La dernière interview
Harcèlement
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Lors de son ultime rêve, la dernière nuit, le petit Benjamin, son frère, avait été dévoré par une bête sauvage, et Joseph n’avait pu se retenir et avait pleuré sur sa tombe…
Ce n’est qu’après s’être réveillé de ce rêve, qu’après avoir essuyé la larme réelle restée sur sa joue…
Il a hélé les gens de Madian passant devant le puits. Il a saisi la corde qu’ils lui ont lancée. A émergé grâce à cette corde hors du puits et face au soleil aveuglant. Et il a repris, le cœur gros, le rôle que la Bible lui a assigné.
Les livres représentent parfois – pour les lecteurs et pour les auteurs – un puits où se terrer.
Et cette interview aussi est une sorte de puits.
Où ignorer ce qui se passe à l’extérieur.
Dikla m’a appelé de son ashram, à la fin du sabbat, et m’a dit : « J’ai besoin d’encore un peu de temps pour me retrouver. »
Sa voix était différente. Courtoise, en quelque sorte.
« Bien sûr, ai-je répondu. Bien sûr. »
Ensuite, elle a demandé à parler aux enfants. Puis, elle m’a envoyé par texto une liste de tâches en rapport avec la bat-mitsva à effectuer obligatoirement au cours de la semaine. Je les connaissais toutes, pourtant je lui ai adressé un message en retour : « Bien reçu. Ce sera fait. Profite de ton séjour. Je t’aime. »
Elle n’a pas renvoyé de message. Ni répondu à mes appels téléphoniques les jours suivants. Sur le site « Ashram dans le désert », j’ai appris que, cette semaine, se déroulait un festival de tantra, et que les invités étaient conviés à participer à des ateliers aux intitulés tels que « Libérer la déesse intérieure », « La danse du cœur » et « Jusqu’au prochain délice ». Ça n’a pas amélioré ma sérénité intérieure, mais que pouvais-je faire ? J’ai conduit les enfants à leurs activités. Les ai ramenés d’anniversaires. J’ai pris sur moi et les ai nourris, les ai découverts et recouverts et, après les avoir mis au lit, j’ai regardé un peu la photo de Mayan et la télévision avant de trouver le sommeil. Quand Dikla est à la maison, je ne m’endors jamais devant la télévision.
La troisième nuit en son absence, je me suis souvenu du moment où l’enfant de La Vie devant soi questionne le vieux Hamil : « Est-ce qu’on peut vivre sans amour ? » Mais je n’ai pas réussi à me rappeler ce que Hamil lui avait répondu.
La quatrième nuit en l’absence de Dikla, il m’est venu à l’esprit que cette semaine représentait un test grâce auquel elle désirait élucider, de façon empirique, ce que c’était pour elle de vivre en solitaire. La cinquième, j’en suis venu à conclure qu’elle ne reviendrait pas. Il existe des histoires de ce genre. Les mères, dans ces histoires, celles qui un beau matin se lèvent et s’en vont, laissent derrière elles un époux au cœur brisé et des enfants marqués à vie – ces mères-là sont toujours élancées et belles, comme Dikla. Et il y a toujours un autre homme dans la coulisse.
Elle ne le fera pas vraiment, ai-je tenté de me rassurer, ce n’est pas son genre, mais, alors, je me suis souvenu de minuscules incidents de notre vie commune, où quelque chose jaillissait d’elle brusquement, sans crier gare, et j’observais avec stupéfaction ma femme si raffinée giflant quelqu’un qui lui avait fait une queue de poisson sur l’avenue Ibn Gvirol ; ou se levant en pleine première du Festival du cinéma à Jérusalem et invectivant Lars von Trier en le traitant de malade mental ; ou stoppant la voiture au beau milieu de la route nationale côtière et en descendant parce que j’avais eu le front de faire une critique au sujet de sa sœur ; ou, en Crète, bifurquant de la chaussée vers une oliveraie, arrêtant le véhicule et glissant la main dans mon entrejambe.
La sixième nuit sans Dikla, je pouvais déjà imaginer l’homme qui l’accompagnait dans cet ashram. Un veuf. Évidemment. Ses yeux se troublent toujours lorsqu’elle parle à des veufs. La femme de ce veuf est morte de maladie il y a moins d’un an, et il reste seul avec deux fils. Ces vacances dans cet ashram sont les premières qu’il s’autorise. Il a aussi apporté une guitare. Sur laquelle il pourra jouer, la nuit, près d’un feu de joie. Si tant est qu’il y en ait un. Avec cette guitare, son sarouel et ses dreadlocks, il ressemble un peu au chanteur Mosh Ben-Ari, quand on y songe. Mosh Ben-Ari avec un regard mélancolique. Un cocktail auquel Dikla aura du mal à résister avec le temps. Pendant que je prépare les sandwiches des enfants, ils sont sûrement en train de bavarder, là-bas, dans leur ashram. Elle et Mosh, le veuf mélancolique. Pendant que j’aide Noam à ses devoirs, elle l’invite sûrement à poursuivre leur conversation dans sa cabane en pisé. Ou il l’invite à poursuivre le massage de ses plantes de pieds dans sa propre cabane en pisé. Ou ils se baignent dans je ne sais quel jacuzzi. À moitié nus. Ou pas à moitié. Elle s’efforce de ne pas regarder et, cependant, elle se rend compte que chaque homme possède ses atouts, et lui s’efforce de ne pas la regarder et découvre ce secret de moi seul connu : Dikla est encore plus belle sans ses vêtements qu’habillée, et alors, après qu’il se sera penché légèrement vers elle, et elle vers lui, ils atteignent le point de non-retour, et elle décide de ne plus revenir chez nous. Et lorsqu’elle rentre au bout de quelques mois, ou années, il l’accompagne, lui tient la main et, devant mes tentatives de protestation, il secoue ses dreadlocks comme si je le décevais personnellement et il pose la main sur mon épaule en me disant : « C’est comme ça, mon frère, “parfois, dans une négociation, on nous met plus bas que terre” », comme dans la chanson de Mosh Ben-Ari.
Comment vous est venue l’idée de votre dernier livre ?
Le coursier du ministère des Transports m’a dit : « Signe là, là et là. » Après que j’ai signé, il m’a informé que j’avais perdu trop de points, en conséquence de quoi et conformément à quoi mon permis de conduire m’était retiré sur-le-champ. Le lendemain, je me suis rendu au bureau des cartes grises. J’ai tenté de discuter. De supplier. D’user de toutes sortes d’expédients.
En vain.
Plus de permis. Pendant trois mois.
