle voulait se terrer, s'enfermer, vivre dans un tombeau. Des amis la raccompagnèrent. Pendant tout le trajet en voiture, personne ne sut que dire. Le conducteur proposa un peu de musique. Mais très vite, Nathalie lui demanda d'éteindre. C'était insoutenable. Chaque air lui rappelait François. Chaque note était l'écho d'un souvenir, d'une anecdote, d'un rire. Elle prit conscience que ce serait terrible. En sept ans de vie commune, il avait eu le temps de s'éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu'elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort.

Ses amis l'aidèrent à monter ses affaires. Mais elle refusa qu'ils entrent.

« Je ne vous propose pas de rester, je suis fatiguée.

— Tu promets de nous appeler si tu as besoin de

quoi que ce soit ?

— Oui.

— C'est promis ?

— Oui, c'est promis. »Elle les embrassa, et les remercia. Elle était soulagée d'être seule. D'autres n'auraient pas supporté la solitude à ce moment-là. Nathalie en avait rêvé. Et pourtant, la situation ajoutait de l'insoutenable à l'insoutenable. Elle avançait dans leur salon, et tout était là. À l'identique. Rien n'avait bougé. La couverture toujours sur le canapé. La théière aussi sur la table basse, avec le livre qu'elle était en train de lire. Et fut saisie tout particulièrement par la vision du marque-page. Le livre était ainsi coupé en deux ; la première partie avait été lue du vivant de François. Et à la page 321, il était mort. Que fallait-il faire ? Peut-on poursuivre la lecture d'un livre interrompu par la mort de son mari ?

17

 

Personne n'entend ceux qui disent vouloir être seuls. La volonté de solitude, c'est forcément une pulsion morbide. Nathalie avait beau tenter de rassurer tout le monde, on voulait passer la voir. Ce qui revenait à l'obliger à parler. Mais elle ne savait que dire. Elle avait l'impression qu'elle allait devoir tout reprendre de zéro, y compris l'apprentissage du langage. Peut-être qu'ils avaient tous raison, au fond, de la forcer à être un peu sociable, de la forcer à se laver, à s'habiller, à recevoir. Ses connaissances se relayaient, c'était d'une limpidité effrayante. Elle imaginait une sorte de cellule de crise gérant le drame à l'aide d'une secrétaire, sûrement sa mère, notant tout sur un planning géant, de façon à varier habilement les visites familiales et les visites amicales. Elle entendait les membres de cette secte de soutien parler entre eux, commenter ses moindres gestes. « Alors comment va-t-elle ? » « Que fait-elle ? » « Que mange-t-elle ? » Elle avait l'impression d'être subitement devenue le centre du monde, quand son monde à elle n'existait plus.

Parmi les visiteurs, Charles fut des plus présents. Il passait tous les deux ou trois jours. C'était aussi une façon, selon lui, de la maintenir en contact avec le milieu professionnel. Il lui parlait de l'évolution des dossiers en cours, et elle le regardait comme un aliéné. Qu'est-ce que ça pouvait lui foutre que le commerce extérieur chinois traverse une crise en ce moment ? Est-ce que les Chinois allaient lui ramener son mari ? Non. Bon. Alors, ça ne servait à rien. Charles sentait bien qu'elle ne l'écoutait pas, mais il savait que petit à petit, cela aurait un effet. Qu'il distillait comme une perfusion au goutte-à-goutte des éléments de la réalité. Que la Chine, et la Suède même, réintégreraient l'horizon de Nathalie. Charles s'asseyait très près d'elle :

« Tu pourras reprendre quand tu voudras. Il faut que tu saches que toute l'entreprise est derrière toi.

— Merci, c'est gentil.

— Et tu sais que tu peux compter sur moi.

— Merci.

— Vraiment compter sur moi. »

Elle ne comprenait pas pourquoi depuis la mort de son mari, il s'était mis à la tutoyer. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Mais pourquoi chercher un sens à ce revirement ? Elle n'en avait pas la force. Il se sentait peut-être une responsabilité ; celle de montrer que tout un pan de sa vie ne vacillait pas. Mais tout de même, c'était étrange ce tutoiement. Et puis, non, il y a des phrases qu'on ne peut pas dire avec « vous ». Des phrases de réconfort. Il faut gommer la distance pour pouvoir les prononcer, il faut être dans l'intime. Elle trouvait qu'il passait un peu trop souvent. Elle essayait de le lui faire comprendre. Mais on n'écoute pas ceux qui pleurent. Il était là, il devenait pressant. Un soir, en lui parlant, il avait posé la main sur son genou. Elle n'avait rien dit, mais elle trouvait qu'il manquait cruellement de délicatesse. Voulait-il profiter de son chagrin pour prendre la place de François ? Etait-il du genre à voyager à la place du mort ? Peut-être qu'il avait simplement voulu lui faire comprendre qu'il était là si elle avait besoin d'affection. Si elle avait besoin de faire l'amour. Il n'est pas rare que la proximité de la mort vous pousse dans la sphère sexuelle. Mais là, non vraiment. Il lui était impossible d'imaginer un autre homme. Alors, elle avait repoussé la main de Charles, qui avait senti qu'il était sans doute allé trop loin.

« Je reprendrai bientôt le travail », dit-elle. Sans trop savoir ce que ce bientôt signifiait.

18

 

Pourquoi Roman Polanski a adapté le roman Tess d'Urberville, de Thomas Hardy

 

Ce n'est pas tout à fait comme une lecture interrompue par la mort. Mais Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, avant de mourir sauvagement assassinée par Charles Manson, avait indiqué ce livre à son mari, en lui disant qu'il serait idéal pour une adaptation. Le film, réalisé une dizaine d'années plus tard, avec Nastassja Kinski dans le rôle principal, lui sera ainsi dédié.

19

 

Nathalie et François n'avaient pas voulu d'enfant tout de suite. C'était un projet pour l'avenir. Cet avenir qui n'existait plus désormais. Leur enfant demeurerait virtuel. On peut penser parfois à tous ces artistes qui meurent, se demander quelles auraient été leurs œuvres s'ils avaient survécu ? Qu'aurait composé John Lennon en 1992 s'il n'était pas mort en 1980 ? Ainsi : quelle aurait été la vie de cet enfant qui n'existerait jamais ? Il faudrait penser à tous ces destins qui échouent sur les rivages de leur possibilité.

 

Pendant des semaines, elle avait eu cette attitude presque folle : nier la mort. Continuer d'imaginer le quotidien, comme si son mari était là. Elle était capable de laisser des mots à son attention sur la table du salon, le matin avant de partir se promener. Elle marchait pendant des heures, avec une seule envie : se perdre dans la foule. Il lui arrivait aussi d'entrer dans des églises, elle qui n'était pas croyante. Et qui était certaine de ne plus jamais croire. Elle avait du mal à comprendre ceux qui se réfugient dans la religion, du mal à comprendre qu'on puisse avoir la foi après avoir vécu un drame. Pourtant, assise au milieu des chaises vides, en plein après-midi, elle était réconfortée par le lieu. C'était un apaisement infime, mais l'éclair d'un instant, oui, elle éprouvait la chaleur du Christ. Elle se mettait alors à genoux, et elle était comme une sainte avec le diable au cœur.

