La dernière interview
Harcèlement
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Yoram Sirkin opinait, et c’est alors qu’il a commencé à faire le geste qui allait le rendre célèbre dans l’émission satirique « Le Pays des merveilles » : il se frottait les mains comme s’il procédait à l’ablution rituelle avant le repas.
L’enquête qualitative a montré que la majorité des habitants étaient plutôt satisfaits de leur ville et, surtout, qu’ils craignaient qu’un nouveau maire ne bouleverse l’ordre établi.
« Si telle est la situation, ai-je proposé au cours de la réunion suivante, jouons-la jusqu’au bout. Appelons les électeurs à voter pour notre candidat parce qu’il est le seul dont on est sûr qu’il ne changera rien.
— J’aime bien », s’est exclamé Yoram Sirkin.
Les affiches que nous avons placardées dans les rues comprenaient une grande photo, retouchée à merveille sur Photoshop – ses lunettes avaient été ôtées et son regard fuyant s’était transformé en regard perçant et direct – avec l’ajout d’une légende de ma plume : Sirkin. Le seul qui préservera notre ville.
En même temps, nous avons adjoint à Sirkin une coach pour l’entraîner à parler en public. Nous n’avions aucun espoir qu’il se transforme en un clin d’œil en personnalité charismatique, mais nous lui avons demandé de travailler les… pauses. Dans le monde entier, les études d’opinion prouvent que les vainqueurs aux élections, ce sont ceux qui savent ménager des pauses aux bons endroits du discours.
À l’ouverture de la campagne, les sondages attribuaient à Sirkin 4 à 5 % d’opinions favorables. Mais il est resté fidèle au catalogue de messages que nous lui avions préparés et les répétait, tel un perroquet en cage : « Nous aimons notre ville telle qu’elle est. » « Chaque changement recèle un danger. » « Bouger est le plus grand danger. » « Si ce n’est pas cassé, à quoi bon réparer ? Si c’est réparé, à quoi bon casser ? »
Entre-temps, le candidat en tête des sondages, un lieutenant-général de réserve, a été accusé de harcèlement sexuel et il a dû abandonner la compétition.
Le troisième candidat, nous l’avons liquidé par une campagne diffamatoire en instillant dans l’esprit des électeurs l’idée inventée de toutes pièces qu’il était lié à des barons de l’immobilier et que, du coup, il favoriserait des constructions qui bouleverseraient la physionomie de la ville et feraient baisser la cote immobilière.
De semaine en semaine, Sirkin grimpait dans les sondages. Un peu. Encore un peu. Dans le même temps, à notre stupéfaction, son langage corporel se métamorphosait. Soudain, une allure vive et énergique ; soudain, des gestes décidés ; soudain, des exigences : « Ramenez-moi les religieux orthodoxes ! »
Les orthodoxes vinrent en effet au bureau et conclurent avec lui un deal de soutien dans les urnes en échange de subventions futures.
Et ainsi, lors de la nuit des résultats, en présence d’un public modeste comprenant surtout ses proches parents, nous avons fêté l’élection à la mairie de Yoram Sirkin, sans imaginer que ce serait le tremplin de son ascension politique météorique.
La filiale a été dissoute dès le lendemain des élections municipales.
Mais, un mois après ce scrutin, j’ai reçu un appel personnel du nouveau maire : « Écoute, gamin, je dois prononcer un discours au cours d’un congrès pédagogique de la ville.
— OK.
— Je me suis dit que tu pourrais peut-être… me rédiger comme ça… quelques points. Quelques phrases-choc.
— Mais… si j’ai bien compris, notre agence ne s’occupe plus de votre budget.
— Dis-moi, gamin, pourquoi ils se feraient du gras sur mon dos… et sur le tien ? Travaille avec moi en direct. En tant que conseiller.
— Laissez-moi y réfléchir, Yoram, d’accord ?
— D’accord. Mais cette réunion a lieu… demain. Ne réfléchis pas… trop. »
J’ai toujours été persuadé que la publicité était un métier de pacotille. Ce n’est que lorsque mon chemin a croisé celui de Yoram Sirkin que j’ai compris qu’il s’agit d’un métier corrompu. Que moi-même j’étais corrompu après tant d’années dans cette profession.
Mais je ne savais rien faire d’autre.
J’espérais que l’oncle Michael d’Amérique me libère un jour de ce piège. J’attendais ses mails tel un enfant attendant les feux d’artifice de la fête de l’Indépendance. Et, chaque fois, il répondait la même chose : « Bien sûr, dès que j’aurai un poste à vous proposer, je le ferai. Parlons-en lors de ma prochaine visite en Israël. »
Nous nous retrouvions lorsqu’il venait en Israël à l’occasion de ses séminaires. Nous marchions le long de la promenade de Tel-Aviv, depuis l’hôtel David Intercontinental jusqu’à la marina, puis retour à Jaffa. Toujours le même parcours. Et c’est toujours lui qui parlait. Je veux dire : déclamait. À propos des erreurs du parti travailliste pendant la dernière campagne électorale. Du fait que le camp de la gauche ne devait pas jouer sur la peur mais déplacer le jeu sur le terrain de l’espoir. Du rêve de Herzl de fonder un État pour les juifs et que, dorénavant, après sa création, il fallait reformuler le sionisme, lui insuffler un contenu contemporain, faute de quoi ce ne serait plus qu’une coquille vide et que ce vide serait rempli par des éléments de droite messianiques.
D’une prophétie politique à l’autre, il me prodiguait des conseils dans d’autres domaines : « Fondez une famille le plus vite possible, kid. Le mariage, ça n’est pas une prison, comme les gens le croient à tort, c’est la liberté de cesser de chercher l’amour. Mais il faut bien choisir, son, et le critère, c’est la souplesse. Une compagne accommodante, voilà la clé du bonheur, et les enfants – les enfants, c’est l’œuvre la plus originale qu’un individu réalise dans son existence, les enfants enrichiront votre créativité, ils ne l’abîmeront pas, trust me… »
Je l’ai « trusté ». Je sentais que j’apprenais beaucoup en sa compagnie.
Même si je ne savais pas bien ce qu’il recevait en retour de ma part.
Au cours d’une de ces balades, il m’a raconté, sur ce ton hautain et péremptoire qui le caractérisait, qu’il venait de fermer son agence à New York et de licencier tous ses employés. Le meaningful advertising, en fait, n’était pas si lucratif. Et lui-même était enfoncé dans les dettes jusqu’au cou. Désormais, il s’était mis à son compte, il animait surtout des séminaires afin de rembourser ses dettes. « Il faut assumer la responsabilité de ses échecs, avait-il affirmé, sinon, on n’a aucune chance de réussir. »
Il ne voyait aucune contradiction entre sa faillite et le fait de continuer à dispenser ses conseils aux autres. Il y avait quelque chose là-dedans de ridicule et d’impressionnant à la fois.