Les premiers jours, je tournais dans la maison, endeuillé et éploré. Qui allait conduire les enfants à l’école ? À leurs activités ? Et, plus généralement, qu’allais-je faire ? Et alors, à mon corps défendant, j’ai recommencé à utiliser les transports publics. Et, au bout d’une semaine de trajets en train et en autobus, j’ai compris que je bénéficiais d’un miracle. Rien de moins. Les Israéliens dans l’espace public – comment le dire avec délicatesse ? – ne sont pas tout à fait des Britanniques. Ils ne lisent pas de livre ni ne feuillettent un quotidien du soir. Ils parlent dans leur portable. À tue-tête. Et moi, je suis assis. Je tends l’oreille. Et, d’un instant à l’autre, d’une conversation à l’autre, je comprends que j’ai mis au jour une mine d’or.
Pendant ces trois mois de suspension du permis, j’ai entendu :
Des hommes quittés en direct. Des querelles d’héritage inexpiables jusqu’au meurtre. Des manipulations financières dont la révélation est susceptible de jeter les acolytes en prison. Des secrets militaires – quand l’opération doit débuter, ses objectifs et quelles unités vont y prendre part.
Et, alors que je croyais avoir tout entendu, survint le clou.
Elle était montée dans le bus à Benyamina. Et, une minute environ après être entrée, elle a commencé à parler. Elle était placée derrière moi et, exprès, je n’ai pas tourné la tête afin qu’elle ne soupçonne pas que je l’écoutais. Sa voix était délicate et candide. Un peu comme celle de la chanteuse Ofra Haza.
À l’autre bout de la ligne, je l’ai compris à ses paroles, il y avait sa sœur.
J’en ai déduit les détails suivants :
Son mariage devait avoir lieu dans deux jours.
Elle avait décidé d’annuler la noce.
Le promis l’ignorait encore.
Elle ne le révélait qu’à sa sœur (et à tout le bus).
Puis surgit la scène vraiment captivante, qui offre à cette conversation une place méritée au panthéon. Depuis Hadera en direction du nord, elles n’ont parlé que de la robe. Ça la préoccupait beaucoup, et elle voulait un conseil à ce sujet. Que faire de la fichue robe de mariée ? La vendre ? La louer ? La garder et la reconfectionner afin d’en faire une robe de soirée ?
Elle est descendue à Acre. Je n’ai pas eu le temps de voir à quoi elle ressemblait, et cela vaut sans doute mieux, ça laisse la place à l’imagination. C’est l’objet même des instants qui donnent naissance à des récits : il faut qu’ils comportent quelque chose de crypté. Une dissonance qu’on souhaite combler à l’aide de l’écriture. Et il convient, bien sûr, que cela s’accorde à notre blessure intime. Qu’un tunnel invisible relie l’auteur et cet instant, comme ces tunnels qu’on creuse dans le sable sur la plage jusqu’à ce que les mains se rejoignent…
Au matin de notre mariage civil, Dikla et moi, au village de Léfkara, à Chypre, je me suis réveillé, et elle n’était pas dans le lit.
Sur l’oreiller, il y avait un bout de papier : « Je suis sortie me promener un peu. »
La cérémonie nuptiale au bureau du maire-adjoint était prévue pour treize heures.
Jusqu’à midi et demi, Dikla ne s’est pas montrée.
Il n’existait pas, à l’époque, de téléphones portables, et j’ai dû subir quatre heures d’attente pendant lesquelles je suis passé de l’insouciance à la crainte, à la frayeur, à la conscience lucide, étayée par de nombreux indices flagrants antérieurs à notre voyage, qu’elle allait tout annuler.
J’en étais si persuadé que je n’ai même pas enfilé mes habits de cérémonie. Je suis resté en survêtement. De temps à autre, je m’approchais de la fenêtre au cas où… Mais tout ce que j’ai aperçu, ce sont les célèbres brodeuses de Léfkara, installées devant leurs boutiques, en train de broder. Broder. Et broder.
À midi et demi, Dikla a pénétré dans la chambre. Apportant avec elle un parfum inconnu.
Elle m’a embrassé sur les lèvres.
« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » l’ai-je questionnée. M’efforçant de garder un ton ferme.
« J’avais besoin de réfléchir un peu », m’a-t-elle répondu. Avec un regard grave.
« À quoi ?
— Au cours des dernières semaines, j’ai senti que je me laissais entraîner par une sorte de courant puissant, sans m’arrêter pour me demander si c’était ce que je désirais réellement.
— Bien. Et qu’as-tu décidé ?
— Que oui.
— Oh, parfait.
— Tu m’en veux ?
— Beaucoup. Mais nous n’avons pas de temps à perdre. La cérémonie est dans une demi-heure. Tu veux changer de robe ?
— Évidemment. Et toi ? Tu restes en survêtement ? Ça te va bien, d’ailleurs. »
Ensuite, nous nous sommes rendus au bureau du maire-adjoint, et nous nous sommes lu des vœux préparés d’avance, nous avons déambulé dans Léfkara, avons acheté quelques travaux de broderie afin de faire plaisir aux célèbres brodeuses qui avaient l’air un peu déprimées, et nous avons bu beaucoup de vin rouge, et avons fait l’amour sans cesse dans le vaste lit blanc de l’hôtel. Puis nous sommes rentrés en Israël, et avons organisé une fête pour la famille et les amis, et les quatre heures de sa disparition ont été balayées au plus profond de notre conscience conjugale, en même temps que le parfum inconnu qui émanait d’elle, et n’ont jamais été évoquées entre nous. Et ce n’est que pendant les jours où elle s’est attardée à l’ashram du désert qu’ont refait leur apparition toutes sortes d’images brèves et gênantes de Chypre. De moi, posté à la fenêtre de la chambre d’hôtel, à murmurer : « Reviens, reviens, s’il te plaît, reviens… »
Elle est rentrée hier. Elle a ôté son sac à dos et l’a déposé contre le mur.
Je me suis levé du canapé pour l’étreindre, briser la nostalgie d’une semaine entière, mais toute son attitude signifiait : donne-moi-une-minute-pour-m’habituer-de-nouveau-à-toi.
Alors, je me suis réfugié dans la cuisine.
« Tu veux boire quelque chose ? Je mets de l’eau sur le feu.
— Je vais me le préparer moi-même. »
Nous nous tenions très près l’un de l’autre dans la cuisine. Sans nous toucher. Sans nous regarder droit dans les yeux. Du coin de l’œil, j’ai constaté que son visage était aussi serein qu’après ses soins aquatiques chez Gaïa, qu’elle avait le teint hâlé et que ça lui allait bien. Mais je savais que des compliments ne seraient pas bienvenus à ce moment-là.
Nous avons pris nos tasses de thé et gagné le salon. S’y trouve un long canapé, sur lequel plusieurs personnes peuvent s’installer, et, à côté, un fauteuil. Elle s’est assise dans le fauteuil, entourant sa tasse de ses deux mains sans y goûter. Ce qui ne me laissait d’autre choix que de me poser sur le long canapé, tout seul.
« Et alors, c’était comment, ce festival tantra ? » l’ai-je questionnée avec un sourire forcé, comme si j’ajoutais un smiley à un message.
