La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 9 sur 15

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La frontière des oubliés

Deux balles se sont logées entre les mots Éditions, Impressions et Ataei

Deux balles se sont logées entre les mots

Éditions, Impressions et Ataei

 

1391 du calendrier persan (2012)

Shahrod, Iran

 

Je n’ai pas eu de sœur mais, pendant des années, il y avait eu Salma, la fille de l’oncle de mon père. Cet oncle avait fait des études de médecine en Inde et aidé à fonder la Faculté de médecine de Kaboul. Ayant consacré toute sa vie à son métier et à ses étudiants, il avait épousé sur le tard une femme de Kandahar. Salma était le fruit de leur union. L’oncle était mort peu après, puis les Soviétiques ayant envahi l’Afghanistan, Salma et sa mère avaient définitivement quitté le pays. Tout ceci je l’ai appris par d’autres. Notre rencontre, si l’on peut l’appeler ainsi, a eu lieu via l’écran de mon ordinateur, quelque trente ans après son départ. Depuis ce premier contact, nous conversons régulièrement plusieurs heures par jour, Salma à Zurich, moi à Shahrod, sans avoir jamais eu l’occasion de nous retrouver en chair et en os. Nous sommes presque du même âge et bien qu’elle n’ait jamais séjourné en Iran, Salma parle un persan impeccable, alors que sa langue maternelle est le pachto.

En 2009, nous avions toutes deux accouché de notre premier enfant. Le père du mien est iranien, celui du sien américain. Salma se plaint des coliques de son bébé et je lui explique qu’en Iran les gens soulagent les coliques du nourrisson en lui administrant quelques gouttes d’essence de badiane.

Elle est assise face à l’écran de son ordinateur avec son bébé métis dans les bras. Il a la peau couleur café, presque noire ou café très foncé, et je trouve le contraste avec le teint clair de Salma ravissant.

« C’est quoi, la badiane ? me demande-t-elle. Tu crois qu’on peut en trouver ici ?

— Essaye un supermarché iranien, ils devraient en avoir », dis-je.

L’enfant, agrippé à son cou, se met à pleurer. Je mets des écouteurs pour que les cris ne réveillent pas mon fils qui dort paisiblement.

« Je connais une épicerie afghane à Zurich. Tu crois qu’ils en auront ? demande-t-elle.

— Je ne suis pas certaine que les Afghans emploient le même mot, mais tu peux toujours demander. Ici, on en fait des tisanes pour les enfants. Regarde sur internet. »

Elle tourne légèrement le visage du bébé vers la caméra. Il est magnifique et j’ai très envie de le serrer dans mes bras. À sept mois, il me paraît plus grand, bien plus éveillé que mon fils, et quand nous comparons leur poids et leur taille, l’écart est si considérable que nous en rions de bon cœur toutes les deux.

Puis je lui demande :

« Tu crois que c’est juste une question de gènes ou bien qu’il ne s’alimente pas suffisamment ? »

Elle ne répond rien. Intrigué par mon visage sur l’écran, le bébé a cessé de pleurer et Salma le berce en lui murmurant quelque chose en allemand. L’enfant s’endort doucement pendant qu’elle me conseille des compléments pour stimuler l’appétit. Puis, changeant de sujet, elle me demande :

« Au fait, tu m’avais parlé d’un voyage en Afghanistan. Comment vas-tu faire pour l’allaitement ? »

J’étais en effet naïve de penser pouvoir partir avec un nouveau-né, mais je m’étais mis en tête que ce serait un bon remède au baby blues. Tout en cherchant une photo dans les dossiers de mon ordinateur, je lui réponds :

« C’est tombé à l’eau. Il ne veut pas que j’emmène mon fils et je ne peux pas le laisser ici alors que j’allaite encore. »

Elle acquiesce. Je trouve enfin la photo et l’envoie sur sa messagerie. C’est celle d’un commerce et de sa grande enseigne sur laquelle on lit Impressions, Éditions Ataei.

« Ils ont un lien de parenté avec nous ? demanda-t-elle.

