La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 3 sur 8 · partie 3/6

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La dernière interview

Harcèlement

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

« Eh bien, on en reparle, je lui dis.

— On en reparle », répète-t-il.

Et, contrairement à notre habitude, nous ne nous quittons pas avec une accolade chaleureuse.

Quelques semaines plus tard, en pleine la nuit, le téléphone sonne.

Je tâtonne dans le noir pour le décrocher. Je crains, c’est presque une certitude, que quelque chose ne soit arrivé à Shira, à Sdé-Boker.

Dikla se réveille entre-temps en se frottant les yeux.

Au bout du fil, un certain Amihaï. Il se présente comme l’officier de sécurité de l’aéroport Ben Gourion. Sa voix possède l’intonation d’un officier de sécurité.

Il m’annonce qu’il y a quelques heures ils ont retenu pour un contrôle de routine un homme d’affaires palestinien débarqué de Londres et que « les choses ont un peu dérapé ». Il ne détaille pas de quelles « choses » il s’agit et jusqu’à quel point elles ont « dérapé », mais je peux me l’imaginer.

Il affirme que pendant l’interrogatoire mon nom a été évoqué à plusieurs reprises. Le suspect prétend qu’il est mon ami et que le but de son voyage est de me rencontrer.

Je me souviens qu’au cours de l’une de nos conversations, Djamal m’avait décrit les tracasseries qu’il doit subir chaque fois qu’il atterrit en Israël. Et me souviens que je lui avais affirmé, explicitement, que si on lui faisait encore des difficultés il pouvait donner mon nom.

Complètement réveillée, Dikla me lance un regard interrogateur.

Amihaï vérifie si je connais vraiment un certain Djamal Kanafani. Je le lui confirme, et Amihaï me demande de venir à l’aéroport afin de « lever quelques doutes » qu’il leur reste.

Je leur demande s’il est possible de le faire par téléphone, et Amihaï répond sèchement : « Non. »

Je dis : « Une minute ! » et résume la conversation à Dikla. Elle connaît Djamal. Lors d’une rencontre à Jaffa autour d’un houmous, elle nous avait rejoints, puis elle avait remarqué – elle qui n’est pas du genre à affirmer ce genre de choses – que Djamal était un homme selon son cœur. Elle ne me dit pas ce qu’elle pense que je dois faire, à cette heure : je vois dans ses yeux ce que je dois faire immédiatement.

Après la fin des vérifications à l’aéroport, je conduis Djamal à son hôtel. Je désire le questionner au sujet du but réel de sa visite en Israël, mais je redoute de paraître comme un inquisiteur de plus.

Il me demande comment vont mes enfants.

Et moi je lui demande comment vont les siens.

Je lui raconte que mon aînée est heureuse dans l’internat où elle s’est inscrite, pendant que moi je me fais tout le temps du souci pour elle.

Il me raconte que son aînée viendra cette année à Ramallah pendant une semaine, dans le cadre du programme de retour des Palestiniens de la diaspora – « Comme votre Birthright ! »

Il ne me raconte pas ce qui s’est vraiment passé dans la pièce à l’écart où les agents de sécurité l’ont isolé.

Et je ne lui raconte pas qu’en route pour le rejoindre, à l’échangeur Ganot exactement, j’ai failli rebrousser chemin car, brusquement, ma méfiance et mes soupçons se sont éveillés. Et la raison principale pour laquelle je n’ai pas fait demi-tour, en fin de compte, ce n’est pas notre amitié, mais la conscience que Dikla aurait eu honte de moi.

Je me gare devant son hôtel.

Il se tourne de mon côté, regard illuminé, brillant, et me dit merci. En hébreu. Pour la première fois.

Je lui demande s’il souhaite qu’on se revoie demain à Jaffa, après les cours de mon atelier.

« Inch’Allah », répond-il. Et, au ton de sa voix, je saisis qu’il a d’autres projets.

« Eh bien, on en reparle, lui dis-je.

— On en reparle », répète-t-il.

Nous nous quittons après une accolade chaleureuse.

Il descend de ma voiture, et je le suis du regard dans le rétroviseur extérieur, pour être sûr qu’il gagne réellement son hôtel avec sa valise, que les portes s’ouvrent en effet devant lui et qu’il s’engouffre vraiment dans le hall.

Si le paradis existe, que souhaitez-vous que Dieu dise en vous accueillant ?

Que personne, jamais, ne me posera plus ce genre de questions puisées dans le questionnaire de Bernard Pivot.

Qu’Ari n’y séjourne pas encore. Qu’au dernier moment on aura trouvé le remède miracle à sa maladie et qu’il vivra encore longtemps après moi.

Au cours du dernier mois, à cause des antalgiques, il passe de moments de confusion absolue à des moments de lucidité totale.

Hier, je me trouvais près de lui et, soudain, il m’a dit : « Tu te souviens de ta colère parce que je ne suis pas venu vous rendre visite après la naissance de Shira ? »

Bien sûr que je m’en souviens, ai-je songé. Comment oublier la seule dispute véritable entre nous ? Après sa naissance, tout le monde est venu nous féliciter. Nous offrir des bons d’achat dans les magasins pour bébés Shilav. Lui seul n’est pas venu. J’ai attendu une semaine. J’ai attendu un mois. Au bout de quatre mois, j’étais offensé au plus profond de mon cœur et j’ai commencé à filtrer ses appels. « Au contraire, a déclaré Dikla, appelle-le. Dis-lui en face que ce n’est pas grave s’il n’a pas pris la peine de venir. Un inculpé a droit à une audition. Surtout si c’est ton meilleur ami. »

Deux heures après notre conversation, Ari a débarqué chez nous. Avec des sacs de cadeaux qui, pour la plupart, ne convenaient pas du tout aux nourrissons, un énorme bouquet de fleurs totalement extravagant, et une marmite de chili con carne pour le dîner. Il s’est aussitôt porté volontaire, sans hésiter, pour tenir Shira dans ses bras afin de nous laisser les mains libres pour nous alimenter et, pendant que Dikla et moi étions assis autour de la petite table de la cuisine, il l’a bercée dans ses grands bras et lui a chanté : « La linda manita, que tiene el bebé, qué linda, qué linda, qué preciosa es », et nous a raconté que c’était la berceuse que sa mère fredonnait à ses frères et, vous n’allez pas le croire : il y a encore deux minutes, il ne pensait pas s’en souvenir. Shira, qui ne se laissait pas approcher facilement par des étrangers, et qui, le plus souvent, se mettait à hurler à fendre l’âme lorsqu’on la déposait dans des mains inconnues, s’est complètement apaisée dans ses bras, et lorsque nous avons fini notre repas il me l’a remise, a reculé d’un pas, jaugé et déclaré : « La paternité te va à ravir », et à Dikla : « C’est ce qu’il a toujours voulu, tu sais ? Une fois, en Amérique du Sud, pendant un trajet en bus entre la Bolivie et le Brésil, à force d’ennui, je l’ai interrogé au sujet de ses rêves. Et qu’est-ce qu’il a répondu ? Ni écrivain, ni bouquins. Être un papounet.