« Je n’étais pas au festival tantra.
— Mais sur le site de l’ashram, ils disaient…
— Et tu prétends me connaître ? J’y étais samedi et dimanche, et dès que l’endroit a commencé à grouiller de toutes sortes de rastas à dreadlocks, genre « embrassons nos âmes », je me suis taillée.
— Wallah !
— Haha.
— Et où ça ?
— Je suis allée chez Shira.
— Shira ? »
Elle a opiné de la tête.
« À Sdé-Boker ?
— Oui. Je l’ai appelée pour lui demander si je pouvais venir.
— Et elle a accepté ?
— Immédiatement. L’une de ses colocataires venait de partir chez ses parents à Metoula, et les moniteurs m’ont autorisée exceptionnellement à dormir dans son lit. Où vas-tu ?
— Je… je… vais chercher des biscuits. Tu en veux ?
— Non, merci. »
Je ne désirais pas vraiment de biscuits. Mais, comme Efi, diplômé de l’atelier de maîtrise des nerfs de Minneapolis, j’ai préféré couper court à cette discussion avant de lâcher des paroles que je regretterais. Lui avait quitté la voiture pour s’engouffrer dans la tempête de neige, moi, je me suis rendu dans la cuisine. J’ai fait semblant de chercher des biscuits. J’ai ouvert un placard et un tiroir, un autre placard, même si je savais exactement où la boîte était rangée et, entre-temps, je tâchais de digérer.
Ce n’était pas un veuf mélancolique que Dikla avait rencontré dans le désert, mais notre fille aînée.
Cependant, ça restait une trahison.
Lorsque notre fille a appris à parler, elle me disait cinq fois par jour : « T’aime. » Et elle dessinait de petits cœurs rouges sur des bouts de papier qu’elle déposait sur mon clavier. Lorsqu’elle a appris à écrire, elle dessinait un cœur percé d’une flèche : à une extrémité de la flèche, elle écrivait « Shiroush » et, à l’autre, « Papa ». Pendant des années, il y avait entre elle et moi un pacte tacite qui, parfois, offensait Dikla ainsi mise à l’écart, et voilà que maintenant…
De retour de la cuisine, j’étais deux individus. L’un assis, le dos droit, à bavarder avec Dikla et le second de plus en plus tassé sur lui-même.
« Et alors ? Tu es restée vraiment trois jours avec Shira ? lui ai-je demandé en posant la soucoupe de biscuits sur la table.
— Avec elle et Nadav.
— Nadav ?
— Son petit ami.
— Elle a un petit ami ?
— Eh oui.
— Je n’y crois pas.
— Un enfant de la nature, ce genre, quoi. Avec des boucles et des sandales.
— Mais Shira… Elle est si…
— Si quoi ?
— Je ne sais pas. Vulnérable. Elle…
— Elle va très bien. Et lui aussi. Tu devrais voir de quelle façon il la regarde.
— Mais… Qu’il ne… qu’il n’en profite pas…
— Laisse tomber. Il l’aime à la folie.
— Shira a un petit ami. Eh ben, dis donc !
— Oui. Et elle… m’a demandé de ne pas te le dire.
— Pourquoi ?
— Tu sais très bien pourquoi.
— Mais…
— Écoute, elle est très heureuse. Elle a vraiment trouvé sa place là-bas. Je ne l’avais jamais vue comme ça.
— Qu’est-ce que… Vous avez vraiment parlé ? Vous avez eu des conversations ?
— Pas seulement des discussions. Mais un véritable cœur au carré.
— Un cœur au carré ?
— Nous avons discuté à cœur ouvert, si tu préfères. C’est comme ça qu’on dit aujourd’hui.
— Wallah ! Je veux dire, formidable que… vous ayez discuté.
— C’est ce Nadav, il exerce une influence bénéfique sur elle, elle s’est ouverte soudain sous mes yeux. Comme ces fleurs qui éclosent la nuit dans le désert.
— Elle ne t’a pas demandé pourquoi tu débarquais à l’improviste ?
— Elle me l’a demandé.
— Et qu’est-ce que tu as répondu ?
— Que j’avais besoin de m’aérer un peu.
— Ce qui est on ne peut plus vrai.
— Ce qui est on ne peut plus vrai.
— Je n’arrive pas à croire qu’elle ait un petit ami.
— Elle a un petit ami.
— Et je n’arrive pas à croire qu’elle t’ait dit de ne rien me raconter.
— Tu devrais les voir ensemble. Ils marchent la main dans la main dans les allées de la fac.
— Il faut en effet que je les voie, parce que je ne parviens pas à m’imaginer Shira avec…
— Une nuit, il nous a apporté une marmite de soupe dans la chambre. Il l’avait préparée lui-même. Il l’avait assaisonnée avec toutes sortes d’herbes qu’il avait coupées dans le jardin des aromates. Avec des bols et des cuillères du réfectoire.
— Tu es sûre que c’est ta fille qui est amoureuse, et pas toi ?
— Arrête. C’est tout simplement agréable d’être témoin de ça. L’amour… c’est si beau, en fait.
— À leur âge.
— À tout âge.
— C’est vrai, à tout âge.
— Et quel soulagement que… qu’elle se sente bien. Nous l’avons espéré si longtemps.
— Je ne sais pas. Je ne me sens pas soulagé.
— Pourquoi ?
— Peut-être parce que… je n’étais… je n’étais pas avec vous.
— Mais…
— Et je ne veux pas me réjouir trop vite. »
J’ai tendu la main vers la soucoupe et me suis saisi d’un biscuit. J’en ai proposé de nouveau à Dikla, et elle a fait non de la tête. En croisant les bras sur sa poitrine.
« Tu as froid ? Tu veux t’asseoir à côté de moi ? Tu es si lointaine comme ça.
— Je suis bien là, a-t-elle répliqué en sirotant doucement son thé.
— Bon », ai-je répondu en avalant le mien.
Nous nous sommes tus un long moment.
Autrefois, les silences entre nous étaient paisibles, me suis-je dit.
En fin de compte, il s’agit d’une mathématique simple, ai-je songé. Le nombre de pensées qu’un individu formule au cours d’une conversation avec sa conjointe sans les lui confier, divisé par le nombre total de pensées passées par la tête de cet individu au cours de cette conversation, égale le risque que ce couple se sépare bientôt…
Dikla me demande finalement : « Comment vont les enfants ?
— Bien. Ils ont eu une bonne semaine. »
Je voulais ajouter : et moi, une mauvaise.
« Ils m’ont manqué.