Elle retournait parfois sur le lieu de leur rencontre. Sur ce trottoir où elle avait marché, anonyme de lui, sept ans plus tôt. Elle se demandait : « Et si quelqu'un d'autre m'abordait maintenant, quelle serait ma réaction ? » Mais personne ne venait interrompre son recueillement.

Elle passait aussi à l'endroit où son mari avait été renversé. Où, courant en short, avec de la musique dans les oreilles, il avait traversé si maladroitement. Son ultime maladresse. Elle se mettait au bord de la chaussée, et observait le passage des voitures. Pourquoi ne se tuerait-elle pas au même endroit ? Pourquoi ne pas mélanger les traces de leurs sangs dans une dernière union morbide ? Elle restait longtemps, sans savoir que faire, des larmes dérapant sur son visage. C'était surtout dans les premiers temps, après l'enterrement, qu'elle revint à cet endroit. Elle ne savait pas pourquoi elle avait besoin de se faire si mal. C'était absurde d'être là, absurde d'imaginer la brutalité du choc, absurde de vouloir rendre ainsi concrète la mort de son mari. Peut-être qu'au fond il s'agissait de la seule solution ? Sait-on comment survivre à un tel drame ? Il n'existe pas de méthodes. Chacun lit ce que son corps écrit. Nathalie assouvissait cette pulsion d'être là, à pleurer sur le rebord de la route, à se laisser mourir de larmes.

20

 

Discographie de John Lennon s'il n'était pas mort en 1980

Still Yoko (1982)

*

Yesterday and Tomorrow (1987)

*

Berlin (1990)

*

Titanic Soundtrack (1994)

*

Revival - The Beatles (1999)

 

21

 

Vie de Charlotte Baron depuis le jour où elle a écrasé François

 

Sans les attentats du 11 septembre 2001, Charlotte ne serait sûrement jamais devenue fleuriste. Le 11 septembre, c'était son anniversaire. Son père, en voyage en Chine, lui avait fait livrer des rieurs. Jean-Michel montait les marches de l'escalier sans savoir encore que l'époque venait de basculer. Il sonna, découvrit le visage livide de Charlotte. Elle n'arrivait pas à prononcer le moindre mot. En prenant les fleurs, elle demanda :

« Vous êtes au courant ?

— De quoi ?

— Venez... »

Jean-Michel et Charlotte passèrent la journée ensemble, assis sur un canapé, à regarder en boucle les images des avions percutant les tours. Vivre à deux ce moment liait forcément. Ils étaient devenus inséparables, eurent même une histoire de plusieurs mois avant de conclure qu'ils étaient davantage amis qu'amants.

Un peu plus tard, Jean-Michel monta sa propre société de livraisons de fleurs, et proposa à Charlotte de travailler avec lui. Depuis, leur vie consistait à faire des bouquets. Le dimanche de l'accident, Jean-Michel avait tout préparé. Le client voulait demander sa fiancée en mariage. En recevant les fleurs, elle comprendrait le message, sorte de signal codé entre eux. Il était impératif que les fleurs soient livrées ce dimanche-là, c'était l'anniversaire de leur rencontre. Juste avant de partir, Jean-Michel avait reçu un appel de sa mère : son grand-père venait d'être hospitalisé. Charlotte dit qu'elle s'en occuperait. Elle aimait bien conduire la camionnette. Surtout quand il n'y avait qu'une seule livraison, qu'il n'y avait pas à se presser. Elle pensait à ce couple, au rôle qu'elle jouait dans leur histoire : une anonyme déterminante. Elle pensait à tout ça, et d'autres choses encore, et puis un homme traversa n'importe comment. Et elle freina trop tard.

Charlotte fut anéantie par l'accident. Un psychologue tenta de la faire parler, de faire en sorte qu'elle évacue au plus vite le choc, que le traumatisme ne gangrène pas l'inconscient. Assez vite, elle se demanda : dois-je entrer en contact avec la veuve ? Finalement, elle considéra que c'était inutile. Et puis, qu'est-ce qu'elle aurait pu dire ? « Je m'excuse. » Est-ce qu'on s'excuse dans ces cas-là ? Peut-être aurait-elle ajouté : « II est con votre mari à courir n'importe comment, il gâche ma vie aussi, vous vous rendez compte de ça ? Vous croyez que c'est facile de continuer à vivre quand on a tué quelqu'un ? » Parfois, elle éprouvait de vraies bouffées de haine pour cet homme, pour son inconséquence. Mais la plupart du temps, elle se taisait. Elle restait assise dans l'absence. Le silence de ces heures l'unissait à Nathalie. Toutes deux voguaient dans l'anesthésie de la moindre volonté. Pendant les semaines de convalescence, sans savoir pourquoi, elle ne cessait de penser aux fleurs qu'elle devait livrer le jour de l'accident. Ce bouquet à l'abandon était l'image du temps avorté. Le ralenti de l'événement revenait devant ses yeux d'une manière incessante, encore et encore le bruit de l'impact, et les fleurs étaient toujours là, au premier plan, lui brouillant la vue. Elles étaient le linceul sur sa journée, son obsession en forme de pétales.

Jean-Michel, très inquiet de son état, s'énerva en lui demandant de reprendre le travail. C'était une tentative comme une autre pour la réveiller. Tentative victorieuse, car elle leva la tête, et fit oui comme le font les petites filles parfois qui promettent d'êtres sages après avoir fait une bêtise. Elle savait bien, au fond, qu'elle n'avait pas le choix. Qu'elle devait continuer. Et ce n'était certainement pas la subite excitation de son collègue qui en était la cause. Tout va reprendre comme avant, pensa Charlotte, on se rassure. Mais non, rien ne pouvait reprendre comme avant. Quelque chose avait été brutalement brisé dans le mouvement des jours. Ce dimanche-là était toujours présent : on le trouvait dans le lundi et le jeudi. Et il continuait de survivre le vendredi ou le mardi. Ce dimanche-là n'en finissait pas, prenait des allures de sale éternité, se saupoudrant partout sur l'avenir. Charlotte souriait, Charlotte mangeait, mais Charlotte avait une ombre sur le visage. Une ou deux lettres de son prénom cachées dans la pénombre. Elle semblait obsédée par une idée. Elle demanda subitement :

« Les fleurs que je devais livrer ce jour-là... tu les as livrées finalement ?

— J'avais autre chose en tête. Je t'ai rejointe tout de suite.

— Mais l'homme n'a pas appelé ?

— Si, bien sûr. Je l'ai eu au téléphone le lendemain. Il n'était pas content du tout. Sa fiancée n'avait rien reçu.

- Et alors ?

— Et alors... je lui ai expliqué... je lui ai dit que tu avais eu un accident... qu'un homme était dans le coma...

