La frontière des oubliés
Allez donc démontrer à une famille ébranlée par l’exil que vous partagez le même sang
Allez donc démontrer à une famille ébranlée par
l’exil
que vous partagez le même sang
1394 du calendrier persan (2015)
Birjand, Iran
Trois semaines après la mort de mon père, le fils de Marwa arriva chez nous et déclara qu’il était notre frère. Petit et trapu, à la peau sombre, il ressemblait parfaitement à mon père. Il tenait entre ses mains une lettre écrite par ce dernier dans laquelle il priait un certain Anwar de prêter à Marwa la somme de quatre mille roupies et de venir ensuite la lui réclamer en Iran. La lettre datait de 2003 et Farouq, mon soi-disant frère, prétendait être né en 1983, c’est-à-dire deux ans après moi, l’aînée des enfants. Lorsqu’il fit irruption dans la pièce, tout le monde pensa qu’il s’agissait d’un parent éloigné ou d’une connaissance de mon père, venant de trop loin et arrivé trop tard pour les funérailles. Il récita la Fatiha, présenta ses condoléances comme il se doit et, après les salutations usuelles, il tendit la lettre au seul de mes oncles encore en vie puis raconta son histoire avant de repartir s’asseoir, tête basse, près de la porte.
En quelques minutes, la maison endeuillée fut en émoi. Quelqu’un lui prit sa carte d’identité, un autre examina son passeport pakistanais sur lequel il était écrit qu’il était né à Deykond en Afghanistan. De la véranda, mon frère se mit à pester contre les charognards qui se précipitent chez vous alors que le mort est encore chaud, pendant que de ma place je scrutais le visage du jeune homme à la peau hâlée par le soleil qui se disait mon frère, cherchant à y déceler les traits de mon père.
Ma cousine, se faisant du souci pour moi, me conseilla de ne pas m’affoler, disant qu’il s’agissait d’allégations sans fondement dont seule une expertise médicale pourrait déterminer la véracité.
Mais j’étais loin d’être affolée. Il ne pouvait pas nous arriver de tragédie plus grande que la mort de mon père. La puissance de celle-ci était telle que rien ne pouvait m’ébranler, pas même l’incident dont il est question ici, et puis, lorsqu’il n’y a plus de père, quelle importance peut avoir sa progéniture ?
Tandis que j’avais perdu toute capacité de discernement, les autres discutaient avec indignation du défunt, de son honneur et de ses héritiers. Je regardais Farouq qui avait saisi un des petits opuscules du Coran posés sur la table du salon et psalmodiait à voix basse les yeux rivés au sol. C’est alors que ma mère sortit de sa chambre et qu’elle demanda, sans prêter attention à l’ambiance glaciale de la pièce : « Comment va Marwa ? Est-elle en vie ? »
Ma mère connaissait donc Farouq et Marwa ! Tous se turent en entendant ce qui semblait être une confirmation. C’était donc bien mon frère ! De là où j’étais assise, je remuai doucement la tête et bien que portant moi-même le deuil, je dis : « Toutes mes condoléances. Ton père est mort et tu es arrivé trop tard pour le voir. »
Mon frère me bouscula et entraîna Farouq dans la cour. Le Coran resté par terre fut ramassé par un autre.
Ce jour-là, Farouq était entré à l’improviste dans nos vies, comme Marwa jadis dans celle de mon père, quand je venais de naître et qu’elle était la boulangère aux yeux clairs, avec ses mains si expertes qu’au dire de ma mère, aucun boulanger ne lui arrivait à la cheville. Toutefois, les dates ne concordaient pas : celle du certificat de naissance établi à Deykond au début de la guerre contre les Soviétiques contredisait celle du passeport délivré à son arrivée au Pakistan, fait qui n’avait d’ailleurs rien d’inhabituel. Tout le monde savait pertinemment que les dates en Afghanistan étaient fantaisistes. Nous avions tous plusieurs naissances, plusieurs nationalités et différents passeports. C’était à ne plus savoir qui nous étions. Si les documents n’étaient guère fiables, mon intuition, elle, l’était et je retrouvais chez lui le teint de mon père, sa stature et ses mains dont je n’avais pas hérité, et ces signes me suffisaient amplement pour ignorer les mises en garde de ma cousine.
