La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 8 sur 15

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La frontière des oubliés

La guerre enfin finie, la reconstruction commence…

 

 

1389 du calendrier persan (2010)

Birjand, Iran

 

Ma tante s’appelait Anar, comme le fruit. Personne ne savait pourquoi, en revanche chacun s’accordait à dire que tout dans son existence avait un goût aigre-doux, comme celui de la grenade. À commencer par son visage : à sept ans, elle avait fait une chute de vélo et sa lèvre supérieure s’était fendue comme une grenade, et la honte qu’occasionnait cette difformité l’avait rendue taciturne et secrète. Le fait de porter un prénom dont on finit par manifester les attributs n’a rien de surprenant dans notre culture. Personne n’échappe à la destinée de son nom, dit le proverbe persan. Mais dans le cas d’Anar, il y avait plus que son apparence. À dix-sept ans, elle s’était fiancée avec un cousin qui avait péri juste avant le mariage dans un accident de voiture, sur la route entre Kaboul et Kandahar. À cette époque, quand on avait la chance de réchapper à la guerre civile, on pouvait tout de même mourir comme partout ailleurs, dans des accidents, à cause d’une crise cardiaque ou d’un cancer.

Pendant trois ans, c’est-à-dire jusqu’à ses vingt ans, Anar revêtit chaque soir en silence sa robe de mariée. Cela me surprend que personne ne l’ait tenue responsable de la mort de son fiancé et cela prouve qu’il existait encore un peu de bon sens dans notre famille. J’utilise ce terme sciemment. Le bon sens n’est pas une qualité inhérente à l’individu et il me semble qu’autrefois, lorsque la guerre n’avait pas encore fait les ravages que l’on sait dans les foyers, nous étions capables de porter un jugement plus juste sur les choses. Tout le monde a perdu la tête dans cette tourmente, pourquoi notre famille ferait-elle exception à la règle ?

C’était l’année 1968, à l’apogée du règne de Zaher Shah. L’Université de Kaboul vivait des heures de gloire. En surface, tout était paisible, mais les idées communistes circulaient déjà secrètement. On sait aujourd’hui que le prince Daoud, le cousin du roi, tramait à cette époque un coup d’État et qu’au sein même de l’université, les intellectuels de gauche préparaient le terrain pour l’arrivée des Soviétiques. Anar avait vingt ans et, refusant toujours l’idée d’un nouveau mariage, elle préparait une licence de langue et de littérature anglaise à l’Université de Kaboul qu’elle obtiendrait trois ans et demi plus tard avec des félicitations. Elle n’avait aucune affinité avec la gauche et fuyait les rassemblements où les étudiants lisaient les discours de Babrak Karmal, figure de proue du mouvement de gauche en Afghanistan. Elle ne participait pas aux manifestations, ni ne soutenait ceux qui boycottaient les cours d’anglais pour exiger l’enseignement du russe. Ceci explique peut-être le fait que lors du coup d’État du prince Daoud qui instaura une république fortement infiltrée de communistes, découragée par l’atmosphère complotiste au sein de l’université et la haine impitoyable entre les intellectuels de gauche, Anar ait arrêté ses études et se soit mariée. Cette fois-ci, avec un Iranien du nom de Mohtashem, ou peut-être Ehtesham, avec lequel elle partit vivre à Londres. Épouser un Iranien est toujours considéré comme une aubaine et, pour une fois, les gens dirent qu’Anar avait eu de la chance et que les choses avaient bien tourné pour elle. Pour ma part, je pensais que c’était parce qu’elle parlait la même langue que son mari, mais ma mère disait que c’était parce qu’elle avait trouvé un bon parti. À cette époque, un riche commerçant iranien qui épousait une Afghane, même avec une tare physique, n’avait rien d’exceptionnel car dans les années 1970 les relations entre les deux pays étaient excellentes et, de surcroît, Anar était issue d’une famille aisée et renommée. Tout ceci bien sûr relève de mon interprétation personnelle, ce que je sais de la jeunesse d’Anar m’ayant été raconté par d’autres. Six ans plus tard, son époux se mit à la tromper, du moins c’est ce que disaient les gens car Anar laissait entendre qu’il s’était épris d’une autre femme. La nouvelle épouse de ce M. Mohtashem ou Ehtesham avait presque le même âge que ma tante. Elle était petite et menue, à la peau blanche, et surtout, c’était une étrangère. Anar resta dans le domicile conjugal tandis que le mari et la deuxième épouse s’installaient ensemble. Cette partie de l’histoire, nous la connaissons grâce aux photos qu’Anar envoyait de Londres. On y voit Anar dans un hôpital londonien, au chevet de la coépouse qui tient dans ses bras un nouveau-né tout blond. Sur une autre photo, Anar debout devant une école tient la main de deux petits enfants au teint clair. Là, Mohtashem et sa femme étrangère sont en train de couper un gâteau et Anar applaudit joyeusement à l’arrière-plan. Anar ne téléphonait jamais pour donner plus de détails sur les événements de sa vie. Sur les photos, elle a l’air heureuse avec cette autre femme et les enfants de celle-ci. Elle sourit toujours. Ces années-là, quand elle nous écrivait de Londres, les communistes étaient partis et des criminels du nom de Talibans terrorisaient le pays. Les gens fuyaient. Nous passions notre temps à nous assurer que les membres de notre famille étaient encore en vie. En comparaison, la vie d’Anar avait l’air si paisible que personne ne s’inquiétait pour elle.

