La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 3 sur 8 · partie 4/6

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La dernière interview

Harcèlement

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

exemplaire ne rédige pas en catimini des discours pour Yoram Sirkin.

Bien sûr que je suis au courant. Crois-tu vraiment que tu puisses cacher quelque chose à la

femme qui vit avec toi depuis vingt ans ? Je te le jure, je ne comprends pas pourquoi tu

continues à faire ça. L’argent ? Le pouvoir ? Ou alors, es-tu jaloux de tes personnages et

souhaites-tu mettre un peu de piment dans ta vie ? Dis-moi, les écrivains ne sont-ils pas censés

se consacrer uniquement à l’écriture ? Rester chez eux toute la journée et écrire, puis, à midi,

aller chercher les enfants à la maternelle comme Garp dans Le Monde selon Garp ? Ensuite,

quand leurs conjointes rentrent à la maison – tard ! – de leur travail essentiel et intéressant, les

accueillir avec un dîner et des anecdotes qu’ils ont gardées pour elles – pour elles,

exclusivement – inspirées par les nombreuses heures passées avec les enfants ?

C’était le film que je me faisais lorsque je t’ai dit que je souhaitais épouser un écrivain.

Mais j’ai l’impression que le tien était différent. Ou alors, tu as changé le scénario. Ou tu as

fait une adaptation. Je l’ignore. Les personnages, c’est ton domaine.

Non que je ne t’aime plus, comprends-le. Sous l’écrivain déprimé et renfermé que tu es

devenu se dissimule encore l’homme sensible et amoureux de la vie dont je me suis éprise –

mais, je n’aime plus partager ma vie avec toi, voilà tout.

Trop de solitude. Trop de charge mentale.

Et je dois m’éloigner de toi, tout de suite, afin de me rappeler qui je suis. Si tu le souhaites, tu peux appeler ça un voyage d’études.

Rouille. Sur un pied de la jolie table du balcon achetée chez Fantaisie marocaine, à Hatzor-Hagliglit (pareil pour nous, nous rouillons. Ou alors je m’égare ? Peut-être à cause d’Ari et des longues veilles à son chevet, et de ma tendance irrépressible à inscrire les moindres détails dans une structure plus large, il me semble que tout dans mon existence et autour de moi, dans ma demeure et dans ma patrie, est en train de se corrompre, de courir vers sa perte, alors que…).

Sans doute vaut-il mieux que je m’interrompe ici. De toute façon, je suis déjà allé trop loin.

Il faut comprendre : ce n’est pas un hasard si Dikla travaille dans une société de protection des données. À Maalot, m’a-t-elle expliqué un jour, si tu fumes avec une copine derrière l’épicerie de Benaïm, tes parents seront au courant dans la demi-heure. Et c’est pour cette raison que, depuis qu’elle a quitté sa ville, elle se montre d’une jalousie féroce quant à son intimité.

Par exemple, elle n’a jamais accepté de laisser entrer des photographes chez nous. Alors que, moi, j’introduis dans notre demeure une caméra verbale.

Elle ne cesse de répéter : « C’est ton livre qui prime. Et non ta personne. »

Et aussi : « Tu n’es pas obligé de satisfaire leur voyeurisme. Laisse-les se morfondre de curiosité. Laisse un peu de mystère. »

Et encore : « Les enfants et moi, nous ne sommes pas coupables du choix de ton métier. »

Avant chaque entretien, je me mets d’accord avec elle sur ce que j’ai le droit de dire ou pas. Elle serait horrifiée si elle lisait ce que j’écris ici.

Elle serait horrifiée, bien que le motif véritable de la crise entre nous, je le dissimule parfaitement sous des prétextes fallacieux.

Elle serait horrifiée, bien que les enfants ne soient presque pas évoqués dans cet entretien (en fait, ils représentent tout mon univers, mes enfants. Et je me démène entre eux tel un barman d’amour. Tout mon temps leur appartient. Mon bonheur est entre leurs mains. Ce n’est sans doute pas un hasard si ma dysthymie s’est aggravée après que Shira, mon aînée, la prunelle de mes yeux, a quitté la maison pour l’internat de Sdé-Boker).

Je dois, je suis obligé de cesser de répondre à cette question. C’est trop dangereux. Je suis susceptible de décrire mes expéditions nocturnes piteuses jusqu’à Sdé-Boker. Mes planques derrière des arbustes afin d’apercevoir une adolescente de seize ans sans qu’elle me voie.

Pour être franc, je dois mettre fin à cette interview.

Mais j’en suis incapable. Je n’ai rien d’autre à quoi m’accrocher en ce moment.

Plus tard, j’ai compris qu’elle m’avait suivi depuis l’immeuble de l’Organisation sioniste d’Amérique jusqu’au parking. Elle se cachait derrière des panneaux d’informations et des véhicules. Elle respectait une distance constante, comme dans les films. Au moment où j’allais ouvrir la portière de ma voiture, elle a accéléré l’allure, m’a abordé et m’a questionné tout à trac : « Tu peux me prendre en auto-stop ? »

Je ne l’ai pas reconnue. Les conférences de « Découverte » se déroulent devant de larges audiences. Deux cents personnes chaque fois. Quatre fois par jour. Comment se souvenir d’un visage, fût-il beau ?

« Pour où ?

— La ville où tu as dit que tu habites pendant la conférence ?

— Eh bien ?

— C’est là que je me dois me rendre.

— Minute ! Tu fais partie de Découverte ?

— Je n’appartiens à personne.

— Bon… Mais, pour autant que je sache, vous n’avez pas le droit de vadrouiller sans accompagnateur.

— So ?

— Tu peux t’attirer des ennuis.

— Je veux avoir des ennuis. »

Cela fait quelques années que je donne des conférences aux groupes de Découverte. Ça paie bien, mais là n’est pas l’essentiel. L’âge de ces Américains, dix-huit ou vingt ans et des poussières, me plaît ; j’aime bien parler à des jeunes de cet âge. Ils sont encore malléables. Leur esprit est encore ouvert. C’est sans doute la raison pour laquelle on les amène en Israël à cette période de leur vie. On leur vend pendant dix jours un Israël imaginaire. Juste. Enthousiasmant. On les conduit à Massada et au tombeau de Ben Gourion à Sdé-Boker et à des sorties organisées dans les pubs de Tel-Aviv. Et alors – le dernier jour –, je les rencontre et leur demande de décrire par écrit le moment où ils ont ressenti un conflit entre ce que leurs moniteurs leur ont raconté et ce qu’eux-mêmes ont constaté dans la rue, de leurs propres yeux.

Je ne suis pas naïf. Je sais que si la direction m’invite à la fin du séjour comme une voix dissidente, provocatrice, cela fait aussi partie de la campagne. Ce qui ne m’empêche pas, de mon côté, de poursuivre mes propres objectifs.

« Y a-t-il un endroit particulier où tu dois te rendre ? » lui ai-je demandé alors que nous approchions de l’entrée de la ville. Tirant un rouge à lèvres de son sac, elle l’a étalé sur sa bouche face au miroir.

