La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 3 sur 8 · partie 5/6

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La dernière interview

Harcèlement

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

— Pourquoi chez nous ? tonne une voix mâle. Qu’il passe le shabbat chez nos voisins d’Aïn Tour. Et qu’il y amène ses enfants. On va voir si tu continues à parler de paix avec l’accueil qu’ils te réserveront… »

Des murmures d’approbation parcourent l’assistance.

J’avale une nouvelle gorgée de mon verre. Qui est presque vide. Je le penche désespérément pour en recueillir les dernières gouttes. À dire vrai, j’aspire de l’air.

Je me saisis de mon dernier ouvrage, m’y accroche. Il y a un passage que je lis toujours en fin de rencontre afin de renvoyer le public chez lui avec le sentiment agréable d’une consolation. Mais, en fait, quelle consolation puis-je leur offrir ? Je repose le livre et songe à leur raconter l’histoire du père de Djamal. Ce moment, l’ultime, avant le départ de Beyrouth, où son père, sur le seuil de sa maison, regarde les statues qu’il a façonnées durant toute son existence et dont il doit se séparer. Par un dernier regard. Peut-être s’est-il approché de l’une d’elles et a-t-il passé la main sur le marbre froid. L’a caressé. Ou peut-être que non, peut-être n’avait-il plus le temps…

Mais je ne suis pas certain que ce public apprécierait cette anecdote. Ni même qu’un récit serait ce qui convient entre eux et moi à cette heure. Et donc, quoi d’autre ? Et qu’est-ce que je fais ici, en fin de compte ? Je suis un écrivain. Je suis censé écrire des livres, dont la dernière page est suivie toujours de pages blanches sur lesquelles tout lecteur jouit de la liberté de discuter avec moi dans son imagination.

C’est le lieu où je dois rencontrer mes lecteurs. En imagination. Face à face. Non seul face à un public.

Iris vole à mon secours, les gens commencent à gigoter sur leurs sièges en plastique Keter : « Bien, je souhaite vous remercier du fond du cœur d’avoir accepté de venir chez nous. La curiosité n’est pas uniquement la vôtre, comme vous pouvez le constater, à en juger par le public nombreux venu vous écouter et par la quantité des questions. J’espère que ce n’est pas la dernière fois que nous vous voyons ici. Et que d’autres suivront votre exemple. »

*

L’assistance se disperse rapidement. Je replace mes ouvrages dans le sac. J’avale une ultime lampée d’air de mon verre.

Personne ne m’aborde pour me poser une question personnelle. Ou demander une dédicace.

Seule Iris s’approche. Affirmant que c’était passionnant.

J’ai apprécié qu’elle ne dise pas « fascinant ». Ceux qui disent « fascinant » dissimulent, le plus souvent, des intentions peu amènes.

« On vous dépose au barrage ? »

Est-ce une proposition ou une décision ?

Justement à cet instant, la sonnerie d’un message retentit sur son portable.

Elle le consulte longuement.

« Mince.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— L’armée a bloqué la route. Une alerte ciblée, une cellule terroriste qui rôde dans le secteur.

— Que fait-on ?

— On attend.

— Combien de temps cela peut durer ?

— Au minimum quatre, cinq heures.

— Tant que ça !

— Oui, je suis désolée, mais il semble que vous soyez obligé de passer la nuit ici.

— Wallah ! Il y a des chambres d’hôte dans le coin ?

— Des chambres d’hôte ? » Elle n’affiche plus son sourire mélancolique, mais un sourire jusqu’aux oreilles qui se transforme très vite en un rire sonore.

Iris rit aux éclats – spectacle magnifique. Deux larges fossettes se creusent sur ses joues, et tout son corps svelte tressaille de joie.

« D’accord – je sens mon cou envahi par une rougeur, comme toujours quand je lâche une grosse bourde –, alors où…

— Je vous invite chez moi.

— Vraiment ? Et ça ne va pas vous causer des ennuis ? Tout de même, je suis… un homme.

— J’avais remarqué. »

« Des chambres d’hôte ! s’esclaffe-t-elle en chemin vers sa voiture en posant une main sur son ventre. C’est énorme ! Il y a longtemps que je n’ai pas ri comme ça. »

Lorsque nous habitions rue Hatichbi à Haïfa, demeurait en face de notre maison une famille dont le père avait été tué lors de la première guerre du Liban. Je jouais avec le fils aux gendarmes et aux voleurs, et nous courions dans tous les sens chez eux. Je me souviens qu’après la mort du père, lors de la catastrophe de Tyr, leur salon s’était transformé en sanctuaire : des bougies funéraires brûlaient jour et nuit. Des photos du père, en noir et blanc, avec sa famille et tout seul, étaient posées sur chaque étagère à côté d’écussons d’hommage des unités qu’il commandait. Et un poème à sa mémoire que quelqu’un avait agrandi et encadré. Impossible d’entrer dans la maison de ce camarade sans prendre soi-même le deuil.

J’examine le salon d’Iris pendant qu’elle va chercher des draps dans la chambre à coucher.

Ni bougies. Ni photos. Ni écussons.

Un hamac, tendu d’un mur à l’autre. Un électrophone. Flanqué d’une longue rangée de disques. Le dernier disque de la rangée, dont la pochette montrant un cendrier et des mégots était apparente, je l’ai reconnu immédiatement : Dans l’attente du Messie de Shalom Hanoch. Sur le sol des coussins profonds en guise de fauteuils, sur les murs des dessins exaltés, pas du tout léchés. Plusieurs sont plutôt sensuels. Les siens, peut-être ?

Elle revient au salon et déploie un unique drap d’enfant sur le canapé. Ajoute une couverture et un oreiller. Et pose sur l’oreiller un pantalon de survêtement masculin. Et un T-shirt de fin des classes des Golani.

Je la remercie. Un frisson – celui du faux pas qui me guette – me parcourt l’échine.

« Du café ? Ou ne buvez-vous toujours que de l’eau ? »

Elle revient de la cuisine avec deux tasses de café fumantes, puis lance, imitant le ton d’une commandante de troufions : « Suivez-moi ! »

Nous montons les marches jusqu’au deuxième étage. Un instant, je crains qu’elle ne nous conduise dans sa chambre à coucher, mais elle continue à grimper, dépassant cet étage, jusqu’à une petite échelle. Menant à une sorte de lucarne sur le toit recouverte d’une plaque métallique.

« Venez, dit-elle en soulevant la plaque, d’ici, on aperçoit les tours Azriéli de Tel-Aviv. »

Deux chaises longues aux rayures rouges et blanches sont posées au milieu des chauffe-eau solaires du toit. Nous nous asseyons et contemplons les lumières de la plaine côtière du Gouch Dan.

Je lampe mon café sans prononcer un mot. J’ai tellement parlé pendant cette rencontre que je n’ai plus de mots.

Lorsque le silence règne, on prête attention aux choses. Je remarque alors que les volutes s’échappant de ma tasse se mêlent à celles de la sienne.