— Et qu'est-ce qu'il a dit ?

— Je ne sais plus trop... il s'est excusé... et puis il a marmonné quelque chose... j'ai cru comprendre qu'il y voyait comme un signe. Quelque chose de

très négatif.

— Tu veux dire... tu crois qu'il n'a pas demandé la fille en mariage ?

— Je ne sais pas. »

Charlotte fut perturbée par cette anecdote. Elle se permit d'appeler l'homme en question. Il confirma qu'il avait décidé de reporter sa demande en mariage. Cette nouvelle la marqua profondément. Cela ne pouvait pas se passer comme ça. Elle pensa à l'enchaînement des situations. Le mariage allait être reporté. Et peut-être qu'une multitude d'événements allaient être ainsi modifiés ? Cela la dérangeait de se dire que toutes les vies allaient être différentes. Elle songea : si je les répare, c'est comme si ça n'avait pas existé. Si je les répare, je pourrai reprendre une vie normale.

Elle alla dans l'arrière-boutique préparer le même bouquet. Puis elle monta dans un taxi. Le chauffeur lui demanda :

« C'est pour un mariage ?

— Non.

— Pour un anniversaire ?

— Non.

— Pour... un diplôme ?

— Non. C'est juste pour faire ce que je devais faire le jour où j'ai écrasé quelqu'un. »

Le chauffeur continua son parcours en silence. Charlotte descendit. Déposa les fleurs sur le paillasson de la femme. Elle resta un instant devant cette image. Puis décida de retirer quelques rosés du bouquet. Elle repartit avec, et monta dans un autre taxi. Depuis le jour de l'accident, elle avait conservé l'adresse de François sur elle. Elle avait préféré ne pas rencontrer Nathalie, et sûrement avait-elle pris la bonne décision. Il aurait été encore plus difficile de se reconstruire en mettant un visage sur une vie saccagée. Mais là, elle était portée par une pulsion. Elle ne voulait pas réfléchir. Le taxi roulait, et s'arrêtait maintenant. Pour la seconde fois en quelques minutes, Charlotte se retrouva sur le palier d'une femme. Elle déposa les quelques fleurs blanches devant la porte de Nathalie.

22

 

Nathalie ouvrit la porte, et s'interrogea : était-ce le bon moment ? François était mort depuis trois mois. Trois mois, c'était si peu. Elle n'éprouvait pas la moindre amélioration. Sur son corps, d'une manière inlassable, défilaient les sentinelles de la mort. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d'occuper son temps pour faire en sorte qu'il ne soit pas insupportable. Elle savait très bien que ça ne changerait rien, que ce serait même pire peut-être : surtout le soir, quand elle rentrerait du travail, et qu'il ne serait pas là, qu'il ne serait plus jamais là. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu'il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c'était tout ce qu'elle voulait : se laisser aller. Ne plus sentir le poids de chaque seconde. Elle voulait retrouver une légèreté, fût-elle insoutenable.

Elle n'avait pas voulu téléphoner avant. Elle voulait arriver comme ça, à l'improviste, aussi pour rendre l'événement plus discret. Dans le hall, dans l'ascenseur, dans les couloirs, elle avait croisé de nombreux collègues, et tous, sur ce chemin, avaient tenté comme ils pouvaient de lui témoigner un peu de chaleur. Un mot, un geste, un sourire, ou parfois un silence. Il y avait autant d'attitudes que de personnes, mais elle avait été profondément touchée par cette façon unanime et discrète de la soutenir. Paradoxalement, c'était aussi toutes ces manifestations qui la faisaient hésiter maintenant. Avait-elle envie de ça ? Voulait-elle vivre dans un environnement où tout ne serait que compassion et malaise ? Si elle revenait, elle devrait jouer la comédie de la vie, faire en sorte que tout aille bien. Elle ne supporterait pas de voir dans le regard des autres une douceur qui était finalement l'antichambre de la pitié.

Figée devant la porte du bureau de son patron, elle hésitait. Elle sentait que si elle entrait, c'était pour revenir vraiment. Finalement, elle se décida et entra sans frapper. Charles était plongé dans la lecture du Larousse. C'était sa lubie : il lisait une définition tous les matins.

« Ça va ? Je ne te dérange pas ? » demanda Nathalie.

Il leva la tête, surpris de la voir. Elle était comme une apparition. Sa gorge se noua, il avait peur de ne pas pouvoir bouger, paralysé par l'émotion. Elle s'approcha de lui :

« Tu étais en train de lire ta définition ? -Oui.

— C'est quoi aujourd'hui ?

-Le mot "délicatesse". Ça ne m'étonne pas que tu sois apparue à ce moment-là.

-C'est un beau mot.

— Je suis content de te voir, ici. Enfin. J'espérais que tu viendrais. »

II y eut alors un silence. C'était étrange, mais il y avait toujours un moment où ils ne savaient pas quoi se dire. Et dans ces cas-là, Charles proposait toujours de lui servir un thé. C'était comme de l'essence pour leurs mots. Puis il reprit, très excité :

« J'ai eu les actionnaires en Suède. Au fait, tu sais que je parle un peu le suédois maintenant ?

— Non.

— Oui... ils m'ont demandé d'apprendre le suédois... c'est bien ma veine, ça. C'est vraiment une langue de merde.

— Mais bon, je leur dois bien ça. Ils sont assez souples, tout de même..., enfin... oui, je te dis ça... car je leur ai parlé de toi... et tout le monde est d'accord pour qu'on fasse exactement comme tu le souhaites. Si tu décides de revenir, tu pourras le faire à ton rythme, comme tu veux.

— C'est gentil.

— Ce n'est pas que gentil. Tu nous manques ici, vraiment.

— Tu me manques. »

II avait prononcé cette phrase en la regardant intensément. De ce type de regard trop appuyé qui gêne. Dans l'œil, le temps s'éternise : une seconde, c'est un discours. À vrai dire, il ne pouvait pas nier deux choses : la première était qu'il avait toujours été attiré par elle. La seconde était que son attirance s'était accentuée depuis la mort de son mari. C'était difficile de s'avouer ce genre d'inclination. Était-ce une affinité morbide ? Non, pas forcément. C'était son visage. Il était comme sublimé par son drame. La tristesse de Nathalie aggravait considérablement son potentiel érotique.

23

 

Définition du mot « délicatesse dans le Larousse

 

Délicatesse n.f.

1. Fait d'être délicat.

2. Litt. Être en délicatesse avec quelqu'un êtreen froid, en mauvais termes avec quelqu'un.

24

 

Nathalie était assise à son bureau. Dès le premier matin de son retour, elle avait été confrontée à une chose terrible: l'éphéméride. Par respect, personne n'avait touché à ses affaires. Et personne n'avait imaginé à quel point ce serait violent pour elle de découvrir sur son bureau la date figée de sa dernière journée avant le drame. La date précédant de deux jours l'accident de son mari. Sur cette page, il était encore vivant. Elle prit l'objet, et se mit à en tourner les pages. Les jours dénièrent sous ses yeux. Depuis la mort de François, elle avait considéré chaque jour comme chargé d'un poids immense. Alors là, en quelques secondes, en tournant les jours, elle pouvait concrètement observer le chemin parcouru. Toutes ces pages, et elle était encore là. Et maintenant, c'était aujourd'hui. Et puis vint un moment où il y eut une nouvelle éphéméride.