« Not really.

— Okay, alors pourquoi précisément… ?

— Je cherche somebody.

— Tu peux… me donner plus de détails ? Quelque chose qui me permette de te fournir une réponse ?

— Je n’ai pas encore décidé si je peux te faire confiance.

— Okay, alors, écoute-moi un peu… Au fait, comment tu t’appelles ?

— Rachel.

— Écoute, Rachel, dans une seconde, nous serons en ville, et je n’ai aucune idée de la direction à prendre. Connaîtrais-tu par hasard l’adresse de la personne que tu cherches ?

— Non.

— Et alors…

— Just… roule un peu.

— Mais, c’est clair que… la chance qu’on le trouve par hasard est assez faible, alors, peut-être que…

— Continue à rouler, mon cœur me dit qu’on va le trouver. »

Nous avons roulé sans but. Je conduis, elle effiloche le tissu déchiré du trou dans son jean, chantonnant un air inconnu et guettant son somebody. Afin de ne pas me sentir totalement demeuré, au bout de quelques minutes, j’ai effectué une sorte de quadrillage entre les deux axes principaux de la ville. La dernière fois que j’avais conduit de cette façon, c’était l’année précédente lorsque Luna, notre chienne, s’était perdue. Elle avait seize ans, soit à peu près cent ans pour une chienne, et on ne la laissait plus quitter seule la maison sans l’attacher, comme quand elle n’était encore qu’un chiot. Elle n’entendait presque plus, perdait la vue, et nous craignions que, dans ces conditions, sans surveillance, elle ne se fasse écraser – mais sa faim de vastes espaces était plus forte que toutes les interdictions, et elle avait profité d’un moment d’inattention à l’instant où nous avions ouvert la porte au livreur de pizza pour s’échapper. Aussi, j’avais roulé en sillonnant les rues avec ma cadette, celle qui a sans doute hérité de moi sa sensibilité exacerbée, nous avions sifflé le sifflement de Luna à travers les vitres, le regard aux aguets.

« Pourquoi tu t’es arrêté ?

— Écoute, Rachel, je ne dispose pas de toute ma journée et… je crois que ça m’aiderait si tu me donnais un peu plus de détails sur ton somebody. Comme ça, tu aurais deux yeux de plus pour chercher.

— Elle porte une sorte de chapeau, militaire comme ça… de couleur marron.

— Bon, alors nous cherchons une soldate ?

— Oui.

— Avec un béret marron ?

— Oui.

— Des Golani ?

— Oui, les Golani !

— Okay. Où vous êtes-vous rencontrées ?

— D’abord, promets-moi de ne pas nous mettre dans un de tes bouquins.

— Quoi ? Pourquoi je…

— Tu as dit, pendant ta conférence, que tu es un story hunter. Et ça ne me plaît pas que tu ailles te mettre en chasse après mon histoire. Et encore moins celle d’Adi.

— Okay. Je te promets de ne mettre aucune de vous deux dans mes livres.

— Continue à rouler.

— Voilà, je redémarre.

— Nous nous sommes rencontrées à Massada.

— Sur le sentier du Serpent ?

— Non, en haut. Au sommet. Mon père s’est suicidé, tu comprends ? Alors, quand le guide a commencé… to glorify le fait que tous se soient suicidés là au lieu de tomber entre les mains des Romains, je n’ai pas pu me taire.

— Je… m’imagine.

— Alors, j’ai levé la main et je lui ai demandé s’il y avait aussi des femmes et des enfants parmi les suicidés. Il a répondu que oui.

— Alors, j’ai dit : “Well, excuse me, it was a stupid décision, and it’s a horrible histoire.”

— Waouh.

— Quoi, waouh ? It’s a horrible histoire and it’s a fucking chauvinistic myth. C’est pas ton avis ?

— Comment le guide a-t-il réagi ?

— Tout le monde m’est tombé dessus. Pas seulement lui. Ils m’ont déversé toute la propagande birthright. D’un seul coup.

— Et… minute, cette soldate… Adi… elle était là, elle aussi ?

— Elle accompagnait un autre groupe. Mais elle était à côté de nous, et elle a tout entendu. Ensuite, elle s’est approchée de moi, a posé sa main sur mon épaule, m’a demandé si je me sentais bien. Elle m’a donné à boire de sa bouteille. C’était la première fois que quelqu’un se montrait gentil à mon égard pendant toutes ces journées… Ce sont tous des mômes, et moi, je vais bientôt terminer ma maîtrise en gender studies. On est worlds apart, tu comprends ?

— Bien sûr.

— Ensuite, elle a demandé à être transférée dans notre groupe, et nous avons passé les deux jours suivants ensemble. Nous ne nous sommes pas quittées d’une semelle. Je lui ai parlé de mon père – et tu dois comprendre, je ne parle de mon père à personne – et elle m’a raconté ce que c’est réellement, le service militaire. J’ai compris qu’elle a servi trois mois dans les Territories. And she freaked out des choses qui lui sont arrivées là-bas. Mais elle n’avait personne à qui en parler jusqu’à ce qu’elle me rencontre.

— Ça m’a l’air…

— I’m such a cinglée, tu comprends ? Elle avait des yeux immenses, et un corps énorme. Exactly mon goût. Et le dernier jour, au moment de nous séparer, elle m’a regardée, et je l’ai regardée, et je savais qu’elle aussi, et elle savait que moi aussi, mais aucune de nous deux n’a eu le courage… you know, to make the move. Et chacune de nous s’est dirigée vers son bus. Et, soudain, pendant ta conférence, tu as dit que tu habitais… ici, dans son suburb, et je me suis dit : maybe it’s a signe… Do you believe aux signes ? »

La standardiste de la municipalité nous avait demandé comment l’identifier. Je me souviens de son ton. Pragmatique. Avec des traces d’impatience. Le ton d’une fin de service. J’ai dit : corps petit, pelage marron clair. Plantes des pattes blanches. Une raie blanche sur le front. Queue longue et blanche. Poil hérissé. Puis j’ai demandé à Noam si elle voulait ajouter quelque chose. « Oui, a-t-elle répondu, elle est aussi très intelligente, cette chienne, notre chienne, quand je suis triste, elle le sent toujours sans que je dise un mot, et elle vient près de moi.

— Bien, a dit la standardiste. Je vais prendre contact avec le chenil municipal et vérifier si quelqu’un leur a déposé une chienne qui répond à votre signalement. »

Je me souviens du long laps de temps avant qu’elle revienne vers nous. Je me souviens de ma fille se rongeant les ongles jusqu’au sang. Et de moi me retenant de lui faire remarquer qu’elle se rongeait les ongles jusqu’au sang.

« Dis-moi, on n’est pas déjà passés devant cet horrible bâtiment ?

— C’est possible. Ça fait une heure qu’on tourne en rond. Et cette ville n’est pas très grande.

— “Une ville sans libido.”

— Hein ?

— C’est comme ça qu’Adi a décrit votre ville.