Et qu’il émane d’elle un léger parfum de crème de soin que la brise m’apporte.

Et que son jean se termine un peu au-dessus de la ligne des chaussettes.

Et que toutes les maisons sont entièrement éclairées. Comme si aucun des habitants n’avait l’intention d’aller se coucher.

« C’est là-bas que j’ai rencontré Boaz, lâche-t-elle au bout de quelques instants en désignant de la main les gratte-ciel de Tel-Aviv.

— À Azriéli ?

— Pas loin. J’étudiais la littérature et l’enseignement des lettres au Séminaire des kibboutzim. Une des élèves avait organisé chez elle une fête à l’occasion du jour de l’Indépendance. Et il est entré. Nos regards se sont croisés. Il n’a pas baissé les yeux. Je me suis dit : il porte une calotte, même pas en rêve ! Puis il s’est approché et a commencé à me parler, sans préambule sophistiqué, simplement, il a entamé la conversation. Et je me suis dit : Iris, basta les battements de cœur, ça va pas aller plus loin, il porte une calotte ! Ensuite, il m’a proposé de me déposer chez moi, et je me suis dit : s’il devait résulter de tout ça quelque chose de sérieux, cela vaudrait la peine de jouer les inaccessibles, mais, de toute façon, il n’y a aucune chance, eh bien, qu’il me ramène à la maison, et monte chez moi pour un café, et m’embrasse de la manière la plus délicate, comme on ne m’a jamais embrassée, et qu’il couche avec moi comme s’il détenait des informations de première main sur ce qui me fait du bien, et qu’il reste dormir, et m’enlace toute la nuit, une étreinte protectrice de ce genre, puissante, et me prépare le petit déjeuner, qu’est-ce que cela change ? Il porte une calotte. »

Elle s’exprimait avec un débit précipité, sans reprendre haleine entre un mot et l’autre, une phrase et l’autre. Comme si ses propos étaient déjà ordonnés dans son cœur et qu’elle attende depuis longtemps le moment propice pour les exprimer.

« Et c’est tout ? Après, vous ne vous êtes plus quittés ?

— Au contraire. Après, nous nous sommes séparés puis retrouvés pendant quatre ans. Chacun de nous a tenté d’imposer son mode de vie à l’autre et, bien sûr, ça n’a pas marché, et quand nous nous éloignions l’un de l’autre et tentions de fréquenter d’autres gens, et, là encore, ça n’a pas marché, évidemment, et à la fin je suis venue lui dire : “Écoute, je vais te le dire dans le langage de tes religieux afin que tu comprennes : toi et moi, par décision des Cieux, nous sommes prédestinés à former un couple, toi, tu es le promis et moi, la promise. Maintenant, soit nous pouvons gâcher notre vie en essayant de nous y dérober, soit nous l’acceptons. Pour commencer, je t’informe que je suis prête à habiter là où tu le décideras. À condition que, dans notre foyer, je puisse vivre à ma guise.

— Waouh !

— Comment avez-vous dit pendant la rencontre ? Que la curiosité primait chez vous sur chaque obstacle de votre route, y compris l’idéologie ? Eh bien, pour nous, l’amour a triomphé de tous les obstacles.

— Y compris l’idéologie.

— Ha, ha !

— Et comment vous êtes-vous retrouvés à Maalé Meïr ?

— En fait, nous voulions louer un appartement à Jérusalem. Mais c’était trop cher. Vous comprenez ? C’est comme ça que nous sommes devenus des “colons”. Et ici il y a d’autres habitants de notre genre, chacun avec son histoire. Vous vouliez voir les choses de près ? Pas de problème. Sauf qu’il vous faut prendre en compte que, de près, on capte de minuscules détails. Ensuite, il devient plus difficile de se livrer à des généralisations. Par exemple, dans des tribunes publiées dans Yédiot…

— En d’autres termes, je suis foutu, c’est ce que vous sous-entendez. Je me complique l’existence avec ma curiosité.

— Exactement.

— Il y a une seule chose que je ne saisis pas, ai-je ajouté après un bref silence.

— Posez votre question, n’hésitez pas. »

J’avale une gorgée de café qui me brûle la langue. Je sais ce que je veux lui demander mais je ne sais comment le formuler pour ne pas la blesser. La façon dont elle vient de décrire son époux mort est si vivante…

« Je vais vous dire ce que vous voulez savoir…

— Qu’est-ce que je veux savoir ?

— Qu’est-ce qui me pousse à rester ici maintenant que Boaz n’est plus de ce monde ? Pourquoi je ne prends pas mes enfants sous le bras pour partir tout simplement ? Je vois juste ? Je vais vous expliquer. La semaine de deuil dure combien de jours selon vous ?

— Euh… sept jours, non ?

— Eh bien, à Maalé Meïr, elle dure trois cent soixante-cinq jours. Pendant une année entière, on est entouré de l’affection de tous.

— C’est beau.

— Dans mon cas, ce n’est pas seulement beau, mais capital.

— Pourquoi ?

— Pendant les deux premiers mois, mon corps a réagi comme si c’était une rupture de plus avec Boaz. Cette situation, mon corps savait l’affronter. Mais, ensuite, au bout de trois mois environ, j’ai succombé. Incapable de sortir du lit le matin. Et ça prend du temps avant que les antidépresseurs commencent à faire leur effet. Entre-temps, quelqu’un doit s’occuper des enfants. Ici, les gens se sont relayés vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et peu leur importait que je ne me couvre pas les cheveux. Ils prenaient les enfants chez eux après l’école. Ils m’ont amené des médecins. M’ont fait les courses. De la réflexologie. Nous avons ici une femme qui pratique du watsu avec un énorme chaudron dans sa cour. Chacun a donné selon ses moyens, vous comprenez ? Après cette année, j’ai conclu une alliance éternelle avec cette communauté.

— Je m’imagine.

— Non, vous ne pouvez pas. Parce que vous ignorez ce qu’est une communauté. C’est évident quand on lit vos livres. Tous vos personnages sont des solitaires, à chaque fois. Et si vous avez créé ce genre de personnages, cela signifie que, vous aussi, vous devez être esseulé. Alors, imaginez que la solitude disparaisse de votre existence. Qu’on ne vous laisse jamais éprouver le poids de la solitude. Parce qu’autour de vous une cuirasse vous protège et vous offre de la chaleur à tout moment. Vous comprenez la force que cela donne ? »

Nous nous attardons un peu sur le toit, jusqu’à ce que les lumières commencent à décliner. Et le café est froid. Et la brise fraîche devient glaciale.

« On rentre ? »

J’opine et la suis.

En passant devant sa chambre à coucher, elle ralentit un peu, comme si elle hésitait à m’y faire pénétrer, puis elle secoue la tête comme pour se débarrasser d’une idée, et continue à descendre l’escalier.

Je descends derrière elle. Nous parvenons au salon.