— Je souhaite que ce soit bientôt ton tour. »

Et alors, Ari a ricané amèrement et lâché : « À vue de nez, c’est pas demain la veille… »

Ensuite, Dikla a annoncé qu’elle allait se reposer un peu, et nous sommes restés seuls au salon, nous nous sommes installés sur le canapé, nous avons allumé la télévision et regardé un match de foot, sans crier après les buts, afin que Shira continue à sommeiller sur mon torse et, à la fin, j’ai accompagné Ari à la porte, et ce n’est qu’à ce moment-là, juste avant de s’en aller, qu’il m’a dit : « Écoute, j’ignore pourquoi je ne suis pas venu jusqu’à maintenant. Quelque chose me bloquait, mec. Je n’ai aucune idée de la raison. Pour tout dire, j’ai été un pote de merde. Et je te demande pardon. »

« Maintenant, je comprends, m’a-t-il dit hier dans son appartement.

— Quoi ?

— Je comprends ce qui m’avait bloqué.

— Quand ?

— Après la naissance de ta Shira.

— Laisse tomber, mec, ça fait des lustres.

— Écoute-moi, à la fin ! Certaines personnes savent prédire l’avenir, d’accord ? Du genre à lire dans le marc de café.

— Oui.

— Eh bien, moi, chaque fois que j’ai essayé de m’imaginer en père de famille, l’imagination se bloquait. Comme un ordinateur qui se bloque et que la photo ne se télécharge pas. J’ai l’impression que dans notre mémoire, de même que nous possédons des images du passé, eh bien, nous avons aussi des images du futur. Et si quelque chose ne doit pas t’arriver, alors, tu n’en as pas l’image dans ton cerveau.

— Peut-être. Je veux dire, c’est possible.

— Mais toute cette semaine, j’ai été sous l’effet de drogues puissantes. Alors, pas impossible que… je raconte n’importe quoi.

— Absolument possible. Mais, mec, espérons que tu guériras. Tu sais. Et que tu rencontreras une fille.

— Oui c’est sûr. Et le Hapoël va gagner le championnat.

— Et peut-être que, dans la banque des images du futur de cette fille-là, il y a des images d’enfants.

— Jumeaux.

— Et ça suffira peut-être, tu comprends ?

— Des triplés.

— Et la paix va être signée.

— Et le lac de Kinneret va déborder.

— Et le Néguev va refleurir.

— Et dans les hôpitaux on distribuera des repas gastronomiques.

— Tu as faim ? Tu veux que j’aille te chercher quelque chose en bas ?

— Non. Rentre chez toi. Et embrasse Dikla très fort.

— OK.

— Colombie ou pas, c’est l’amour de ta vie. Et la mère de tes enfants.

— Tu as raison. »

Au bout de quelques minutes, il dort à poings fermés. Peut-être, me suis-je dit pendant le trajet retour, peut-être que comme Yaakov Shabtaï, dont les romans évoquaient la fin proche, des années avant sa crise cardiaque, Ari était-il certain, dans quelque recoin enfoui de son cœur, qu’il tomberait malade dans la fleur de l’âge et qu’il n’aurait pas le temps d’être père. Et que c’est ce qui l’avait empêché de venir nous voir après la naissance de Shira.

C’est peut-être aussi la raison pour laquelle il ne s’est jamais livré aux filles qu’il fréquentait, y compris certaines qui étaient vraiment, vraiment extraordinaires. Peut-être a-t-il deviné que cela n’aurait aucun sens. Que ça ne ferait que provoquer des souffrances. Et que, de toute façon, il valait mieux « manger et boire, car demain… », comme dit le prophète Isaïe.

Ou peut-être que non. Peut-être que je lui passe beaucoup (il semble que ce soient ceux-là, nos véritables amis : ceux envers lesquels nous sommes disposés à nous montrer indulgents).

En entrant chez moi, j’ai vu Dikla devant son ordinateur. Je me suis approché d’elle, j’ai fait ce qu’Ari m’a dit. Je me suis penché et je l’ai enlacée très fort. Elle m’a rendu mon étreinte. Une étreinte molle. Puis elle m’a tapoté le dos, d’une main.

« Pourquoi tu me tapotes ?

— Quoi ?

— Dis-moi, on est des copains ?

— Où est le problème ?

— Avant, tu m’enlaçais différemment.

— C’est comme ça que je fais désormais. À part ça, tu m’empêches de travailler.

— Pardon, vraiment…

— Et si tu allais reprendre l’écriture de ton bouquin ?

— Ça fait déjà deux ans que je n’ai pas écrit une ligne, Dikla.

— Eh bien, va répondre à cette interview, allez… »

 

Écrivez-vous sur un ordinateur ou dans un cahier ?

Avec une plume. Et un encrier. Et si le vent disperse les pages, je ne possède aucune sauvegarde. Une à une, je les ramasse sur le trottoir et, bien sûr, j’en paie le prix par une hernie discale. Impossible de rester assis avec une hernie discale, aussi, j’écris debout, comme Agnon, face à la fenêtre ouverte, pendant quelques semaines, avant d’attraper la tuberculose. Brûlant de fièvre, incapable d’émettre un son, étalé au bord du lac de Kinneret, je dicte mes livres à Dikla par des mouvements des paupières. Je cligne des yeux en morse, et elle transcrit mes propos. Ou ce qui lui passe par la tête. J’écoute la mélodie des touches sur le clavier de son ordinateur portable et parviens à la conclusion qu’en effet elle compose à sa guise. À vrai dire, ça ne lui convient pas d’être l’assistante de quelqu’un. Même dans un fantasme. Ainsi, dans les rares soirées où elle m’a accompagné, elle s’est toujours moquée du titre « épouse d’écrivain », entité dont il semble que la finalité soit de permettre à son conjoint de se consacrer à l’écriture en toute liberté.

Je tente de changer ma position d’agonisant pour l’apercevoir et ne réussis à distinguer qu’un mot : menteur.

Ordinateur ou cahier ? Je n’oserais pas écrire sans la touche « Annuler », sans la capacité de regretter, qui me libère de ma plus grande frayeur : me tromper.

Si seulement on pouvait actionner la touche « Annuler » dans la vie réelle…

La responsable de la littérature d’une école de Jérusalem me raconte qu’ils ont censuré dans mon livre les monologues de l’ouvrier palestinien – et, au lieu d’opiner, soumis, je mets sur-le-champ fin à ma rencontre avec les élèves en signe de protestation.