— Très probablement. Cette maison d’édition a publié plusieurs ouvrages, dont une édition du Coran, le Shahnameh ainsi que le Masnavi. Tu vois les trous sur l’enseigne ? » dis-je en zoomant sur la photo où on voit des impacts de balles entre les trois mots.

Je trouve les découvertes de ce genre fascinantes, car elles offrent des témoignages précieux sur la vie de ma famille restée en Afghanistan, mais cela n’a pas l’air de l’intéresser. Son bébé s’est endormi alors que le mien vient de se réveiller en pleurant.

Pendant nos rencontres virtuelles, chacune se sent toujours libre de vaquer à ses occupations et je me lève donc pour aller chercher mon fils dans son berceau, car c’est l’heure de la tétée. En revenant vers l’écran, je déboutonne mon chemisier et mets le bébé au sein. Comme je ne la vois plus, je devine qu’elle est allée recoucher son fils. Elle revient quelques minutes plus tard et voyant mon fils contre mon sein, elle se répand en mots tendres.

« Il a souvent la diarrhée. Tu ne trouves pas qu’il est trop maigre ? » lui dis-je.

Elle répond avec assurance :

« C’est vrai qu’il est très menu, mais c’est un peu normal avec un père iranien ! »

Je reste sans voix. Une flèche est venue se planter dans ma tête entre les mots père et iranien et je suis tellement consternée que je ne trouve rien à dire pour me défendre. Mais de quoi d’ailleurs ? Du fait que les Iraniens sont moins costauds que les Américains ?

Sa désinvolture me met hors de moi et je réplique :

« Au moins les Iraniens ne tuent pas les Afghans. »

Mais en suis-je vraiment certaine ? Je rectifie immédiatement :

« L’Iran n’a pas fait la guerre à l’Afghanistan, tu comprends ? »

Son visage reste impassible.

Je poursuis :

« Que sont-ils allés faire en Afghanistan, les Américains ? Tu crois vraiment qu’ils sont partis chasser les Talibans ? »

Salma se tait pendant que mon fils, qui a fini de téter, redresse sa petite tête et s’amuse avec quelque chose dans l’espace.

« En revanche, dit Salma, tout le monde sait que les Iraniens sont très intelligents. »

Pourquoi en revanche ? En revanche de quoi !? Je me moque bien de ce que le monde pense des Iraniens, mais une nouvelle plaie s’est ouverte. Salma n’est pas au courant que la femme d’un cousin vient d’être tuée par les Américains, elle ne la connaît même pas. Moi non plus d’ailleurs, mais ce qui se passe là-bas me touche plus. Les Américains ont dit qu’il s’agissait d’un accident et franchement, un de plus ou un de moins… Les accidents jalonnent notre histoire familiale depuis toujours, comme Salma vantant le poids de son bébé à l’autre bout du monde.

Je suis dans tous mes états alors que je la connais assez pour être certaine qu’elle n’a pas voulu m’offenser. En suis-je si certaine ? Je passe un chiffon sur la table sans la regarder. Je l’entends parler :

« Il n’y a aucun militaire dans la famille de Mathew. »

Elle sait donc de quoi je parle. Elle essaye de me dire que son mari n’a rien à voir avec l’armée américaine, ce qui n’empêche que depuis l’assassinat de Ben Laden, non, même avant, depuis l’attaque des Tours jumelles, les Afghans n’ont pas eu un instant de répit. Qui est coupable ? Ben Laden au Pakistan, l’Arabie saoudite ou les pauvres gens qui vivent un enfer depuis l’arrivée des forces étrangères ? Les victimes des Tours étaient innocentes, mais ce n’est tout de même pas la femme de mon cousin qui a les a fait exploser ! Que puis-je dire à quelqu’un dont le mari est américain et qui n’a, dit-elle, personne de sa famille dans l’armée ? Elle envoie une photo de son fils dans les bras de Mathew. Il a l’air de quelqu’un de sympathique. Je sais bien qu’elle essaye de me dire que Mathew ne représente pas l’Amérique mais je ressens néanmoins un étrange malaise. Je vais me poster devant l’écran et j’écris : « Superbe ! »

« Crois-moi, ma chérie, les Américains nous veulent du bien », dit-elle un peu timidement.