Nous sommes face à face. Comme avant une séparation. Ou comme avant une étreinte.

Je croise les mains dans mon dos. Comme un élève discipliné, ou comme quelqu’un qui a peur qu’elles n’agissent d’elles-mêmes.

« Vous avez des enfants ?

— Deux filles » – dont je détaille les prénoms et l’âge.

« Trois garçons », dit-elle, en précisant leurs prénoms et leur âge.

« Et ça, c’est de vous ? fais-je en montrant les dessins.

— Oui, et ne me dites pas qu’ils sont beaux. Primo, ils ne le sont pas. Deuzio, ça ne m’intéresse pas que quelqu’un d’autre que moi les trouve beaux. J’ai commencé à les dessiner pour moi-même. Après les trente jours de deuil. C’est… ça vous est arrivé parfois ? Écrire juste comme ça, pour vous-même ?

— De moins en moins.

— Vous devriez essayer. »

J’acquiesce.

Elle recule d’un pas.

Séparation, dans ce cas, je me dis, et non étreinte. Tant mieux. Je m’adosse et pose une main sur le dossier du canapé.

« Voulez-vous une autre couverture ?

— Non, merci.

— Super. » Elle tend la main (son geste est vraiment brusque. Je n’avais perçu aucun indice précurseur de ce qui vient de se produire) et me caresse la joue longuement et délicatement, comme on caresse un enfant. Et, de ses doigts, elle effleure mon menton.

Et alors, aussi soudainement, elle retire sa main et déclare : « Je vous réveille à six heures et nous irons jusqu’au barrage. À cette heure-là, c’est sûr, l’alerte sera levée. »

J’ai essayé de dormir en pantalon et chemise boutonnée. Mais, au bout d’une heure à me retourner pour trouver la bonne position, j’ai cédé. Je me suis déshabillé dans le noir et j’ai enfilé le survêtement et le T-shirt de Boaz. Ils m’allaient bien et étaient confortables. Mais je ne trouvais toujours pas le sommeil. Le contact de la main d’Iris planait encore sur ma joue. Et toutes sortes de bribes de souvenirs ont commencé à voguer dans ma conscience à la recherche acharnée d’une signification.

Et alors, j’ai entendu des pas. Des pas de loup, légers.

Yeux clos, je n’ai pas bougé, de crainte qu’un geste brusque ou trop ardent ne l’affole, et qu’elle regrette.

Les pas se rapprochaient.

Je respirais légèrement, exprès. Le sommeil du juste…

J’ai gardé ce rythme, même quand j’ai senti une main se poser, puis un corps sur la partie libre du matelas, le long de ma hanche.

Mais le corps qui m’a enlacé au bout d’un moment n’était pas celui d’Iris. Mais un corps plus chétif. Avec des bras plus frêles.

Je restais face au mur. Les bras menus se resserraient autour de moi.

Nous sommes restés ainsi enlacés un certain temps, le gamin et moi, jusqu’au moment où je ne pouvais me retenir plus longtemps et je me suis tourné lentement pour le regarder. L’enfant a bougé un peu sans se réveiller, et, maintenant, je pouvais observer son visage. Aucune ressemblance avec Iris. Il avait sans doute hérité ses traits de son père : un nez proéminent. De longs cils. Des lèvres retroussées vers le bas. Comme une moue vexée.

Ses bras chétifs se sont tendus de nouveau vers moi, pas du tout disposés à desserrer notre étreinte.

Je lui ai laissé un peu plus de place sur le matelas. Puis je l’ai doucement retourné. Et maintenant je pouvais l’enlacer dans son dos, l’attirer contre moi.

Je me suis dit : je n’ai jamais étreint un fils.

Et encore : la sensation est différente. Difficile à expliquer. Plus virile ? Pas exactement. Ni moins abandonnée. Peut-être que retentit en toi un souvenir de l’enfance.

Nous avons dormi enlacés.

 

*

Je me suis réveillé au contact d’une main sur mon épaule. Iris se tenait à notre chevet, nous observant, les yeux brillants, et a elle a murmuré : « L’alerte est levée. »

J’avais peur de bouger et de réveiller l’enfant.

J’ai chuchoté à Iris : « Je ne veux pas le réveiller. »

Et elle a chuchoté : « Dans ce cas, restez pour le shabbat. »

Et après un bref silence, infime, pendant lequel elle devait attendre ma réaction à son invitation, elle m’a adressé son sourire attristé et m’a guidé à voix basse, me montrant de la main comment faire, tout en se gardant de me toucher : « D’abord, retirez vos bras. Ensuite, reculez votre corps. Oui, comme ça. Et faites attention au moment de lever votre jambe au-dessus de lui. »

Nemrod – et non Yanaï – était le nom que j’avais prévu de donner à mon fils si j’en avais un. Et comme l’écriture est aussi, et peut-être principalement, une compensation à ce qui n’est pas arrivé, ou pas encore arrivé, j’ai attribué aux divers enfants, dans mes différents livres, le prénom de Nemrod.

Et voilà qu’un Nemrod bien réel a dormi dans mes bras. Toute une nuit.

De mauvais gré, je me suis détaché de l’enfant. Tout doucement. Afin de prolonger l’instant. Ses longs cils ont frémi un peu, comme s’il allait ouvrir les yeux mais, au bout de quelques secondes, le tremblement a cessé, et il a continué à dormir.

Le soleil était haut au-dessus des collines de Samarie. Iris a ralenti et, une main sur le volant, a chaussé ses lunettes de soleil.

« Quelle histoire ! En apparence, Nemrod est celui qui a pris le mieux la mort de son père. Alors que ses frères n’ont pas cessé de se lamenter. De se réfugier dans mes bras. Et lui jouait à sa PlayStation avec ses copains dans sa chambre. On aurait dit que ça le touchait moins. Au début, je me disais : c’est parce qu’il est jeune, il a moins vécu avec Boaz, mais, par la suite, cela a commencé à s’exprimer par toutes sortes de comportements.

— Lesquels, par exemple ?

— Des bagarres à l’école. Il frappait les autres élèves. En outre, il est devenu soudainement plus religieux. Il me blâmait à cause des petites indulgences que je m’accorde durant le shabbat. Il m’a cherché des poux parce que je l’avais nommé Nemrod, un prénom un peu… déviant, chez les religieux. Pendant une certaine période, il s’est remis à faire pipi au lit la nuit. Puis, il a commencé à marcher en somnambule dans la maison.

— Vraiment, avec les bras tendus en avant ?

— Non, ça, c’est seulement au cinéma. Dans la réalité, ça se passe autrement : les bras le long du corps, les yeux fermés.

— Wallah !

— Il a dû… arriver comme ça jusqu’à vous sur le canapé. »

Le souvenir de son contact demeure en moi, comme après une nuit d’amour. Tout au long du trajet jusqu’au barrage de l’armée, je sentais ses ondes agréables dans mon corps. Dans mon ventre qui s’était plaqué contre son dos. Dans mon bras qui l’avait enlacé.