Nathalie avait repris le travail depuis plusieurs mois. Elle s'y était investie d'une manière que certains jugeaient excessive. Le temps semblait reprendre son cours. Tout recommençait : la routine des réunions, et le côté absurde des dossiers qu'on numérote comme s'ils n'étaient qu'une succession d'éléments sans la moindre importance. Et puis le degré suprême de l'absurdité : les dossiers nous survivront. Oui, voilà ce qu'elle se disait, en archivant des documents. Que toute cette paperasse nous était supérieure à bien des égards, qu'elle n'était pas soumise à la maladie, à la vieillesse, ou à l'accident. Aucun dossier ne se ferait jamais renverser en allant courir le dimanche.

25

 

Définition du mot « délicat » selon le Larousse, car « délicatesse » ne suffit pas pour comprendre la délicatesse

 

Délicat, e : adj. (lat. delicatus).

1. D'une grande finesse ; exquis ; raffiné. Un visage aux traits délicats. Un parfum délicat.

2. Qui manifeste de la fragilité. Santé délicate. Difficile à gérer ; périlleux. Situation, manœuvre délicate.

3. Qui manifeste une grande sensibilité, du tact. Un homme délicat. Une attention délicate.

Péjoratif : Difficile à contenter. Faire le délicat.

26

 

Depuis le retour de Nathalie, Charles était de bonne humeur. Il lui arrivait même de prendre du plaisir à ses leçons de suédois. Quelque chose s'était tissé entre eux, de l'ordre de la confiance et du respect. Nathalie mesurait la chance qu'elle avait d'être sous les ordres d'un homme si bienveillant envers elle. Mais elle n'était plus dupe ; elle sentait bien qu'elle lui plaisait. Elle le laissait faire des allusions, plus ou moins fines. Il n'allait jamais trop loin, car elle instaurait une distance qui lui paraissait insurmontable. Elle n'entrait pas dans son jeu, tout simplement parce qu'elle ne pouvait pas jouer. C'était au-dessus de ses forces. Elle conservait toute son énergie pour son travail. Il avait tenté maintes fois de l'inviter à dîner, tentatives stériles éconduites par un silence. Elle ne pouvait tout simplement pas sortir. Encore moins avec un homme. Elle trouvait cela absurde, car si elle avait le courage de tenir toute la journée, de se concentrer sur des dossiers sans importance, pourquoi ne s'offrait-elle pas des moments de répit ? C'était sûrement lié à la notion de plaisir. Elle ne se sentait pas le droit de faire quoi que ce soit de léger. C'était comme ça. Elle n'y arrivait pas. Et n'était même pas sûre de pouvoir y parvenir à nouveau.

Ce soir, les choses seraient différentes. Elle avait enfin accepté et ils allaient dîner ensemble. Charles avait dégainé un argument imparable : il fallait fêter sa promotion. Car, oui, elle avait obtenu un très bel avancement, et allait dorénavant diriger un groupe de six personnes. Si cette progression professionnelle était tout à fait justifiée par ses compétences, elle se demandait tout de même si elle ne l'avait pas obtenu en suscitant la pitié. Dans un premier temps, elle avait voulu refuser, mais c'était compliqué de ne pas accepter une promotion. Ensuite, en constatant l'empressement de Charles pour organiser cette soirée, elle se demanda s'il n'avait pas accéléré son avancée professionnelle uniquement dans le but d'obtenir un dîner. Tout était possible, il était inutile de chercher à comprendre. Elle se disait juste qu'il avait raison, et que c'était sûrement une bonne occasion pour se forcer à sortir. Elle allait peut-être renouer avec une sorte d'insouciance nocturne.

27

 

Pour Charles ce dîner était un enjeu majeur. Il savait qu'il serait décisif. Il s'était préparé avec la même appréhension que pour son premier rendez-vous d'adolescent. Finalement, ce n'était pas une sensation si extravagante. En pensant à Nathalie, il pouvait presque imaginer que c'était la première fois qu'il allait dîner avec une femme. C'était comme si elle possédait l'étrange capacité d'anéantir tous les souvenirs de sa vie sensuelle.

Charles avait veillé à éviter les restaurants à chandelles, de ne pas la brusquer avec un romantisme qu'elle aurait pu juger déplacé. Les premières minutes furent parfaites. Ils buvaient en se disant des phrases courtes, et les courts silences qui s'installaient parfois ne provoquaient aucune gêne. Elle apprécia d'être là, à boire. Pensa qu'elle aurait dû ressortir plus tôt, que le plaisir venait de l'action, et même : elle avait envie d'ivresse. Pourtant, quelque chose la rattachait au terrestre. Elle ne pouvait jamais échapper véritablement à sa condition. Elle pouvait boire autant qu'elle voulait, cela ne changerait rien. Elle était juste là, dans une lucidité absolue, à se regarder jouer comme une actrice sur une scène de théâtre. Dédoublée, elle observait d'un œil sidéré la femme qu'elle n'était plus, celle qui pouvait être dans la vie et la séduction. Ce moment plaçait dans une lumière encore plus accrue tous les détails de son impossibilité à être. Mais Charles ne voyait rien. Il nageait dans le premier degré, tentait de la faire boire, afin d'accéder à un peu de vie avec elle. Il était subjugué. Depuis des mois, il la trouvait russe. Il ne savait pas vraiment ce que cela signifiait, mais c'était ainsi : dans son esprit, elle était d'une force russe, elle était d'une tristesse russe. Sa féminité avait ainsi voyagé de la Suisse à la Russie.

« Alors... pourquoi cette promotion ? demanda-t-elle.

— Parce que tu fais un travail formidable... et que je te trouve merveilleuse, c'est tout.

- C'est tout ?

— Pourquoi tu me demandes ça ? Tu sens que ce n'est pas tout ?

— Moi ? Je ne sens rien.

— Et si je mets ma main là, tu ne sens rien ? » II ne savait pas comment il avait osé. Il se disait que tout était envisageable ce soir. Comment pouvait-il être si loin de la réalité ? En posant sa main sur la sienne, il s'était souvenu aussitôt du moment où il l'avait posée sur son genou. Elle l'avait regardé de la même façon. Et il n'avait pu que reculer. Il en avait assez de s'attaquer à un mur, de vivre en permanence dans des non-dits. Il voulait clarifier les choses.

« Je ne te plais pas, c'est ça ?

— Mais... pourquoi tu me demandes ça ?

— Et toi, pourquoi tu poses des questions ? Pourquoi tu ne réponds jamais ?

— Parce que je ne sais pas...

— Tu ne crois pas que tu dois avancer ? Je ne te demande pas d'oublier François... mais tu ne vas pas t'enfermer toute ta vie... tu sais à quel point je peux être là pour toi...