En vérité, les sentiments des Américains à notre égard m’importent peu et les miens ne vont pas changer. Salma ne sait pas qu’à l’époque des Talibans, la pénurie de linceuls était telle que les gens devaient se procurer du tissu au marché noir pour pouvoir enterrer leurs morts, sans même savoir si le défunt serait une femme ou un homme. Elle ne sait pas non plus qu’à l’arrivée des Américains, les usines chinoises ont trouvé un filon en or et fournissent des linceuls en quantité astronomique. La générosité de l’Amérique, je suppose ! Comment lui expliquer, alors qu’elle est partie si jeune et qu’elle n’a jamais bien compris la situation, que quantité de tueurs se disputent le morceau pendant que nos compatriotes innocents se font tuer ? Et puis qui sommes-nous pour en parler ? Que sommes-nous, sinon deux femmes impuissantes, exilées dans d’autres pays ?

Mon fils se met à pleurer. Je me lève et marche dans la pièce avec lui que je trouve tout à coup très fluet. Mon regard tombe sur une photo où je suis aux côtés de mon mari. Il ne me semble pas particulièrement menu, mais je ne peux m’empêcher de le comparer à l’homme robuste à la peau noire que Salma a épousé. C’est répugnant ; on dirait que je compare deux étalons pour une jument. Je rougis de ma pensée ! Au même instant, Salma écrit dans la messagerie : « La magie de la race ! » et je réponds par un smiley alors que je me sens très mal. J’ai ma mine des mauvais jours, lorsqu’une chose me reste en travers de la gorge et que je cherche à le dissimuler. Je ne considère pas les Iraniens – bons ou mauvais, maigres ou gros – comme des étrangers. Qui peut insinuer que je ne suis pas iranienne juste parce que la moitié de ma famille vit encore en Afghanistan ? Salma se sent probablement suisse tout comme je me sens iranienne. Il nous est impossible de prendre du recul.

Elle dit d’une voix victorieuse :

« Tu sais bien que je n’avais pas de mauvaise intention, et puis l’essentiel c’est que tu sois heureuse. »

Dans la vie des femmes comme nous, ces situations absurdes se produisent fréquemment et résultent à mon avis de notre mal-être existentiel. Transmis de mère en fille, celui-ci devient un marqueur génétique et provoque des réactions épidermiques incongrues. C’est sans doute pourquoi il m’est impossible d’en rester là.

« Arrête de crâner avec la magie des races et occupe-toi plutôt de la présence américaine en Afghanistan. Ne pense pas à Mathew, mais à l’Afghanistan ! » m’écrié-je.

Elle réplique, outrée :

« Tu perds la tête ! Personne n’attaque ton mari. Ce sont des hommes comme Obama auxquels je pense. Obama veut la paix en Afghanistan. Le monde a besoin d’hommes d’exception, et les Américains sont…

— Exceptionnels ? dis-je avec hargne. Tu veux dire des pourris ! Des étalons en rut ! »

Elle ne connaît probablement pas cette expression et l’image est trop crue pour que je l’explicite. Je ressens soudain l’envie de lui parler de la femme de mon cousin, même si je n’ai pas les détails de l’incident qui a causé sa mort. Il faut que cette guerre entre nous cesse :

« La femme de Haroun est morte, dis-je. Les Américains l’ont tuée par erreur. Tu entends ? Par erreur ! Mais c’est la guerre bien sûr, c’est la guerre ! »

Les yeux rivés sur l’écran comme si elle attendait la suite de mes paroles, elle répète mes mots :

« Oui, c’est la guerre… la guerre…

— Écoute-moi, Salma, dis-je, Ben Laden n’a pas seulement détruit les Tours jumelles. Mets-toi bien cela en tête. Il nous a tous détruits en nous livrant à l’Amérique. Tu as beau être l’épouse d’un Américain, tu es aussi une victime.