Ou alors, je me trouve dans le « Subte », le métro de Buenos Aires, et j’aperçois Hagaï Carméli – cheveux couleur rouille et coudes anguleux – se dirigeant vers l’escalier mécanique et, au lieu d’attendre que Carolina, l’attachée culturelle de l’ambassade, retire son passe de son sac, je saute par-dessus les tourniquets, sème les vigiles, me mets à courir à toutes jambes et réussis à monter dans le wagon qu’il a pris avant que le métro ne démarre et ne soit englouti dans les entrailles noires du tunnel.

Ou quand je vois le nom de Yoram Sirkin sur l’écran de mon portable. Un mois après les élections municipales. Je le bloque. Tout simplement.

Ou Dikla. La nuit de mon retour de Colombie, je la trouve dans notre lit, pelotonnée sous la couverture, et je la réveille encore par mes baisers, mais au lieu de lui raconter une histoire, je soulève doucement l’extrémité de la couverture et glisse ma main sous sa chemise et laisse mon doigt atteindre son point érogène, le creux entre la fesse et le bas du dos, et là, j’esquisse des cercles délicats jusqu’à ce qu’elle se retourne de mon côté, avec un souffle excitant, et nous faisons l’amour et, même après, je ne lui raconte pas d’histoire, mais lui demande de ses nouvelles, car le courage d’écouter est supérieur à celui d’inventer des récits, et elle me raconte des broutilles de la semaine passée en mon absence, des succès et des échecs, au travail et avec les enfants, sans me demander comment ça s’est passé en Colombie, et moi je ne dis rien.

Et il y avait aussi cet enfant au camp d’été. L’été du passage entre le CM2 et la sixième. Je crois qu’il s’appelait Dan, je n’en suis pas sûr. Il portait une raie de côté, et son short de sport était trop petit.

Nous descendions à la même station de bus, au coin des rues Abba Hushi et Colline Down’s, et discutions sans arrêt jusque chez lui. Mais au camp d’été je l’ai ignoré. C’est à peine si j’échangeais quelques mots avec lui. Pendant les pauses, je prenais soin de m’asseoir loin de lui et, lorsqu’il a été ostracisé, je me suis joint à la meute.

Son crime ? Il ne savait pas jouer au foot. Alors qu’il s’efforçait tant et plus. Il voulait participer. Ce faisant, il handicapait son équipe.

Il fut décidé – je ne me souviens vraiment pas qui l’avait proposé, tous les visages, sauf le sien, se sont complètement effacés de ma mémoire – de ne plus lui parler. Plus du tout. Pour l’inciter à quitter le camp d’été. Et, du coup, améliorer les chances de notre équipe de gagner le championnat.

Cela a duré quatre jours. Au début, il s’adressait à nous, et nous ne lui répondions pas. Alors, il a cessé de tourner autour de nous.

Je me souviens de son regard, de l’humiliation brûlante dans ses yeux.

Je me souviens que les moniteurs ne s’en étaient pas mêlés. Bien qu’il fût évident qu’il y avait là du harcèlement.

Je me souviens de lui, assis à l’écart pendant les pauses, avec son lait chocolaté et son pain au lait, et sa raie de côté. À me regarder. Uniquement moi. Quatre jours.

Le camp d’été s’est achevé, et le dernier bus nous a déposés tous les deux au coin des rues Abba Hushi et Colline Down’s.

Nous sommes passés en silence devant la maison du bouledogue effrayant qui bondissait sur la barrière, crocs en avant, et que je n’avais jamais eu le courage de croiser sans Dan à mon côté. Nous avons dépassé le consulat du Danemark, drapeau flottant sur la façade, et sommes arrivés devant sa maison, la plus belle de la rue.

Et il y a eu quelques secondes – peut-être moins, des millièmes de secondes –, avant qu’il n’ouvre le portail métallique, pendant lesquelles je pouvais encore lui demander pardon – pardon de ne pas m’être interposé. Pardon de ne pas avoir arrêté tout ça. Après tout, il suffit d’un seul individu pour briser le silence…

Je n’ai rien dit. Je ne lui ai même pas dit au revoir. Lui non plus. Il a tourné les talons, a ouvert le portail, puis s’est avancé et l’a refermé.

J’ai poursuivi mon chemin jusqu’à la rue Einstein et, chez moi, j’ai éclaté en sanglots.

Je me souviens de ma mère affolée, qui ne comprenait pas ce qui m’arrivait. Essayant de me faire parler.

Et je me souviens de moi déclarant que je ne voulais pas aller à ce camp d’été l’année prochaine.

Et d’elle me questionnant : « Mais qu’est-ce qui est arrivé ? »

Et de moi, mordant mes lèvres. De ma honte à raconter.

« Annuler », aurais-je fait pour mon attitude à l’égard de Dan. Ou peut-être, en fait, « Couper ». Puis « Coller », et provoquer une rencontre entre nous au bout de quelques années, dans une situation où ce serait lui le plus fort – par exemple, en conseiller conjugal que les amies de Dikla lui auraient recommandé. Ses cheveux toujours peignés avec la raie de côté, mais son pantalon plus du tout trop court. Nous nous rendons chez lui afin de savoir si nous pouvons encore sauver notre couple et, lorsque nous pénétrons dans son cabinet, je capte, en un millième de seconde, avant qu’un voile professionnel ne la recouvre, cette lueur d’étonnement qui illumine les yeux des hommes découvrant Dikla pour la première fois. L’alliage entre sa silhouette élancée et sa longue chevelure brune et lisse, et son regard audacieux. Grave.

Quant à moi, Dan me gratifie d’un bref regard, un regard qui ne me reconnaît pas, en apparence…

Mais, par la suite, il soutient systématiquement les arguments de Dikla contre moi, et oppose aux miens un sourire tout ce qu’il y a de plus ténu, avec un haussement de sourcil hautement significatif.

 

Programmez-vous vos livres ?

Est-ce que nous programmons nos rêves ?

 

Avez-vous un rêve récurrent ?

J’ai un cauchemar récurrent.

Un hacker s’introduit dans mon disque dur et vole les versions antérieures, les pires, de mes livres. Et tous les discours que j’ai rédigés pour Yoram Sirkin.

Ensuite, il m’appelle d’une cave qui ressemble aux caves des films de Tarantino pour exiger une rançon.

Il a une voix d’adolescent, d’un adolescent boutonneux, mais je me soumets.

Alors, il double la somme.

Et je l’accepte.

Mais au rendez-vous que nous fixons, dans la zone des garages derrière le théâtre Tmuna, il ne vient pas.

J’attends là avec une enveloppe bourrée de dollars, comme un imbécile, alors qu’il est clair qu’il a adressé tous les dossiers au service diffusion de l’Otan, et que mes vices sont révélés aux yeux du monde entier.

 

Existe-t-il ce qu’il est convenu d’appeler une « jalousie entre écrivains » ? Et augmente-t-elle la sagesse, comme affirme le Talmud ?