— Toi aussi, tu nous as manqué, et chaque soir, quand…
— Mais j’avais besoin de ce répit. Depuis la naissance de Shira, je tourne en rond, et si, à un moment ou à un autre au cours de toutes ces années, un doute s’insinuait en moi, je lui disais : “Va-t’en, je n’ai pas le temps pour ça”, et puis… Shira est partie dans son internat, et toi… tu es revenu avec cette histoire de… Colombie, que tu as inventée ou pas, je ne sais déjà plus ce qui est le pire, et ça m’a obligée à dire : “Stop !” À moi-même. Et à réfléchir. C’est ce qu’il se passe en ce moment. Je suis en plein “Stop !”. À réfléchir.
— OK. Et… tu es parvenue à quelles conclusions ?
— J’ai quelques aperçus.
— Tu souhaites m’en faire part ?
— Non. C’est entre moi et moi, pour le moment. Comment va Ari ?
— On teste un nouveau médicament sur lui. Une découverte canadienne.
— C’est vrai ?
— Oui. Les chances sont faibles. J’ai même peur d’espérer. Mais imagine qu’il guérisse ?
— Si seulement, si seulement ! Croisons les doigts.
— Tu viens te coucher ?
— Dans un moment.
— OK. »
Je me suis levé et l’ai embrassée sur le front comme si c’était ma sœur et j’ai gagné la chambre à coucher. J’ai attendu quelques minutes avec l’espoir qu’elle me rejoigne, puis j’ai entendu des voix s’échapper de la télévision dans le salon et j’ai compris que non. J’ai ressenti un mélange de déception et de soulagement car autant je la désirais, autant je craignais d’être repoussé.
J’ai envoyé un texto à son père : « Elle est rentrée. » (Il ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas répondu à ses appels pendant cette semaine, aussi avais-je dû inventer toutes sortes d’histoires pour le rassurer.)
Et à elle, un SMS avec une phrase de notre chanson, Parfois, de Johnny Shuali.
Vous souvenez-vous d’une rencontre avec vos lecteurs qui vous ait marqué ?
Cela s’est passé avant la guerre civile en Syrie, mais, de toute façon, je savais que personne ne me croirait si j’affirmais me rendre à Damas pour une rencontre avec mes lecteurs. Alors, j’ai dit autour de moi que j’allais dans l’est de la Turquie. Ce qui, en soi, était exact, car c’est là que je devais franchir clandestinement la frontière. Tout avait été coordonné par mails grâce à un intermédiaire britannique, Jeremy. C’est lui qui m’avait contacté, m’informant qu’un cercle de lecteurs de Damas débattait de la traduction en arabe de mon livre et voulait savoir si j’accepterais de venir les rencontrer. Je lui ai répondu que ça me paraissait a bit problématique sur le plan technique, et il m’a répliqué qu’on pouvait résoudre la plupart des problèmes techniques si je possédais, par hasard, un passeport étranger. Je lui ai répondu que, par hasard, j’en détenais un. Je suis né à Berne, où mes parents séjournaient en année sabbatique, donc, en principe, j’avais un passeport helvétique. Bien qu’il fût périmé. Le mail suivant m’avait été transféré par Jeremy, de la part de Bassel, le président du cercle des lecteurs damascènes. Dans un anglais châtié, il m’informait que son cercle était vivement ému d’apprendre que j’acceptais de venir jusqu’à eux et précisait que, concernant les formalités sécuritaires, je pouvais ôter toute inquiétude de mon esprit. Certains membres de ce cercle étaient des officiers haut placés qui veilleraient à ma sécurité pendant mon séjour. Tout ce qui restait à faire, c’était de fixer une date et d’organiser mon vol pour la Turquie. Ils le financeraient, bien sûr, et me feraient visiter la ville. Pour ma part, je ne devais me soucier que de posséder un passeport helvétique en cours de validité.
Durant les semaines suivantes, nous avons essayé de déterminer une date pour la rencontre, ce qui s’avéra une mission peu aisée. Leurs fêtes ne coïncident pas avec les nôtres, le jour du sabbat, c’est le vendredi, et l’itinéraire du passage clandestin entre l’est de la Turquie et la Syrie n’est ouvert que quelques jours par mois. Enfin, grâce à l’entremise efficace de Jeremy, nous avons trouvé une date convenant à tous.
Dans mon agenda, j’ai noté : Izmir. Vingt heures. Cercle de lecteurs.
Je ne voulais pas écrire « Damas », de crainte que quelqu’un ne le voie, ne s’affole et ne me dissuade de me lancer dans cette équipée par des arguments logiques et justifiés, ou ne m’accuse de trahison.
Pendant le dîner à Maalot, chez le père de Dikla, j’ai dû faire preuve d’un maximum de discrétion. Le père de Dikla est né et a grandi à Damas, où il a été incarcéré pendant une année à cause de son projet d’immigrer en Israël. Dikla affirme qu’il n’a jamais évoqué Damas devant les siens. Lorsque ses enfants l’interrogeaient sur sa vie là-bas, il prétendait ne se souvenir de rien. Que tout avait été effacé de sa mémoire.
Et voilà que, deux jours avant mon voyage, la mémoire lui est subitement revenue.
« Au marché de Damas, on trouvait des artichauts de la taille d’une pastèque », a-t-il dit, et tous les convives se sont tus, sidérés. « Et il y avait deux étals d’épices qui te faisaient éternuer quand tu passais devant.
— Il est grand, le marché de Damas ? » lui ai-je demandé.
Les autres convives étaient trop ébranlés pour poser des questions.
« Vingt fois plus grand que celui de Mahané Yéhouda à Jérusalem. Sans exagération.
— Et, à Damas, qu’est-ce qu’il vaut la peine de visiter ?
— Pourquoi, t’as l’intention d’y aller bientôt ? a-t-il ricané.
— Je dois me rendre à Izmir, et j’ai pensé y faire un saut », ai-je répondu (parfois, la vérité est le meilleur mensonge).
Toute la tablée a ri aux éclats. Mais l’attention ne désarmait pas. Même ses jeunes petits-enfants s’étaient penchés en avant pour en apprendre davantage sur l’enfance oubliée de leur grand-père. Et il a évoqué – me regardant, mais s’adressant à tous – la rivière Barada traversant la ville, et la grande mosquée, et le quartier juif, avec une clarté et une précision de guide touristique. Et, soudain, aussi vite qu’elle s’était ouverte, la fenêtre des souvenirs s’est refermée.
« ‘Halas, ça suffit ! À force de parler, je suis exténué. Qui veut encore de la salade de fruits ? »
En fin de soirée, je me suis approché de lui et je lui ai demandé si, par hasard, il se souvenait de l’adresse de sa maison d’enfance.
« La maison derrière la synagogue, voilà l’adresse.
— Il n’y a pas de numéros ?
— Pas dans le quartier juif. Mais pourquoi tu t’intéresses brusquement à tout ça, mon gendre ?
— Je songe peut-être à écrire quelque chose qui se déroule à Damas », ai-je répondu (parfois, le temps transforme un mensonge en réalité).