« Ça m’intéresse de savoir s’il va se rappeler quelque chose à son réveil, ai-je pensé à haute voix.

— En général, il oublie complètement ce qui arrive pendant la nuit. Une fois, il a avalé la moitié d’une marmite de soupe qui se trouvait dans le frigo. Comme ça. Directement de la marmite. Comme si c’était une gourde. Et, au matin, il ne se souvenait plus de rien. Mais s’il raconte quelque chose, je vous en informerai. J’ai votre mail, n’est-ce pas ? »

 

*

Personne n’oserait l’avouer publiquement. Même moi, en ce moment, j’ai les doigts qui rougissent sur mon clavier. Mais quand les victimes d’un attentat habitent de l’autre côté de la Ligne verte, cela bouleverse moins ceux qui résident de ce côté-ci. On écoute les nouvelles, on repère, selon les noms des victimes, si elles appartiennent à notre tribu ou non, et, bien souvent, on préfère se détourner de la douleur et de l’angoisse : « Ils ont choisi de vivre là-bas et de se mettre en danger, ainsi que leurs enfants ? Eh bien, qu’ils paient le prix ! »

Je n’ai reçu aucun mail d’Iris. Et, moi non plus, je ne lui en ai envoyé aucun.

Mais après la nuit passée à Maalé Meïr, la Ligne verte a cessé de marquer le butoir de mon indifférence.

Au contraire, des années plus tard, mon attention s’éveillait devant chaque nouvelle de cocktail Molotov, de véhicule renversé à cause de jets de pierres, d’incursion dans une colonie. Je suis passé de la station radio 88 FM à la radio de Tsahal, à guetter les bulletins d’urgence. Et lorsque, le lendemain, les journaux publiaient les noms, je scrutais l’article, le cœur battant : surtout-pas-Nemrod-surtout-pas-Nemrod-surtout-pas-Nemrod.

Peut-être que le portrait qu’en avait dressé sa mère m’avait donné l’impression qu’il était voué aux catastrophes.

« Quatre adolescents ont fait une incursion dans un village palestinien afin, selon toute vraisemblance, de peindre des slogans blasphématoires sur la mosquée locale. Selon nos sources, il semble qu’un groupe d’individus cagoulés les attendait et, à cette heure, ils sont retranchés dans la mosquée. Tsahal a lancé un raid sur le village. La situation n’est pas encore totalement claire, mais nous sommes d’ores et déjà en mesure d’annoncer qu’il y a des victimes. »

Assis devant la télévision, je suivais les comptes rendus.

Dikla s’est énervée : « Regarde comment ils rendent dingue toute l’armée, ces colons ! »

Ajoutant : « Ça leur apprendra ! »

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas discuté. Je n’ai pas prétendu que l’amour triomphe de tout obstacle, y compris de l’idéologie. Ou que l’amour est une idéologie. J’ai continué à regarder la télévision toute la nuit. En attendant les noms.

J’avais un pressentiment. Comme les mères, avant que les représentants de l’officier de la place toquent à leur porte pour leur annoncer la nouvelle fatale.

Vers le matin, la nouvelle est tombée : « Notre correspondant militaire nous informe que les adolescents ont été libérés vivants. L’un d’eux, Nemrod Salaï, a été blessé ; la gravité de son état peut évoluer à tout moment. Il est hospitalisé à Tel Hachomer. »

J’ai attendu le moment propice. Je ne voulais pas qu’un membre du personnel de l’hôpital m’arrête au prétexte que ce n’étaient pas les heures de visite. Je ne voulais pas qu’Iris ou un membre de la famille de Nemrod me surprenne. Je suis resté au chevet d’Ari au service oncologique, et nous avons joué au jeu habituel, celui que nous avons inventé quand sa conscience a commencé à dépérir : il ferme les yeux et sommeille un peu et, lorsqu’il les ouvre, il me demande si Roni est passée le voir pendant qu’il dormait. Je lui réponds que oui bien sûr, il sourit de satisfaction, ferme de nouveau les yeux, les rouvre un peu plus tard et me demande si Lihi est venue le voir pendant son sommeil. Je lui réponds que oui, bien sûr. Et c’est de cette façon que nous poursuivons notre jeu, tandis que viennent nous rendre visite une multitude de filles qui l’ont laissé tomber depuis sa maladie.

Après qu’Ari s’est enfin endormi, j’ai déambulé pendant des heures dans les autres services de l’hôpital. J’ai fait mine d’être un proche en attente de visite et j’ai tenté de repérer l’itinéraire qui me conduirait, sans me mettre à découvert et avec le moins de portes s’ouvrant de l’intérieur, jusqu’à la chambre où Nemrod était alité.

À quatre heures du matin, je suis arrivé à destination.

En pénétrant dans la chambre, j’ai trouvé Iris étendue sur un siège et plongée dans le sommeil.

Des fils blancs striaient sa chevelure. Son front était sillonné de rides. Tout de même, les années avaient passé. Sur elle et sur moi.

Je me suis approché du lit. Une lumière blafarde émanait des appareils à côté de Nemrod et éclairait son visage. Les poils sur ses joues. Ses lèvres retroussées légèrement vers le bas avec cette moue d’ancienne offense.

J’ai grimpé prudemment sur le matelas et je l’ai étreint dans son dos, comme auparavant. Son corps s’est abandonné, incurvé dans l’étreinte, comme s’il se souvenait. Ses longs cils ont frémi doucement, comme prêts à s’ouvrir. Mais il a continué à dormir.

J’écoutais sa respiration pour m’assurer qu’elle ne cessait pas, et j’ai attendu que l’aube s’infiltre par la fenêtre. Alors, je me suis glissé hors du lit et m’en suis retourné chez moi. J’ai roulé dans les rues désertes en passant d’une station de radio à une autre, au cas où, par hasard, l’une d’elles diffuserait un bulletin d’actualités. Ou, au moins, Dans l’attente du Messie.

Le Messie n’est pas venu. N’a pas téléphoné, comme dans la chanson. J’attendais l’annonce dans mon salon et, de temps à autre, je me levais et patrouillais dans les chambres. À l’aurore, les rayons de soleil ont percé à travers les stores et ont illuminé les traits délicats de mes enfants, les attrape-rêves veillant sur leur sommeil et les meubles peints en rose et en azur.

 

Votre grand-père, Lévi Eshkol, fut le deuxième Premier ministre d’Israël. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Non, pas le deuxième. Le troisième. Et il est décédé avant ma naissance.

 

Votre grand-père, Lévi Eshkol, fut le troisième Premier ministre d’Israël. Quel héritage vous a-t-il laissé ?

Des morceaux de sucre.