Je ne jalouse pas les écrivains. Je suis jaloux de Boaz Barzilaï. C’est le conjoint d’une amie de Dikla. Et chaque fois qu’il nous rend visite, ou que nous allons les voir chez eux, il y a toujours un moment où lui et Dikla s’isolent dans un coin, pas exactement dans un coin, plutôt un angle, et commencent à bavarder. Les sociétés qui les emploient appartiennent plus ou moins à la même branche, la protection des données, aussi la conversation entre eux débute-t-elle par ça, mais leur bavardage, ce n’est pas ce qui m’intéresse – je me place suffisamment loin pour ne pas avoir l’air de les épier et suffisamment près pour les écouter –, et je me concentre sur le visage de Dikla lorsqu’elle lui parle, c’est volontairement que je ne dis pas « ses yeux », parce que ce ne sont pas seulement les yeux, c’est toute une mimique avec le concours des sourcils, et des lèvres, et des joues creusées en un léger sourire, puis de nouveau les lèvres, les yeux devenus plus clairs, plus lumineux, à quoi s’ajoute un doigt écartant des mèches de cheveux qui n’en demandent pas tant, et, encore, les lèvres, et le cou, je veux dire, le point de rencontre entre le bas du cou et le début du décolleté, sur lequel elle déploie ses doigts effilés, puis ça remonte, encore une fois, jusqu’aux lèvres et aux joues, qui se creusent d’un sourire plus généreux, et toute cette pantomime, avec toutes ses composantes de mise en scène, m’est très familière car, auparavant, elle était exclusivement déployée en mon honneur.

 

Encouragerez-vous vos enfants à suivre vos traces et à écrire ?

Non, mais si l’un d’eux devait devenir un écrivain, ce serait sans nul doute Yanaï. Un affabulateur né. Lorsque, encore tout petit, il prétendait que des monstres pénétraient dans sa chambre pendant la nuit, nous mettions ça sur le compte de son jeune âge et nous nous relayions sur un matelas au pied de son lit afin de « le défendre » contre eux, et quand, à l’âge de cinq ans, il a raconté à son éducatrice qu’il avait un frère jumeau que ses parents cachaient dans l’abri souterrain, nous avons ri avec elle et dit : « Bon, ça lui passera avec l’âge. »

Ça ne lui est pas passé. Avec l’âge, ses inventions se multiplient au même rythme que grandit sa conviction lorsqu’il les raconte, à nous ou à nos invités : Superman a visité son jardin d’enfants. Et a emporté quelques enfants pour planer au-dessus des nuages. Ronaldo est sorti de l’écran de télévision et a joué au foot avec lui, et lui, mon fils, a gagné. Aujourd’hui, Dieu a fait tomber de la neige uniquement sur leur jardin d’enfants. Et ils ont fait un bonhomme de neige. Pourquoi l’éducatrice n’a-t-elle pas photographié la scène et envoyé les photos aux parents ? Parce que les bonshommes de neige n’aiment pas qu’on les photographie. Et il n’est pas le benjamin de la famille. Pas du tout. Outre un frère jumeau dans l’abri souterrain, il a une petite sœur énervante appelée Tali (comme par hasard, Tali ?). Et l’an prochain, il ne passe pas en CP, il saute directement en CM1. Parce qu’il est fort en calcul…

Dikla trouve que tous ces mensonges sont charmants.

Moi, je commence à me faire un peu de mauvais sang à cause de leur quantité. En attendant de voir si son entrée à la grande école va les faire diminuer.

En tout cas, il faut absolument se préparer à ce que cet enfant, justement lui, le benjamin, puisse un jour écrire une histoire sur ce qui se passe chez nous ces derniers temps.

La phrase d’ouverture de ce récit est toute trouvée : presque chaque enfant redoute, à un moment ou à un autre, d’avoir été adopté. Pendant toute mon enfance, j’ai craint que mes parents ne se séparent. Et un automne, après le départ de ma sœur en internat, j’ai été sûr que ça allait arriver.

Le héros de ce récit sera : un enfant plus intelligent que son âge. Et, en même temps, très naïf.

Style : thriller émotionnel. Genre : la rencontre d’Axel Wolf avec Janusz Korczak.

En d’autres termes, l’enfant plus intelligent que son âge et très candide surveille ses parents et recherche des indices.

Il répertorie tous les indices sur un tableau.

Dans la première colonne du tableau, les bons indices comme : aujourd’hui, Papa a fait rire Maman.

Après le dîner, en se dirigeant vers l’évier, il a posé une main sur son épaule. Et elle ne l’a pas retirée.

Ils ne se sont pas disputés jusqu’au moment où nous sommes allés nous coucher.

Samedi prochain, ils nous emmènent en balade dans la forêt. J’ai entendu Maman en parler avec son amie. Ce qui signifie que, au moins jusqu’à samedi, ils restent ensemble.

Et dans la deuxième colonne, les mauvais indices : Papa dort au studio qu’il avait avant. Au lieu de la maison.

Ils ne s’installent plus sur le balcon pour discuter quand ils croient que nous sommes endormis.

Maman va au cinéma avec son amie Gaïa, au lieu de Papa.

Lorsque je vais dans leur lit le samedi matin, il y a toujours un espace entre eux dans lequel je peux me glisser et, dernièrement, cet espace est devenu si grand que je peux étendre mes bras sur les côtés.

Au retour de la promenade en forêt, il y avait leur chanson à la radio. Elle commence par le mot « parfois », et le chanteur a un nom rigolo : Johnny Shuali. Je connais cet air parce que, chaque fois qu’il passe à la radio, Papa monte le son et dit : « C’est la chanson de Maman et Papa », mais, cette fois, Papa n’a pas monté le son et n’a rien dit.

Plus le récit progressera, plus les mauvais indices vont se multiplier. Et les bons, décroître.

Mais ce qui me serrera vraiment le cœur quand je le lirai (il me le donnera à lire une semaine avant parution. En m’avertissant de ne pas m’y chercher. « Tu sais comment c’est, Papa, dira-t-il, c’est jamais du pareil au même »), c’est que l’enfant de l’histoire s’estime responsable de la crise entre ses parents. Et commencera à se conduire en enfant modèle. Il commencera à faire ses devoirs le jour même où le professeur les donne. Et s’efforcera de s’améliorer en anglais, bien qu’il ait du mal dans cette matière. Parce qu’il sait à quel point c’est important pour Maman. Et il étreindra son père très fort lorsqu’il le quitte devant l’école, afin qu’il se souvienne de cette étreinte et qu’il n’ait pas envie de quitter le foyer. Et, un week-end, tandis que sa sœur Noam sera en excursion avec les scouts, il proposera à ses parents de rester seul à la maison, sans baby-sitter, afin qu’ils puissent sortir, peut-être au cinéma ? Et il se retiendra et ne se déchaînera pas lorsqu’ils lui diront qu’il n’a pas encore l’âge, parce qu’il sait que ces scènes sèment la zizanie entre Maman, qui dit toujours qu’il faut d’abord le remettre à sa place quand il se conduit comme ça, et Papa, qui dit qu’il faut d’abord savoir d’où ça lui vient. Il lira en secret des sites Internet d’adultes qui parlent des relations, et comprendra que le plus important, c’est une communication ouverte entre les conjoints, et que tout commence et s’achève par la confiance, et, vendredi, après le repas familial, il proposera de jouer aux « chutes » : chacun à son tour ferme les yeux, tombe en arrière dans les bras du suivant de la file, et s’obstinera à ce que non seulement les enfants retombent entre les bras des parents, mais que Maman aussi retombe dans les bras de Papa, et demandera que Maman essaie encore, et encore, chaque fois que sa jambe se porte en arrière par méfiance, et il applaudira quand Maman réussira finalement et, même, s’attardera dans les bras de Papa une seconde de plus que nécessaire, comme si elle se reposait un moment de l’effort de se mettre en colère contre lui…