Les Talibans furent chassés et remplacés par Karzaï, et c’est alors que nous apprîmes la mort de la coépouse à Londres. Anar téléphona et raconta brièvement à ma mère que la pauvre avait succombé à un cancer. Personne ne savait ce qui se tramait dans les lacis de la conscience d’Anar, ni quel genre de relations elle entretenait avec son mari, l’autre femme et leurs deux enfants, mais à partir de ce moment, elle commença à dépérir. Elle ne quittait plus son lit et pleurait jour et nuit. Elle ne répondait plus au téléphone.

Il me semble que pour une femme, qui plus est afghane, sortie indemne du régime communiste, faire une dépression à cause de la mort d’une coépouse n’est même pas stupide, c’est infantile. Finalement, le Mohtashem en question la ramena en Iran. Après trente ans d’exil, elle retrouva une grande partie de sa famille qui s’y était depuis réfugiée. Si elle n’était pas rentrée au pays, elle avait du moins retrouvé sa famille. C’est ce que disait son mari qui ne supportait plus de la voir pleurer. C’est à se demander pourquoi il l’avait quittée pour une autre, s’il l’aimait tant ? Peut-être Anar dissimulait-elle une autre infirmité, plus grande que sa lèvre fendue.

Quoi qu’il en soit, l’époux, préoccupé de son bien-être, la confia à la famille. On fit appel à un psychothérapeute auquel mon père expliqua qu’Anar avait souffert depuis son jeune âge de la guerre, du sort tragique qu’avait connu sa respectable famille et qu’elle avait perdu goût à la vie. L’exil, se lamentait mon père, en abattrait de plus forts ! Il nous racontait en détail ses échanges avec le docteur d’Anar et en l’écoutant dire qu’on pouvait encore, après avoir survécu à la guerre, succomber au chagrin de l’exil, nous avions l’impression qu’il parlait de nos vies et du destin qui nous attendait. Mais la conclusion du thérapeute fut tout autre. Selon lui, l’état d’Anar n’avait aucun lien avec la guerre, elle ne se remettait simplement pas de la mort de la coépouse. Chacun y alla de sa théorie : la rivalité avec cette autre épouse avait été sa seule raison d’exister, ou bien la souffrance causée par la trahison de son mari ou même le chagrin de ne pas avoir pu avoir d’enfant l’avaient meurtrie. Qu’importe au fond. Le spécialiste avait pointé la relation affective des deux femmes et même si personne ne l’avait cru, on finit par s’habituer aux pleurs et aux lamentations d’Anar. Lorsqu’on a subi trente années de guerre, aucun psychologue ne peut vous convaincre qu’il existe des causes humaines et naturelles à la souffrance.