Lors de la commémoration solennelle au mont Herzl, la famille était placée au premier rang face au tombeau de marbre noir et, après l’oraison funèbre El malé rahamim (« Dieu à la miséricorde infinie ») du chantre en chef de Tsahal, qui m’insufflait toujours une profonde tristesse, plutôt vague, sans aucun rapport avec mon grand-père décédé avant ma naissance et dont je ne pouvais pas, malgré tous mes efforts, ressentir le deuil, les politiciens déposaient une petite pierre sur sa tombe, puis rejoignaient la file afin de serrer la main de tous les membres de la famille. Je me souviens que la poignée de main de Shimon Peres n’était pas ferme, que le ministre Gad Jacobi était un bel homme et que, parmi les derniers dans la queue, il y avait un individu à la chevelure clairsemée dont je connaissais le nom : Shalhévet Freier. Ensuite, tous, je veux dire tous les dirigeants travaillistes, les amis de la famille, y compris Shalhévet Freier, se sont retrouvés rue Ramban, dans la demeure de ma grand-mère adoptive Myriam, debout dans le salon exigu, un verre de soda Kinley à la main, à analyser la situation du pays comme si le pays leur appartenait encore, alors que, durant les années que j’évoque, Menahem Begin, le champion de la droite, était déjà au pouvoir.

Les enfants, les cousins, nous nous réfugions dans une chambre à l’écart où étaient rangés d’épais classeurs que nous n’avions pas le droit d’ouvrir, et nous jouions au jeu du bac sur la table qui fut jadis son bureau. À la lettre « L », ce que tous écriraient pour « personnages » était évident, et c’est pourquoi j’ai préféré inscrire Lincoln ou Léonard de Vinci afin de rafler davantage de points, puis, tous les quelques tours, les autres cousins, tous plus âgés que moi, m’envoyaient en mission sur le front arrière du salon : chiper des morceaux de sucre du sucrier en argent et les rapporter sains et saufs dans la chambre d’enfants. Je me souviens du goût des morceaux de sucre dans ma bouche : au début, dur, comme celui des bonbons, puis, après quelques bouchées, fondu sur la langue et pulvérisé. Je me souviens que Doron, le cousin le plus âgé, nous avait appris à boire le thé avec un morceau de sucre coincé entre les dents tandis que le liquide chaud s’écoulait à travers. Et je me souviens qu’une fois Shalhévet Freier m’avait surpris en plein méfait dans le salon. Il avisa ma main, déjà tendue vers le sucrier argenté, la saisit et dit avec un lourd accent allemand : « Ce n’est pas une friandise, mon garçon. » Je devais avoir l’air paniqué car il s’est empressé de relâcher ma main, m’a tendu une tablette de chocolat amer Splendid avec ces mots : « Prends plutôt ça. » Je détestais le chocolat amer, mais je l’ai pris. Quelque chose dans le ton de Shalhévet Freier m’a fait comprendre qu’il valait mieux ne pas discuter.

Il y a quelques années, il est décédé. Un journal rapportait dans l’éloge funèbre publié sous sa photo qu’il avait été directeur général de la Commission israélienne de l’énergie atomique. C’est ainsi qu’avec un certain retard j’ai compris d’où lui venait sa force de dissuasion.

Les morceaux de sucre deviennent de plus en plus rares au fil des années. Comme les lucioles. Parfois, surtout au centre du Carmel de Haïfa, en particulier dans les cafés à la clientèle yekke, la bourgeoisie juive allemande, on pose encore un sucrier au milieu de la table, et je prends quelques morceaux, les suce aussi lentement que possible afin qu’ils ne fondent pas tout de suite, en songeant à mon grand-père, que je n’ai pas connu, et que je regrette de n’avoir pas connu, qui savait, à ce qu’on m’a raconté, accepter des compromis, tant et plus, afin d’obtenir ce qu’il désirait. Qui possédait un humour juif chaleureux et subtil. Qui était aimé de ses partisans mais aussi de ses adversaires. Qui n’était pas membre du parti conservateur, de ceux qui se contentent d’un unique grand amour. Qui bégayait au moment inopportun. Qui avait été l’artisan de la victoire lors de la guerre des Six-Jours, mais sans en recueillir les lauriers. Qui est mort avant de saisir à quel point cette victoire était grosse des problèmes qu’elle a provoqués depuis. Qui, bien qu’il fût la plupart du temps absent de chez lui, a réussi à inspirer à ma mère, je ne sais comment, l’incoercible influence de sa paternité. Et, à mesure que j’avance en âge, je commence à lui ressembler dans ma physionomie, au point que, ces dernières années, je m’abstiens de regarder ses photos parce qu’elles m’apparaissent de plus en plus prémonitoires.

 

L’héritage politique de votre grand-père vous influence-t-il en tant que créateur ?

J’avais une grand-mère bien réelle. Pas du tout célèbre. Côté paternel. Elle habitait à Holon.

Elle était une quasi-rescapée de la Shoah ; je veux dire : elle a immigré en terre d’Israël, seule, de Pologne, peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Alors que j’avais quinze ans, mon grand-père, son époux, est décédé, et il n’y avait plus personne pour se quereller avec elle en yiddish.

Elle avait deux ou trois amies intimes, mais sa routine, c’était de regarder la télévision, d’aller au dispensaire et de préparer les repas.

Chez elle, le déjeuner se déroulait à onze heures trente. Le dîner à dix-huit heures. Et son frigo réservait une clayette entière aux médicaments.

À l’âge de vingt-trois ans, je me suis séparé définitivement de Tali Leshem.

Comme c’est moi qui avais quitté notre appartement, il était évident que c’est moi qui devais trouver un nouveau logement.

Il était vingt-trois heures, et je n’avais nulle part où aller avec les deux sacs-poubelles dans lesquels j’avais fourré mes vêtements.

J’ai sauté dans le dernier bus pour Holon. J’ai frappé à sa porte, sur laquelle le nom de mon grand-père était encore inscrit, et elle m’a ouvert, affolée : « Qu’est-ce qui t’arrive, sheïné pounim ? » (Dans son yiddish irréductible : « joli minois ».)

Je lui ai tout raconté.

Elle m’a préparé un verre de thé avec trois cuillerées de sucre et y a introduit une longue cuillère métallique pour touiller. Pendant que je buvais, elle a ouvert un convertible dans la petite pièce à côté de la douche et a étalé un drap à fleurs. Bien qu’elle fût très petite, ses bras s’allongeaient miraculeusement tandis qu’elle lissait le drap. Enfant, j’avais déjà remarqué ce prodige.

De retour dans la cuisine, elle n’a pas prononcé un mot au sujet de Tali. Ou de notre rupture. Ni évoqué le baby-sitting que Tali avait effectué chez ma sœur. Elle m’a juste demandé si je désirais une tranche de gâteau. Et, après que j’eus fait non de la tête, elle s’est assise en face de moi et s’est tue en signe de solidarité jusqu’à ce que je termine mon thé.

Au matin, elle m’a réveillé trop tôt, de crainte que je sois en retard au travail.

J’ai habité trois mois chez elle. La visite la plus longue d’un petit-fils à sa grand-mère dans nos annales familiales.