Mais les mauvais indices ne feront qu’empirer. Et une nuit, alors que son père se trouvera au travail et que sa mère sera persuadée qu’il dort, il l’entendra dire à son amie Gaïa : « J’attends après la bat-mitsva de Noam, je ne veux pas faire de la peine aux enfants » et, le lendemain, il trouvera par mille détours le numéro de téléphone de la salle des fêtes, et demandera à parler avec Coral, l’organisatrice de l’événement, et il lui expliquera la situation, avec tous les indices et leurs conséquences, et la suppliera de différer la bat-mitsva de sa sœur, juste pour quelques semaines, peut-être que, pendant ce laps de temps, Papa et Maman vont enfin se réconcilier, et il n’acceptera pas l’explication de Coral, que cette salle est très demandée et que les réservations s’effectuent six mois à l’avance, et qu’il est impossible de tout chambouler au dernier moment car, même avec la meilleure volonté, il s’agit d’une rupture de contrat…

Et quelques heures avant la bat-mitsva, il cessera d’être un enfant modèle et avalera une vingtaine d’abricots, l’un après l’autre, et engloutira une demi-bouteille de vinaigre, puis vomira ses entrailles sur le sol de la cuisine, et se montrera déçu que ses parents n’annulent pas la fête, ni même n’y songent, mais se contentent d’appeler Ariel le baby-sitter, le fils des voisins, pour rester à son chevet.

La chute du récit sera : le temps m’apprendrait que la séparation est un phénomène naturel. Comme la chute. Mais cet automne-là, j’ai cru de tout mon cœur que je réussirais à l’empêcher.

Titre du récit : l’enfant modèle.

 

Comment conciliez-vous vie familiale et écriture ?

Mon premier livre, je l’ai écrit après une rupture qui m’a brisé le cœur. Et alors que j’étais célibataire.

Le deuxième, lorsque Dikla était enceinte.

Je me suis dit : quand j’aurai des enfants, je ne pourrai plus écrire.

Le troisième, quand Dikla est tombée de nouveau enceinte.

Je me suis dit : une fille, c’est bien, mais, avec deux filles, aucune chance que je puisse écrire.

Aujourd’hui, j’ai trois enfants. Une maison. Une famille.

Et je me dis : si tout cela s’écroule, qui se soucie, de toute façon, de l’écriture ?

Nous avions une sorte de rituel, Dikla et moi. Après que le dernier enfant s’était endormi, nous nous installions sur le balcon. Sans nos téléphones. Et nous buvions du vin rouge. Chacun un verre. Elle achève le sien rapidement. Moi, lentement. Entre deux gorgées, nous discutons de tout sauf des enfants : une chanson qu’elle a entendue à la radio et qui lui plaît. Une offense essuyée par elle ou par moi. Des endroits que nous aimerions visiter. Des vêtements de mi-saison. De questions éthiques. Au fil des années, les textes ont changé, mais non le rythme : jazzy en quelque sorte. Inattendu. Plein de sauts du coq à l’âne. Nous avions un rythme, Dikla et moi.

Maintenant, je l’attends sur le balcon. Et elle m’évite.

« Tu es réveillée ? » (Je lui textote. Bien que nous soyons tous les deux à la maison.)

« Oui.

— Les hommes dans ma famille meurent jeunes, tu sais…

— Pas drôle.

— Je peux te rejoindre cette nuit ?

— Non.

— C’est à cause de la Colombie ? Je t’ai déjà dit que…

— La Colombie n’a rien à voir.

— Alors, qu’est-ce qui s’est passé en fait ?

— Ce n’est pas la vie dont je rêvais.

— Veux-tu me rejoindre sur le balcon pour en discuter ?

— Non. »

Et soudain, hier… nous avons fait l’amour. Après des semaines d’abstinence.

Au beau milieu de la nuit, comme en plein sommeil, son corps a commencé à me caresser et ses mains à me dénuder.

Et ses lèvres chaudes.

Et sa langue.

Mais après avoir joui elle ne s’est pas lovée contre moi.

Elle a pris une douche, puis, à son retour, elle s’est pelotonnée sous la couverture d’hiver, bien que ce soit encore l’été, et m’a tourné le dos.

Je suis resté éveillé longtemps et, après m’être endormi, au matin, j’ai eu un rêve fugace avec une seule scène (ou peut-être que je ne me suis souvenu que d’une seule scène) : je gravis les marches de la place Atarim mais, au lieu de monter, je les dévale.

Je songe à la ressemblance étrange entre le début et la fin d’un amour.

Dès le premier instant où Ari nous a présentés l’un à l’autre, dans la discothèque du kibboutz Kabri, j’ai senti que tout ce qui arriverait désormais entre Dikla et moi serait fatidique, car la force d’attraction qui nous aimantait serait plus puissante que nous. Et encore maintenant, je ressens la même chose : quoi que nous fassions, cette force nouvelle, qui nous éloigne l’un de l’autre, est plus puissante que nous. Et ce n’est qu’une affaire de temps avant que…

Nous ne nous disputons pas du tout, ces dernières semaines. Peut-être parce qu’au cœur de chaque conflit subsiste l’espoir que quelque chose peut changer.

Hier, nous nous sommes croisés dans la maison, furtivement, et mon épaule a heurté la sienne, tels deux inconnus dans la rue.

Brutalement, elle m’a paru plus âgée. Et moi, dans son regard, vieilli.

Comme si chacun de nous retenait sa jeunesse pour l’autre, et que, d’un seul coup, cela avait disparu.

Quelle sottise ! « Retenait sa jeunesse. » « D’un seul coup, cela avait disparu. » Je m’évade dans les belles phrases parce que je n’ai pas le courage de reconnaître la vérité.

La vérité est beaucoup plus tangible.

Téléphone portable. Soudain, il faut taper un code pour lire ses messages.