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Marwa était née à Deykond d’un père instruit qui était le mollah du village. Elle connaissait, disait-on, nombre de poèmes et chansons. Sa jolie voix et ses traits délicats l’avaient conduite à Kaboul chez un de ses oncles, où elle avait acquis la réputation de boulangère de la famille et de fil en aiguille, elle était arrivée à Hérat. Tout le monde se souvenait de ses bolanis qui étaient de vraies merveilles et de son pain si savoureux qu’il se suffisait à lui-même.
Elle se rendait au fournil deux fois par jour, après avoir méticuleusement enveloppé son visage dans des linges pour protéger sa peau fine et blanche de la chaleur des braises. Chaque matin, elle apportait tout spécialement à ma mère enceinte du pain pétri avec moins de matière grasse pour contrer ses nausées. Elle était donc à l’écoute des envies de chacun, et certainement aussi de celles de mon père.
Le soir, le tumulte ayant cessé, ma mère demanda d’un ton aimable : « Mais pourquoi Marwa n’est-elle pas venue elle-même ? Elle doit avoir dans les quarante-cinq ans. C’est jeune. Est-ce qu’elle chante toujours ? »
Farouq faisait tellement peine à voir que je suppliai qu’on le laisse tranquille après son éprouvant voyage.
Quand une famille est en permanence atteinte de paranoïa comme la mienne, de telles circonstances, avec la mort d’un père et l’arrivée surprise d’un nouvel héritier, ne peuvent qu’aggraver les choses. L’aîné de mes frères, plus serein que le matin, demanda : « Pourquoi es-tu venu par la route ? Est-ce que la frontière de Mirjo est toujours aussi terrible ? » mais Farouq n’eut pas le temps de répondre que déjà tous les regards s’étaient tournés vers ma tante qui disait : « Il n’a pas les grands yeux clairs de sa mère. Ils sont plutôt en amande comme ceux du regretté… »
Exaspéré, mon oncle gronda : « Arrêtez de fabuler ! Certes, Marwa a dissimulé mon frère dans son fournil pendant la rafle de l’université et s’il lui a fait un enfant à ce moment-là, eh bien chapeau ! »
Avec le sarcasme de mon oncle, l’histoire changea. Ni Farouq ni moi n’avions entendu le récit du four à pain, mais ma mère confirma qu’ils avaient bien été recherchés après que Rahman, un ami de mon père rebaptisé camarade Rahman quand il avait rejoint le parti du peuple, l’avait dénoncé au président de l’université. Marwa avait caché mon père le temps des fouilles qui avaient duré quelques heures tout au plus.
Ignorant les propos de mon oncle, ma tante se tourna vers moi : « Que je sache, personne ne s’est jamais enrichi en faisant du pain. Ton père l’entretenait, c’est certain. »
Alors qu’ils avaient d’abord tout nié, ils semblaient en savoir beaucoup sur Marwa qui avait de toute évidence tenu une part importante dans leur vie, ce qui contredisait leurs dires. Avec l’arrivée de Farouq, le flot d’éloges des premiers jours à propos du défunt avait été remplacé par des discussions animées au sujet de l’acte infâme ou plutôt de ses conséquences, le tout sous le regard accablé du principal concerné.
Je me demandais ce qui avait pu le pousser, après tant d’années de silence, à venir se soumettre à une telle épreuve. S’il s’était au moins agi de l’honneur de cette pauvre femme puisque la faute était désormais admise ! Mais Farouq semblait ne vouloir que réclamer son dû pour avoir été privé de père, et il était déterminé à courber l’échine.
Ma tante, qui s’était donné pour mission de régler la question au plus vite, soutenait que Marwa n’était qu’une intrigante qui leur avait souvent rendu visite après son travail pour les distraire avec ses belles chansons, alors que ma pauvre mère, dissimulant son humiliation, faisait l’éloge de l’instruction et du raffinement de Marwa.