— Wallah ! Et tu te souviens de son nom de famille, par hasard ?

— Non.

— Et… d’autres choses qu’elle t’a racontées à propos d’elle-même.

— Comme quoi ?

— Je ne sais pas. Disons, des choses qu’elle aime faire. Elle joue au tennis ? Au basket ? Elle achète des vêtements d’occasion ? Elle aime bien le houmous ? Chaque information peut nous aider.

— Elle aime lire, je crois.

— Okay, c’est bien ! Détaille.

— Je lui ai dit que nous allions rencontrer un écrivain israélien. C’est-à-dire, toi. Alors, elle a dit qu’elle avait lu tous tes livres.

— Super !

— No offense, mais elle a affirmé que le premier était le meilleur et que, depuis, tu ne fais que décliner.

— Wallah !

— Hey, man, moi, je n’en sais rien, je n’en ai lu aucun. Mon truc à moi, ce sont plutôt les auteurs scandinaves. Je suis dingue de leur sick mind. Tu connais Axel Wolf ?

— Hélas, oui.

— Laisse tomber. Ce que je viens de te raconter… ça te donne une indication ?

— Écoute, on peut essayer de passer dans toutes les librairies de la ville, mais ça va prendre énormément de temps. Tu n’es pas censée retourner dans ton groupe ? Votre vol n’est pas prévu pour demain ?

— So ? »

Quand nous cherchions Luna aussi, j’avais presque renoncé. Je me souviens d’avoir dit à ma fille : « La nuit tombe, quelles sont les chances de la retrouver maintenant ? » Mais cette fille qui, contrairement à sa grande sœur et à son petit frère, ne demande presque rien pour elle-même, m’a supplié d’essayer encore un peu. Juste un peu. Puis elle a baissé les cils comme si elle allait éclater en sanglots. Alors, j’ai respiré un bon coup et j’ai commencé à rouler en sens inverse, en direction de chez nous, mais très lentement. À la vitesse d’un vélo. Et brusquement nous l’avons vue, je veux dire nous l’avons d’abord entendue : un gémissement. Familier. Déchirant.

Nous l’avons repérée derrière le monument aux morts de la deuxième guerre du Liban. En train de se lécher. Lorsqu’elle nous a aperçus, son gémissement s’est transformé en un bref jappement joyeux. Elle a tenté de courir à notre rencontre mais elle n’a pas réussi à se soulever et s’est effondrée au sol. Ce n’est qu’alors que nous avons constaté la plaie rougie, énorme, béant un peu au-dessus de sa patte gauche.

« Minute !

— Quoi ?

— Je viens de me souvenir d’une autre chose qu’Adi aime. À part lire des livres !

— Quoi donc ?

— Les glaces ! Elle me disait tout le temps qu’elle avait envie d’une glace.

— Okay… Une glace, ce n’est pas très précis, elle a parlé d’un genre particulier de glace ?

— En fait, oui. Une sorte de glace molle comme ça. Tu vois, qu’on achète pour un dollar chez McDonald’s ?

— Une glace américaine ?

— Oui, elle m’a bien dit que vous appeliez cette glace comme ça. Je n’ai pas compris, qu’est-ce qu’il y a d’américain dans cette glace ?

— À vrai dire…

— Pourquoi tu ralentis encore ?

— Pour que tu puisses profiter de ma ville. En roulant vite, tu rates son charme particulier.

— Cut the crap. Pourquoi roules-tu lentement ?

— Parce que je viens d’avoir une idée. Et je la rumine. Lentement.

— Quoi ? Parle !

— Ne t’excite pas. Et c’est assez… long shot.

— Come on, vas-y, accouche !

— Il n’existe qu’un seul centre commercial dans la ville où il y a à la fois une librairie et un McDonald’s. »

Nous avions installé Luna avec précaution sur le siège arrière de la voiture. Elle a continué à se lécher et à saigner sur le tissu. Ma fille s’était assise à côté d’elle, lui caressait la tête et lui parlait sur un ton maternel. Nous nous sommes rendus chez un vétérinaire ouvert toute la nuit, dans un quartier où nous avions un jour habité. Luna était heureuse quand nous y demeurions, dans une maison un peu de guingois, ni neuve ni totalement légale, à la périphérie de la ville, à la lisière des champs. Notre chienne profitait d’un peu d’espace : un bond au-dessus d’un muret bas en pierres, et elle était libre de courir dans tous les sens et d’aboyer à la lune. Lorsque j’y repense, c’est après avoir déménagé dans notre nouvelle demeure coincée entre d’autres maisons, sans aucune échappée, que son déclin a commencé. Comme si la vieillesse s’était emparée d’elle brusquement.

Le vétérinaire était absent de la clinique. Une permanente de nuit le remplaçait.

Le plus souvent, lorsque nous amenions Luna chez le vétérinaire, c’était pour des vaccins, et elle aboyait en tentant de s’échapper. Cette fois, elle n’a même pas eu la force de renâcler.

Nous l’avons installée sur la table d’examen, la blessure dirigée vers le haut.

La femme a dit « waouh », et nous a questionnés : « Vous avez le numéro de plaque de la voiture qui l’a heurtée ? »

Nous avons avoué que non.

Elle a palpé légèrement la zone autour de la blessure, et Luna a gémi. La voix de ma fille s’est brisée au milieu de sa phrase : « Vous pouvez… lui faire un pansement ?

— Je peux, a répondu la garde d’une voix augurant le pire. »

« How do I look ? »

Cela faisait quelques minutes que Rachel s’examinait dans le miroir, fouillait dans une trousse de maquillage et, à un certain moment, elle en avait sorti une brosse à cheveux. Et s’était mise à se coiffer.

« Sorry, Rachel, je suis en train de conduire. Je ne peux pas regarder.

— Bon, regarde quand nous nous arrêterons au feu. Please ! »

Je l’ai regardée au feu.

Une chevelure de jais, lisse, avec une mèche teinte en blond. Un anneau au sourcil. Des yeux sombres, immenses. Un nez juif. De fines lèvres passées à l’écarlate intense. Une rougeur d’émotion aux joues.

« Pour être franc, tu es mignonne, Rachel. Mais…

— Tu crois qu’Adi sera contente de me voir ?

— Rachel, listen, ça fait des années que je recherche dans le monde entier un ami qui a disparu, la probabilité que justement…

— Mon cœur me dit qu’elle sera là-bas », a tranché Rachel.