— ... Mais tu es marié... »

 

Charles fut surpris qu'elle mentionne ainsi son épouse. Cela pouvait paraître fou, mais il l'avait oubliée. Il n'était pas un homme marié qui dîne avec une autre femme. Il était un homme dans l'instant présent. Oui, il était marié. Il nageait dans ce qu'il appelait : la vie conjucalme. Il ne se passait plus rien avec sa femme. Alors il était surpris, parce qu'il était profondément sincère dans son attirance pour Nathalie.

« Mais ma femme, pourquoi tu me parles d'elle ? C'est une ombre ! On se frôle.

— On ne dirait pas.

— Parce qu'elle mise tout sur l'apparence. Quand elle vient au bureau, c'est seulement pour parader. Mais si tu savais comme on est pathétiques, si tu savais...

— Alors quitte-la.

— Pour toi, je la quitte sur-le-champ.

— Pas pour moi... pour toi. »

II y eut un blanc, le temps de plusieurs respirations, de plusieurs gorgées. Nathalie avait été choquée qu'il mentionne François, qu'il ait tenté de faire déraper la soirée, si vite et avec si peu de finesse, vers une destination primitive. Elle finit par déclarer qu'elle désirait rentrer. Charles sentit bien qu'il était allé trop loin, qu'il avait gâché la soirée avec ses déclarations. Comment avait-il fait pour ne pas voir que ce n'était pas le moment ? Qu'elle n'était pas prête. Il fallait y aller doucement, par étapes. Et lui était parti comme un fou, à toute allure, tentant de rattraper en deux minutes des années de désir. Tout ça, c'était à cause du début de la soirée. C'était cette belle entrée en matière, si prometteuse, qui l'avait poussé dans la confiance des hommes pressés. Il se reprit : après tout, il avait le droit de dire ce qu'il ressentait. Ce n'était pas un crime que d'ouvrir son cœur. Alors oui, c'est vrai que tout était lourd avec elle, que son statut de veuve compliquait beaucoup les choses. Il songea qu'il aurait eu plus de chances de la séduire un jour si François n'était pas mort. En se tuant, il avait figé leur amour. Il les avait propulsés dans une éternité fixe. Comment ravir quoi que ce soit chez une femme dans ces conditions ? Une femme qui vit dans un monde arrêté. Vraiment, c'était à se demander s'il n'avait pas fait exprès de se tuer, pour prolonger éternellement leur amour. Certains pensent bien que la passion a forcément une fin tragique.

28

 

Ils sortirent du restaurant. La gêne était de plus en plus forte. Charles ne trouvait pas le bon mot, le trait d'esprit, ou l'humour même, qui lui aurait permis de se rattraper un peu. De détendre légèrement l'atmosphère. Rien à faire, ils étaient enlisés. Depuis des mois, Charles avait été délicat et prévenant, il avait été respectueux et fidèle, et voilà que tous ses efforts pour être un homme bien étaient anéantis parce qu'il n'avait pas su maîtriser son désir. Son corps était maintenant comme une absurdité démembrée, chaque membre possédant un cœur autonome. Il tenta d'embrasser Nathalie sur la joue, tentative qu'il voulait désinvolte et amicale, mais son cou était raide. Ce temps étouffé dura encore un moment, comme la lente succession de secondes prétentieuses.

Puis, subitement, Nathalie lui adressa un grand sourire. Elle voulait lui faire comprendre que tout cela n'était pas si grave. Qu'il valait mieux oublier cette soirée, c'est tout. Elle dit qu'elle voulait marcher un peu, et partit sur cette douce tonalité. Charles continua de l'observer, suivant son dos. Il ne pouvait pas bouger, figé dans son échec. Nathalie s'éloignait, au centre de son champ de vision, devenait de plus en plus petite, mais c'était bien lui qui se tassait, lui qui rapetissait sur place.

C'est alors que Nathalie s'arrêta.

Et fit demi-tour.

Elle marchait à nouveau vers lui. Cette femme qui, un instant auparavant, s'effaçait dans son champ de vision, grandissait à mesure qu'elle revenait vers lui. Que voulait-elle ? Il ne fallait pas s'emballer. Elle avait sûrement oublié ses clés, un foulard, ou l'un des nombreux objets que les femmes adorent oublier. Mais non, ce n'était pas ça. Ça se voyait à sa façon de marcher. On sentait que ce n'était pas une question matérielle. Qu'elle revenait vers lui pour lui parler, pour lui dire quelque chose. Elle marchait d'une façon aérienne, comme l'héroïne d'un film italien de 1967. Il voulait avancer, lui aussi, vers elle. Dans sa dérive romantique, il songeait qu'il devrait se mettre à pleuvoir. Que tout le silence de la fin du repas n'avait été que confusion. Qu'elle revenait non pas pour parler mais pour l'embrasser. C'était vraiment étonnant : au moment où elle était partie, il avait eu l'intuition qu'il ne devait pas bouger, qu'elle allait revenir. Car il était évident qu'il y avait quelque chose entre eux d'instinctif et de simple, de fort et de fragile, et c'était ainsi depuis le début. Forcément, il fallait la comprendre. Ce n'était pas facile pour elle. De s'avouer un sentiment alors que son mari venait de mourir. C'était même atroce. Et pourtant, comment résister ? Les histoires d'amour sont souvent amorales.

Elle était tout près de lui maintenant, fébrile et divine, incarnation voluptueuse de la féminité tragique. Elle était là, son amour Nathalie :

« Excuse-moi de ne pas avoir répondu tout à l'heure... j'étais gênée...

— Oui je comprends.

— C'est si dur de mettre des mots sur ce que je ressens.

— Je le sais Nathalie.

— Mais je crois que je peux te répondre : tu ne me plais pas. Et même, je crois que je ne suis pas à l'aise avec ta façon d'essayer de me séduire. Je suis certaine qu'il n'y aura jamais rien entre nous. Peut-être que je ne serai tout simplement plus capable d'aimer quelqu'un, mais si jamais je l'envisageais un jour, je sais que ce ne serait pas toi.

— Je ne pouvais pas rentrer comme ça. Je préférais que ce soit dit.

- C'est dit. Tu l'as dit. Oui, c'est dit. Si je l'ai entendu, c'est que tu l'as dit. Tu l'as dit, oui. »

Nathalie observa Charles qui continuait de hoqueter. Des mots suspendus, progressivement happés par le silence. Des mots comme les yeux d'un mourant. Elle esquissa un geste de tendresse : une main sur l'épaule. Et retourna d'où elle venait. Repartit vers la Nathalie toute petite. Charles voulut rester debout, et ce ne fut pas facile. Il n'en revenait pas. Surtout du ton sur lequel elle avait parlé. Avec une grande simplicité, sans la moindre méchanceté. Il devait se rendre à l'évidence : il ne lui plaisait pas, et ne lui plairait jamais. Il n'éprouvait aucune colère. C'était comme la fin subite de quelque chose qui l'avait animé depuis des années. La fin d'une possibilité. La soirée avait eu le parcours du Titanic. Festive au début, elle mourait dans un naufrage. La vérité avait souvent l'allure d'un iceberg. Nathalie était toujours dans son champ de vision, et il voulait la voir partir le plus vite possible. Même le petit point qu'elle était lui paraissait démesurément insoutenable.