— Et l’Iran alors, qui a abrité Ben Laden ?! Tu défends l’Iran parce que c’est le pays de ton mari ? »

Et c’est reparti. Je ne défends personne et soit dit en passant la famille de mon mari ne compte, elle non plus, aucun militaire, mais nous avons beau faire, tout tourne toujours autour de nos époux.

Je lui renvoie la balle et dis d’un ton moqueur :

« Tu te trompes, ma chère, Ben Laden n’a jamais mis les pieds en Iran. Tu confonds avec le Pakistan.

— Qu’importe, l’ingérence des Iraniens est connue du monde entier et personne n’approuve la politique iranienne. Je suis choquée que tu défendes ces gens-là et en plus de ça, tu as fait un enfant avec l’un d’entre eux ! »

Mon fils s’est mis à pleurer, mais mes yeux ne quittent pas l’écran :

« Et toi, tu n’as pas fait un enfant avec un Américain ? dis-je. Il faut arrêter d’être dupe. Tout le monde sait parfaitement ce que les Américains et les Européens font en Afghanistan. »

Avec une opiniâtreté très afghane, elle lance :

« L’Iran est comme la Russie ! »

Mon fils hurle maintenant et je crie moi aussi :

« L’Iran n’est pas la Russie ! Les Russes… »

Et ma gorge se noue. Je suis sans voix et Salma est tout aussi choquée que moi :

« Laissons tomber, dit-elle. Qu’est-ce que tu disais sur cette photo ? C’était quoi, cette boutique ? »

Je ne disais rien en particulier. Tout ce qui concerne le passé de ma famille me paraît digne d’intérêt, voilà tout. De même que je m’intéresse depuis longtemps aux armes et à la manière dont elles tuent. Je note les dates des batailles et leurs protagonistes. Ce chapitre de ma vie est le plus obscur, tout s’y confond dans un brouillard et j’envie mes frères qui ont tourné la page au lieu de culpabiliser comme moi pour une faute que je n’ai pas commise. Je me garde bien de parler de tout cela, ou de la collection de photos d’armes stockée dans mon ordinateur. Salma me croirait folle.

« La boutique a probablement été attaquée à l’époque des Soviétiques, lui dis-je, mais elle a continué ses activités sans changer d’enseigne jusqu’à l’époque des Talibans. »

Salma dit au revoir à une personne hors champ et me demande : « C’est important ? » Je hausse les épaules. Non. Au bout du compte elle a peut-être raison ; les malheurs des autres ne nous concernent pas et les nôtres nous suffisent amplement. Mon fils s’est calmé et fixe maintenant l’écran tandis que Salma lui fait des petites grimaces affectueuses. Il tend les mains vers son visage et elle lui lance un baiser en susurrant des mots tendres en allemand. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle ne sait exprimer son affection que dans cette langue, tout comme moi en iranien. C’est ridicule. Nous ne sommes même plus capables d’être nous-mêmes.

Je reviens à la charge :

« Les Américains n’agissent jamais sans raison. Un chat n’attrape pas une souris pour l’amour de Dieu, dit-on en Iran. »

Son visage se durcit et elle rétorque :

« Et pourquoi l’Iran attrape-t-il des souris alors ? Tout le monde sait que Ben Laden s’est caché chez vous. La photo de sa maison dans une forêt a été publiée par tous les journaux.

— C’est la propagande des médias occidentaux. Chez vous, la radio et la télévision diffusent des mensonges », dis-je.

Elle rétorque, furieuse :

« Et là où tu vis, toi, ils ne disent que la vérité ? »

Je ne bronche pas. Nous parlons de choses que nous ne connaissons pas. Nous ne sommes pas des politiciennes, nous ne sommes rien du tout et il me semble de toute façon que la discussion porte en réalité sur le pouvoir du sperme. Je suis exaspérée. Nous aurions mieux fait de nous contenter de parler de coliques et de badiane. Furieuse de m’être laissé piéger, je me lève pour promener à nouveau mon fils dans la pièce.

« Les Américains considèrent leurs soldats comme des héros, dit-elle. Ces hommes ont quitté leur femme et leurs enfants pour combattre en Afghanistan.

— C’est leur problème, dis-je tout bas.