Mon cœur me dit, ai-je répété en mon for intérieur, avec une intonation cynique. Tout en songeant : ces Américains ! Ils croient que la vie ressemble à un film de Hollywood…

J’avais appelé Dikla pour lui demander de venir. Je savais que, concernant Luna, je n’avais pas le droit de décider seul. Après tout, à l’origine, c’était sa chienne. Pendant l’une de nos ruptures, elle l’avait trouvée errant et, lorsque nous nous étions réconciliés, elle m’avait averti : « Je ne reviens pas habiter avec toi sans la chienne. »

Jusqu’à l’irruption de Luna dans ma vie, je ne supportais pas les chiens. Au contraire. Le premier chien de ma connaissance, c’était le bouledogue dément de la rue Colline Down’s qui bondissait sur la barrière, crocs en avant, chaque fois que quelqu’un passait devant la demeure. Et une fois, dans l’allée sous la maison de la rue Einstein, un autre m’avait mordu, pour ne pas dire qu’il m’avait arraché un morceau de chair dans le dos, un chien pisteur de l’armée en permission de sabbat me soupçonnant, à tort, d’être un terroriste. Des années plus tard, chaque fois qu’un chien aboyait près de moi, des frissons me parcouraient encore l’échine. Mais Luna était minuscule et pacifique, et ne bondissait sur personne crocs en avant. Au contraire, lors de notre première nuit en sa compagnie, elle avait sauté sur le lit et posé sa tête sur ma poitrine. Doucement. Comme si elle demandait mon autorisation. Et c’est ainsi que son âme s’est liée à la mienne. Puis à celle des enfants.

Dikla était arrivée, avait écouté les explications détaillées de la vétérinaire – explications que nous avions déjà reçues. Je connaissais à la perfection son lent hochement de tête, au moment de digérer une mauvaise nouvelle. C’est ainsi, exactement, qu’elle avait hoché la tête lorsqu’on lui avait annoncé qu’après un nouveau décompte des suffrages elle n’avait pas été élue à la tête de son mouvement.

« La voilà, man !

— Je ne vois pas. Où ça ?

— Là !

En effet, sur le trottoir devant le McDonald’s : une soldate. Une coupe de glace américaine à la main. Et un béret des Golani sous l’épaulette.

— Tu es sûre que…

— Oui, arrête-toi à la fin ! »

Je me suis arrêté à la fin. Rachel s’est précipitée hors de la voiture, oubliant son sac à l’intérieur. À travers la vitre, j’ai suivi la scène. Elle me tournait le dos, je ne pouvais pas voir son visage, seulement celui de la soldate. Et sa réaction instinctive : aux aguets. Presque un recul. Elle a même posé la main sur la crosse de son arme. Il lui a fallu une fraction de seconde pour comprendre qui s’approchait d’elle. Pour l’identifier. Et alors, un moment sublime de reconnaissance : son visage s’est illuminé d’une lumière neuve, et son corps robuste, un peu voûté auparavant, s’est redressé. Elles se sont étreintes, une brève accolade. À ce stade, la glace américaine restait dans la main de la soldate, qui avait enlacé Rachel d’un bras. Puis elles se sont un peu éloignées l’une de l’autre, Rachel lui parlait. Je n’entendais pas un mot, mais je voyais ses gestes des mains, à la fois embarrassés et émus, et constatais l’effet que ses paroles avaient sur la soldate. Ses yeux agrandis, ses lèvres légèrement entrouvertes de stupéfaction. La crème qui lui coulait le long des doigts et tombait sur le trottoir. Et alors, elles se sont étreintes de nouveau. Et cette étreinte était si intime que j’ai voulu détourner le regard. Mais je n’ai pas pu.

Au bout d’un long moment, elles se sont détachées l’une de l’autre et, main dans la main, se sont dirigées vers ma voiture.

Je me suis dit : quelle image délicate, deux femmes se tenant par la main.

Et, avant que j’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, Rachel s’est penchée à travers la portière d’un mouvement brusque, rapide, et m’a plaqué un chaud baiser sur la joue.

« Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, a-t-elle dit en me faisant signe de lui passer son sac. Je vais lire tous tes livres ! Même les mauvais ! Promis ! »

Peu après que les deux filles eurent disparu dans la librairie, mon téléphone a sonné.

Au bout du fil, Ron du programme Découverte, le programme pour les esprits ouverts…

« Je voulais te remercier pour ta conférence. J’ai reçu de bonnes réactions.

— Parfait. Moi aussi, ça m’a fait plaisir.

— Nous en discuterons plus longuement la semaine prochaine. Pour le moment, je ne peux pas prolonger la conversation, parce que, pour être franc, c’est un peu le foutoir ici : une des adolescentes a disparu. Or, leur vol est prévu demain matin.

— Wallah !

— Une fille à problèmes, un peu instable, tu vois. Une histoire familiale de… nous craignons que…

— Je comprends.

— Nous passons tout Tel-Aviv au peigne fin. La police est alertée. Il ne faut surtout pas qu’un seul cheveu tombe de sa tête ! »

 

*

Je ne me suis pas hâté de rentrer chez moi, après ça. Je savais ce qui m’attendait là-bas. Ou, plus précisément, ce qui ne m’y attendait pas.

J’ai continué à sillonner les rues de la ville un long moment, vitres ouvertes.

En sifflotant comme Luna. Au vent.

 

Si vous pouviez revivre un moment de votre existence, lequel choisiriez-vous ?

Nous nous étions donné rendez-vous à la plage Yanaï. Elle avait un nouveau petit ami, et moi, une petite amie. Cela faisait presque une année que nous ne nous étions pas revus, depuis notre séparation. Un jour, elle avait laissé un message sur ma boîte vocale : « Tu veux qu’on se voie ? » Avec sa voix juvénile.

Le matin, je me suis rendu chez le coiffeur. Même si je n’avais aucun espoir. Elle m’attendait, assise sur un rocher. Vêtue de la robe marron à laquelle elle était sûre que je ne pourrais pas résister. Je l’ai embrassée sur la joue. Le parfum de sa crème de soin. Je n’avais pas du tout prêté attention au fait qu’elle tenait une laisse en main jusqu’à ce qu’elle me dise : « Je te présente Luna.

— Enchanté, Luna. » Je m’étais penché pour caresser la tête de la chienne.

« Je croyais que tu n’aimais pas les chiens…

— Je n’aime pas les chiens.

— On se promène un peu sur la plage ? » avait-elle suggéré en se déchaussant.

Ses plantes de pied. Je me suis aussi déchaussé. Nous avons marché au bord de l’eau jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne. Luna avançait à nos côtés et aboyait, de temps à autre, en direction des vagues.

« Tu habites toujours à Guivatayim ? m’a-t-elle demandé.

— Tu prépares toujours la shakshuka avec de la feta ? »

Elle a ri. Ce petit reniflement qu’elle a lorsqu’elle rit de bon cœur…

« Asseyons-nous un moment », a-t-elle proposé, en prenant une grande serviette dans son sac.

Nous nous sommes assis. Proches l’un de l’autre. Presque épaule contre épaule. Luna tournoyait autour de nous, agitée. Nous nous sommes tus pendant quelques minutes en contemplant le coucher de soleil. Puis Dikla a posé sa tête sur mon épaule. Au début, je sentais sa chevelure soyeuse. Puis sa joue. J’ai enlacé son épaule nue et je l’ai serrée contre moi.

« Je n’ai plus la force, a-t-elle dit dans mon cou.

— De quoi ?

— De lutter contre ça. »

J’ai poussé un soupir et appuyé ma joue sur sa joue comme pour dire : moi non plus.