Quelques mois plus tard, j’ai quitté l’agence de publicité et commencé à écrire. Mon loyer, je le finançais en rédigeant des discours pour Yoram Sirkin. Je n’avais plus besoin de mon oncle d’Amérique, et lui, de toute façon, n’avait plus de perspective concrète à m’offrir. Néanmoins, la force de l’habitude, sans doute, peut-être parce que nous sommes des individus sociables qui, en leur for intérieur, se sentent solitaires de manière chronique, nous avons continué à nous revoir et à arpenter la promenade.
Maintenant, nous nous dirigeons de nouveau vers Jaffa. Il vient de clore un séminaire destiné aux directeurs d’associations de défense des droits de l’homme en Israël, et il en est tout ému.
« Peu importe à quel point vos gouvernements sont merdiques, dit-il, les gens sont toujours restés optimistes. C’est pour ça que j’aime venir ici. Votre hymne s’appelle L’Espoir, et c’est bien ce qu’on trouve ici : de l’espoir. Mais aujourd’hui, j’ai donné un séminaire à un groupe d’individus désespérés. Qu’est-ce qu’il vous arrive ?
— Voyez-vous… »
Il me coupe aussitôt.
« Au fait, j’ai lu votre dernier bouquin. La traduction est excellente. Et les personnages – ils jaillissent vraiment de la page. Mais pardonnez-moi de vous dire ceci. Tout le temps, je me suis dit : comment peut-il écrire une telle histoire d’amour, si candide, qui aurait pu se dérouler n’importe où dans le monde, et rester aveugle au fait que l’État dans lequel il vit commet de telles abominations dans les territoires occupés ? Comment pouvez-vous vous consacrer aux émois de deux personnages alors que des femmes accouchent aux barrages de contrôle ?
— Voyez-vous… »
Et il me coupe derechef.
« Vous savez où se situe le problème ? Le fait que des gens comme vous se consacrent à l’art plutôt qu’à la politique. Et que des gens comme ce –
what is his name ? Sirking ? – soient ministres et candidats légitimes à la
direction du pays. Vous me suivez ? Votre gouvernement vous permet d’écrire des livres, de tourner des films. Qu’est-ce que ça peut lui faire ? Allez-y, foulez le tapis rouge à Cannes. Raflez des prix au fucking Sundance. Vendez des pilots à HBO. Tout lui convient tant que vous ne l’empêchez pas de fonder des colonies et de détruire l’entreprise sioniste, je me trompe ?
— Mais…
— Un homme tel que vous, avec son héritage familial, doit se demander à chaque moment s’il accomplit la chose la plus essentielle qu’il puisse accomplir. Rédiger un best-seller de plus ? Come on ! You can do better ! »
Je sais quoi lui répondre. Mais entre Dikla et moi il existe une telle tension à la maison depuis ces dernières semaines que je n’ai pas la force d’entrer en conflit avec qui que ce soit en ce moment. Et lui aussi – sous son zèle sermonneur tous azimuts si typique –, cette fois, dissimule autre chose. Qu’il subit.
Un peu après avoir passé le restaurant Manta Ray, ça déferle, comme une vague sur la plage.
Sa femme l’a quitté.
Pendant tout ce temps, ils ont aspiré à ce moment : que les enfants partent à l’université, et qu’eux aient le temps de réaliser leurs rêves, ces rêves constamment repoussés à cause du métier de parents. Et voilà que son épouse entend vraiment réaliser ses rêves. Mais sans lui.
Je hoche la tête d’un air compréhensif. C’est la première fois depuis que nous nous fréquentons qu’il me raconte quelque chose de véritablement intime. Et je me demande si je dois lui poser ma main sur l’épaule. Mais je n’ose pas. Et je me demande si je dois lui raconter que Dikla a cessé de s’habiller devant moi au cours de la semaine dernière, et qu’elle s’en prend à moi pour la moindre broutille, comme ça, sans raison – si j’ai réglé l’acompte à la salle pour la bat-mitsva, si je commence à assurer mon atelier jeudi soir à Beït Shemesh, si…
Un peu avant Jaffa, il s’effondre définitivement.
Sur un banc.
Et je m’assois à côté de lui.
Des surfeurs pénètrent dans la mer avec leurs planches.
Des surfeurs sortent de l’eau avec leurs planches.
La bise est déchaînée.
« C’est arrivé si vite », lâche-t-il, d’un air meurtri.
Un soir – « Il faut qu’on parle », a-t-elle dit. Puis la confession. Formulée parfaitement. Comme si elle l’avait polie pendant des semaines : « Je te remercie pour toutes ces belles années, mais je pense qu’il vaut mieux qu’on se sépare avant que ça devienne vraiment horrible », lui a-t-elle dit. Le lendemain – elle a pris ses affaires et a emménagé dans un appartement. En fait, elle avait déjà loué cet appartement avant de lui parler. « Would you believe it ? »
Un Américain sexagénaire m’offre l’occasion de dire quelque chose d’intelligent qui puisse le consoler. Qui lui ouvre les yeux. Mais mon expérience est si chétive par rapport à la sienne que je sens que la seule chose que je puisse faire, c’est l’écouter.
« Je suis totalement perdu, confie-t-il. Je me suis brodé toute une histoire sur ma vie, et voilà : ce n’est pas vrai. Et je n’ai pas la moindre fucking idée de ce que l’avenir me réserve. »
Un joueur de bonneteau s’installe près de nous, à sa place habituelle sur la promenade. Ses comparses s’agglutinent autour de sa caisse, mais la bise violente fait valser les trois cartes – dont une seule est un valet – et le joueur de bonneteau et ses comparses se lancent à leur poursuite.
« Et si on allait manger un bout chez le Dr Shakshuka ? »
Mon ami américain éclate de rire. Il est crazy de shakshuka.
Je me rassure : tant qu’un homme conserve son sens de l’humour et son appétit, il a une chance de s’en sortir.
Nous nous dirigeons vers la place de l’Horloge à Jaffa, la bise retombe un peu, et je remarque son dos un peu voûté, son pas traînant. D’habitude, j’ai du mal à le suivre, tandis que maintenant je dois ralentir pour que nous restions à la même hauteur. Juste avant de pénétrer dans le restaurant, il s’immobilise, se redresse et pose une main sur mon épaule. Un rien paternaliste. Un rien s’appuyant sur moi pour ne pas tomber.
« Réfléchissez à ce que je vous ai dit à propos de la politique. Si les gens comme vous continuent à se tenir à l’écart, vous n’aurez plus de pays où vous tenir au-dessus de la mêlée. »
De retour de ma rencontre avec mon oncle d’Amérique, je regarde les panneaux publicitaires. Tout en conduisant sur la voie rapide Ayalon – je n’ai qu’une seconde pour jeter un œil. J’ai le temps de capter le visage de Yoram Sirkin et de lire mon slogan : Sirkin. Le seul qui préservera notre État.
Qu’est-ce que le public ignore de vous ?