« Ah ! a-t-il soupiré. Écrire… »
En son for intérieur, il n’avait jamais compris pourquoi sa fille avait choisi d’épouser quelqu’un sans véritable métier, mais il les connaissait, elle et son obstination un rien syrienne, et il savait que s’opposer serait inutile. Voire provoquerait l’effet contraire.
Je me suis mis en route un dimanche. Conscient de commettre un acte irresponsable. Mais huit années en banlieue sont susceptibles de faire perdre son bon sens à un homme et de le conduire à aspirer à ce que quelque chose d’intéressant survienne enfin – au nom d’Allah.
Le conducteur de la fourgonnette qui m’attendait sur l’itinéraire de passage clandestin avait une cassette de Zohar Argov. Un florilège de ses tubes. Je savais que, sous aucun prétexte, je ne devais révéler que je connaissais cette musique et, pourtant, les mélodies possèdent un pouvoir secret et, dans un moment d’inattention, je me suis surpris à fredonner la chanson Elinor. « Mon Dieu, je suis au désespoir. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit… » Le conducteur m’a lancé un regard surpris dans le rétroviseur. « Beautiful melody », me suis-je empressé de préciser, et il m’a regardé de nouveau, les yeux plissés par la méfiance, tout en continuant à rouler.
De la première fourgonnette, je suis passé dans un deuxième véhicule, non sans qu’on m’ait bandé les yeux avec un mouchoir. J’ai tenté d’aiguiser mes autres sens et de percevoir ce qui se déroulait autour de moi et, à en juger par les voix, j’ai conclu qu’outre moi-même il y avait trois autres individus dans l’habitacle.
Dans ce véhicule, aucune musique sinon, de temps à autre, des rengaines orientales venant de la rue. Au bout d’une éternité, mes compagnons de voyage m’ont proposé de l’eau. J’ai bu sans voir et j’ai répandu un peu d’eau sur ma chemise. De l’extérieur me parvenaient de plus en plus de bruits de la cité : coups de klaxon, marteaux-piqueurs, cris de vendeurs de rue. Bon, je n’ai pas vraiment entendu des cris de vendeurs, mais les histoires du père de mon épouse sur le marché de Damas m’ont incité à imaginer que je les entendais.
Lorsqu’on m’a ôté le bandeau, je me suis retrouvé sur une petite estrade dans une cave sombre qui me rappelait un peu le club La Rive gauche, à Tel-Aviv. Le public comptait un peu plus d’une vingtaine de personnes. Bassel est venu vers moi, m’a serré la main et s’est excusé qu’on m’ait bandé les yeux. « Vous comprenez sûrement le caractère sensible de la situation », a-t-il dit, et j’ai opiné. Il a pris le micro et m’a présenté. Du peu que j’ai saisi, il s’appuyait sur une biographie circulant sur Internet avec quelques minuscules erreurs. Avant, je corrigeais ceux qui me présentaient sur la foi de cette biographie. Le temps passant, j’ai décidé de croire à sa véracité.
Tandis qu’il parlait, j’ai regardé le public. L’un des hommes assis au premier rang ressemblait à Ron Arad – le pilote israélien tombé au-dessus du Liban et fait prisonnier en 1986 – sur sa dernière photo, avec sa barbe fournie et ses yeux enfoncés.
« Vous avez la parole », a conclu Bassel.
J’ai parlé, puis j’ai laissé beaucoup de temps à la fin pour les questions. Contrairement à ce qu’on pouvait attendre, elles ne se sont pas focalisées sur les aspects politiques du livre. Il semble que ce qui intéressait davantage mes lecteurs syriens était de savoir ce qui était « vrai » dans l’ouvrage et ce qui était le fruit de mon imagination. Certes, ils n’étaient pas les premiers à me le demander. Les lecteurs sont souvent enclins à rechercher le noyau autobiographique d’une œuvre, supposant à tort que ça les aidera à la décrypter. Mais chez mes lecteurs damascènes, c’était beaucoup plus qu’une détermination : une véritable obsession. Pendant près d’une heure, j’ai répondu aussi patiemment que j’ai pu et, à la fin, j’ai conclu en disant qu’en général plus je « mens », d’un point de vue biographique, plus je m’approche justement de la vérité profonde, qui se situe au-delà des faits.
En fin de séance, j’ai eu droit à des applaudissements polis.
Bassel m’a rejoint sur la scène, m’a demandé une dédicace sur son exemplaire et m’a ensuite présenté le lecteur ressemblant à Ron Arad. « Je vous présente Ghaleb. Il sera heureux de vous faire faire un tour de la ville pendant le bref laps de temps qui vous reste ici. »
J’ai demandé à Ghaleb de me conduire au quartier juif, jusqu’à la maison derrière la synagogue. Nous nous y sommes rendus et, en chemin, j’ai examiné son profil pour tenter de déterminer si ce n’était pas Ron…
En arrivant, j’ai sollicité et obtenu l’autorisation de photographier le bâtiment érigé sur les ruines de la maison d’enfance de mon beau-père.
Ghaleb se tenait à quelque distance de moi, il caressait lentement sa barbe et surveillait les alentours avec une certaine appréhension. Après un moment, il m’a rejoint, pointant du doigt sa montre, et m’a dit dans un anglais impeccable que la fourgonnette m’attendait pour me ramener chez moi. Et qu’il valait mieux ne pas s’attarder.
Pendant le trajet, j’ai de nouveau scruté son profil. Sous certains angles, il ressemblait encore à Ron Arad, mais sous d’autres, il m’a semblé soudain reconnaître Hagaï Carméli. Hagaï Carméli avec une barbe.
« Tell me please, aren’t you…, l’ai-je interrogé un instant avant de nous séparer.
— Non », m’a-t-il répondu en hébreu, en me poussant dans la fourgonnette.
Je savais que nul ne croirait que j’avais photographié moi-même le cliché de la maison derrière la synagogue à Damas. Ainsi, lors du dîner de vendredi soir à Maalot, j’ai inventé une histoire au sujet d’un Kurde qui m’avait abordé à Izmir, m’avait blâmé à cause de la description erronée du kebbeh dans mon livre et avait même sorti une photo, prise des années plus tôt, au cours d’une visite à des proches à Damas qui lui avaient raconté que leur immeuble avait été construit sur les décombres d’une maison du quartier juif.
Je n’avais pas l’illusion que quelqu’un ajoute foi à mon histoire à dormir debout, mais, en fait, elle est passée sans encombre (parfois, il est beaucoup plus facile de croire à un mensonge qu’à la vérité).
En tout cas, le père de Dikla a contemplé longuement la photo. Il a versé une larme, une seule, qui s’est détachée de son œil tel un satellite de son vaisseau spatial, puis l’a posée à l’écart et dit : « Qui veut de la salade de fruits ? »
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En quoi la jeune génération d’écrivains est-elle différente de la précédente ?