Luna a brusquement bondi sur moi et a commencé à me lécher le visage. Je me suis affolé. J’ai eu un geste de recul. Sa langue humide. Ses pattes griffues. J’ai essayé de l’éloigner délicatement. Dikla riait aux éclats.

« Tu n’aimes peut-être pas les chiens, mais Luna, elle, t’aime !

— Tout l’honneur est pour moi.

— “Tout l’honneur est pour moi” ? Depuis quand tu utilises ce genre de langage ampoulé ?

— Les gens changent… »

Le soir tombait, les premières étoiles apparaissaient dans le ciel. Dikla s’est accoudée sur la serviette. Luna s’est couchée près d’elle, soudain apaisée. Moi aussi, je me suis allongé. Mon coude touchait le sien, nos visages levés vers les étoiles. Au bout d’une minute, nous nous sommes tournés l’un vers l’autre, à cet instant, comme si un même métronome fonctionnait en nous deux. Son visage, si proche. Sa bouche large.

« Je ne peux pas t’embrasser, j’ai un petit ami.

— Moi non plus, j’ai une petite amie. »

Nous nous sommes embrassés. Un baiser léger. Hésitant. J’ai commencé à baisser sa robe, et elle a saisi ma main : « Non. »

Je me suis interrompu. Nos doigts se sont emmêlés. J’avais encore le souffle précipité.

« C’est peut-être un signe, ai-je dit.

— Quel signe ? »

J’étais certain qu’elle savait mais qu’elle voulait que je le dise à voix haute. Alors, j’ai dit : « Si nous ne parvenons pas à nous oublier l’un l’autre après tant de temps, c’est peut-être un signe.

— Peut-être. »

Son ton trahissait la crainte.

Luna l’enjamba et se coucha entre nous.

« N’aie pas peur, elle ne mord pas, tu peux la caresser. »

La chienne portait une longue raie blanche au milieu du front. J’ai caressé prudemment la raie.

« Elle aime qu’on la caresse sur la raie, m’a encouragé Dikla.

— Où l’as-tu dénichée ?

— Près du bureau des immatriculations à Holon. Quelqu’un l’avait abandonnée là.

— Elle est mignonne…

— Toi aussi », a répondu Dikla en me décochant un regard langoureux.

Nous nous sommes embrassés de nouveau. Cette fois, un baiser goulu. Prolongé. Un baiser préliminaire – que nous avons été obligés d’interrompre parce que Luna nous aspergeait de sable avec ses pattes postérieures.

« Parfois, elle veut faire son intéressante », s’est excusée Dikla en tirant la chienne par la laisse.

J’ai essayé de reprendre haleine, de calmer mon cœur affamé.

« Tu as du sable sur les cils, a dit Dikla. Ferme les yeux un instant. »

Je les ai fermés. Elle s’est approchée et a soufflé sur mon visage. Délicatement. Un souffle, puis encore un autre.

Un frisson a parcouru mon échine.

« Je dois rentrer, a-t-elle dit finalement.

— Moi aussi. »

Elle s’est levée. J’ai fait de même. Nous avons secoué le sable de nos vêtements et nous avons marché sous l’éclairage de la lune en direction du parking. En chemin, je me suis vanté de publier un nouveau livre. Dans deux mois.

« Magnifique, a-t-elle dit. Je suis vraiment fière de toi. J’ai toujours désiré épouser un écrivain.

— Je m’en souviens. »

Elle m’a parlé de son nouvel emploi avec un grand enthousiasme. Avec ses gestes dramatiques des mains. Je songeais : elle a enfin trouvé sa vocation, et moi, l’écriture. Peut-être que, maintenant que chacun se sent un peu plus en accord avec soi, nous allons cesser de nous chamailler. Je me suis dit : ne prononce pas un mot, là, maintenant. En aucun cas. Cela fait une année entière que vous ne vous êtes pas vus, ça va l’affoler. Laisse les choses mûrir un peu.

« Septembre, ça te convient ?

— Convient pour quoi ? »

Elle s’est immobilisée d’un seul coup. Nous n’étions plus très loin des voitures.

« Pour notre mariage. À Chypre. Uniquement toi et moi. Le mois suivant, la fête avec la famille et les amis.

— Tu dis ça juste parce que je t’excite, a-t-elle répliqué avec un sourire légèrement ironique.

— Je dis ça parce que je t’aime.

— Moi aussi, je t’aime, a-t-elle répondu d’un air grave. Mais… tu es sûr que ça suffit ? »

Une semaine plus tard, elle est venue habiter chez moi à Guivatayim, en amenant sa chienne Luna. Condition sine qua non.

En septembre de cette année-là, nous nous sommes mariés. À Chypre.

Deux années après, Shira est née.

 

*

De Luna, il ne nous est resté qu’une photo encadrée dans le salon. Le cliché avait été pris au village d’artistes d’Eïn Hod – Luna attachée par sa laisse à une statue de lion. À la queue en pierre du lion. Sa propre queue frétillait dans le vent comme une crinière.

C’est moi qui ai ouvert la porte au livreur de pizza. C’est moi qui ai oublié de refermer la porte derrière moi pour aller chercher mon portefeuille, ce qui a permis à Luna de se faufiler et de détaler vers les rues dangereuses. Dikla se trouvait encore à son travail, les enfants étaient dans leurs chambres. Aucun témoin. Après la vétérinaire, après la piqûre, après que Noam était allée se coucher, lorsque Dikla m’a demandé : « Mais comment ça s’est passé ? Comment Luna s’est échappée ? », j’ai arrangé tous les détails en une histoire qui me donnait le beau rôle.

« Le livreur est entré, et avant que j’aie le temps de refermer la porte, elle… c’est simple… elle s’est glissée derrière lui et s’est enfuie. »

Dikla n’a pas insisté. Ni prononcé un mot. Elle s’est contentée de me jeter un regard perçant qui signifiait : tous les deux, nous savons que Luna n’est pas assez agile pour faire une chose pareille. Et aussi : je sais que tu me mens. Et j’en suis gênée pour toi. Mais laissons ça pour le moment.

 

De qui ou en quoi puisez-vous votre inspiration ?

Sur le trajet de retour de Kyriat Shmona, Robbie Williams clame qu’il désire connaître un amour véritable. Le téléphone du chauffeur de taxi sonne, il s’excuse. C’est sa fille. Il est obligé de répondre.

Robbie Williams continue à chanter, plus bas, qu’il désire connaître un amour véritable, et la fille du chauffeur de taxi dit à son père : « Je ne me sens pas bien.

— Tu n’es pas obligée d’aller à l’école.

— Je vais quand même y aller, Papouche.

— Je te laisse décider, ma belle. »

Et je me dis : si j’avais davantage dit à Shira « Je te laisse décider, ma belle », elle ne nous aurait peut-être pas quittés.