29

 

Charles marcha un peu, jusqu'au parking. Une fois dans sa voiture, il fuma une cigarette. Ce qu'il ressentait était en parfaite adéquation avec les néons d'un jaune agressif. Il démarra, et alluma la radio. Le présentateur parlait d'une étrange série de matchs nuls ce soir-là, ce qui créait un statu quo dans le classement de ligue 1. Tout était cohérent. Il était comme un club perdu dans le ventre mou du championnat. Il était marié, il avait une fille, il dirigeait une belle société, mais il éprouvait un vide immense. Seul le rêve de Nathalie avait eu la capacité de le rendre vivant. Tout cela était terminé maintenant, anéanti, détruit, saccagé. Il pouvait enchaîner les synonymes, ça ne changerait plus rien. Il pensa alors qu'il y avait quelque chose de pire que d'être rejeté par une femme que l'on aime : devoir la croiser tous les jours. Se retrouver à tout instant près d'elle, dans un couloir. Il ne pensa pas au couloir par hasard. Elle était belle dans les bureaux, mais il avait toujours pensé que son érotisme se déployait avec davantage de force dans les couloirs. Oui, dans son esprit, c'était une femme couloir. Et maintenant, il venait de comprendre qu'au bout du couloir il lui fallait faire demi-tour.

En revanche, pour rentrer chez soi, il ne faut jamais faire demi-tour. La voiture de Charles roulait sur sa route de tous les jours. On aurait cru un métro tant le trajet exhalait l'identique. Il se gara, et fuma à nouveau une cigarette dans le parking de son immeuble. En ouvrant la porte de chez lui, il aperçut sa femme, devant la télévision. Nul n'aurait pu deviner que Laurence avait été un jour animée par une sorte de frénésie sensuelle. Elle se coulait lentement mais sûrement dans le prototype de la bourgeoise dépressive. Étrangement, Charles ne fut pas affecté par cette image. Il avança lentement vers la télévision, l'éteignit. Sa femme émit une protestation, sans grande conviction. Il s'approcha d'elle, et la saisit fermement par le bras. Elle voulut réagir, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Au fond, elle avait rêvé de cet instant, rêvé que son mari la touche, rêvé qu'il arrête de passer près d'elle comme si elle n'existait plus. Leur vie à deux était un entraînement quotidien à l'effacement. Sans échanger un mot, ils se dirigèrent vers leur chambre. Le lit était fait, et subitement il fut défait. Charles retourna Laurence, et baissa sa culotte. Le rejet de Nathalie lui avait donné envie de faire l'amour à sa femme, de la prendre même un peu brutalement.

 

30

 

Résultats de ligue 1 le soir où Charles comprit qu'il ne plairait jamais à Nathalie

 

Nancy - Caen : 1-1

*

Lorient - Le Havre : 2-2

*

Auxerre - Marseille : 2-2

*

Lens - Lille : 1-1

*

Toulouse - Sochaux : 1-0

*

Paris SG - Nantes : 1-1

*

Grenoble - Le Mans : 3-3

*

Saint-Etienne - Lyon : 0-0

*

Monaco - Nice : 0-0

*

Rennes - Bordeaux : 0-1

 

31

 

Après ce dîner, leurs rapports ne furent plus les mêmes. Charles prit ses distances, ce que comprit parfaitement Nathalie. Leurs échanges, assez rares, devinrent strictement professionnels. La gestion de leurs dossiers respectifs exigeait peu d'interférences. Depuis sa promotion, Nathalie dirigeait un groupe de six personnes '. Elle avait changé de bureau, et cela lui avait fait le plus grand bien. Comment ne pas y avoir pensé avant ? Suffisait-il de changer de décor pour changer d'état d'esprit ? Elle devrait peut-être envisager de déménager. Mais à peine eut-elle évoqué cette possibilité qu'elle comprit qu'elle n'en aurait pas le courage. Il y a dans le deuil une puissance contradictoire, une puissance absolue qui propulse tout autant vers la nécessité du changement que vers la tentation morbide à la fidélité au passé. Alors, c'est à sa vie professionnelle qu'elle laissait le soin de se tourner vers l'avenir. Son nouveau bureau, au dernier étage de l'immeuble, semblait toucher le ciel et elle se félicitait de ne pas avoir peur du vide. Voilà une réjouissance qu'elle jugeait simple.

Les mois qui suivirent furent encore marqués par une boulimie de travail. Elle avait même hésité à prendre des cours de suédois, au cas où elle assumerait de nouvelles fonctions. On ne pouvait pas dire qu'elle était ambitieuse. Elle cherchait seulement à s'étourdir de dossiers. Son entourage continuait de s'inquiéter, considérant sa façon excessive de travailler comme une forme de dépression. Cette théorie l'agaçait au plus haut point. Pour elle, les choses étaient simples : elle voulait juste travailler beaucoup pour ne pas penser, être dans le vide. On lutte comme on peut, et elle aurait aimé que ses proches, au lieu d'élaborer des théories fumeuses, la soutiennent dans son combat. Elle était fière de ce qu'elle parvenait à faire. Elle passait au bureau même le week-end, emportait du travail chez elle, oubliait les horaires. Il y aurait forcément un moment où elle s'écroulerait d'épuisement, mais pour l'instant elle n'avançait que grâce à cette adrénaline suédoise.

Son énergie impressionnait tout le monde. Comme elle ne montrait plus la moindre faille, ses collègues commençaient à oublier ce qu'elle avait vécu. François devenait un souvenir pour les autres, et c'était peut-être ainsi qu'il pourrait le devenir pour elle également. Ses longues heures de présence faisaient qu'elle était toujours disponible, surtout pour les membres de son groupe. Chloé, la dernière arrivée, était aussi la plus jeune. Elle aimait particulièrement se confier à Nathalie, notamment ses soucis avec son fiancé, et son angoisse permanente : elle était terriblement jalouse. Elle savait que c'était absurde, mais elle n'arrivait pas à se maîtriser, à avoir un comportement rationnel. Il se passa alors quelque chose d'étrange : les récits de Chloé, teintés d'immaturité, permirent à Nathalie de renouer avec un monde perdu. Celui de sa jeunesse, celui de ses peurs de ne pas trouver un homme avec qui elle serait bien. Il y avait dans les mots de Chloé comme l'impression d'un souvenir qui se recompose.

32

 

Extrait du scénario de La Délicatesse

 

SÉQ. 32 : INTÉRIEUR BAR

Nathalie et Chloé entrent dans un bar. Ce n'est pas la première fois qu'elles viennent dans cet endroit. Nathalie suit Chloé. Elles s'installent dans un coin près d'une fenêtre.