Pas seulement le public. Dikla aussi ignore que ma relation avec Yoram Sirkin s’est prolongée au fil des années en secret et jusqu’à ce jour. Mes doigts tremblent en tapant ces mots, et je ne suis pas sûr d’avoir le courage de sauvegarder ces lignes sur mon ordinateur, mais c’est la vérité : j’étais là. À toutes les étapes de l’ascension de Sirkin. C’est moi qui ai rédigé le discours qui l’a fait connaître du public, celui qu’il a prononcé après qu’un missile est tombé sur un bâtiment de sa ville. La phrase « La meilleure défense contre les missiles Qassam est l’union nationale » est de ma plume. Lorsque, au lendemain de la guerre, il a décidé de se présenter aux primaires de son parti, il a certes eu recours aux services d’une agence de publicité, pour la façade, mais il a continué à m’acheter en douce des slogans. Je ne pensais pas que, grâce à ces slogans, il réussirait à grimper à une place éligible sur la liste. Et je ne croyais sûrement pas que, pendant son premier mandat au parlement, on commencerait à évoquer son nom pour un poste de ministre.
Ce fut d’ailleurs le moment où j’ai été tenté de prendre la poudre d’escampette. J’avais fixé un rendez-vous avec lui. Dans un café minable de Kyriat-Ono. Je lui avais demandé de venir seul. Il m’avait dit : « T’as besoin d’argent, gamin ? C’est ça ? Parce que si tu as besoin d’argent, dis-le.
— C’est pas ça », lui avais-je répondu (l’argent n’avait jamais été en cause, ce qui comptait, c’était d’influencer, d’entendre les mots que j’avais inventés résonner dans l’espace public ; ce qui était en cause, c’était l’influence et le retentissement).
Même dans le café minable de Kyriat-Ono, l’entrée de Yoram Sirkin avait provoqué un léger remous. Le barman avait voulu lui serrer la main. La serveuse avait souhaité faire un selfie avec lui. De même que le tenancier camé du kiosque voisin. Je l’avais regardé faire bonne figure. Les dernières années, je ne l’avais vu qu’à la télévision. Nous ne communiquions que par des mails soigneusement cryptés. Eh bien, certaines choses ne sont pas perceptibles à l’écran. Ce jour-là, il arborait une petite brioche, et son costume lui conférait une aura d’autorité. Il s’était débarrassé définitivement de ses lunettes, sans doute grâce à une opération au laser. Ce qui lui permettait de regarder droit dans les yeux son interlocuteur. Il se déplaçait dans la salle avec agilité, énergie, et son visage semblait hâlé et en bonne santé. Comme s’il avait été maquillé avant une séance photo.
Voilà, c’est finalement arrivé, me suis-je dit tandis qu’il s’approchait de ma table : Yoram Sirkin a revêtu la défroque du personnage que je lui ai créé. La fiction s’est transformée en réalité. La marionnette a rompu les fils. Le perroquet a déployé ses ailes, a forcé les barreaux de sa cage et s’est envolé.
« Comment ça va, gamin ? a-t-il dit en faisant signe au serveur. Et dans le monde de la littérature ? Votre univers commence à disparaître, crois-moi.
— Écoute, Yoram – droit au but ! Je souhaite arrêter.
— Arrêter quoi ?
— De travailler pour toi. D’écrire pour toi.
— OK. On peut connaître le motif ?
— Ça ne me convient plus. Toi et moi, nous ne sommes pas vraiment sur la même longueur d’ondes sur le plan idéologique, tu le sais, et ces derniers temps…
— Mais ça nous réussit, gamin.
— Ça te réussit, Yoram. Peut-être un peu trop.
— Genre, le robot se révolte contre son créateur.
— Quelque chose dans ce genre.
— T’as l’impression que je suis un robot ?
— Non, Yoram, sûrement pas, pas du tout…
— Garçon ! » lance-t-il en haussant soudain la voix.
Le serveur est accouru ventre à terre, la mine déconfite, et a pris la commande.
Lorsqu’il s’est éloigné, Yoram a dit : « Écoute-moi de tes deux oreilles. »
Et il s’est frotté les mains comme s’il allait procéder à ses ablutions rituelles. Son ton était calme. Et, justement à cause de ça, stressant.
« Yoram Sirkin n’oblige personne à travailler pour lui. Mais il faut que tu saches que, si tu me laisses tomber maintenant, au moment précis où j’ai besoin de toi, ça aura un prix.
— Un prix ?
— Je conserve tous tes mails, gamin. Un simple “Transférer”, et tu es cuit !
— Laisse-moi comprendre : tu me menaces ?
— Au contraire, gamin, je me soucie de toi. Comment ils vont réagir dans ton milieu en apprenant que tu bosses pour le camp adverse ? En plus, avec ton pedigree familial. Qu’est-ce qu’ils vont écrire dans votre supplément culturel, tu sais bien, Galerie ? J’imagine déjà le titre…
— Inutile.
— Le congrès des présidents doit se dérouler dans une semaine, gamin. À New York.
— Je ne sais pas, Yoram. Laisse-moi y réfléchir.
— J’ai besoin que tu me prépares le début et la conclusion du discours. Personne n’écoute entre les deux.
— En anglais ?
— Bien sûr, en anglais. Obama sera là. Bill Clinton. Henry Kissinger. Et… ton fidèle serviteur. »
En tout cas, il a appris à ménager les pauses, ai-je pensé.
« Garçon ! » Il a élevé la voix et s’est frotté les mains l’une contre l’autre. Et, lorsque le serveur s’est approché, il lui a tendu son téléphone et lui a demandé s’il pouvait nous photographier : « En souvenir. »
Ce n’est qu’à la seconde où le flash a crépité que j’ai capté : notre photo. Ensemble. Au café. Il va la refiler aux médias. Un cliché vaut mille mots.
Je lui ai rédigé son discours pour le congrès des présidents. Sa prestation a incité les commentateurs politiques des médias à parler de lui comme d’un candidat potentiel à la direction de son parti.
Nous avons regardé ensemble la diffusion en direct du discours, Dikla et moi. Cela se passait à l’époque où elle posait encore ses pieds sur moi pendant que nous regardions la télévision.
Sirkin s’agrippait aux coins du pupitre et, de temps à autre, avec une synchronisation parfaite, desserrait sa main droite qu’il agitait afin de mettre en valeur un argument.
« Je ne crois pas un seul mot sorti de sa bouche, a lâché Dikla, mais c’est un bon orateur. »
Et racketteur de prête-plumes aussi, ai-je songé par-devers moi.
« Tu as créé un monstre », a lâché Dikla.
Et je continue à le nourrir, ai-je pensé sans en dire un mot.
« Dis-moi, a enchaîné Dikla, c’était vraiment un nullard quand vous l’avez présenté aux municipales ? J’ai du mal à croire qu’on puisse changer à ce point, passer d’un extrême à l’autre.
— C’était vraiment un minable. Mais dix ans se sont écoulés et… il s’est métamorphosé de fond en comble.
— Maintenant, tu vas voir, il va sûrement nous déclamer quelque chose sur Jérusalem, a dit Dikla. D’une manière ou d’une autre, on y arrive toujours, à la fin. »
En plein dans le mille, me suis-je dit sans ouvrir la bouche.