J’ai avalé beaucoup de compotes, de salades de carottes sucrées, et de la soupe de tomate en poudre de la marque Vita qu’elle enrichissait de riz bouilli.

Chaque fois que je faisais l’éloge d’un plat quelconque, elle s’étonnait aussitôt que je dédaigne les autres mets.

Chaque fois que je laissais la lumière allumée, elle l’éteignait derrière moi.

Chaque fois que je voulais regarder du foot à la télévision, elle renonçait au programme qu’elle désirait voir.

Ce n’est qu’en séjournant chez elle que j’ai perçu l’abîme de sa tristesse. Une tristesse profonde, irrépressible, comme un membre supplémentaire greffé sur son corps. Cette tristesse qui se métamorphosait chez elle, d’une manière ou d’une autre, en sollicitude pour autrui.

Ce n’est qu’en demeurant chez elle que j’ai pu découvrir sur ses traits la jeune fille qui avait quitté ses parents et ses sœurs pour débarquer en Israël sans savoir que c’était la dernière fois qu’elle les voyait.

Ce n’est qu’en logeant chez elle que j’ai compris qu’elle était en fait très liée à grand-père Yitzhak et que, depuis sa disparition, elle avait entamé une sorte de compte à rebours.

Il y a deux ans, j’ai effectué un séjour professionnel à Varsovie.

Mon père m’avait donné l’adresse où, jeune fille, ma grand-mère habitait et j’ai demandé à mes hôtes de me conduire au quartier Praga. En chemin, nous avons croisé des arbres dénudés et d’immenses immeubles d’habitation qui m’ont rappelé les films de Kieślowski, tandis que mon esprit se concentrait déjà sur la perspective de clore la boucle.

J’ignorais que Varsovie avait été totalement détruite pendant la Seconde Guerre, qu’aucune maison n’avait subsisté à Praga après les bombardements alliés, et qu’il faisait si froid dans cette ville où les gants n’empêchent pas les doigts de devenir insensibles lorsqu’on sort d’un véhicule. J’ai un peu sillonné les rues du quartier, j’ai tenté par tous les moyens de solliciter l’aide des rares passants, mais l’adresse inscrite sur mon bout de papier n’existait plus, et un homme portant chapeau que, durant un millième de seconde, j’ai soupçonné d’être Hagaï Carméli chapeauté, a prétendu que cette adresse était située dans un quartier différent qui, lui non plus, n’existait plus. Puis la grêle s’est mise à tomber. Dure comme de la pierre. Et mon auriculaire s’est figé dans le gant.

Alors, j’ai décidé de boucler la boucle autrement : envoyer à ma grand-mère une carte postale de Varsovie.

Partout où je me rendais dans le monde, je lui adressais une carte postale.

Elle n’a jamais compris quel besoin il y avait à voyager autant – alors que les juifs possèdent désormais leur propre pays ! – mais elle était toujours aux anges de recevoir un signe de vie de ma part.

J’ai déniché une échoppe de souvenirs près du ghetto vendant des cartes à l’ancienne et j’en ai choisi une du palais royal restauré. J’ai écrit à ma grand-mère que, dans le lobby de mon hôtel, on servait le thé avec des mille-feuilles, comme jadis. Et qu’hier, au restaurant gastronomique, l’entrée était un bouillon de poulet limpide avec des kreplach. Et que, même si je n’avais pas trouvé sa demeure, tout à Varsovie me la rappelait. De même que l’anxiété chronique de mes hôtes.

J’ai expédié la carte à son ancienne adresse, 164, rue Arlozorov, Tel-Aviv. Bien que je n’aie aucune idée de qui y réside désormais.

Chaque fois qu’on me questionne au sujet de mon célèbre grand-père, je préfère évoquer ma grand-mère, de mémoire bénie, mais personne ne daigne m’écouter.

 

Quels artistes ou œuvres d’art vous ont influencé dans votre jeunesse ?

À cent mètres de chez ma grand-mère, dans le prolongement de cette rue Arlozorov, habitait ma tante, Noa Eshkol. Chorégraphe, elle a inventé la « notation du mouvement ». Un gourou, avec son troupeau d’adeptes qui auraient pu lécher le sol sur lequel elle dansait. Une femme au tempérament d’opposante. Contre les prix. Contre les clichés. Contre les faux-semblants. Aux cheveux teints. Au lieu d’enfants et de petits-enfants, elle avait des chats et des chiens. En guise de rafraîchissement, elle offrait de la bière à ses invités et, à l’étage supérieur de sa maison, il y avait un large espace, vide, où l’on pouvait faire les quatre cents coups pendant que les adultes discutaient politique en bas. Elle aimait les joutes verbales, tante Noa. Et exprimer des opinions délibérément anticonformistes. Et, maintenant, en écrivant cela, je perçois soudain une ligne brisée, que je n’avais jamais remarquée, entre elle et Shira, mon aînée. Le premier disque de mon existence – Hotter Than July de Stevie Wonder –, c’est tante Noa qui me l’a offert. Ma première cigarette, je l’ai fumée chez elle. Elle n’est pas venue à mon mariage, parce qu’elle n’aimait pas les cérémonies, mais lorsque Dikla et moi sommes venus lui rendre visite, quelques semaines plus tard, elle s’était montrée très émue et n’avait pas cessé de s’extasier à haute voix devant Dikla. Deux minutes après notre arrivée, elle lui caressait déjà les cheveux et clamait qu’ils étaient si soyeux. Et quand Dikla avait tenté de lui faire partager quelques miettes de notre réception nuptiale, elle l’avait interrompue au beau milieu : « Tu sais, je trouve captivant le fossé entre la manière dont tu t’exprimes, sur un ton équilibré et mesuré, tel un métronome, et les mouvements de tes mains. Elles ont… une chorégraphie intime bien à elles… pleines de sensualité… Tu danses ? — Au collège, je dansais dans une troupe mais, désormais, uniquement dans les fêtes », avait avoué Dikla, et tante Noa avait hoché lentement la tête comme si elle envisageait de l’embaucher dans sa troupe, dispersée des années plus tôt, puis elle nous avait conduits à son studio du troisième étage et nous avait montré de nouvelles tentures murales : « Choisissez-en un, c’est mon cadeau », et alors que j’avalais ma langue, sidéré – dans la famille, on savait que tante Noa ne vendait ni ne donnait ses tentures à personne –, Dikla avait fait le tour de ses œuvres d’art en silence, pendant de longues minutes, puis avait choisi celle à la blessure dissimulée, et tante Noa avait reconnu : « Tu as bon goût. » Ensuite, nous sommes redescendus dans la cuisine et avons débouché un bon nombre de bières, et nous avons bavardé, en fait Dikla et Noa conversaient, et, de temps à autre, tante Noa s’interrompait et la félicitait pour ses opinions originales, ou pour son langage châtié, ou pour l’accord entre la couleur de sa jupe et celle de ses collants, et, tandis que Dikla s’était absentée un moment aux toilettes, tante Noa avait allumé une cigarette et m’avait scruté longuement, puis avait lâché avec un soupir : « Hélas, comme tout ça va faire mal… — Qu’est-ce qui va faire mal ? », l’avais-je interrogée. Et tante Noa avait inspiré une bouffée et dit : « Quand elle partira. » Mais, s’apercevant de mon visage cramoisi, elle avait expiré la fumée et ajouté : « Je n’ai pas dit que ça n’en valait pas la peine, gamin. C’est vraiment quelque chose, ta femme. Une telle harmonie entre l’orgueil et la délicatesse, c’est plutôt rare de nos jours. »

Elle aimait les belles choses, tante Noa. Et, comme elle sortait peu de chez elle – pour quelle raison, au fait ? De quoi avait-elle si peur ? –, elle souhaitait que les plus belles choses viennent à elle.