— Ils ont quitté leur existence paisible pour aller là-bas », ajoute-t-elle.

Je me suis éloignée de l’écran pour ne pas la voir. Je l’entends dire :

« Et les Iraniens, pourquoi ne vont-ils pas défendre les Afghans ? »

Exaspérée, je réponds :

« Peut-être parce qu’ils sont trop maigres et qu’ils ne sont pas des anges ! Mais qu’est-ce que tu racontes, Salma ? Pourquoi les Iraniens iraient-ils défendre les Afghans ? »

Elle dit :

« Mais enfin, c’est vrai qu’ils sont maigres ! Je ne vois pas pourquoi tu t’en offenses tellement. »

Salma m’apparaît soudain différemment et je découvre mille facettes insoupçonnées, forgées peut-être par le destin tragique de notre pays, l’exil ou même le pouvoir d’une race. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas d’accord avec elle et je trouve inadmissible de laisser à d’autres le soin de défendre notre patrie. Où sont donc passés nos hommes ?

Je m’approche de l’écran, avec mon fils qui geint doucement dans les bras, et lui dis :

« Où sont les hommes d’Afghanistan ? Ne t’es-tu jamais posé la question ? Pourquoi ne sont-ils pas des héros ? »

Elle répond avec une ingénuité désarmante :

« Parce qu’ils ne sont même pas capables d’être les pères de nos enfants. S’ils étaient des hommes, nous serions probablement leurs femmes. »

Je frissonne. Après tous les propos stupides qu’elle a tenus, elle vient d’énoncer une vérité qui me glace le sang. Ce qu’elle dit est tellement vrai : depuis des années, nos hommes ne sont plus les pères des enfants que nous mettons au monde dans des pays étrangers. À l’égal de tous les hommes de mon pays, je me sens froide et castrée. Cette guerre nous a vaincus, comme les guerres de l’Antiquité durant lesquelles on castrait les hommes et enlevait les femmes. À qui puis-je me confier ? À mon mari iranien, à mes amis européens ? Les mots de Salma sont cruels mais justes.

« J’ai un rendez-vous chez le docteur, dit-elle. C’est difficile à croire, mais la cicatrice de ma césarienne me fait encore souffrir et je ne peux toujours pas faire de sport.

— Moi aussi, j’ai encore mal », dis-je dans un murmure.

Je vois bien qu’elle est tout aussi bouleversée que moi par notre conversation. Venant se poster devant l’écran, elle reprend :

« J’espère que tu me crois quand je te dis que personne dans la famille de Mathew n’est militaire. »

Je me contente d’ajouter :

« C’est pareil pour le père de Rassa. »

L’absence de nos hommes me brise le cœur. Dans mes souvenirs, je ne trouve aucun rejeton né d’une semence masculine de notre clan depuis de nombreuses années. Je remue tristement la tête et lui dis :

« Ne manque pas ton rendez-vous. »

Mon fils se remet à sangloter et je reviens avec lui devant la caméra. Salma se rapproche de son écran et, soulevant son chemisier, elle pince la cicatrice de sa césarienne. Le pus jaillit. Elle parle mais je ne l’entends plus. Je donne le sein à mon bébé. Impatient et nerveux, il attrape le téton entre ses petites dents et mord. Le sang gicle avec le lait. Les cicatrices de nos enfantements sont encore loin d’être guéries.

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Les gènes de la douleur s’attirent indéfiniment. Il faut croire que les lois de la génétique n’opèrent pas au Moyen-Orient. Comment peut-on démontrer à des personnes qui souffrent qu’elles ont des liens de parenté ? Quelle parenté, direz-vous ? La parenté du sang ! En effet, que nous soyons afghan, iranien, irakien, syrien ou pakistanais, notre sang a la même couleur et celui qui rend l’âme sur une potence à Lahore, celle qui perd sa jambe en Irak, celui qui meurt à Alep, celle qu’une bombe déchiquette dans les rues de Kaboul, tous sont mes frères et mes sœurs même si aucun test génétique ne peut le démontrer. J’ai l’espoir qu’un jour la génétique soit en mesure de prouver que nous formons la grande famille du malheur.

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