La pluie se met à tomber. Les gouttes s’écrasent en oblique sur le pare-brise. Après le carrefour Koah, on a bâti un nouvel hôtel, avec, à côté, une montgolfière arrimée au sol. Et Robbie Williams chante qu’il désire connaître un amour véritable. Désire ressentir la maison dans laquelle il vit. Vos enfants lisent-ils vos livres ?

Pendant des années, j’ai eu en tête une scène de ce genre : Shira en périple en Amérique du Sud après l’armée. Elle a achevé la lecture de tous les livres apportés de la maison et, au bout de deux semaines pendant lesquelles elle n’a pas prononcé un mot d’hébreu – car, telle que je la connais, elle a planifié ses excursions en évitant délibérément l’« itinéraire du houmous » si cher aux Israéliens –, elle grimpe dans un bus. Je l’ai toujours imaginée en train d’avancer dans l’allée centrale, ses jambes de grenouille enfoncées dans des chaussures de randonnée rigides, à la recherche d’une place libre. Elle a fait charger sur le toit de l’autobus son gros sac à dos, aussi ne transporte-t-elle qu’un petit bagage violet, sa couleur préférée, à l’épaule. Et sa guitare, bien sûr, dans le dos. Elle laisse exprès ses boucles – toujours châtain clair ? Ou déjà châtain foncé ? – lui retomber sur le visage, comme toujours lorsqu’elle se sent mal à l’aise, et s’excuse dans son espagnol balbutiant lorsque le manche de sa guitare cogne l’épaule d’une passagère. Elle s’assoit, tête rejetée en arrière, yeux clos. De petits écouteurs blancs sont enfoncés dans ses oreilles. Qu’écoute-t-elle ? De la salsa. Au début de son périple, elle détestait ça, puis elle a adoré. Son genou droit tressaute et retombe au rythme de la musique, depuis l’enfance, il possède son propre beat, et lorsque la chanson interminable s’achève, son genou cesse de bouger, et, au milieu du silence qui retombe, elle entend soudain de l’hébreu. Elle ouvre les paupières. Derrière elle, une bande d’Israéliens. Malgré une légère réticence due à leur tapage, elle n’a pas d’autre choix que les aborder parce qu’elle a urgemment besoin d’un livre. Après quelques tractations, l’un d’eux accepte d’échanger un livre avec elle. Il l’extrait de son sac, et elle se rend compte qu’il s’agit d’un ouvrage de son propre père. Enfant déjà, elle était embarrassée quand les gens faisaient le lien entre nous. Et, plus elle grandissait et se rebellait, plus cette gêne s’est transformée en une véritable répulsion. Elle ne dit rien, en l’occurrence, et songe que la dernière chose qu’elle a envie de lire, c’est un livre de son père, mais l’autre option revient à se priver de lecture. Et qui sait quand elle trouvera une nouvelle occasion. Et donc, elle prend le livre, donne au garçon l’un des siens et retourne à son siège. Elle n’aime pas lire en voiture, ça lui donne des nausées, depuis l’enfance c’est la même rengaine, et ce n’est que pendant la nuit, à l’auberge, dans un jogging délavé que je lui ai acheté il y a des années au centre commercial Dizengoff, qu’elle ouvre le livre. J’ai toujours espéré que celui qu’elle lirait à l’auberge serait mon premier roman. Le plus candide. En imagination, je la vois terminer la première page, humecter un doigt de la langue – le geste de sa mère – et la tourner. Puis une autre. Et poursuivre sa lecture, un peu confuse, page après page. Ou poser le livre de côté, par manque d’intérêt. J’ai élaboré dans mon cerveau plusieurs scénarios de cette scène. Mais, parfois, la réalité précède l’imagination. Et Shira, étant qui elle est, possède ses plans bien à elle.

 

Mon péché mignon est l’écriture, et ce qui m’est le plus difficile, c’est de bâtir une intrigue. Avez-vous un conseil à me donner ?

Racontez à votre enfant – ou empruntez l’enfant de quelqu’un d’autre et racontez-lui – des histoires avant le sommeil. Je pratique cela depuis plus d’une décennie. Et si j’ai progressé un tant soit peu dans le déroulement de l’intrigue, c’est grâce à mes enfants. Depuis toujours, si l’histoire que j’inventais ne les captivait pas suffisamment, ils perdaient leur concentration. Leurs regards s’égaraient au plafond. Ils gigotaient, mal à l’aise. Et, parfois, ils me lançaient en pleine figure : « Papa, c’est barbant. » Ou pis : « Papa, laisse tomber, lis-nous un passage d’un livre de Meir Shalev. » De sorte que je n’ai pas eu le choix et, petit à petit, j’ai appris à broder des intrigues. Faire avancer des récits avec une inflexion plus libérée, de sorte que l’étape suivante ne soit jamais prévisible.

Ces jours-ci, seul Yanaï me demande une « histoire sortie de la tête ». Après la douche, je l’enveloppe dans deux serviettes et le porte au lit. Yanaï dans la laffa – le pain plat cuit au four –, nous appelons ça.

Nous nous frayons un chemin entre les cubes de Lego jonchant le plancher, je le dépose sur le lit encore drapé dans ses serviettes et tire son pyjama Superman de l’armoire.

Il insiste pour garder encore un peu les serviettes. J’accepte. Et je les frotte pour qu’il ait chaud. Puis je les ôte, lentement, et l’aide à enfiler son pyjama. Ensuite, il se couche, et je le couvre en humant brièvement l’odeur sublime de son crâne. Enfin, je m’assois sur le gros pouf à côté de son lit.

Il sait que l’histoire va commencer et lève son regard vers moi.

Ses yeux ressemblent pleinement à ceux de sa mère, marron et grands, de longs et beaux cils.

Mais le regard qu’il m’adresse… est si différent. Sans aucune amertume. Dénué de colère. Brillant d’un amour pur.

J’entame mon récit. Il se tourne vers moi, oreilles dressées, et son visage réagit avec une émotion infinie à chaque détour de l’intrigue.

Ce sont les meilleurs moments de ma journée. Aucune dysthymie. Ari n’agonise pas. Aucun regard fuyant de Dikla. Uniquement Yanaï et moi, et les histoires de l’enfant audacieux Ilaï (il a besoin de ce changement de nom pour pouvoir croire que tout peut arriver : un oiseau portant dans son bec un enfant prisonnier de l’arbre d’où il ne peut pas redescendre ; un enfant que le moustique de la confusion a piqué pendant la nuit et, au matin, au lieu d’aller à son école, il se rend au travail de sa mère ; elle-même qui, piquée aussi par ce moustique, s’en va donc à l’école).

Dès que je quitte la chambre, Dikla y pénètre.

Je veux dire, elle attend quelques secondes afin que nous ne nous croisions pas par mégarde dans le couloir, et ce n’est qu’alors qu’elle entre dans la chambre et s’allonge près de lui. Ses cheveux se répandent sur la couverture. Ses longues jambes dépassent un peu du lit. Elle l’embrasse. L’étreint. Parfois, même, elle s’endort.