Les visites à ma grand-mère et à ma tante étaient réunies, dans mon enfance, dans un même shabbat : de la Pologne à la bohème, en cinq minutes. Nous quittions la demeure de ma grand-mère avec de larges sacs bourrés de vêtements usagés et gravissions le haut de la rue en direction de celle de ma tante Noa qui, ensuite, découpait dans ces étoffes des bandes qui seraient tissées sur ces textures bigarrées. Elle avait commencé à les créer pendant la guerre du Kippour parce qu’elle était incapable de danser pendant que ses connaissances se faisaient tuer chaque jour, et, depuis, elle avait créé plus d’un millier de ces tapisseries. Les bandes de tissu affluaient de toutes parts : d’usines et d’ateliers de couture de tout le pays, et elle les concevait sur de larges doublures, puis affectait ses ballerines admiratrices au travail ingrat de la couture. L’œuvre magnifique ainsi créée était exposée sur les murs de son studio, comme si c’était une galerie d’art, et quand j’avais terminé de me déchaîner là, sur la musique de Stevie Wonder, je me plantais devant ces tentures murales en tentant de les décrypter. Puis, je renonçais et me mettais à les danser.

Tante Noa refusait d’exposer ses tentures dans une véritable galerie d’art. Et de se faire interviewer. Et d’accepter un prix d’hommage de l’université de Tel-Aviv. Et de mourir.

Elle connut les pires souffrances physiques dans les dernières années de son existence – de maigre, elle devint lentement squelettique, sous nos yeux, une toux chronique l’empêchait de terminer ses phrases, et presque toutes ses fidèles l’avaient délaissée –, mais elle s’accrochait à la vie, bec et ongles, afin d’avoir le temps d’achever une œuvre de plus. Une danse de plus.

 

*

Après son décès, mon père avait rassemblé la matière pour une éventuelle biographie. Parmi ces données, j’ai déniché des lettres d’amour qu’elle avait écrites dans sa jeunesse, depuis Londres, à un certain Robert qui demeurait en Israël. Et, en les lisant, j’ai pensé qu’il existe une sorte de gène qui rend ceux qui en sont porteurs plus enclins à la nostalgie que le commun des mortels. Et que ce gène est héréditaire.

Les maisons d’édition auxquelles nous nous sommes adressés ont prétendu que son nom n’était pas suffisamment connu du grand public pour que sa biographie se vende, et elles nous ont éconduits. C’est pour cette raison que je rédige ici et maintenant ces quelques lignes. Afin que, tout de même, on se souvienne qu’une tante Noa a vécu et qu’elle a donné à de nombreuses personnes le courage d’être ce qu’elles souhaitaient. Et à moi aussi.

 

Êtes-vous impliqué dans la conception des couvertures de vos ouvrages ?

Je choisis entre différentes options de couverture qui me sont proposées, pour ne pas dire que je fais tourner en bourrique les graphistes jusqu’à ce que je trouve une maquette qui me convienne. Mais si l’impensable devenait réalité et que cette interview empruntait un jour la forme d’un ouvrage, je n’aurais besoin d’aucun choix Et je n’importunerais personne. La couverture serait illustrée par une tenture de ma tante Noa Eshkol, celle que nous possédons dans notre salon : des bandes de tissu lacérées apposées sur d’autres bandes de tissu. Et, au-dessous, une blessure.

Sur la page de garde, en lieu et place de l’avertissement habituel, figurerait la mise en garde opposée : « L’intrigue de ce livre, les personnages et les noms évoqués sont tirés de la vie de l’auteur. Toute ressemblance de l’histoire avec des événements réels, ou des personnages avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, n’est pas du tout le fruit du hasard. Toutefois, étant donné que l’auteur est un narrateur d’histoires compulsif, il convient d’adopter la plus extrême prudence à l’égard de toute affirmation, y compris cet avertissement. »

Et sur la page de dédicace, ces deux mots : À Dikla.

(Ce sera peut-être un cadeau d’amour, ou peut-être une stèle funéraire. Trop tôt pour le savoir. Hier, elle a préparé un petit sac et elle s’est rendue dans le Sud, le désert, dans un ashram. Elle a dit qu’elle avait besoin de temps pour réfléchir. Elle n’a pas dit pour quelle durée.)

 

Vos romans comportent de nombreux rêves. Quel rôle jouent-ils dans votre propre existence ?

Mes rêves sont pitoyablement simplistes. Parfois, à mon réveil, lorsque je me souviens à quel point mon rêve était grossier et transparent, je me dis : je m’attendais à mieux de ma part.

Les rêves de Dikla, en revanche…

Elle a oublié d’emporter son cahier à l’ashram.

Elle l’a laissé sur sa table de nuit.

Un homme moins faible aurait peut-être résisté à la tentation :

Ma mère me téléphone. En rêve, il est évident qu’on a trouvé la solution technologique

permettant une communication directe entre le monde des morts et le nôtre, où des

conversations de ce genre sont pure routine. Elle me dit : « Je suis fière de toi, Dikla. » Et je la

questionne : « Pourquoi ne me l’as-tu pas dit auparavant ? — Ce qu’il y a de bien dans la mort,

me répond-elle, c’est qu’elle laisse la place aux perspectives. » Je m’obstine à savoir : « Pour

quoi, au juste, es-tu fière de moi ? » J’ai le temps d’entendre son soupir, et la communication

est coupée, ne reste plus que la sonnerie qui augmente, celle de mon réveille-matin.

Personne ne vient à la bat-mitsva de Noam. Laquelle, pour une raison inconnue, se déroule

dans la salle des sports de Maalot. Nous sommes là à attendre, et personne n’apparaît. Le DJ

continue à passer des chansons et à encourager à danser, bien qu’il n’y ait personne pour ça.