À / 'extérieur : possibilité de pluie.

CHLOE , de manière très spontanée : Ça va ? Vous êtes bien ?

NATHALIE : Oui c'est parfait.

Chloé observe Nathalie

NATHALIE : Pourquoi vous me regardez comme ça?

CHLOE : J'aimerais que nos rapports soient plus équilibrés. Que vous me parliez plus de vous. C'est vrai ça, on ne parle que de moi.

NATHALIE : Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

CHLOE : Ça fait longtemps que votre mari est mort... et... et... ça vous gêne qu'on en parle ?

Nathalie paraît surprise. Personne n'aborde le sujet de manière aussi frontale. Un temps, puis Chloé reprend.

CHLOE : C'est vrai... vous êtes jeune, vous êtes belle... et regardez cet homme là-bas, il n'arrête pas de vous regarder depuis que nous sommes entrées dans le bar.

Nathalie tourne la tête et croise le regard de l'homme qui la regarde.

CHLOE : II est vraiment pas mal, je trouve. À mon avis, c'est un Scorpion. Et comme vous êtes Poissons, c'est idéal.

NATHALIE : Je l'ai à peine vu, et vous faites déjà des prévisions ?

CHLOE : Ah, mais c'est important l'astrologie. C'est la clé du problème avec mon copain. NATHALIE : Alors, il n'y a rien à faire ? Il ne pourra pas changer de signe. CHLOE : Non, il sera toujours Taureau cet idiot.

Plan sur le visage sans expression de Nathalie. CUT

 

33

 

Nathalie trouvait ça ridicule d'être là, d'avoir ce type de discussions avec une fille aussi jeune. Surtout, elle n'arrivait toujours pas à vivre l'instant présent. La douleur, c'est peut-être ça : une façon permanente d'être déraciné de l'immédiat. Elle regardait le manège des adultes avec détachement. Elle était tout à fait capable de se dire : « Je ne suis pas ici. » Chloé, en lui parlant avec l'énergie légère du maintenant, tentait de la retenir, tentait de la pousser à penser : « Je suis ici. » Elle ne cessait de lui parler de cet homme. Et justement, le voilà qui finissait sa bière, et on sentait bien qu'il hésitait à venir vers elles. Mais ce n'est jamais simple de passer du regard à la conversation, de l'œil au mot. Après une longue journée de travail, il se sentait dans cet état de délassement qui parfois vous pousse à oser. La fatigue est souvent au cœur de toute audace. Il continuait d'observer Nathalie. Qu'avait-il à perdre franchement ? Rien, à part peut-être un peu du charme d'être un inconnu.

Il paya son verre, et quitta son poste d'observation. Il avança d'un pas qui aurait presque pu passer pour un pas décidé. Nathalie était à quelques mètres de lui : trois ou quatre, pas plus. Elle comprit que cet homme venait la voir. Elle fut aussitôt saisie par une étrange pensée : cet homme qui s'avance vers moi mourra peut-être écrasé dans sept ans. Cet instant la troublait inévitablement, accentuait sa fragilité. Tout homme qui l'aborderait lui rappellerait forcément sa rencontre avec François. Pourtant, celui-là n'avait rien à voir avec son mari. Il avançait avec son sourire du soir, son sourire du monde facile. Mais, une fois devant la table, il resta muet. Un moment suspendu. Il avait décidé de les aborder, mais n'avait pas préparé la moindre phrase d'attaque. Peut-être était-il simplement ému ? Les filles considéraient, étonnées, cet homme figé comme un point d'exclamation.

« Bonsoir... est-ce que je peux me permettre de vous offrir un verre ? » lâcha-t-il enfin, sans grande inspiration.

Chloé acquiesça, et il s'installa près d'elles avec le sentiment d'un chemin à moitié parcouru. Une fois qu'il fut assis, Nathalie pensa : il est stupide. Il me propose un verre alors que le mien est presque plein. Puis, subitement, elle changea d'avis. Elle se dit que son hésitation au moment de les aborder avait été touchante. Mais à nouveau l'agressivité reprit le dessus. Un mouvement incessant d'humeurs contradictoires s'emparait d'elle. Elle ne savait tout simplement que penser. Chacun de ses gestes était soumis à une volonté opposée.

Chloé prit en charge la conversation, accumulant les anecdotes positives sur Nathalie, la mettant en valeur. À l'écouter, c'était une femme moderne, brillante, drôle, cultivée, dynamique, précise, généreuse et absolue. Tout cela en moins de cinq minutes, si bien que l'homme n'avait qu'une seule question en tête : qu'est-ce qui cloche chez elle ? Pendant chacune des envolées lyriques de Chloé, Nathalie avait tenté d'émettre des sourires crédibles, assouplissant ses zygomatiques, et lors de rares éclats, elle sembla naturelle. Mais cette énergie-là l'avait épuisée. À quoi bon lutter pour paraître ? À quoi bon mettre toutes ses forces à se montrer sociable et agréable ? Et puis, quelle serait la suite ? Un autre rendez-vous ? La nécessité d'être de plus en plus dans la confidence ? Subitement, tout ce qui était simple et léger lui apparut sous un jour noir. Elle perçut, sous la conversation anodine, l'engrenage monstrueux de la vie à deux.

Elle s'excusa, et se leva pour aller aux toilettes. Face au miroir, elle s'observa un long moment. Chaque détail de son visage. Elle passa un peu d'eau sur ses joues. Se trouvait-elle belle ? Est-ce qu'elle avait un avis sur elle-même ? Sur sa féminité ? Il fallait remonter. Cela faisait plusieurs minutes qu'elle était là, immobile dans sa contemplation, en mouvement dans ses réflexions. De retour à sa table, elle saisit son manteau. Elle inventa quelque chose, mais ne prit pas la peine de paraître crédible. Chloé prononça une phrase qu'elle n'entendit pas. Elle était déjà dehors. Un peu plus tard, en se couchant, l'homme se demanda s'il avait été maladroit.

 

34

Signes astrologiques des membres du groupe de Nathalie

 

Chloé : Balance

Jean-Pierre : Poissons

*

Albert : Taureau

*

Markus : Scorpion

*

Marie : Vierge *

Benoît : Capricorne

35

 

Le lendemain matin, elle s'excusa rapidement auprès de Chloé, sans entrer dans les détails. Au bureau, elle était sa patronne. Elle était une femme forte. Elle précisa simplement qu'elle ne se sentait pas capable de sortir pour le moment. « C'est dommage », souffla sa jeune collègue. Ce fut tout. Il fallait passer à autre chose. Après cet échange, Nathalie resta un instant dans le couloir. Puis retourna à son bureau. Tous les dossiers lui apparurent enfin sous leur vrai jour : sans le moindre intérêt.