Sirkin prononça la phrase de conclusion que je lui avais concoctée sur la capitale d’Israël, dont le lien avec le peuple juif est éternel – une pause –, un lien de frères siamois. Pause. Il a martelé le pupitre de son poing pour mieux insister. Et, en réaction, les juifs américains lui ont fait une standing ovation.
« Cette bonne blague, s’exclama Dikla en retirant ses pieds et en les ramenant sous elle.
— Quoi ?
— Cette comparaison, là, “lien de frères siamois” – il y a ça dans l’un de tes livres, non ?
— Tu crois ?
— Est-ce que par hasard ce fils de pute ne te piquerait pas des images ?
— Je ne crois pas.
— Poursuis-le en justice.
— J’sais pas, Diki. Attendons de voir si ça se reproduit. Sinon, je n’ai pas de quoi lui intenter un procès. »
J’aurais pu me confesser devant elle à cet instant-là.
Il y a eu d’autres moments de ce genre par la suite, qui laissaient place à un aveu. Je les ai tous ratés.
Au cours des dernières années, il n’est pas un matin où je ne me sois levé avec l’intention de tout arrêter. De tout envoyer balader.
Mais je ne sais déjà plus comment m’y prendre.
Auriez-vous pu vivre et écrire dans un autre pays ?
Visite à Arad, au mitan de mon existence, afin de participer au jury d’un concours de nouvelles local. Sans aucun défraiement, mais je reste attaché à cette ville et, ces derniers temps, plus je m’éloigne de mon foyer, moins je souffre du cœur arrière. Les collines sont étonnamment verdoyantes, le trajet plus court que dans mon souvenir. Jadis se tenait là un festival. Chaque année je m’y rendais, j’arrivais chez mes oncles un jour avant, je repartais un jour après par l’autobus de cinq heures du matin, et, dans l’intervalle, je vivais mes journées les plus heureuses. Après trois nuits de musique et de sac de couchage, tout mon corps vibrait au son des basses, la gorge nouée au bord du bonheur avec la sensation d’horizons illimités. J’ai fréquenté ce festival pendant dix années de suite (sur cette place, on tourne à gauche), une fois avec une copine dont j’étais secrètement amoureux (à mon insu), une autre avec Hagaï Carméli qui, alors aussi, avait disparu en plein festival, et encore une autre avec Dikla pour qui ce festival était un peu trop exubérant. Là, j’ai découvert le groupe Habrera Hativit et les tambourinements exaltés de Shlomo Bar ; là, j’ai appris que « Bertha tenait ses promesses », à en croire les Âmes pures ; que « ce n’était pas une femme mais un homme », comme chantait Shalom Hanoch, et que « les cargos coulent dans une vaste mer d’infimes espoirs et de vin », selon le groupe les Amis de Natasha. Là, j’ai sauté dans la piscine au beau milieu d’un concert, je me suis endormi au beau milieu d’un concert, j’ai embrassé au beau milieu d’un concert. Là, je me suis dirigé en sandales déchirées, après un concert, vers la maison de mes oncles et, pendant ce temps, l’obscurité a cédé peu à peu la place à la lumière.
La première année où je n’ai pas assisté au festival, une cohue s’est produite. Au début, deux jeunes hommes et une jeune fille ont crié. Ensuite, ils ont été étouffés. Cette nuit-là, le festival a été interrompu et, depuis, les tentatives de le ressusciter ont échoué (voilà la salle Oron, là où les Black Hebrews tressaient leurs dreadlocks et, bientôt, à gauche, la bibliothécaire en chef est censée m’attendre).
J’essaie de toutes mes forces de ne pas considérer ce qui est arrivé au festival d’Arad comme une métaphore. De ne pas considérer cela comme un présage, trois mois avant l’assassinat de Rabin. De ne pas penser que l’esprit de lucre et la violence qui ont provoqué la catastrophe d’Arad nous ont précisément précipités, ces jours-ci, au fond de sables mouvants.
Non que je n’aie pas d’autre pays. J’en ai. Pour être honnête, ceux de ma génération et moi, nous disposons de quelques pays supplémentaires. Mais dans aucun de ces pays-là je n’effectuerais le trajet jusqu’au diable vauvert pour juger un concours de nouvelles, avec des voix, des visions et des mots qui me reviennent, le passé et le présent qui s’emmêlent de telle façon que les larmes me montent aux yeux, que la bibliothécaire en chef de la ville, pudique, remarque, mais sans poser de questions. Elle se contente de m’offrir un verre de limonade glacée. Parce que la route vers Arad donne toujours soif.
Comment pouvoir vivre et écrire dans un lieu où l’on n’a pas de souvenirs ? Dont on ne se soucie guère ? Qui ne nous met pas parfois en rage au point de vouloir taper sa tête contre les murs et ses doigts sur le clavier ?
Que représente Israël pour vous ?
Ils ne possédaient pas de meubles, uniquement des matelas. L’agent immobilier a murmuré quelque chose à propos de l’hypothèque. La femme faisait bonne figure. Il n’y avait que des matelas, aucun meuble. Les enfants avaient l’air affamés. « Admirez la vue », a suggéré l’agent immobilier. Cela se passait il y a cinq ans. Nous cherchions un appartement entre Tel-Aviv et Jérusalem, si possible avec un balcon. Pendant toute la visite, je n’ai pas ouvert la bouche. L’agent immobilier a précisé que l’hypothèque leur avait tout bouffé. La femme faisait tout son possible pour se montrer accueillante. La vue était magnifique.
Quel est votre souvenir le plus ancien ?
Guerre du Kippour.
Bien sûr, j’ignorais que c’était la guerre du Kippour.
J’avais deux ans et demi.
Je sais : en général, la plupart des gens n’ont pas de souvenirs de cet âge.
Mais je me souviens d’une maison pleine de femmes. Des amies de ma mère, je suppose. Venues pour aider. Et moi, je suis l’objet de leur attention, assis dans le salon à jouer avec des cubes en leur compagnie. Puis un cut, et l’une d’elles me conduit par la main dans la chambre de ma mère, et cette dernière prend une simple flûte et me joue quelque chose avant de brusquement éclater en sanglots, la femme me ramène au salon. Et de nouveau les cubes. Voilà. Ici s’arrête le souvenir. Et chaque mot que j’ajouterais ne serait que mensonge ou, pis, interprétation.
Quel effet cela vous fait qu’un de vos livres fasse partie du programme du baccalauréat ?
« Nous allons vous envoyer un taxi, a dit la responsable de la littérature.
— Parfait.
— Notez le téléphone de notre chauffeur. Il s’appelle Mordekhaï. Appelez-le demain matin et indiquez-lui l’adresse où il doit vous prendre. »
J’ai inscrit le numéro sur un bout de papier et, le lendemain, je lui ai téléphoné.
Une voix mâle m’a répondu. « Allô ? » Avec un accent arabe prononcé. Sans doute une erreur de numéro, me suis-je dit. J’ai coupé la communication, puis j’ai refait le numéro. La même voix. Cette fois, j’ai tenté ma chance : « Bonjour, pourrais-je parler à Mordekhaï ? »
Un silence trop long s’est établi, puis : « C’est moi.