Yanaï pique les ballons avec une épingle. J’annule la commande des pizzas. Noam est si

accablée qu’elle ne pleure pas. Nous quittons la salle vide pour le parking gigantesque où il

n’y a que deux charrettes. Lui se dirige vers une charrette, et nous vers l’autre. Lorsque nous

commençons à rouler, Shira dit : « Vous ne pouviez pas vous en empêcher ? »

Je suis en Colombie dans une ville du nom de Carthagène à la recherche de la jeune fille. Je

suis les effluves d’une odeur qui me mène à un club, bien sûr qu’elle se trouve là-dedans et

que, dès l’instant où je la verrai, je l’interrogerai : oui ou non ? Récit ou réalité ? Mais la

musique dans cette discothèque est réellement bonne. Ils passent une chanson d’Enrique

Iglesias, Duele el corazón, « le cœur en peine », alors, au lieu de la chercher, je commence à

danser et, tout en rêvant, je sais que ce n’est qu’un rêve parce que je me sens bien, bien, bien,

et puis : cut ! Et me voilà dans je ne sais quel désert, peut-être en Colombie, peut-être en

Israël, et le soleil tape dur, et mon ombre, mon ombre portée, semble entièrement différente de

moi, comme si c’était l’ombre d’une autre femme.

Je me vois décerner le prix Man-Booker dans la catégorie « épouse d’écrivain » mais je

refuse de le recevoir. On m’appelle de la tribune en anglais, et je réponds en hébreu : « Non,

merci », et ce n’est qu’en me rasseyant à ma place que je m’aperçois que l’homme installé à

côté de moi n’est pas mon mari, mais Aran, notre directeur général adjoint du marketing.

Je pratique à Shira bébé un watsu, non à Mayana mais dans une piscine à Beït Zayit où je

n’ai jamais mis les pieds. Je la berce dans mes bras et la fais flotter comme Gaïa me fait flotter

et lui chante Honesty de Billy Joel sans les paroles, juste la mélodie, mais, soudain, il y a une

sorte de trou dans la piscine comme ça arrive parfois dans les piscines en plastique, l’eau

s’écoule lentement et, à la fin, nous restons assises sur le fond à sec au milieu de pièces d’un

shekel que les gens ont jetées en exprimant un vœu.

J’ai oublié de me teindre les cheveux, et tous les chats du quartier s’agglutinent autour de

moi pour que je leur donne à manger.

Je me trouve dans cette maudite guérite dans l’Arava. Mais j’ai mon âge d’aujourd’hui.

Sans uniforme. Obscurité, hurlements des chacals, et la peur de n’avoir personne et d’être

seule s’éveille une nouvelle fois en moi. Totalement seule dans ce monde. Mon cœur bat à

rompre ma poitrine à cause de la peur d’être seule. J’essaie de me dire que je suis désormais

une mère et que j’ai mes enfants, mais en vain, les battements augmentent, alors, je téléphone,

comme avant, à l’ARAN, le service d’aide psychologique d’urgence, et j’éprouve la honte de

me retrouver, au bout de vingt ans exactement, au point où j’en étais alors, mais au lieu de

l’ARAN, c’est Aran, le directeur général adjoint du marketing, aux larges épaules, qui me

répond et, tout en rêvant, je me demande ce que ça signifie que je rêve de lui pour la deuxième

fois.

Nous nous trouvons dans le bureau du maire-adjoint de Léfkara, à Chypre, là où nous nous

sommes mariés ; cette fois, nous sommes venus pour divorcer, mais un problème surgit : mon

bras droit est greffé à son bras gauche. Le maire-adjoint examine cette greffe à la loupe et

s’excuse : dans ces conditions, il lui est impossible d’opérer.

Je suis à l’hôpital Ichilov pour rendre visite à Ari et j’erre d’une chambre à l’autre avec un

bouquet de fleurs pour le trouver mais, dans le service d’oncologie, toutes les chambres sont

occupées par des femmes chauves ressemblant à ma mère, bien que ma mère soit décédée d’un

arrêt cardiaque. À l’accueil où je souhaite me renseigner sur la chambre d’Ari, l’infirmière

vérifie sur son ordinateur et m’informe qu’il est hospitalisé à Tel Hachomer. « Comment se

fait-il que vous ignoriez où est hospitalisé le meilleur ami de votre époux ? » Elle me blâme et

me prend le bouquet de fleurs comme si je venais d’échouer à un examen et que, désormais,

tout était perdu. Je me rends à Tel Hachomer, j’ai même le numéro de sa chambre, 12, mais

quand j’y pénètre c’est mon mari qui est couché dans le lit, sous perfusion, yeux clos, et Ari

est assis à côté de lui et me dit : « Je suis désolé, tu arrives trop tard. » Je pleure dans mon

rêve, vraiment, à chaudes larmes, et ne comprends pas comment ils m’ont caché la vérité

pendant tout ce temps.

 

Y a-t-il un personnage biblique dont vous vous sentez particulièrement proche ?

De temps à autre, je me cherche un puits dans lequel me cacher aux yeux du monde pendant un certain temps. À l’instar de Joseph, l’enfant de la vieillesse du patriarche Jacob que ses frères haïssent et à qui ils refusent de parler. Au début, il fuit la cruelle réalité en se réfugiant dans ses rêves et, lorsqu’il ne réussit pas à rêver, il se cache dans un puits. Je sais bien que ce n’est pas l’exégèse habituelle des événements rapportés par la Bible, mais c’est uniquement parce que personne ne prête attention à cet autre puits creusé entre le verset « Juda dit à ses frères : “Quel avantage, si nous tuons notre frère et si nous cachons sa mort ? Venez, vendons-le aux Ismaélites…” » (Genèse XXXVII, 26) et le verset suivant : « Or, plusieurs marchands de Madian vinrent à passer, qui tirèrent et firent remonter Joseph de la citerne, puis le vendirent aux Ismaélites pour vingt pièces d’argent. Ceux-ci emmenèrent Joseph en Égypte » (Ibid., 28). Comment expliquer que Juda convainque ses frères de vendre Joseph, mais que ceux qui le vendent en réalité, un verset plus loin – et gagnent vingt pièces d’argent ! –, soient des gens de Madian ? Une seule explication paraît plausible : dans l’intervalle entre ces versets, Joseph répugna à remonter du puits. La corde que ses frères lui lancèrent, il refusa de s’en saisir. Avec ses sens aiguisés, Joseph avait compris que ce n’était que là, dans l’obscurité du puits, qu’il pourrait rêver sans être dérangé, sans que ses frères se moquent de sa prétention à être le « maître des rêves » et sans quiconque pour contester leur contenu.

Pendant sept jours et sept nuits, Joseph a rêvé de pièces d’or, de nombreuses divinités, et d’un épi avec lequel une belle main inconnue caressait lentement ses clavicules – tous rêves que la Bible n’a pas osé, ne pouvait pas oser, insérer dans le récit canonique. En ce temps-là passaient près du puits où il se cachait des Cananéens, des Jébuséens et aussi des Hittites. Mais Joseph, bien que très affamé, ne les a pas appelés. En aucune façon. Il ne se languissait pas suffisamment de la vie réelle et de la souffrance qu’elle engendre.

Continuer : partie 6 sur 6