Elle ne s'était jamais complètement écartée du monde sensuel. Elle n'avait jamais vraiment cessé d'être féminine, y compris dans les moments où elle voulait mourir. C'était peut-être un hommage à François, ou simplement l'idée qu'il suffit parfois de se maquiller pour paraître vivante. Il était mort depuis trois ans. Trois ans à émietter une vie dans le vide. On lui avait souvent suggéré de se séparer des souvenirs. C'était peut-être la meilleure façon de cesser de vivre dans le passé. Elle repensait à cette expression : « se séparer des souvenirs ». Comment quitte-t-on un souvenir ? Pour les objets, elle en avait accepté l'idée. Elle ne supportait plus la présence de ceux qu'il avait touchés. Alors, il ne lui restait plus grand-chose, à part cette photo rangée dans le grand tiroir de son bureau. Une photo qui paraissait perdue. Elle la regardait souvent, comme pour se persuader que cette histoire avait bien existé. Dans le tiroir, il y avait aussi un petit miroir. Elle le prit pour s'observer, comme le ferait un homme qui la verrait pour la première fois. Elle se leva, se mit à marcher, fit des allers-retours dans son bureau. Les mains sur ses hanches. À cause de la moquette, on n'entendait pas le bruit de ses talons aiguilles. La moquette, c'est le meurtre de la sensualité. Mais qui avait bien pu inventer la moquette ?

 

36

Quelqu'un frappa. Discrètement, avec deux doigts, pas plus. Nathalie sursauta comme si ces dernières secondes lui avaient fait croire qu'elle pouvait être seule au monde. Elle dit : « Entrez », et Markus entra. C'était un collègue originaire d'Uppsala, une ville suédoise qui n'intéresse pas grand monde. Même les habitants d'Uppsala ' sont gênés : le nom de leur ville sonne presque comme une excuse. La Suède possède le taux de suicide le plus élevé au monde. Une alternative au suicide est l'émigration en France, voilà ce qu'avait dû penser Markus. Il était doté d'un physique plutôt désagréable, mais on ne pouvait pas dire non plus qu'il était laid. Il avait toujours une façon de s'habiller un peu particulière : on ne savait pas s'il avait récupéré ses affaires chez son grand-père, à Emmaüs, ou dans une friperie à la mode. Le tout formait un ensemble peu homogène.

« Je viens vous voir pour le dossier 114 », dit-il.

Fallait-il qu'en plus de son étrange apparence il prononce des phrases aussi stupides ? Nathalie n'avait aucune envie de travailler aujourd'hui. C'était la première fois depuis si longtemps. Elle se sentait comme désespérée : elle aurait presque pu partir en vacances à Uppsala, c'est dire. Elle observait Markus qui ne bougeait pas. Il la regardait, avec émerveillement. Pour lui, Nathalie représentait cette sorte de féminité inaccessible, doublée du fantasme que certains développent à l'endroit de tout supérieur hiérarchique, de tout être en position de les dominer. Elle décida alors de marcher vers lui, de marcher lentement, vraiment lentement. On aurait presque eu le temps de lire un roman pendant cette avancée. Elle ne semblait pas vouloir s'arrêter, si bien qu'elle se retrouva tout près du visage de Markus, si proche que leurs nez se touchèrent. Le Suédois ne respirait plus. Que lui voulait-elle ? Il n'eut pas le temps de formuler plus longuement cette question dans sa tête, car elle se mit à l'embrasser vigoureusement. Un long baiser intense, de cette intensité adolescente. Puis subitement, elle recula :

« Pour le dossier 114, nous verrons plus tard. » Elle ouvrit la porte, et proposa à Markus de sortir. Ce qu'il fit difficilement. Il était Armstrong sur la Lune. Ce baiser était un si grand pas pour son humanité. Il resta un instant, immobile, devant la porte du bureau. Nathalie, elle, avait déjà complètement oublié ce qui venait de se produire. Son acte n'avait aucun lien avec l'enchaînement des autres actes de sa vie. Ce baiser, c'était la manifestation d'une anarchie subite dans ses neurones, ce qu'on pourrait appeler : un acte gratuit.

 

37

 

Invention de la moquette

 

II semble difficile de savoir qui a inventé la moquette. Selon le Larousse, la moquette n'est qu'« un tapis vendu au mètre ».

Voilà une expression qui justifie le caractère minable de son existence.

38

 

Markus était un homme ponctuel, et aimait rentrer chez lui à sept heures quinze précises. Il connaissait les horaires du RER comme d'autres connaissent les parfums préférés de leur femme. Il n'était pas malheureux de ce quotidien huilé. Il lui arrivait d'avoir l'impression d'être ami avec ces inconnus qu'il croisait chaque jour. Ce soir-là, il avait envie de crier, de raconter sa vie à tout le monde. Sa vie avec les lèvres de Nathalie sur les siennes. Il voulait se lever, et descendre à la première station venue, comme ça, juste pour avoir le sentiment de déraper de l'habitude. Il voulait être fou, et c'était bien la preuve qu'il ne l'était pas.

Tandis qu'il marchait vers son domicile, des images de son enfance suédoise lui revinrent. Ce fut assez rapide. Les enfances en Suède ressemblent à des vieillesses en Suisse. Mais tout de même, il repensa à ces moments où il s'asseyait, tout au fond de la classe, juste pour contempler le dos des filles. Pendant des années, il avait admiré les nuques de Kristina, Pernilla, Joana, et de tant d'autres filles en A, sans jamais pouvoir effleurer une autre lettre. Il ne se souvenait pas de leurs visages. Il rêvait de les retrouver, juste pour leur dire que Nathalie l'avait embrassé. Pour leur dire qu'elles n'avaient pas su voir son charme. Ah, la vie était si douce.

Une fois devant son immeuble, il hésita. Nous sommes envahis par tant de chiffres à mémoriser. Les portables, les accès Internet, les cartes bancaires... alors forcément, il y a un moment où tout se mélange. On cherche à rentrer chez soi en utilisant son numéro de téléphone. Markus, dont le cerveau était parfaitement organisé, se sentait à l'abri de ce genre de déraillement, et pourtant c'est bien ce qui lui arriva ce soir-là. Impossible de se souvenir du code. Il tenta plusieurs combinaisons, en vain. Comment pouvait-on oublier le soir ce qu'on savait parfaitement le matin ? L'abondance d'informations nous propulsera-t-elle inéluctablement vers l'amnésie ? Finalement, un voisin arriva et se posta devant la porte. Il aurait pu ouvrir aussitôt, mais préféra savourer ce moment d'évidente domination. Dans son regard, on aurait presque dit que se souvenir du code était un signe de virilité. Le voisin s'activa enfin, et énonça pompeusement : « Je vous en prie, après vous. » Markus pensa : « Petit con, si tu savais ce que j'ai dans la tête, j'ai quelque chose de si beau que cela efface les données mutiles... » II prit l'escalier, oublia aussitôt ce fâcheux contretemps. Il se sentait toujours aussi léger, repassait en boucle dans sa tête la scène du baiser. C'était déjà un film culte dans ses souvenirs. Il ouvrit enfin la porte de son appartement, et trouva son salon bien trop petit par rapport à son envie de vivre.

39

 

Code d'accès de l'immeuble de Markus

 

A9624