Deux semaines après son arrivée, nous apprîmes qu’un an après la prise du pouvoir par les Talibans, le père de Marwa avait voulu rejoindre le front de libération du Nord, mais n’en avait pas eu le temps car les Talibans l’avaient condamné pour apostasie et assassiné. En plein désarroi, Marwa était allée se réfugier avec son fils adolescent à Kandahar, dans le fief des Talibans, et à la question « Pourquoi Kandahar ? », Farouq avait répondu qu’elle pensait avoir plus de chances de s’en tirer vivante en étant sous leurs yeux. Mais il était facile, au ton hésitant de sa voix, de comprendre que les raisons de sa mère lui échappaient autant qu’à nous, sachant que les Talibans n’avaient montré aucune mansuétude envers son grand-père qui était pourtant des leurs. D’ailleurs, comment une simple boulangère pouvait-elle élaborer des stratégies pour ne pas mourir ? Toutes ces interrogations n’apportaient néanmoins aucune réponse à leur principale préoccupation, à savoir l’héritage du défunt.
Les semaines défilaient et Farouq prenait ses aises tandis que les railleries de ma tante persistaient et que ma mère demeurait silencieuse. Des invités arrivaient, amis ou anciens collègues de mon père, et lorsqu’il se levait pour les saluer aucun de nous ne le présentait. Lui aussi se taisait mais il jouait si bien son rôle que personne n’osait lui rappeler qu’il n’était pour l’instant qu’un hôte et non le maître de maison.
Ma cousine continuait de recommander le test génétique, bien que personne ne semblât disposé à se rendre dans un laboratoire. L’inertie que chacun manifeste dans ces moments a un sens particulier. Pour moi, qui avais été bouleversée par la brusque disparition de mon père, elle s’apparentait à une forme d’autodestruction, car j’éprouvais au fond un certain plaisir à voir se lézarder l’image d’un père vénéré, qui m’avait quittée si subitement ; une entaille dans l’édifice paternel si solide et irréprochable.
Ma tante, devenue experte ès trahisons, trouvait chaque jour une nouvelle différence entre Marwa et son fils, que ce fût dans les traits, la stature, l’intelligence ou le comportement, ce qui l’avait amenée à conclure que Farouq n’était pas le fils de Marwa alors que je lui trouvais au contraire toujours plus de similitudes avec mon père. Au fil des jours, Farouq devint aussi taciturne que ma mère et il ne parlait plus que pour exprimer son souhait d’être conduit au laboratoire par l’un de mes frères.
Durant toutes ces années, Marwa ne s’était jamais manifestée et n’avait semble-t-il jamais rien reçu, hormis la somme d’argent que mentionnait la lettre. La seule certitude à son sujet était son absence, et compte tenu des pratiques d’asservissement et d’exploitation des femmes et des domestiques en Afghanistan, il était tout à fait plausible qu’elle ait accepté son infortune en silence. C’était l’opinion de ma tante, qui, lorsqu’elle voulait reconquérir la sympathie de ma mère, lui assurait qu’il n’avait jamais été question d’amour, et que l’enfant issu d’une union d’un jour n’avait aucun droit. Malgré tout, la pensée que cette femme aux innombrables talents avait peut-être été plus qu’une union passagère continuait de me tourmenter et des mots résonnaient dans ma tête : « amour », « amante »… des mots qui dans ce contexte devenaient des concepts abstraits car il était ici question de guerre, de fuite, de four à pain, de Kandahar, du Pakistan, de faits tangibles que seul un test génétique pouvait démêler.
À mon avis, vouloir convaincre une famille ébranlée par l’exil que l’on est de son sang est tout à fait absurde. Sur un coup de tête, je me coupai une mèche de cheveux, la mis dans une pochette et dis à Farouq : « Soit tu n’es pas son fils, soit je ne suis pas sa fille. Ne t’occupe pas de mes frères et va au laboratoire. »
Je n’eus pas le temps de connaître le résultat de mon geste, car Anwar, l’homme dont il était question dans la lettre, se présenta chez nous et ma mère révéla une nouvelle pièce, qui mit à mal les considérations rationnelles ou fantasques des uns et des autres – personne n’avait pensé à demander qui était Anwar.