Abonnement conjugal à la cinémathèque. Nous ne l’avons pas renouvelé.

Comprimés de mélatonine. Au départ, je les achetais pour surmonter le décalage horaire, à mon retour de Colombie. Maintenant, ils sont posés sur ma table de chevet. Pour combattre mes insomnies.

Le programme du Festival international des documentaires de Tel-Aviv 2014. Encore un moyen de lutter contre mes insomnies. Mon synopsis préféré :

L’image sur le mur de Berlin où Erich Honecker, le dirigeant d’Allemagne de l’Est,

embrasse Brejnev, est devenue le symbole de la protestation contre le régime communiste.

Mais qui l’a peinte ? Le film se lance à la recherche de l’artiste et de l’histoire à l’origine de ce

baiser. Les résultats de cette enquête sont surprenants, pour ne pas dire scandaleux et posent la

question : qui décide de la signification d’une œuvre artistique, celui qui la crée ou celui qui la

contemple ?

Le livre d’Axel Wolf. Encore cet ouvrage d’Axel Wolf. Le quatrième qu’elle lit au cours des derniers mois. Ouvert sur la table de chevet. Sur la quatrième de couverture, Wolf me dévisage avec dédain, comme s’il était le nouvel homme dans la vie de Dikla.

L’air conditionné du salon. Il faut réparer l’appareil. Ça devrait coûter un bras. Peut-être vaut-il mieux attendre que la situation se décante (c’est ce que nous pensons tous les deux, sans le dire. Aucun de nous n’appelle un technicien).

Une agrafeuse sans agrafes. (Ce à quoi nous ressemblons, nous deux.)

L’album photo du mariage. Posé sur une étagère du salon comme une brique dédaignée par les maçons, jusqu’à ce qu’un jour Noam doive apporter en classe des photos de famille dans le cadre d’un programme préparatoire à sa bat-mitsva. Elle feuillette en silence l’album et choisit en définitive une photo avant l’arrivée des invités (ou après le départ de la plupart d’entre eux ?). Sur cette photo, Dikla et moi sommes assis à la table des amis proches. Dans un coin du cliché, on peut apercevoir un pan de la chevelure couleur de rouille de Hagaï Carméli. Mais nous lui tournons le dos, entièrement penchés l’un vers l’autre, plongés dans une conversation, on sent vraiment notre proximité. Elle nous montre la photo, Noam. D’abord à Dikla, ensuite à moi. Et, brusquement, s’éveille le soupçon que ce programme n’existe pas, et que cette enfant intelligente désire simplement nous rappeler ce moment.

Factures / reçus. Chaque mois, Dikla me les remet afin que je les transmette au conseiller fiscal. En général, je le fais de manière automatique. Ce mois-ci, pour la première fois, je les épluche, à la recherche d’indices d’une aventure secrète. Je trouve un reçu pour un cours de médiation et un autre pour un cours d’anglais commercial. Depuis que je la connais, elle apprend toujours quelque chose. Toujours à se lancer des défis. Je trouve un reçu pour trois séances de watsu à l’institut Mayana. Le seul endroit où elle réussisse à laisser un bref répit à son ambition. Je trouve un reçu pour de l’acupuncture, et pour un don mensuel à une association d’aide psychologique par téléphone car, une fois, au cours d’une garde prolongée dans un avant-poste de l’Arava, elle avait presque perdu la raison, et un membre de cette association avait discuté avec elle pendant toute la nuit et l’avait sauvée. Je trouve aussi un don à une association d’aide aux malades cardiaques – sa mère est décédée d’un arrêt cardiaque – et trois reçus différents pour l’achat de CD. Parce que, à elle seule, elle maintient sous perfusion cette industrie mondiale agonisante.

Je ne trouve aucune preuve d’une aventure et, étrangement, n’en retire aucun soulagement, plutôt un certain dépit.

Jolie table de balcon. Achetée chez Fantaisie marocaine à Hatzor-Hagliglit. Qui va l’emporter si nous nous séparons, Maman ou Papa ?

Brodequins militaires. Une fois, je revenais de ma période de réserve à Gaza, elle était en train de regarder O’Brother, le film des frères Coen, et elle a à peine détaché les yeux de l’écran. Et j’ai songé, j’ai craint, que ce fût comme jadis, à mon retour du Festival d’Arad, lorsque Tali Leshem ne m’avait pas accordé un regard et que, deux jours plus tard, j’avais quitté notre appartement. Erreur de ma part. Impossible de déduire un amour d’un autre. O’Brother est vraiment un film dont il est impossible de détacher les yeux. Et Dikla et moi, après cette réserve militaire, nous avons connu une dizaine d’années de bonheur.

Pantoufles. Au cinéma, les gens regardent toujours leurs enfants endormis. Lorsque mes enfants dorment, je regarde toujours leurs pantoufles : je les ramasse, après leur coucher, les soulève du tapis du salon, de la douche, des toilettes. Puis, je les range dans leurs chambres. Par paires. Et je les regarde. Pour me rappeler ce que je risque de perdre.

Le tapis du salon. Nous avons fait l’amour dessus à notre retour du film Soleil trompeur. Ou bien je l’imagine ? Dikla est responsable de nos souvenirs conjugaux et, maintenant, impossible de la questionner.

La tenture murale. Nous a été offerte par ma tante Noa. Un peu avant son décès. Encadrée. Des bandes de tissu rectangulaires, d’aspect sévère, aux nuances sombres, posées l’une sur l’autre. Comme un pansement sur un pansement sur un pansement. Ou comme des lattes de plancher. Destinées à boucher. Emprisonner. Et sous les bandes accumulées à foison, une révolte perce, une activité clandestine : une étoffe fleurie dont l’apparence, avant d’être masquée, m’a toujours semblé celle d’un danseur. Et, dernièrement, d’un démon.

Alarme. Mise en place lors d’un de nos voyages et, depuis, Dikla ne craint plus de dormir seule. Ces derniers temps, elle l’enclenche même lorsque je suis en Israël et que je rentre pendant la nuit, et moi, je suis censé la débrancher à mon retour, mais, parfois, je m’en souviens trop tard. Et alors, l’alarme se déclenche. Je tape en hâte le code – la date de notre mariage, 180301 – qui interrompt l’alarme mais réveille le téléphone – une assistante de permanence me demande de m’identifier à l’aide d’un mot de passe. Pour vérifier que je ne suis pas un cambrioleur. Je me sens dans la peau d’un cambrioleur mais je lui fournis le mot de passe, et elle me souhaite bonne nuit d’une voix tendre, et lorsqu’elle raccroche je regrette de ne pas avoir tenté d’entamer une conversation. Jadis, avant l’alarme, Dikla ne pouvait pas s’endormir en mon absence. Pendant la journée, elle se montrait toujours indépendante, rebelle, activiste. Pendant la journée, elle me faisait sentir parfois mon inutilité : un homme en trop. Mais, la nuit, elle avait besoin de moi. Et elle m’attendait au lit, éveillée, jusqu’à mon retour de mes ateliers. Quelle que soit l’heure. Nous n’avions pas beaucoup de temps. Une étreinte. Quelques phrases. Elle n’avait pas besoin de beaucoup plus. Je n’avais pas besoin de davantage. Mais, maintenant, la maison est plongée dans le silence, et elle dort protégée par l’alarme. Et moi, je passe d’une chambre à l’autre, ramasse les pantoufles des enfants, puis je lis le programme du Festival international des documentaires de Tel-Aviv 2014, jusqu’à sombrer enfin dans le sommeil.