— Bonjour, ai-je dit d’une voix hésitante. Vous devez passer me prendre à midi pour me conduire à Jérusalem. Voulez-vous que je vous explique comment arriver à mon adresse ?
— Oui, oui », a-t-il répondu. Trop vite. Comme s’il avait perçu ma perplexité et voulait me convaincre qu’il était vraiment Mordekhaï.
« Vous avez noté ?
— Oui, oui », a répondu la voix. Elle répéta : « Oui, oui. »
Je lui ai livré une explication détaillée, et il a répondu qu’il arrivait, pas de souci.
Son hébreu était correct mais son accent ! Totalement arabe. Or, nous étions en pleine période d’attentats.
Après cet appel, je me suis préparé au trajet. J’ai choisi les livres dont je souhaitais lire des passages, que je marquais par mes signets habituels – les cartes de visite de Zarathoustra, le café culturel que Hagaï Carméli avait essayé d’ouvrir jadis à Jérusalem. Et qu’il avait fermé au bout d’un mois. Tout en marquant les pages, j’ai échafaudé dans ma tête un scénario plausible et peu crédible à la fois qui explique ma conversation avec ce « Mordekhaï » : le numéro qu’on m’avait donné était erroné. J’avais contacté par erreur un responsable important du Hamas qui, après quelques secondes d’hésitation, avait sauté sur l’occasion offerte et joué le jeu : faire semblant d’être Mordekhaï, passer me prendre et me kidnapper pour m’emmener de l’autre côté de la « Ligne verte », dans les Territoires palestiniens.
Mes soupçons me paraissaient exagérés mais, pourtant, pour plus de sûreté, j’ai appelé la responsable de la littérature afin de vérifier qu’elle m’avait donné le bon numéro. Pas de réponse.
Je n’avais donc pas le choix. En attendant l’arrivée de Mordekhaï, j’ai placé ma belle chemise dans le séchoir afin qu’elle se repasse automatiquement. Je déciderai en fonction de son allure, me suis-je rassuré : s’il ressemble à un terroriste, je ne prendrai pas son taxi, c’est tout.
Mais son apparence n’a fait que me jeter dans une confusion plus grande.
En quittant mon immeuble, je l’ai aperçu assis sur le capot à fumer. Il n’avait pas la barbe d’un extrémiste musulman, mais avait l’air complètement arabe. Mordekhaï, mon œil. Mais sa poignée de main était affable, et aucune lueur mauvaise dans le regard.
« On y va ?
— On y va », ai-je répondu en m’installant sur le siège arrière.
Nous avons franchi les ronds-points vers la sortie de la ville en silence. J’attendais que quelqu’un l’appelle à la radio de bord. Pour entendre le nom « Mordekhaï » dans la bouche d’un autre. Mais son appareil restait muet. Aucune voix. Personne ne demandait : « Un véhicule disponible pour la rue Herzl ? » Il se peut que Mordekhaï ne travaille pas avec une société, me suis-je rassuré. Mais, dans ce cas, pourquoi aurait-il besoin d’un appareil radio ? Et pourquoi il ne m’adresse pas la parole ? Depuis quand les chauffeurs de taxi restent-ils bouche cousue ?
J’ai commencé à penser à mes ouvrages en attente de publication : quelqu’un se préoccuperait-il de les publier après ma mort ? Parce que, justement, ça aurait un potentiel commercial. On estime davantage les écrivains post mortem. On leur organise des soirées d’hommage. Avec des chanteurs. Peut-être même qu’Ehoud Banaï accepterait de chanter Ville refuge. Ou Toujours sur la route. Mais, minute, qui choisira quelles nouvelles incorporer dans le recueil et lesquelles écarter ? Et que dire de toutes les nouvelles affligeantes, enfouies au plus profond du disque dur avec des mots de passe alambiqués, celles dont la publication risquerait de heurter mes proches ou, du moins, les stupéfier ? Se souciera-t-on de ces scrupules après que j’aurai été exécuté de sang-froid par un commando du Hamas et que mon cadavre sera dépecé en lambeaux, fourrés dans des sacs en plastique noirs et jetés dans la mer de Gaza ?
À ce moment, Mordekhaï bifurque vers la route 443. Il n’y a aucune raison d’emprunter la route 443. Si l’école où je dois me rendre était située à Ramot ou sur la Colline française, cela serait logique : un raccourci. Mais l’école se trouve au centre-ville de Jérusalem, de sorte que l’unique raison de prendre la 443, c’est qu’il lui serait plus facile d’obliquer de là vers Ramallah.
« Vous préférez prendre cette route ? l’ai-je interrogé craintivement.
— Oui, a répondu Mordekhaï. À cette heure, c’est bouché à l’entrée de Jérusalem devant les jardins Sakharof. Et, comme ça, on les contourne, ya’ani, comme qui dirait : vite fait, bien fait. »
Pour autant que je m’en souvienne, il n’y a aucun embouteillage devant les jardins Sakharof après dix heures du matin.
Son appareil radio est toujours muet.
Sur les collines bordant les deux côtés de la route se dressent des minarets. De minuscules villages. Zone B ? Zone C ? Sous contrôle palestinien ? Sous contrôle israélien ? Je nage en plein brouillard. Déjà qu’une portion de la voie est située au-delà de la Ligne verte, dans la zone d’autonomie palestinienne…
« Dites-moi – j’ai tenté une autre approche –, vous êtes de Jérusalem ?
— Oui, répond Mordekhaï sur un ton laconique.
— D’où exactement à Jérusalem ?
— Là-bas, du côté de la Colline française, répond Mordekhaï en accélérant légèrement.
— Où ça, près de la Colline française ? Ramat Eshkol ? Pisgat Zéev ?
— Non, réplique-t-il en appuyant sur l’accélérateur. C’est juste à côté de la Colline. Un village. Petit. »
Un village ? L’unique village « à côté » de la Colline française, c’est Issawya. J’ai fréquenté une fille qui logeait dans un foyer étudiant du mont Scopus et, lorsque je passais la nuit chez elle, le muezzin de ce village nous berçait de ses arabesques vocales pendant que nous faisions l’amour. Pourquoi Mordekhaï ne dit-il pas qu’il est d’Issawya ? S’il n’avait pas eu quelque chose à cacher, il l’aurait dit. Alors, il semble qu’il ait un secret. Il semble que, dans un instant, il va aller s’engouffrer sur une piste écartée où les autres membres de son commando l’attendent. Si je dois mourir maintenant, me dis-je brutalement, ça signifie évidemment que je ne coucherai plus avec cette fille du mont Scopus. Plus jamais. Non que ce soit vraiment possible. Les années ont passé, et elle est désormais liée à quelqu’un d’autre, et moi aussi. Mais au diable cette fatalité de la mort !
Brusquement, le désir de vivre m’a submergé.
« Arrêtez-vous là.
— Hein ? » Mordekhaï fait comme s’il ne m’avait pas entendu.