Si elle s’endort là, je reviens et je les observe tous les deux enlacés. Si ressemblants que c’en est comique. Yanaï a aussi de longues jambes. Et une lèvre supérieure retroussée, rebelle, provocante. Et une chevelure de jais et une peau de miel.

Je pense que Yanaï est trop jeune pour comprendre que, ces derniers temps, Dikla et moi, nous nous consolons chacun à notre façon. Ou je me trompe peut-être.

Hier, sur le chemin de l’école, il m’a raconté que Gaï, un élève de sa classe, a vraiment du bol parce qu’il possède deux maisons : la maison de son père et celle de sa mère. Et dans chacune il y a un tiroir entier avec des sucreries pour lui tout seul.

« C’est parce que ses parents sont séparés, lui a expliqué Noam du ton d’une sœur aînée. Quel bol y a là-dedans ?

— Si, c’est du bol ! » s’obstine Yanaï, du ton d’un benjamin qui, lui aussi, défend son opinion.

Je me suis abstenu de prononcer un mot.

J’ai déposé Noam devant son école, et nous avons continué jusqu’à celle de Yanaï. « Un bisou, et puis salut » ou « un long câlin » ? je l’interroge. Je lui ai laissé le choix, comme chaque matin. « Un long câlin ! » J’en suis tout réjoui. Cela signifie que nous aurons davantage de temps à passer ensemble.

Je me suis garé plus loin. Nous sommes descendus de la voiture et nous avons marché, main dans la main. En arrivant au portail, je l’ai étreint. Trop fort. « Tu m’écrases », s’est-il plaint. Je l’ai relâché. Lorsqu’il est entré dans la cour, je l’ai suivi du regard, et j’ai attendu qu’il disparaisse de ma vue pour quitter le portail et regagner ma voiture. En route, j’ai téléphoné à Ariel pour lui demander de ne pas venir chercher Yanaï aujourd’hui.

Je me trouvais de nouveau devant le portail à une heure moins le quart. Il s’est montré surpris : « Qu’est-ce que tu fais là ? »

(Que pouvais-je lui répondre ? Ta mère s’éloigne de plus en plus de moi, et si ça continue comme ça, eh bien, toi et moi nous ne pourrons nous voir que deux fois par semaine, ce qui va me briser, c’est pourquoi, tant que ça dépend encore de moi, je veux rester avec toi et Noam le plus longtemps possible ?)

« Je me suis dit qu’on pourrait se faire un kif tous les deux aujourd’hui… Qu’est-ce que tu en dis ? »

Dans vos ouvrages, il est souvent question de photos. Êtes-vous un amateur de photographie ?

La photo m’insupporte. Je ne veux pas photographier. Ni qu’on me photographie. Tout comme les sorcières du marché des sorcières en Bolivie, quand on me prend en photo, j’ai l’impression qu’on me dérobe une partie de mon âme.

Qui plus est – cette volonté d’enregistrer, de figer un instantané, m’est étrangère. En contradiction avec l’attitude taoïste que je tente d’adopter depuis que j’ai lu le Tao-Te-King, à l’âge de vingt-trois ans en Amérique du Sud : tout passe, tout est en mouvement, la vie est un courant puissant, et il convient de s’y abandonner plutôt que d’essayer de l’arrêter. Ou, selon les propres mots de Lao Tseu : « Là où le tao opère, les individus le reconnaissent : la chose s’est produite d’elle-même. »

Pareillement, je m’efforce d’observer cette approche dans l’écriture. Au demeurant, cette année, j’avais le projet de rédiger un roman. Au lieu de quoi, je réponds à cette interview sur la base d’« une sélection de questions de nos internautes » que m’a transmise le webmestre d’un site quelconque. J’étais censé réagir par des réponses toutes prêtes, mais j’ai préféré dire la vérité. Ce devait être une interview, et rien de plus, mais peu à peu – sans doute suis-je incapable de procéder autrement –, cela s’est transformé en récit. J’étais censé laisser Dikla, les enfants et ma dysthymie en dehors de cette histoire. Et les voilà tous dedans. De temps à autre, la nuit, je me rends auprès d’Ari, au service d’oncologie, afin d’obtenir sa bénédiction. S’il est réveillé, nous regardons ensemble des différés de la Ligue des champions et papotons de tout et de rien, d’elle et de lui. S’il dort, je le borde soigneusement, lui emplit son verre vide et écoute sa respiration. De rester à son chevet me confirme dans l’idée, je ne sais pourquoi, que je dois continuer à rédiger ce texte, bien que je n’aie aucune idée – vraiment aucune – de la suite des événements.

OceanofPDF.com

Accepteriez-vous de participer à des rencontres au-delà de la Ligne verte, dans les Territoires palestiniens ?

 

Je n’ai pas hésité à accepter une rencontre avec des lecteurs de la colonie Maalé Meïr. Si, dans mes livres, je m’efforce de battre en brèche le diktat d’une vérité unique et de m’opposer à tout narrateur prétendant à l’omniscience, comment pourrais-je refuser l’occasion de connaître de près des individus qui pensent et vivent si différemment de moi ?

D’autant que leur demande était si joliment tournée. Je veux dire, c’est elle qui l’avait proposé : Iris, la bibliothécaire. « On aime beaucoup vos ouvrages chez nous », avait-elle écrit. Ajoutant : « Moi aussi. » En signant d’un smiley.

Presque impossible de ne pas rendre l’amour qu’on vous porte.

Nous avons donc fixé une date. J’ai juste demandé qu’on envoie un véhicule blindé pour me prendre au barrage militaire. Après tout, les présages d’une nouvelle Intifada étaient dans l’air.

« Un véhicule blindé, je ne peux pas vous le promettre, avait-elle précisé par écrit. Mais ma Fiat est protégée contre les jets de pierres. Cela vous suffit-il ? »

J’étais déjà pris au piège de mon accord de principe, et j’avais honte d’avouer que ce qui était suffisamment sûr pour elle ne l’était pas forcément pour moi. Alors, j’ai répondu : « Oui, tout à fait. »

 

*

« Vous vous attendiez à voir une bigote, n’est-ce pas ? m’a-t-elle dit au moment où je montais dans son véhicule.

— Pour être honnête… oui.

— Avec un chapeau horrible et un regard bizarre. Et un accent américain à la fois imperceptible et flagrant…

— Grosso modo…

— Enchantée, je m’appelle Iris », dit-elle en me tendant la main. Et elle me décocha un sourire qui, à cet instant-là, me parut, à ma grande erreur, rêveur.

— Vous ne… ?

— Je ne m’abstiens pas d’un contact physique avec un homme ? » Elle laissait sa main dans la mienne. « Si, mais uniquement après la première poignée de main ! »

Elle s’exprimait sur un ton enjoué, mais sa poigne était un peu molle, presque mélancolique.

 

*

Tout le trajet, depuis le barrage jusqu’à Maalé Meïr, se déroula sous les auspices de la commémoration des actes héroïques.