Un autre synopsis du programme des documentaires :

Pour les 65 habitants d’une île des Maldives, dans l’océan Indien, le réchauffement

climatique n’est pas un problème théorique. Sauf événement inattendu, leur île est destinée à

disparaître bientôt à cause de la montée des eaux. Dans leurs huttes, les habitants de cet atoll

se préparent à quitter l’endroit où ils ont toujours vécu. Mais, les nuits de pleine lune, ils se

regroupent et prient leurs dieux en espérant qu’au dernier moment un rebondissement se

produise dans l’intrigue.

Décaféiné. (Ce à quoi nous ressemblons, nous deux.)

Avion télécommandé. Acheté pour Yanaï. A coûté une fortune. Emporté au parc et, lors de son premier vol, s’est coincé à la cime d’un arbre. Un employé de la mairie, sur une échelle, réussit à s’en saisir et le remet à l’enfant, mais ses ailes sont brisées.

Écran de veille de Dikla. Une photo prise lors d’une excursion familiale en Forêt-Noire. Vieille de trois ans. Le photographe, un Allemand croisé là, nous avait interpellés : « Souriez, pourquoi vous ne souriez pas ? » Après la photo, nous sommes montés dans l’Opel de location et, pendant le trajet jusqu’au camping, les enfants s’étaient endormis, même Noam qui, jamais au grand jamais, ne faisait de siestes, et il y avait une sorte de silence d’après l’effort, et Dikla avait posé sa main sur ma cuisse, moi, j’avais posé ma main sur la sienne, lui avais jeté un regard en coin. « Regarde la route ! — J’ai du mal, tu es trop belle ! » Elle avait murmuré : « Je crois que j’ai compris le truc des excursions familiales, j’ai décodé l’énigme. » Et je lui avais demandé : « Révèle-la-moi. » Et elle avait répondu : « Inutile de s’attendre à prendre sans cesse du bon temps, il suffit de recueillir les moments parfaits, les moments de grâce. »

L’écharpe rouge de l’équipe de basket du Hapoël Jérusalem. Accrochée à un mur de mon bureau. M’a suivi dans tous les appartements que j’ai occupés depuis que j’ai quitté la demeure de mes parents. L’unique point d’ancrage de mon existence. Sur l’écharpe : le logo de l’équipe et la devise « Nous avons de l’amour, et il vaincra ». Je l’ai achetée en compagnie d’Ari, après un match. Nous avons partagé le coût et sommes tombés d’accord sur une garde alternée, une année chez moi, la suivante chez lui. D’une façon ou d’une autre, elle est restée chez moi. Ces derniers temps, Dikla a cessé de se plaindre que cette écharpe enlaidissait la pièce. Et récemment, alors que je rendais visite à Ari à l’hôpital Tel Hachomer, il m’a dit, à ma grande surprise, qu’elle venait de partir quelques minutes plus tôt, et il s’est moqué de nous : nous étions le couple le moins assorti qu’il connaissait. Ajoutant : « Tu sais, elle a l’air triste, ta femme. Ne me dis pas que, maintenant que je commence enfin à comprendre pourquoi tu l’as épousée, vous allez vous séparer ? À cause de cette histoire en Colombie ? Pas question, amigo. Tu sais que si elle est venue me voir, ça signifie qu’elle n’a pas encore renoncé à toi, n’est-ce pas ? »

Mégaphone. Blanc. Signé de tous les employés de l’association qu’elle dirigeait. Souvenir de sa période des manifs. Elle marche en tête, clame dans le mégaphone des slogans que nous avions inventés ensemble, la nuit précédente, dans la cuisine. Elle m’explique quel message il lui importe de faire passer, et moi, je le resserre et l’exprime en rimes. Elle était contente de moi. J’étais fier d’elle. Et, même si je n’éprouvais pas le zèle militant qui l’animait, je participais à la manif du lendemain en songeant, tout en avançant avec la foule : cette femme, là, devant, avec le mégaphone ? Je couche avec elle.

Autocollant. Date de la campagne qui devait la porter à la tête du mouvement non partisan, mais totalement politique, qu’elle contribuait à diriger. « Dikla, ça nous va ! » est-il écrit sur l’ordinateur qui fut le sien avant d’appartenir à Noam. Il lui avait manqué cinq voix. A posteriori, il s’avéra que, dans son dos, on avait monté une combine pour l’empêcher d’être élue. La vieille garde du mouvement était stressée par ses positions provocatrices et intransigeantes. Par son extrême indépendance. Et les caciques avaient donc veillé à ce qu’elle ne soit pas élue. Dikla avait été mortifiée, autant par la trahison de ceux qu’elle considérait comme ses camarades que par son échec. Et c’est à ce moment précis que Noam est née, puis on lui a fait une proposition impossible à refuser dans le secteur privé.

Elle ne l’avouera jamais, mais la pensée de ce qui aurait pu arriver la poursuit jusqu’à ce jour.

Photo de Barack Obama. Prise pendant la campagne électorale de 2008. Punaisée sur le tableau en liège au-dessus de son bureau. Pendant la soirée électorale aux États-Unis, elle avait regardé CNN jusqu’au matin et, pendant son discours de victoire à Chicago, elle avait versé une larme. « Je ne sais pas pourquoi, avait-elle dit, il ne va pas être mon président et, après tout ce que j’ai subi, je suis censée être vaccinée au sujet des politiciens, mais il a un je-ne-sais-quoi. Lorsqu’il s’exprime, on sent en lui l’être humain… sous les mots. Et, à part ça, ne te vexe pas, mais c’est le plus bel homme que j’aie jamais vu dans mon existence. »

La robe marron. Cela fait des années qu’elle ne la porte plus. Mais, parfois, lorsqu’elle est absente de la maison, j’ouvre sa garde-robe, effleure ses vêtements avant d’arriver jusqu’à cette robe, je touche l’étoffe, et je me souviens.

Les cintres. Il y en avait toujours de libres dans son armoire que je pouvais dérober. Ces derniers temps, aucun, parce qu’elle achète beaucoup de vêtements neufs. D’un style plus sobre. Des pantalons classiques et des chemisiers boutonnés. En même temps, impossible de ne pas remarquer qu’elle défait un bouton de son décolleté, un de plus.