Anwar s’exprimait assez mal en persan. Il parlait un pachto très guindé que seuls ma mère et mon oncle semblaient comprendre. C’était un homme d’une soixantaine d’années, l’âge de mon père, qui portait à son poignet une gourmette et une montre en or. Il avait aussi une dent en or, et plus remarquables encore étaient les anneaux dorés qui ornaient ses oreilles. Je n’arrivais pas à décider s’il était afghan ou pakistanais, un peu comme mon père qui pouvait être aussi bien iranien qu’afghan. Il ne salua pas Farouq et quand ce dernier lui dit quelque chose en pachto, il le toisa avec mépris. Il ne l’aimait pas et l’hostilité entre eux était manifeste. Selon Anwar, l’histoire du four à pain avait été inventée de toutes pièces par Marwa, qui avait épousé malgré elle le camarade Rahman. Elle était communiste et Rahman était le véritable père de Farouq.
Pour la première fois depuis son arrivée, Farouq pleura et dit que Rahman n’était pas son père et qu’on lui avait toujours menti. Je crois qu’il souhaitait surtout, plus que de connaître l’identité de son vrai père, que ce ne soit pas Rahman. Selon lui, Rahman n’avait fait que faciliter leur fuite vers Kandahar, tandis qu’Anwar affirmait que Marwa avait eu une relation avec Rahman et que l’argent de mon père n’avait été rien d’autre qu’un témoignage de sa bienveillance envers un ancien ami ; un geste généreux envers celui qui s’était égaré en rejoignant le Parti.
Chez nous, dès que l’on parle des Soviétiques, chacun y va de son souvenir, qu’ils aient été là-bas pendant la guerre ou pas nés encore. La tragédie de la guerre, l’exil et les quatre-vingt-sept vies fauchées par l’Armée rouge nous ont laissé des bleus à l’âme, des empreintes plus profondes encore que la mort de mon père.
L’image de la belle Marwa s’était brisée. Farouq désavouait toujours les faits et le passé trouble de sa mère qui avait soi-disant collaboré avec les communistes à Hérat, et quand je suggérai à Anwar de la faire venir en Iran, il dit : « Mais elle est morte ! Farouq ne l’a-t-il pas dit ? »
Cette nuit-là, après le départ d’Anwar, le calme revint et la maison reprit le deuil. Personne ne se souciait plus de savoir ce qui était arrivé à Marwa et Farouq. Ils étaient tous rassurés de savoir que la semence d’un des leurs n’était pas tombée dans les entrailles d’une boulangère, de surcroît communiste, et Farouq redevenait un hôte dont on feignait d’ignorer l’infortune car après quarante ans de guerre plus personne ne se soucie des causes du malheur ; seul importe de sauver l’honneur.
Rassurée, ma mère avait aussi repris son deuil. Mes frères évitaient toujours la visite au laboratoire, prétextant qu’ils avaient autre chose à faire que de se préoccuper des allégations d’un pauvre malheureux. Finalement, c’est moi qui me présentai au laboratoire pour récupérer les résultats, un document de six pages auquel je ne compris rien. Pour en avoir le cœur net, j’avais également donné mon sang. Le médecin biologiste qui m’expliqua les résultats fut catégorique : « C’est négatif. Vous n’avez que vingt-cinq pour cent de capital génétique commun. » Je n’étais pas plus apparentée à Farouq qu’à un poisson. Je sortis du laboratoire Shahed de Birjand et lui tendis la main pour la première fois. « J’aurais bien aimé que tu sois mon frère », lui dis-je.
Je ne suis pas certaine de l’avoir sincèrement pensé, mais je voulais le consoler. Je voulais ignorer ses mensonges et les intrigues pernicieuses qu’on l’accusait de mener pour pouvoir hériter… Farouq parlait bien le persan et quand il me confia que sa mère était morte sous ses yeux, je sentis tout mon être chanceler.