Parmi les photos de l’excursion des familles en forêt d’Eshtaol, il y a un cliché, comme en dehors du lot, d’un homme à la chevelure argentée et à la petite bedaine, appuyé sur un toboggan et regardant ailleurs avec une expression mélancolique. Pendant de longues secondes, je l’ai examiné, jusqu’à ce que je comprenne…
Vers mes treize ans, ma voix a commencé à muer. Je me souviens de la distance creusée entre nous – entre moi et ma voix. J’avais l’impression que quelqu’un d’autre s’exprimait par ma bouche.
Depuis un an, j’ôte mes lunettes avant de me regarder dans un miroir. Je préfère ne pas constater les changements. Mais ils transparaissent dans les yeux des autres. Dans les yeux des autres femmes.
Ce n’est que dans l’univers littéraire qu’on m’inclut encore dans la jeune génération.
Avant que nous ne commencions à nous éloigner, Dikla avait l’habitude de me dire : « Aujourd’hui, tu as meilleure allure qu’à l’époque où nous nous sommes connus. »
Tous les deux, nous savions que c’était un mensonge. Que nous étions sur la pente descendante. Mais là n’est pas le problème – le problème, c’est l’inadéquation. En mon for intérieur, j’ai vingt-cinq ans, je viens de revenir d’un voyage en Amérique du Sud, et, de l’extérieur, je suis cet homme à la chevelure poivre et sel et à la petite bedaine de la photo prise lors de l’excursion en forêt d’Eshtaol.
Qu’est-ce qui vous embarrasse ?
D’entrer dans une salle et de constater que, sur l’écran derrière la tribune, est projetée en grand une photo de moi d’il y a quinze ans, qui me montre tel que j’étais il y a quinze ans.
Quand, pour la dernière fois, avez-vous eu envie de pleurer ?
Les tests ont conclu que le remède canadien était sans effet.
Ari ne me l’a pas révélé.
Mais sa mère m’a téléphoné. Elle m’a informé que les résultats étaient sans appel.
Elle a dit : « Va le voir, corazón. Il vaut mieux que quelqu’un soit avec lui en ce moment.
— Claro. Bien sûr. »
À mon arrivée, il m’a accueilli comme si tout était normal. J’ai attendu qu’il m’informe des résultats, mais il a évoqué l’équipe du Hapoël Jérusalem. Selon lui, cette année, il y avait de l’espoir. L’équipe était homogène. Et il y avait aussi la nouvelle salle, l’Arena. Il regardait les matches à la télévision et, en dépit de toutes les statistiques, il a remarqué que l’équipe avait enfin du caractère : « Nous avons Yotam et Lior dans l’équipe, ce sont des gagnants, et ils tirent les autres joueurs vers le haut. »
J’ai abondé dans son sens. Exprimé mon avis. J’ai même discuté avec lui du fait d’amener de nouveaux joueurs en soutien, et du risque de défaire la trame collective. Et pendant tout ce temps je pensais : à la fin, il va en venir aux résultats de ses examens.
À la fin, il a dit : « Je me sens un peu fatigué, mec. Merci d’être venu.
— Ça va pas, la tête ? C’est normal. »
Il a remonté la couverture jusqu’au cou et a fermé les yeux.
Je savais qu’il faisait semblant de dormir.
Alors, je me suis retenu de pleurer.
En revenant chez moi, j’imaginais comment j’allais m’effondrer dans les bras de Dikla. Comment j’ouvrirais la porte et lui dirais : « J’ai besoin de toi, Diki. Peux-tu m’aimer à nouveau ? Au moins pour une nuit ? »
Dans le salon, j’ai trouvé Ariel, le baby-sitter, et sur la table de cuisine un mot : « Je suis partie à une réception avec Gaïa. Je rentrerai tard. Ne m’attends pas. »
La différence entre un faible espoir et pas du tout d’espoir est illimitée.
J’ai demandé à Ariel : « Tu as une minute ?
— Quoi ?
— J’ai besoin de parler à quelqu’un, tu as une minute ? »
Il m’a regardé, tétanisé, et a dit : « On m’attend à…
— Bien sûr. Je comprends. Tiens, prends – combien on te doit ? »
Je suis entré dans la chambre de Yanaï. Il y a un convertible dans cette pièce, je l’ai ouvert et je me suis couché à côté de lui. J’ai imaginé une existence dans laquelle j’aurais le droit de le voir, ainsi que Noam, uniquement deux fois par semaine. J’ai songé : je ne le supporterai pas. Enfin, je n’ai pas réfléchi. J’ai plutôt suffoqué. Ensuite j’ai déclaré dans mon cœur : « Ça suffit ! » Puis, par trois fois, à voix haute : « Ça suffit, ça suffit, ça suffit ! »
Je me suis relevé et j’ai pénétré dans la chambre de Shira. Pour être précis, dans son ancienne chambre, devenue une sorte de salle de jeux où personne ne joue. Lorsque Shira habitait encore chez nous, elle n’allait jamais se coucher. La nuit, de retour de mes conférences, j’entrais dans sa chambre, m’asseyais sur le rebord du lit et j’écoutais les drames de sa journée. En apparence, elle souhaitait que je lui « donne des conseils », mais je savais que si, par malheur, j’osais m’y risquer, elle m’expulserait aussitôt. C’est pourquoi je me contentais de hocher la tête. Sans fin. Et, parfois, je lui faisais part des succès et des déconvenues que j’essuyais à son âge. J’avais noté que ça l’apaisait de savoir que, moi aussi, j’avais connu des doutes et fait des erreurs. À présent, je me suis assis sur le rebord de son lit. J’ai caressé doucement la couverture. Et j’ai hoché la tête dans la pénombre.
Dikla m’a réveillé à son retour. « Viens au lit, couche-toi comme un être normal. » Je l’ai suivie. Au lit, je lui ai raconté pour Ari. Sans un mot, elle a cherché à tâtons ma main. Je suis resté éveillé toute la nuit, ma main dans la sienne. Je ne voulais pas que le matin se lève.
Quand avez-vous pleuré pour la dernière fois ?
En classe de seconde. Ou de première. Je ne suis pas absolument certain.
Nous devions passer un examen de grammaire. Avant le cours, j’avais relu le manuel, répété pour la dernière fois les exceptions et, lorsque la professeure est entrée dans la classe, j’ai oublié de replacer le manuel dans mon sac.