Thermomètre. Avant, nous tombions malades en même temps. Nous n’avions alors que Shira comme enfant. Ma mère venait et l’emmenait, et nous restions seuls tous les deux. Entourés de mouchoirs en papier. À tousser. Brûlants de fièvre. Nous préparant du thé au citron. Nous racontant des rêves bizarres. Riant aux éclats. Toussant encore. Heureux.

Cahier des rêves. Elle est dingue de la poétesse Agi Mishol. Je lui achète chacun de ses ouvrages dès parution. Je le feuillette dans la librairie pour trouver un poème à lui écrire en dédicace, et ce n’est qu’ensuite que je demande qu’on l’empaquette. Il y a quelques années, je lui ai acheté Le Cahier des rêves et, depuis, influencée par le livre, elle a commencé à noter ses rêves dans un carnet toujours à disposition près de notre lit. Je n’ai pas le droit d’y jeter un œil. Elle me l’a interdit explicitement : « Mes rêves ne te regardent pas. » J’ai respecté sa volonté. Je n’ai jamais ouvert son cahier. Jusqu’à hier.

Je l’ai parcouru rapidement, de crainte d’être surpris, bien qu’elle fût absente de la maison et censée rentrer dans l’après-midi. Et voici ce qui était écrit là-dedans (plus ou moins. Je ne l’ai lu qu’une seule fois et l’ai refermé aussitôt, sans désir de le rouvrir, aussi je me souviens davantage de l’intrigue que de la formulation) :

Je me trouve dans un hôtel. Pas en Israël. Un coup à la porte, et une voix masculine dit :

« Room service. » J’ouvre, bien que je ne me souvienne pas d’avoir commandé quelque chose

et que je sois en soutien-gorge et culotte. Barack Obama pénètre dans ma chambre et pose sur

la table un plateau sur lequel il y a une assiette recouverte d’une cloche, puis s’en va avant que

j’aie le temps de lui donner un pourboire. J’ai faim. J’ignorais que j’avais faim avant l’arrivée

d’Obama et du plateau mais, maintenant, je meurs de faim. Je soulève la cloche et découvre

dans l’assiette un papillon géant, aux ailes immenses sur lesquelles sont écrites des phrases

que je ne parviens pas à lire. Le papillon déploie ses ailes et tente de s’évader de la chambre

mais il se cogne tout le temps contre la vitre de la fenêtre. J’ouvre la fenêtre et regarde,

attristée et soulagée à la fois, mon dîner s’envoler loin de moi.

Haut-parleurs. Énormes, dans le salon. Qu’elle a achetés. Le samedi, elle passe des CD et danse avec les enfants. Ces dernières semaines, elle pousse le son au maximum.

Lettre sur la table de la cuisine. Elle me l’aurait laissée. Et s’en serait allée. Si nous n’avions pas d’enfants (les mères et les pères ne peuvent pas partir comme ça. Ce geste, démonstratif, théâtral, n’est pas, en général, leur habitude. Et c’est pourquoi ils sont condamnés à un lent processus d’agonie).

Voici ce qui aurait été écrit là-dedans, dans la lettre qu’elle m’aurait laissée, quand elle serait partie, si nous n’avions pas d’enfants :

Je regrette de t’avoir dit, lors de l’un de nos premiers rendez-vous, que je désirais épouser

un écrivain. Ce n’est pas si bien, après tout. Lorsqu’un écrivain n’écrit pas, il est déboussolé et

inquiet et, lorsqu’il écrit, il est replié sur lui-même et inquiet. Sans parler du fait que tout ce

qui arrive alimente son inspiration. Tout est exploité immédiatement. Tu te tords la jambe ?

L’héroïne va se la tordre. Vendredi matin, nous nous querellons de manière horrible à propos

d’argent ? Le couple du roman va se quereller à propos d’argent. Mais aucun rapport. Où vas-

tu chercher ça ? Il te laisse lire le manuscrit, et tu découvres tout cela dedans, y compris des

détails intimes puisés dans la vie de votre fille aînée, dont il prétend qu’il les a camouflés à la

perfection, et toi, tu dois faire semblant de croire que ce n’est pas transparent. Et faire aussi

semblant de ne pas avoir remarqué que, les années passant, il n’est plus capable de bavarder

simplement, mais il se croit toujours obligé de te raconter une histoire avec un début, un milieu

et une fin, et, même lorsqu’il confesse une hypothétique infidélité en Colombie, la description

en est si pleine de verve et d’imagination qu’aussitôt s’éveille en toi le soupçon d’un réalisme

magique latino-américain destiné à piquer ton intérêt et à provoquer ta jalousie. Résultat

inverse. Et cet ego boursouflé. Si son ouvrage rencontre le succès. Et la déprime absolue si,

qu’à Dieu ne plaise, c’est le contraire. Et les interviews dans les médias. Les lapsus qui

dévoilent le fond de sa pensée. Et les regards de commisération de tes collègues après ces

entretiens. Et les femmes qui abordent l’écrivain au café comme si tu n’étais pas là. Et qui

piaillent. Et affirment que le livre les a touchées. Et sa bonne conscience à ne pas t’écouter,

lorsque vous êtes au café, le vendredi matin, parce qu’à ce moment précis il hésite sur la

poursuite de son intrigue. Et que ça l’empêche de dormir. Et le bien-fondé d’une enquête sur Il semble que, dans vos livres, les amours soient toujours ratées ou qu’elles prédisent leur fin dès le commencement. Pour quelle raison ? Pensez-vous écrire un jour un roman d’amour avec un happy end ?

les strip-teaseuses. Parce qu’il y a des strip-teaseuses dans son livre. Et partir pendant une

semaine en Argentine, car il n’y peut rien : la scène la plus importante du roman se déroule en

Argentine. Et si l’on n’est pas en Argentine, comment peut-on écrire sur l’Argentine, ben

voyons…

La vérité, monsieur l’écrivain ? Je n’ai aucun problème par rapport à tes voyages

proprement dits. En fin de compte, les terminaux d’aéroport et les hôtels sont des endroits

assez sinistres. Et donc je ne t’envie pas. Et parfois, pour être sincère, je suis plutôt contente

d’avoir des vacances de toi. Surtout depuis que tu as cette dysthymie, dont l’un des effets

secondaires est que tu es de plus en plus muré en toi-même. Le véritable problème, c’est que

tu persistes à te raconter que tu es un conjoint merveilleux, un père magnifique et un individu

exemplaire. Eh bien, je vais t’apprendre quelque chose : un conjoint merveilleux sent que sa

conjointe est là, sur le seuil, et il ne la repousse pas loin de lui. Et un père magnifique ne vole

pas les expériences intimes de son aînée pour les besoins de son livre. Et un individu

Continuer : partie 4 sur 6