Marwa était morte à la frontière du Pakistan, en voulant traverser la clôture électrique que les gens surnomment « la frontière infâme ». Farouq étant mineur au moment de l’accident, le Pakistan l’avait admis comme réfugié. « La frontière infâme » est constituée de deux clôtures de barbelés séparées par un champ magnétique fatal à tout être vivant. À ma connaissance, le Pakistan était à l’époque le seul pays à bâtir un mur le long de sa frontière avec l’Afghanistan, identique à ceux des pays du bloc de l’Est.
Farouq continua : « Ma mère courait vers les barbelés. La foule était très nombreuse. Je courais derrière elle. Ses mains ont touché les barbelés. Elle a été secouée de tout son corps avant de s’effondrer sur le sol. Il ne restait rien, juste un bout de bois mort, avec des mains violettes… » Les mains qui avaient pétri le pain pour mon père…
Les mains moites de Farouq tremblaient dans les miennes. Rahman n’avait pas été un bon père pour lui. Il s’était enfui vers une des républiques soviétiques et Farouq avait été recueilli par un autre ami de mon père, Anwar, qui après la chute des communistes s’était adonné au commerce à la frontière. Selon Farouq, c’était lui qui avait planté cette fable dans sa tête. Comme moi, Farouq avait voulu inventer une autre vie pour Marwa et pour lui, une vie sans disgrâce et sans misère ; une histoire plus noble, exempte de cette haine qui nous rattrapait même à des centaines de kilomètres de l’Afghanistan. C’est la raison pour laquelle je lui cachai que la date de naissance indiquée sur l’analyse du laboratoire était 1986, trois ans après que mon père eut quitté l’Afghanistan. La date du passeport était erronée mais à quoi bon le torturer davantage ? Nous deux, malgré la différence génétique, portions les gènes de la douleur. Une douleur dont on ne savait plus quand elle avait commencé et si elle finirait un jour. Elle était gravée dans nos cellules et même si nul laboratoire ne la décelait, nous la connaissions tous deux, lui en Afghanistan, moi en Iran.
Pendant que nous remontions le boulevard Beheshti de Birjand, Farouq me parla des mains calcinées de sa mère. Je lui achetai une bouteille d’eau et dis : « Ça suffit, petit frère. La guerre prendra fin un jour, oui, un jour… »
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Nous ne jouions pas à la poupée ; nous tricotions des maisons, des maisons de laine. Et quand par malchance elles rencontraient une paire de ciseaux bien affûtée, elles se délitaient et tombaient en lambeaux ; nous nous retrouvions une fois de plus sans toit. Nous étions des fragments de laine vagabonds.
Ce n’est pas ainsi que les gens imaginent un jeu, ni une maison ; la plupart des gens ne savent pas ce que c’est que d’être dépourvu de toit. Ils pensent qu’il suffit d’avoir de l’argent pour acheter une maison. Pas nous ; même si nous en avions eu, nous n’aurions pas été en droit de le faire. Nos maisons s’effilochent sans cesse et menacent de s’effondrer. Heureusement que le monde n’est pas partout pareil. Ailleurs les gens ne peuvent imaginer ce que nous vivons ici. Comment expliquer à quelqu’un que ne pas avoir de patrie c’est ne pas avoir de toit ? C’est difficile. Ne pas avoir de patrie quand on a un passeport, une carte d’identité, la sécurité sociale, l’enseignement gratuit, ça n’a pas de sens.
Et pourtant, quand on n’habite plus la terre natale, quand la terre natale est loin, voire imaginaire, le mot patrie n’a plus de réalité ; et comment parler d’une chose sans réalité ?
Ce qui est réel, c’est ce qui est écrit sur le passeport : iranien, afghan, allemand, français… Une patrie, ça ne s’imagine pas, ça ne s’hérite pas.
Notre héritage, ce sont des bouts de laine et des aiguilles pour nous mettre à tricoter dès que nous arrivons quelque part : des mailles, des mailles souples et fragiles, plus fragiles qu’une toile d’araignée.
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