Elle a distribué les feuilles d’examen et, dès que tous les élèves se sont mis à rédiger, elle est passée entre les tables. Je me souviens de ses talons martelant le parquet. De sa coiffure à la Farrah Fawcett. De l’odeur de son parfum. Un parfum de femme mûre. Arrivée à ma hauteur, elle s’est arrêtée, a pris le manuel en main et a crié : « Qu’est-ce que cela signifie ? » en agitant le livre sous mon nez. J’ai dit : « Désolé, madame, je l’ai oublié sur la table. — Ah, oui, vraiment, a-t-elle persiflé, tu me prends pour une imbécile ? — Non… Madame, s’il vous plaît, croyez-moi, c’est une erreur, j’ai simplement oublié de le remettre dans mon sac. » Pour toute réponse, elle a pris ma feuille d’exercice, l’a déchirée en deux et l’a reposée sur ma table. Quelques élèves ricanaient ; bien sûr, j’étais la cible de leurs moqueries. À cause de ma piètre excuse. Je me suis levé, je suis sorti de la classe en claquant la porte. Avec fracas.
Il y a des moments de ce genre dans la vie où l’on déborde d’amour ou d’humiliation, et tout ce qu’on peut faire, c’est de tourner les talons. S’en aller le plus loin possible. J’ai donc quitté l’école, j’ai marché longtemps et, dans la Haïfa des années 1980, si l’on marchait suffisamment, on tombait inévitablement sur le Carmel.
Je me suis appuyé contre un arbre, me suis accroupi sur le sol et j’ai éclaté en sanglots.
Il n’y a rien de plus humiliant que le fait qu’on ne vous croie pas. Même quand on ne dit pas la vérité.
*
En réalité, il y a eu une autre occasion, après celle-là, où j’ai versé des larmes.
Je revenais d’une visite auprès d’Ari. Cela se passait avant sa maladie. Nous avions regardé le match Barcelone-Chelsea. Ce soir-là, j’avais débarqué chez Ari sur un coup de tête. Je venais de publier un livre, et les semaines qui s’écoulent entre la parution d’un ouvrage et le moment où les réactions commencent à affluer représentent un pur cauchemar. Ce qui était intime pendant longtemps s’étale désormais sur la place publique, et on a l’impression d’avoir la braguette ouverte. Qu’on a dévoilé bien plus qu’on en avait l’intention. Et que même les mains croisées devant le pantalon ne peuvent rien dissimuler.
Je savais qu’avec Ari il n’y avait aucun risque qu’on en parle. Pour une simple raison : il n’est pas fan de mes bouquins. Il a tenté de lire le premier. Au bout de deux mois, il me l’a rendu avec ces mots : « J’ai essayé, mec. Mais je n’ai pas accroché. Tu ne m’en veux pas, pas vrai ? » Lorsque je lui ai apporté le deuxième avec une dédicace, il m’a félicité pour la belle couverture, puis a retourné l’ouvrage, a lu le verso et dit : « Ça ressemble pas mal au premier, non ? Le même gars, quoi ? »
« C’est pas un peu vexant ? »
Dikla n’a pas apprécié la réaction d’Ari.
« Au contraire, c’est super.
— Qu’est-ce qu’il y a de super là-dedans ?
— Tous ceux que je rencontre depuis que je publie des livres ont un peu trop tendance à me regarder comme un écrivain. Lui, pas du tout. Il me regarde, moi. »
Ce soir-là, il avait cuisiné un chili con carne avec des haricots noirs qu’il achète spécialement dans une boutique mexicaine de la gare routière centrale. Après la victoire de Barcelone d’un but à la quatre-vingt-dixième minute d’Iniesta, nous avons dîné. Pour être précis, j’ai mangé, et il a dévoré. Et nous avons bu. Pour être encore plus précis, j’ai bu, et lui a liquidé une bouteille d’un litre et demi de bitter lemon.
Nous avons discuté de la décision du procureur général de ne pas poursuivre Yoram Sirkin pour malversations et abus de confiance. Ari, qui venait d’être promu associé au cabinet d’avocats où il travaillait, a affirmé à plusieurs reprises que cette décision ne prouvait pas que Yoram Sirkin ne fût pas corrompu, mais qu’on n’avait pas trouvé de preuve irréfutable. Ensuite, nous avons évoqué la fille qu’Ari fréquentait à cette époque, et nous avions la vague impression que, cette fois, c’était la bonne.
Le trajet de retour chez moi depuis Tel-Aviv a été bref et le trafic, fluide. Aucun bouchon, vingt minutes maximum. La radio diffusait une musique allègre, tandis qu’une brise printanière pénétrait par la fenêtre, et rien ne me préparait à ce qui est arrivé au moment où j’ai essayé de sortir de la voiture.
Ce passage de la position assise à debout, on l’effectue des centaines de fois sans même y penser.
La douleur fut si poignante que j’ai presque perdu connaissance. Je me suis agrippé des deux mains au rétroviseur extérieur pour ne pas m’effondrer sur la chaussée et j’ai fermé les yeux jusqu’à ce que le vertige disparaisse. Ensuite, j’ai inspiré de grosses goulées d’air et tenté de me redresser – mais mon corps refusait d’obéir. J’ai essayé une fois encore. En vain. Alors, je me suis aperçu que j’avais laissé mon portable sur le siège passager, et que j’étais incapable de me baisser pour le saisir. Et que je n’avais aucun moyen d’appeler à l’aide. Je suis resté accroché au rétroviseur en regardant autour de moi. À cette heure tardive, tous les résidents de notre immeuble dormaient, le parking était totalement désert, hormis les chouettes qui criaient de temps à autre sur la cime des arbres.
J’ignore combien de temps cette humiliation a duré. Dix minutes. Peut-être moins. À un moment, je me suis mis à pleurer. Je n’avais plus pleuré depuis cet examen de grammaire. Vingt ans. Non qu’il n’y ait pas eu d’autres événements difficiles pendant ce laps de temps. J’ai eu le cœur brisé au moins trois fois. Je n’ai pas réussi la sélection d’engagement dans l’unité militaire que je visais. Ma grand-mère est morte. Dikla avait perdu son élection par cinq voix. Et pas une seule larme.
Et voilà que, tout d’un coup, au milieu d’un parking vide. Seul, trahi, accroché à un rétroviseur extérieur.
Enfin, par chance, une voisine est descendue jeter ses ordures. Je l’ai appelée, elle a alerté Dikla qui a réussi tant bien que mal à me pousser sur le siège arrière et m’a conduit aux urgences. Ensuite, j’ai été traité par physiothérapie pendant trois mois. J’ai été initié à une série d’exercices préventifs et j’ai appris que les disques de la colonne vertébrale possédaient des numéros.
Mais je ne lui ai toujours pas pardonné, à mon corps.
C’est si difficile de rétablir la confiance dès lors qu’elle a été trahie.
Quand avez-vous eu le cœur brisé pour la dernière fois ?
Je ne peux pas écrire là-dessus. Je n’ai pas le droit. Mais j’y suis obligé.
Nous avons conduit Shira à son internat de Sdé-Boker.
Ses valises étaient dans le coffre, elle était assise sur le siège arrière avec ses écouteurs aux oreilles. Je n’ai pas réussi à capter son regard dans le rétroviseur intérieur. Mais j’ai continué à essayer.