« Arrêtez-vous là, s’il vous plaît. Je dois me soulager. »
Il me décoche un léger sourire, avec une pointe d’ironie dans ses yeux doux.
« Pas de problème ! » Et il se range sur le bas-côté.
Je descends du véhicule et m’éloigne vers un petit bosquet, de l’autre côté de la route. Je jette un coup d’œil à droite et à gauche. Si je dois m’enfuir, c’est le moment. En courant un peu, j’atteindrais le prochain carrefour, là où les soldats sont postés. Certes, je devrais laisser dans le taxi mon sac, mon agenda et quelques stylos Pilot, mais qu’est-ce que ça peut faire en comparaison de ma vie ? D’un autre côté, je songe, tout en faisant semblant d’uriner, que si Mordekhaï avait l’intention de me kidnapper il n’aurait pas stoppé en me laissant la possibilité de m’échapper. D’un autre côté encore, c’est peut-être justement pour mieux endormir ma méfiance et que je le croie, tout à l’heure, lorsqu’il bifurquera vers un sentier et me dira qu’il emprunte un raccourci ?
Je referme ma braguette et me dirige finalement vers le taxi. Surtout à cause des yeux de Mordekhaï, trop tendres, trop amusés pour être ceux d’un assassin. Bêtises, ça n’existe pas, des yeux d’assassin, je me fustige tout en bouclant ma ceinture. Et supposons que ça existe, des yeux d’assassin. Comme si j’en avais vu suffisamment pour les identifier !
« Alors, Mordekhaï, je tente de le faire parler, les passagers ont parfois des demandes étranges, non ?
— Oui », répond-il avec un sourire. Sans un mot de plus.
« Quelle est la demande la plus drôle que vous ayez eue de la part d’un passager ? » Je me donne l’impression d’être un animateur de talk-show.
« Oh… », Mordekhaï a ri de confusion en touchant sa calvitie, tel un religieux rajustant sa calotte.
« Allez, je le pousse. Racontez.
— Une demande, j’sais pas. Mais, une fois, j’ai eu un truc pendant une course vers Tibériade. »
Une file de véhicules s’allonge devant un barrage surprise des gardes-frontière, Mordekhaï ralentit.
« Alors, qu’est-ce qui s’est passé pendant ce trajet vers Tibériade ?
— Cet homme que j’ai pris pour l’emmener là-bas, il était accompagné d’une jeune femme, et elle l’a fait monter dans mon taxi, m’a donné un bout de papier avec l’adresse où je devais le conduire et m’a dit : “Mon père est un homme âgé, aussi soyez patient avec lui, d’accord ?” Je n’ai pas compris à quoi elle faisait allusion, et j’ai répondu : “Bien sûr, pas de souci.” Et j’ai démarré. Et comme ça, nous roulons, le vieil homme et moi. Il portait des lunettes à la monture noire épaisse, comme celles d’autrefois, et une chaude veste marron alors qu’on était en plein été. Au début, nous roulons en silence, sans échanger un mot, juste la radio. Mais, au bout d’un certain temps, alors que nous entamons la descente vers la mer Morte, il m’interroge : “Nous sommes arrivés à Tibériade ?” Je lui réponds : “Pas encore.” Après quelques minutes, il me demande de nouveau : “Nous sommes à Tibériade ?” Et je lui réponds : “Pas encore. Bientôt.” Et comme ça, pendant tout le trajet. Toutes les cinq minutes, il me questionne : “Nous sommes arrivés à Tibériade ?” et je lui réponds, patiemment, comme je l’avais promis à sa fille : “Pas encore.” »
Les réservistes des gardes-frontière se penchent vers l’habitacle, inspectent le taxi et autorisent Mordekhaï d’un hochement de tête à poursuivre son chemin.
« Jusqu’à ce que finalement, poursuit-il, après deux heures et demie, nous arrivions vraiment à Tibériade. Et donc ? Tandis qu’on entrait dans Tibériade et qu’on apercevait le lac de Kinneret, il a commencé à m’interroger : “Quand est-ce qu’on retourne à Jérusalem ? Quand est-ce qu’on retourne à Jérusalem ?” “Bientôt, je lui dis, bientôt”, tout en continuant à rouler jusqu’à l’adresse que sa fille m’avait donnée. Puis, je l’ai aidé à descendre du taxi et je l’ai accompagné jusqu’à la porte de la famille chez qui il devait arriver. En vérité, j’avais peur qu’il s’embrouille et se perde en chemin, tout seul.
— Sympa de votre part, je lui lance.
— Un être humain doit se conduire en être humain », répond Mordekhaï.
Son appareil radio se met à crachoter. Enfin.
« L’école demande quand l’écrivain doit arriver, l’informe une voix féminine éraillée.
— Nous avons franchi les barrages, la rassure Mordekhaï. Dans un quart d’heure, nous serons devant le portail. »
J’ai pris mes aises sur mon siège. L’anecdote de Tibériade et l’appel radio m’avaient rasséréné. Je ne comprenais toujours pas pourquoi il se faisait appeler Mordekhaï, mais je ne craignais plus pour ma vie, ce qui a laissé la place au trac qui me saisit toujours avant ces rencontres et que j’avais refoulé, au cours de ce trajet, devant une frayeur plus intense.
J’ai fouillé dans mon sac et sorti les têtes de chapitre que j’avais préparées. Je les ai parcourues à plusieurs reprises d’un regard aveugle, jusqu’au moment où nous nous sommes garés devant le portail de l’école.
« Quand je dois passer te reprendre ? Mordekhaï m’a-t-il questionné.
— Dans une heure et demie environ. Mais laissez votre portable allumé, comme ça, si ça se termine avant, je pourrai vous appeler. »
Il n’était pas inutile que je me sois ménagé l’option de couper court prématurément.
Une semaine auparavant, j’avais été évacué par un vigile d’un collège de Ramleh au beau milieu de la séquence des questions. Comme toujours, j’avais débuté en leur racontant mon enfance, avec ses multiples pérégrinations, et prononcé la phrase qui me permet toujours de me mettre au diapason de cette génération – on peut entendre le bruit concret du déclic : « Une fois par an, ou tous les deux ans, je me retrouvais dans la situation du nouvel élève de la classe. » Je leur avais expliqué comment mon livre, qu’ils étudiaient pour le bac, était en fait né de mon expérience personnelle, la plus intime qui soit : la tentative d’un homme adulte, bientôt père, de vérifier s’il existait un endroit au monde qu’il puisse nommer son foyer – et j’avais vu leurs yeux s’arrondir de stupéfaction devant la réflexion qu’ils se faisaient : et donc, tout ce que nous a raconté notre prof de lettres sur le fait que ce livre représentait un microcosme de la société israélienne, après l’assassinat de Rabin, n’était que des bêtises ?
Ensuite, je leur avais demandé de poser leurs questions.
La première était d’ordre général. Sur les rimes dans l’ouvrage. Interrogation à laquelle il est agréable de répondre.
Mais la deuxième était de cet ordre : « Dis, tu aimes les Arabes ? »
Comme ça. En pleine poire.
