La frontière des oubliés
À l’encre errante, préface d’Atiq Rahimi
ALIYEH ATAEI
LA FRONTIÈRE
DES OUBLIÉS
récits
Traduit du persan
par Sabrina Nouri
P R É F A C E D ’ A T I Q R A H I M I
GALLIMARD
OceanofPDF.com
À L’ENCRE ERRANTE
« L’exil… c’est laisser son corps derrière soi. »
OVIDE
Seuil et ailleurs. Ces deux mots, les plus beaux de la langue française, me sont chers. Phonétiquement, poétiquement et politiquement. Ils se prêtent avec grâce à définir non seulement la matière et l’entité de l’œuvre d’Aliyeh Ataei, mais aussi l’étoffe et l’identité de l’écrivaine elle-même. Les réduire en deux mots serait plutôt un sacrilège qu’un défi. Mais l’un n’empêche pas l’autre, me diriez-vous. Donc :
Seuil, parce qu’elle, Aliyeh Ataei, a vu le jour et connu le monde aux frontières qui séparent l’Afghanistan de l’Iran. Oui, c’est là, sur cette balafre, tracée par l’Histoire sur la peau de la terre, que le corps de l’écrivaine a connu sa première chute, son exil originel, en franchissant le seuil charnel de sa patrie fœtale. Ainsi a-t-elle été violemment condamnée à l’errance avant même d’être née.
Seuil, parce que, à l’instar de ses personnages, elle est là, debout aux confins de l’amour et de la haine entre deux terres, deux pays qui, jadis, étaient un même territoire, une même histoire, une même langue. Mais plus maintenant. Les deux peuples s’aiment et se haïssent, se chérissent et se méprisent…
Et elle, comme corps afghan, elle est proscrite de l’Iran ; et comme âme iranienne, elle est bannie de l’Afghanistan.
Quel abîme !
Mais Aliyeh Ataei en fait fi.
Parce qu’elle sait quoi en faire. Et comment.
Il ne faut pas le combler. Ni le fuir. Il faut seulement le contempler, le mettre en récit.
Son corps, comme ses mots, est suspendu au-dessus de cet abîme, que la rhétorique de la géopolitique appelle la « frontière ».
Seuil, parce que ses mots errants incarnent les oubliés, femmes et hommes proscrits qui vivent au bord de cet abîme, comme elle, dans la crise identitaire et dans l’incertitude de leur destin. Ils vivent dans cet espace que la rhétorique de l’exil rebaptiserait comme barzakh – terme emprunté à la théologie de nos ancêtres selon laquelle le corps humain, après avoir franchi le seuil de la vie, demeure quelque temps dans ce lieu où l’âme le quitte pour se purifier de ses péchés. Toute littérature mystique n’aspire qu’à cette délivrance. Mais pas l’écriture de l’exil. Celle-ci ne cherche aucunement à purger l’âme – qui lâche un jour indignement le corps, lequel l’a (sup)portée durant toute une vie. Quelle ingrate, cette âme !
L’écriture de l’exil n’a qu’un désir : libérer le corps des êtres enfermés dans le barzakh. C’est un acte placide, un cri silencieux du corps pour assouvir sa vengeance contre la lâcheté de l’Histoire qui le délaisse aux épreuves de l’exil.
La frontière des oubliés, comme toutes les œuvres d’Aliyeh Ataei, est l’empreinte de cette révolte, menée par le corps de l’écrivaine contre l’ignominie de l’Histoire qui l’a condamné à l’incertitude d’une errance sans répit entre l’Est et l’Ouest, le passé et le présent, l’intérieur et l’extérieur, la chair et l’esprit, le silence et le cri, le rêve et le vécu… Une révolte pour se reconstituer, sinon pour se réinventer, afin de retrouver sa propre identité. Elle écrit : « L’exilé, égaré dans un no man’s land entre la vie et la mort, cherche peut-être avant tout à se reconstruire lui-même sans se soucier de l’état de sa maison, que d’autres ont démolie brique après brique. »
Seuil, parce que son écriture est l’expression de son corps suspendu entre ses origines et ses rêveries terrestres, en faisant le deuil de toute promesse céleste ! Lisons un de ses poèmes, qu’elle a récemment écrit :
Vous saviez où chercher le pain
Mais vous ne me l’avez pas montré
Vous saviez comment faire l’amour discrètement
Mais vous ne me l’avez pas montré
Vous saviez comment aller en Amérique ou en Europe
Mais vous ne me l’avez pas montré
Pourquoi
Dites-moi, pourquoi je dois croire aujourd’hui en vous qui prétendez me
montrer la voie du paradis ?
Et puis, ailleurs.
Ailleurs, parce qu’elle est au pas de la porte qu’elle franchit bellement pour se trouver dans l’espace littéraire du monde.
Ailleurs, parce qu’elle est toujours là où elle n’est pas. Sur la terre afghane, elle est une Iranienne, et sur la terre iranienne une Afghane. Son destin, comme ses origines, est ailleurs. Telle Hannah Arendt qui, dans une de ses lettres à Martin Heidegger, écrit : « Je ne me suis jamais sentie une femme allemande, et il y a bien longtemps que j’ai cessé de me sentir une femme juive. Je me sens telle que je suis tout bonnement, à savoir celle qui vient d’ailleurs. »
Et qui vit ailleurs.
Et qui va ailleurs.
Ailleurs, parce que Aliyeh Ataei réinvente ses origines, sa terre, son monde, par et dans son écriture.
Ailleurs, parce qu’elle est une écrivaine de l’espace, de la terre, et non pas du temps, du ciel. En tant que telle, elle défait l’espace, pour répandre l’encre noire de sa plume sur la carte des frontières, détruisant toutes les limites pour que ses mots nomades territorialisent l’espace littéraire sur une autre terre. Car, comme tous les écrivains, faute de changer le monde, elle s’astreint à changer de monde, en construisant son propre espace sur une terre où elle ne se sent pas libre, mais privée du monde.
Ailleurs, parce que vivre sur les failles d’une terre tremblante de la folie des phallocrates de Dieu et tremblée par la violence des guerres successives ; renoncer au paradis ; écrire en tant que femme…
Oui, tout cela fait d’elle une transfuge, une exilée en deçà de la société, et au-delà du temps, dans les marges, comme toute minorité. Et surtout une écrivaine qui appartient à la littérature mineure, selon l’expression de Deleuze et Guattari à propos de l’écriture de Kafka. Il s’agit d’une littérature qui « n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure ».
Aliyeh Ataei a su créer sa propre langue dans la langue persane de l’Iran. Transférer une telle écriture encore dans une autre langue, encore dans un autre espace littéraire, exige une plume, comme celle de la précieuse Sabrina Nouri, connaissant l’expérience du seuil, sachant s’engloutir dans l’encre trouble de l’exil.
D’un seuil à l’autre, d’un ailleurs à l’autre, ainsi vit Aliyeh Ataei, comme ses personnages qui oscillent dans l’espace vertigineux des confins où se croisent l’amour, la guerre et l’exil. Trois thèmes majeurs, trois expériences à partir desquelles elle se construit viscéralement dans ses œuvres, et plus particulièrement dans La frontière des oubliés.
Atiq Rahimi
OceanofPDF.com