Entre Dikla et moi, pas un mot. Tous les deux, nous savions que la moindre phrase serait interprétée comme acte d’accusation.
Je me souvenais du retour de la maternité Lis, seize années plus tôt. Il pleuvait des cordes. Je roulais doucement, ça klaxonnait de partout. Je m’en fichais. Sur le siège arrière, notre première fille, enveloppée dans une couverture. Si chétive. La pluie avait cessé à l’arrivée dans notre rue. Les essuie-glaces continuaient à fonctionner. Nous sommes restés plusieurs secondes dans la voiture. Sans échanger un mot.
Nous avions l’impression que, dès l’instant où nous quitterions le véhicule, une existence entièrement différente nous attendrait.
De sa première année de vie, je me souviens uniquement d’elle : je n’avais aucun goût pour écrire. Ni pour enseigner. Tout ce temps, je ne voulais qu’une chose : être son père. Et elle aussi, elle désirait être ma fille. Elle voulait que je la porte dans mes bras. Sur mes épaules. Que je l’enlace. L’embrasse. La berce. Un peu plus grande, elle s’accrochait désespérément à ma taille lorsque je m’en allais au travail et courait à ma rencontre dès mon retour chez nous, comme si nous ne nous étions pas vus durant une semaine, puis elle glissait sa petite main dans ma grosse main même lorsque nous nous déplacions du salon à la cuisine. Je disais aux gens : « Depuis sa naissance, je ne suis plus triste. » Je me disais : fini les vagabondages. Jusqu’à ce que, il y a quelques années, en même temps que la soudaine métamorphose qu’elle subissait d’enfant à adolescente, elle commence à me tenir à distance. D’un seul coup, fini les mots d’amour. Et les étreintes. D’un seul coup, elle n’a plus voulu m’adresser la parole. Passer du temps avec moi. Préparer ses leçons avec moi. D’un seul coup, il émanait d’elle une colère inexpiable, due à une longue liste de crimes commis à son encontre, avec par-dessus tout : le fait que nous la jugions sans cesse et ne l’acceptions pas telle qu’elle était. Bienvenue dans l’âge ingrat, me disaient d’un hochement de tête les parents déjà passés par cette épreuve. Mais, pendant des années, je me suis senti comme éconduit. Et soudain, précisément au moment où la tempête s’était un peu calmée et que sa situation à l’école s’était stabilisée, elle nous a informés de son intention de s’inscrire au collège universitaire de Sdé-Boker. En fait, à l’internat de l’université. Il s’avère que, à notre insu, elle avait déjà participé à la journée portes ouvertes de cet établissement. Et que, ce jour-là, elle avait rencontré des amies dans le même état d’esprit.
Dikla et moi, nous nous sommes rendus à Sdé-Boker. Pour nous faire une opinion. J’espérais être déçu. Mais, à la fin de la visite, j’ai été contraint d’avouer à Dikla que je comprenais parfaitement ce que notre fille avait trouvé là. Des horizons. L’impression d’espaces infinis. Contrairement à son lycée ressemblant à une prison qui traitait les élèves comme des détenus. En outre, sur les murs des résidences, les bacheliers qui venaient de quitter la terminale avaient copié en cadeau d’adieu des extraits des chansons de Meïr Ariel. Comment ne pas éprouver de la sympathie pour un lieu qui accueille les visiteurs par « Il faut juste boire quelque chose de frais au cœur du désert » ?
À notre retour de Sdé-Boker, nous nous sommes installés sur le balcon pour bavarder avec elle. Je veux dire, elle et Dikla ont conversé, et moi, je les ai surtout écoutées en songeant : comme elle s’exprime bien. Et elle si intelligente. Et comment se fait-il que nous n’ayons pas réussi à gagner sa confiance ?
Ensuite, Dikla s’est retirée pour se coucher, et nous sommes restés seuls, uniquement elle, moi et les moustiques.
« Alors, t’en penses quoi, Papa ? »
Je voulais lui dire que c’était trop tôt pour moi. Je voulais lui dire que ça ne faisait que quelques mois que nous avions cessé de nous chamailler et que je souhaitais profiter encore un peu de cet âge d’or avant qu’elle ne s’en aille. Je voulais lui dire que nous n’avions pas été suffisamment attentionnés à son égard, et que je le regrettais.
Au lieu de quoi, j’ai dit : « Je te fais confiance, ma fille. Si tu sens que tu seras heureuse là-bas, vas-y !
— Merci, Papouche. »
Et, pour la première fois depuis quatre ans, elle m’a étreint.
Une étreinte brève. Hésitante. Distante.
*
J’ai conduit lentement jusqu’à Sdé-Boker.
Dikla était accaparée par son téléphone, à correspondre énergiquement avec quelqu’un.
Shira somnolait. Ou faisait mine de somnoler. Ce qui annihilait la moindre chance que je capte son regard.
À notre arrivée, elle a souhaité que nous nous séparions devant le portail de l’université.
« Mais les valises ?
— Je vais me débrouiller. »
Puis, il y a eu encore quelques secondes de silence. Et la brise du désert. Et l’attente d’une voix céleste qui dirait, comme au patriarche Abraham : « Ne porte pas ta main… »
Ensuite, elle a nous donné à chacun un baiser sur la joue.
Et elle a dit à Dikla : « Maman, ne pleure pas. Ça ne te ressemble pas. »
Nous nous sommes attardés quelques secondes devant le portail. Pour l’accompagner de nos regards.
Puis nous sommes remontés dans la voiture et sommes demeurés assis en silence. Sans un mot, sans un geste. Un long moment.
« Tu vas sûrement écrire quelque chose sur ce trajet, a finalement lâché Dikla.
— Hein ? D’où tu sors ça maintenant ? »
Mais elle a ricané :
« J’espère au moins que tu vas raconter la vérité.
— La vérité ?
— Je te connais. Tu vas évidemment insérer une citation de je ne sais quel poète. Décrire le désert. Tu vas tout faire pour ne pas t’incriminer. Oups, pardon, pour ne pas incriminer “la figure du père” dans ton récit.
— Incriminer ? En quoi, au juste ?
— T’es sérieux, là ?
— Explique-moi, incriminer en quoi ?
— Quand, à ton avis, avons-nous commencé à perdre Shira ?
— Il n’y a pas eu un moment particulier, Diki, c’est une suite de…
— Je vais te préciser quand, exactement, c’est arrivé. Quand tu l’as mise dans ce livre-là.
— Il ne s’agissait pas d’elle…
— T’as l’impression qu’elle est stupide ?
— Mais elle n’a pas du tout…
— Lu cela ? Je sais que, dans tes fantasmes, elle était censée lire tes livres uniquement pendant son voyage en Amérique du Sud. Que faire, si la réalité ne concorde pas toujours avec ton imagination ?
— Tu tiens ça d’où ?
— J’ai lu son blog.
— Quel blog ?