Le questionneur était un adolescent à lunettes. Pourtant, les binoclards me paraissent toujours plus vulnérables.
Le silence était retombé dans la salle.
Je lui ai expliqué que le motif pour lequel j’avais donné une voix à un personnage arabe était que je sentais qu’il était impossible de rédiger un ouvrage qui se déroule à Castel et évoque la notion de foyer sans donner un écho à la voix de ceux dont cet endroit a jadis été le foyer.
« Donc, tu aimes les Arabes !
— Ce n’est pas ce que j’ai dit… J’ai dit que dans le livre il m’importait, réellement, d’écouter l’histoire de l’ouvrier palestinien qui n’était qu’un enfant quand on l’avait expulsé de son village.
— Ils ont fui, m’avait corrigé l’adolescent à lunettes. Ils n’ont pas été chassés.
— Cela peut prêter à discussion, ai-je répliqué. En tout cas, j’ai éprouvé de l’empathie pour son histoire parce que, moi aussi, enfant, j’ai dû abandonner bon nombre de maisons où je souhaitais rester.
— Je t’avais pas dit qu’il aimait les Arabes ? » s’est exclamé l’adolescent à lunettes en se tournant vers un élève assis à l’autre bout de la salle. Puis il m’avait expliqué : « Nous avons parié. Maintenant, il me doit un menu chez Burger Ranch.
— Va te faire foutre, t’as rien prouvé ! » a lancé l’autre gars en se levant et en fonçant sur lui.
Les coups s’étaient mis à pleuvoir. Au début, entre eux. Ensuite, tous leurs copains s’en étaient mêlés. Les filles hurlaient. Les professeurs ont essayé de les séparer, et le vigile m’a posé la main sur l’épaule et dit : « Monsieur l’écrivain, je crois qu’il vaut mieux que je vous reconduise hors de l’école. »
Cette fois, au cours de la rencontre à l’école de Jérusalem, j’ai décidé de ne pas me compliquer la vie – et de renoncer à la phase des questions. Toutefois, une main s’est levée au moment où j’ai fini de raconter mon enfance à valises.
Une main féminine, gracile. D’une adolescente, qui, j’en étais sûr, chantait pendant les cérémonies commémoratives de l’école.
« Oui, tu souhaites poser une question ?
— Je voudrais dire que ce que j’ai aimé le plus dans votre livre, ce sont les passages en blanc.
— Les passages en blanc ? »
J’ai repassé en mémoire le livre afin d’essayer de comprendre à quoi elle faisait allusion.
« Pour moi, a-t-elle poursuivi, ce qui est vraiment beau dans votre livre avec de si nombreuses voix, c’est que vous ayez aussi laissé la place au silence.
— Ben, dis donc », ai-je lâché le plus lentement possible, peut-être pour gagner un temps qui me fournirait une illumination.
« Sylvia, notre prof, nous a donné un exercice : trouver un titre alternatif au livre. Moi, je l’ai intitulé Cinq voix et un silence. Ça vous plaît ?
— Beaucoup. Dis-moi, puis-je jeter un coup d’œil sur ton livre ?
— C’est votre livre ! » a-t-elle répliqué, déclenchant une vague de rires dans toute la classe.
Elle m’a tendu le livre recouvert d’une protection plastique de bibliothèque, je l’ai ouvert et presque aussitôt je les ai remarqués : les passages en blanc. Chaque fois que la voix de l’ouvrier palestinien apparaissait dans l’ouvrage original, un blanc l’occultait. Au début, peu de passages de ce genre, ensuite, plus nombreux, et, à la fin de l’ouvrage, lorsque le Palestinien va en prison, il n’y en avait plus besoin.
À mon insu, tandis que j’examinais les passages en blanc dans le livre, Sylvia, la responsable de la littérature, s’est approchée de moi, puis elle s’est penchée et a murmuré à mon oreille : « Nous n’avons pas pu faire autrement. Dans l’atmosphère qui règne dans la ville en ce moment, avec tous ces attentats, nous ne pouvions pas prendre le risque que la discussion autour de votre livre dérape sur la politique… Et cela aurait été dommage de négliger ses autres qualités, vous comprenez ? »
Je crois que j’ai opiné, un léger hochement de tête qui me fait honte jusqu’à ce jour.
Alors, l’adolescente à la main gracile a demandé si elle pouvait poser une autre question.
J’ai répondu que oui. Même si je sentais que la meilleure chose à faire, c’était de me lever et de m’en aller.
Elle a posé une question sur les rimes.
Et j’ai répondu que les rimes apparaissaient dans les endroits où j’avais le plus de mal à écrire.
Ensuite, il y a eu d’autres questions, dont je ne me souviens plus. Et des applaudissements. Oui, des applaudissements. Et j’ai baissé la tête avec une fausse modestie.
Le taxi de Mordekhaï m’attendait en double file devant le portail. Feux clignotants. J’ai dit au revoir à Sylvia, qui m’a remercié pour cette rencontre enrichissante, et je me suis installé à côté du chauffeur.
Mordekhaï a démarré.
« Ça s’est bien passé ? m’a-t-il demandé.
— Couci-couça, ai-je répondu.
— Wallah ! »
Nous nous sommes dégagés du petit bouchon à la sortie de la ville et avons entamé la descente vers Shaar Hagaï. Cette fois, Mordekhaï a choisi l’autoroute 1, d’où l’on n’aperçoit aucun village arabe. Uniquement des blindés rouillés.
« Il reste que vous me devez une histoire, ai-je dit en me tournant de son côté.
— Je te dois ? Quelle histoire ?
— Pourquoi vous vous appelez Mordekhaï. C’est votre vrai nom ?
— Ah », Mordekhaï s’est étiré de tous ses membres, même sa calvitie s’est tendue. « Ça, c’est une longue histoire.
— Nous avons le temps… », lui ai-je rappelé.
Et il m’a raconté.
« Moi, mon vrai nom, c’est Moustafa. Mais tout le monde m’appelle Mordekhaï, et je vais t’expliquer pourquoi. À Jérusalem, sur la plaque minéralogique des taxis, il y a un indicatif spécial pour les “Indiens” originaires de la ville orientale. C’est comme ça qu’on nous considère, des Indiens. Genre, si tu viens de la vieille ville et que tu as un taxi, tu es obligé d’avoir un indicatif comme ça : 666. Maintenant, c’est quoi le problème ? Un juif voit 666 ? Il ne veut pas monter dans ton taxi. Et les sociétés de taxis des juifs ne veulent pas employer un chauffeur avec une plaque d’Indien pour pas avoir d’embrouilles avec les passagers. Maintenant, moi – ça se passait il y a environ vingt ans –, j’ai acheté la licence de taxi d’un juif qui a quitté ce boulot pour devenir journaliste. Peut-être que tu le connais ? Gadi Guidor. Tu l’connais pas ? Pourtant, il est célèbre, on le voit beaucoup à la télévision. Je lui ai acheté la licence et je suis allé à la société de taxis d’Armon Hanatsiv, et je leur ai dit : “Je veux bosser et j’ai un numéro des juifs.” Le patron de cette station, c’était M. Shlomo. Un très bon ami jusqu’à aujourd’hui. Et qu’est-ce qu’il me dit ? “Tu as l’air d’un brave type, je veux bien que tu travailles avec nous. Mais, pour éviter les problèmes, on va décider que dans la radio on t’appelle Mordekhaï.” J’ai dit oui. Ya’ani, qu’est-ce que ça peut me faire ? Ça a commencé comme ça. D’abord, on m’appelait Mordekhaï juste dans la radio. Après aussi, dans une autre société où j’ai bossé. Et même mes potes du village se sont mis à m’appeler Mordekhaï. Comme ça, pour rigoler. Aujourd’hui, tout le monde utilise ce nom. Même ma femme et mes enfants.