« Vous voyez ce monument, là, à gauche ? demanda Iris avec un signe de la main. La famille Arazi. Un cocktail Molotov. Leur véhicule a pris feu, le père, la mère et leurs trois enfants ont péri. »

« Et cette stèle éclairée par trois projecteurs ? En mémoire d’Aharon Goldschmidt, le responsable de la défense d’Elisha III. Une embuscade. Deux balles dans la poitrine. Il est mort avant l’arrivée de l’ambulance. »

« Et bientôt, tenez, là, sur la colline après le virage, vous pourrez apercevoir les caravanes de l’avant-poste Maharaz Lior. Les amis de yeshiva de Lior l’ont créé en sa mémoire, après qu’il a été écrasé par un véhicule-bélier. Décédé au carrefour Tapouah. Un gamin de vingt ans. »

Au fil des minutes, je me tassais de plus en plus sur mon siège. J’essayais de me faire tout petit, au cas où quelqu’un aurait envisagé de tirer précisément sur la voiture dans laquelle Iris et moi roulions. D’instinct, j’ai croisé mes mains sur la nuque pour me protéger. À travers la vitre, je tentais de distinguer des ombres tapies dans l’obscurité.

« Ce n’est pas pénible de vivre dans ces conditions, avec la peur au ventre ? » l’ai-je questionnée finalement. Et, à ma grande honte, je sentais que ma voix tremblotait.

« Ça dépend de la période, a-t-elle répondu d’une voix ferme. En ce moment, surtout, c’est pas terrible. Mais, voilà, nous arrivons à destination. Au fait, dans cinquante mètres, à gauche, vous pourrez apercevoir le monument à la mémoire de Boaz.

— Ne me dites pas – j’ai tenté de faire retomber la tension par une blague – que des pierres se sont abattues sur son pare-brise, qu’il a perdu le contrôle du véhicule. À l’âge de quarante-cinq ans…

— Presque, a répliqué Iris avec son sourire que je tenais encore pour rêveur. Poignardé à la poitrine. À l’entrée de la localité. À l’âge de trente-quatre ans. Il laisse trois enfants. Et moi. »

 

*

J’ai freiné dans un crissement de pneus.

Je veux dire, la voiture a continué à rouler, mais en mon for intérieur quelque chose s’est bloqué d’un coup.

« Je l’ignorais. Je suis vraiment désolé…

— Ne vous en faites pas.

— Non, vraiment, je me suis montré grossier.

— Rassurez-vous, vous ne le saviez pas.

— Tout de même, je… vous présente mes condoléances. Cela a sûrement été… pour vous… il y a combien de temps que…

— Deux ans. Elle a effleuré du doigt son sourcil droit. » Puis, après une courte pause : « Mais j’ai l’impression que c’est arrivé hier matin.

— On pourrait peut-être s’arrêter un instant devant le monument ? ai-je proposé afin d’apaiser ma conscience. Et vous me parleriez un peu de Boaz ?

— À l’occasion », a-t-elle répliqué en continuant à rouler avec ce sourire que j’avais interprété à tort comme rêveur et qui était simplement triste… « Nous sommes attendus à la bibliothèque. »

« La moitié de la population est là », m’a informé Iris à notre entrée.

Je remarque que la majorité de l’assistance est féminine. Assises les unes à côté des autres sur des chaises en plastique Keter, disposées de manière très serrée dans l’espace minuscule entre le comptoir d’accueil et les rayonnages de livres.

Deux d’entre elles – sans doute les assistantes d’Iris – se lèvent et m’accueillent chaleureusement en me demandant si je désire une boisson : « Thé ? Café ?

— Juste de l’eau, s’il vous plaît. »

Je sors mes livres de mon sac, m’approche du pupitre absent et les range sur la table. À côté d’un vase de fleurs. Il y a toujours un vase de fleurs dans ces sortes de rencontres.

Iris branche le micro et me présente. Signale que mon grand-père a été Premier ministre. Énumère les titres de mes livres. Affirme qu’ils apprécient le fait que je me sois déplacé, dans une période où même leurs proches craignent de leur rendre visite.

Puis elle se tourne vers moi :

« J’ai suffisamment discouru. Nous sommes venus pour vous écouter. »

 

*

La rencontre se déroule paisiblement. Du moins, au début.

J’avais délibérément sélectionné des passages à lire qui ne soient pas directement politiques, mais je me suis rendu compte que tous laissaient percer des moments surprenants de compréhension de « l’autre » : un homme se rend compte brusquement pourquoi sa femme n’est pas heureuse avec lui. Le père d’un jeune enfant pardonne rétrospectivement les défauts de son propre père.

Lors des questions, on m’interroge, avec une prudence extrême, sur le processus d’écriture. À quelles heures de la journée écrivez-vous ? Que se passe-t-il quand vous êtes en panne d’inspiration ? Quel est le rôle de votre éditrice ?

Interrogations anodines auxquelles il m’est aisé de répondre, avec un humour tout ce qu’il y a de spontané mais qu’en fait j’ai programmé et calibré pour tomber au bon moment.

Alors, Iris lève la main.

Je remarque la main levée et, surfant sur la vague précédente des rires, je déclare au public : « Est-ce comme au Concours biblique où il y a toujours “la question du Premier ministre” ? Eh bien, nous voici avec “la question de la directrice de la bibliothèque” !

— Je ne mérite pas tant d’honneur », chuchote modestement Iris, presque inaudible. « Voici la question que je me sens obligée de vous poser : comment se fait-il… pourquoi avez-vous accepté de venir chez nous ?

— Comment ça “pourquoi” ? Pourquoi pas ?

— Aucun autre écrivain de… gauche n’a jamais accepté de venir. Chaque année, j’essaie de les inviter. Et ne prétendez pas que vous n’êtes pas de gauche, je vous ai googlé. J’ai lu vos articles. On voit bien à quel camp vous appartenez. »

Je réfléchis avant de répondre.

J’avale une gorgée d’eau.

Je pèse mes mots. Puis je réplique : « La curiosité. Je suis curieux de vous connaître. De même que les implantations, plus généralement. Le fait que vous ayez choisi d’habiter dans un endroit pareil… exerce une influence sur l’avenir de notre pays. Et sur ma propre existence. À vrai dire, je pense que vos communautés représentent un obstacle à la paix. Franchement ? Je pense que vous anéantissez toute chance que moi et mes enfants vivions jamais une existence normale dans ce pays. Mais tout cela, je le pense de loin. La dernière fois que j’ai franchi la Ligne verte, c’était pendant mon service militaire. Et ça m’intriguait de revenir voir les choses de mes propres yeux. En général, chez moi, la curiosité prime sur tous les obstacles. Y compris l’idéologie. »

La récrimination jaillit depuis le dernier rang : « Qu’est-ce que vous allez pouvoir observer en une heure et demie ?

— C’est toujours mieux que rien, objecte quelqu’un à l’autre bout de la salle.

— Qu’il passe au moins un shabbat ici et, ensuite, on pourra discuter, s’exclame une femme assise sous mes yeux qui, pourtant, me désigne à la troisième personne.

Continuer : partie 5 sur 6