— Vos enfants vous appellent vraiment Mordekhaï ?
— Bien sûr, répond-il sans se démonter. Ils ont entendu ce nom depuis tout petits, c’est le seul qu’ils connaissent.
— Et votre mère ? »
Mordekhaï a éclaté de rire.
« Ma mère, on va pas la changer. Elle est pas prête à entendre autre chose que Moustafa. Quand on lui rend visite, je dois prévenir ma femme pour qu’elle ne dise pas par erreur Mordekhaï devant elle, sinon, elle se met à crier, pour que tout le village l’entende : “Quel Mordekhaï ? Qui c’est, ce Mordekhaï ? Je n’ai pas de fils qui s’appelle Mordekhaï”, et lorsqu’elle est en colère comme ça, ma mère, il lui sort des gaz de la bouche, un vrai sketch, comme on dit. »
Mordekhaï-Moustafa hurlait de rire. Comme s’il avait sous les yeux sa mère en plein hoquet, et ça lui déclenchait une rigolade à lui secouer les épaules.
C’était étrange – malgré sa rigolade, j’avais envie de poser une main sur son épaule et de le consoler.
Mais j’ai gardé ma main enfouie sous ma cuisse.
Jusqu’à la région de Dan, nous avons discuté de politique au petit pied (les attentats, c’est pas bien ; l’occupation, c’est pas bien ; vivement la paix, ça c’est bien. Chacun de nous faisait attention à ses propos).
De temps à autre, nous nous taisions et laissions la musique meubler le silence.
En arrivant chez moi, j’ai demandé à Mordekhaï-Moustafa comment garder contact avec lui au cas où j’aurais besoin d’un taxi pour Jérusalem. Il m’a tendu sa carte de visite sur laquelle était écrit Mordekhaï Qauasmee, en me disant : « Appelle-moi, vraiment, appelle-moi. Même s’il s’agit d’une petite course dans le centre du pays. »
Je lui ai serré la main très fort. Puis je me suis dirigé vers l’entrée de l’immeuble et, tout en marchant, j’ai sorti mon trousseau de clés d’une poche de mon sac. J’ai mis la clé dans la serrure et je l’ai tournée. La porte a résisté. J’ai vérifié que c’était la bonne clé et j’ai essayé à nouveau.
De l’intérieur, me parvenaient des voix inconnues. Étrangères.
L’un de vos livres a été traduit en arabe. Quelles réactions, s’il y en a eu, avez-vous reçues du monde arabe ?
Je rencontre Djamal, une connaissance palestinienne, à Manchester. Nous sommes à peu près du même âge. Un homme d’affaires, toujours en costume, il aime bien boire, un fan de foot. Et, bien que nous n’en ayons jamais parlé explicitement, je le soupçonne d’avoir tendance, lui aussi, à aspirer à des choses irréalisables. La camaraderie a commencé entre nous après qu’il m’a abordé à la fin d’une soirée devant un public clairsemé, et elle s’est renforcée, avec une circonspection extrême, au fil des dernières années. Une fois, il me rend visite ; l’autre, c’est à mon tour. Une fois, nous nous rendons ensemble à un match de Manchester City ; l’autre, à un match de Bné Sakhnin. Aujourd’hui, il a l’air de se sentir suffisamment en confiance pour me parler de ses parents, expulsés de Jaffa, puis du Liban, ensuite de Tunis, et enfin de Jordanie.
Le récit de chacune de ces expulsions me pousse à me recroqueviller un peu plus sur mon siège.
Je reste bouche cousue et je ressens, à dire vrai, un mélange de culpabilité et de refus du sentiment de culpabilité. Autour de nous, dans le meilleur restaurant italien de Manchester, les serveurs s’activent, apportent les plats et débarrassent d’autres assiettes, tandis qu’il continue à égrener les souffrances de sa famille. Un cousin de Gaza a été abattu lors de la dernière guerre… Un avion de chasse a lâché une bombe d’une tonne sur sa maison. Outre ce cousin, trois femmes et sept enfants sont morts. L’un d’eux était un bébé, dit-il, et je hoche la tête, en songeant à la raison confuse pour laquelle nous avons repoussé cette conversation jusqu’à maintenant.
Je m’efforce d’avoir un hochement de tête empathique sans être disposé, pour autant, à baisser la tête jusqu’au bout.
À mes yeux, il n’y a pas des bons et des mauvais dans cette histoire, uniquement des forts et des faibles.
Lorsque le dessert est apporté, il me révèle – comment ne l’a-t-il pas évoqué auparavant ? – que son père était sculpteur, l’un des rares sculpteurs palestiniens, et que, lors de la grande expulsion du Liban vers Tunis en 1982, il a été contraint d’abandonner toutes ses statues derrière lui. On ne l’a pas autorisé à en emporter ne serait-ce qu’une.
« Toi, en tant qu’artiste, tu peux imaginer sa douleur. Son humiliation.
— Yes. »
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C’est le premier mot que je lâche au cours de la demi-heure écoulée.
Nous nous entretenons en anglais, bien que je le soupçonne de connaître aussi l’hébreu, et, dans son anglais excellent, Djamal demande l’addition.
« Laisse-moi régler la note, je propose.
— Pas question, ‘habibi, tu es mon invité.
— Certes, mais à Jaffa aussi, la dernière fois, c’est toi qui as payé. »
Il sourit : « Là-bas aussi, tu étais mon invité. »
Je lui rends son sourire, un sourire mécanique…
Jusqu’à ce que je comprenne le sous-entendu.
Ensuite, il me conduit à mon hôtel et, contrairement à notre habitude, nous gardons le silence.
Une barrière de séparation est érigée entre le siège du conducteur et celui du passager.
Les rues de Manchester sont aussi vides que des rues de banlieue, et seul notre véhicule s’arrête au feu rouge.
La responsabilité du vainqueur est d’écouter l’histoire du vaincu, je me dis.
Mais quelque chose en mon for intérieur se révolte contre l’histoire qui m’est racontée. Pour être plus précis, contre ses lacunes.
Il se gare devant l’hôtel.
Je le remercie pour le repas et lui demande quand il compte revenir dans ma région.
J’évoque « ma région » afin de ne pas être obligé de choisir entre « Israël » et « Palestine ». Il répond qu’il l’ignore, qu’il n’y a rien de concret à l’horizon, mais inch’Allah…