Au bout de trois mois, ne pouvant séjourner davantage en Iran avec un passeport étranger, Anar prit la décision de rentrer à Kaboul, ignorant les suppliques de son mari qui voulait qu’elle le rejoigne à Londres et l’aide à élever ses enfants. C’est le genre de folie qu’on fait à soixante ans. L’idée romantique du retour vers la terre natale pour mourir chez soi et non pas en terre étrangère. Bien sûr, Anar ne disait rien et c’est nous qui imaginions qu’elle rêvait de finir ses vieux jours dans son pays. Personne ne chercha à l’en dissuader et elle partit.

À cette étape de l’histoire, j’étais déjà établie à Téhéran. C’est donc moi qui l’accompagnai à l’aéroport. J’étais consternée par sa décision de repartir dans un pays où régnait la plus grande incertitude ; un pays ravagé qui n’avait rien à voir avec celui qu’elle avait quitté. En avait-elle conscience ? Mais qui étais-je pour lui faire la leçon ! Quel exilé n’est pas hanté par le désir de retrouver son chez-soi, même misérable ? J’avais été moi-même assaillie par nombre d’interrogations après la chute des Talibans et l’instauration de la République islamique. D’où étais-je ? Où avais-je passé mon enfance ? Où se trouvaient mes racines ? Quelle était mon identité ? Vraisemblablement, à soixante ans, Anar ne se posait pas tant de questions. Elle me dit adieu à travers les baies vitrées et s’éloigna.

Au début, elle envoyait de Kaboul des photos et des mails. Elle avait récupéré la grande propriété de son père à Paghman. La maison était en ruine et en grande partie calcinée, mais elle voulait à tout prix nous montrer ce qui en restait. Sur une photo, elle pose devant une imposante cheminée, mais lorsque l’on regarde de plus près, on devine que le mur de la cheminée est le seul à tenir encore parmi les décombres. Sur une autre photo, on la voit assise au bord d’un grand bassin asséché, rempli de tonneaux vides et de sacs de jute. Elle lève les yeux au ciel et derrière elle on aperçoit le fronton de la maison endommagé et noirci par le feu.

Grâce à l’oncle qui connaissait toutes les vieilles histoires et ne cessait de les raconter, j’appris que la maison du père d’Anar avait été réquisitionnée par les communistes avant de tomber entre les mains des moudjahidines et ensuite des Talibans. Elle ne disait bien sûr rien dans ses mails de toutes les démarches entreprises pour la récupérer. Elle s’était enfin installée dans sa maison et elle écrivait dans un message : « La guerre est terminée. Nous sommes en pleine reconstruction. »

Un mois plus tard, elle commença à donner des cours d’anglais chez elle à des enfants. Pour enseigner une langue il faut aimer parler et l’on pouvait difficilement être plus taciturne qu’Anar. Sur une photo, on la voit avec un voile sur la tête devant un tableau noir couvert des lettres de l’alphabet latin. Un petit groupe de filles et de garçons sont assis par terre dans une pièce de la belle demeure familiale et sourient à l’objectif. Anar a un sourire éclatant qui expose sa mâchoire et sa lèvre fendue. C’est sa dernière photo. C’est à cette période que son mari supplia ma mère de l’aider à faire revenir Anar en Iran, disant qu’elle était inconsciente et qu’elle allait se faire tuer. Le fit-il par amour ? Par compassion ? Il parvint en tout cas à convaincre mes parents d’agir. Personne ici ne se faisait d’illusion sur l’avenir de l’Afghanistan, mais persuader quelqu’un parti avec beaucoup d’espoir se reconstruire une vie sur des ruines était une autre affaire. Anar était convaincue que les Talibans avaient été éradiqués pour de bon et que le pays refleurissait. Selon elle, les informations qui nous parvenaient étaient très exagérées. Finalement, mes parents prétextèrent l’état de santé de ma mère pour la faire revenir. Quelques jours avant son départ, nous apprîmes qu’elle était hospitalisée à Kaboul.

Les frontières entre l’Iran et l’Afghanistan étaient de nouveau fermées et personne ne pouvait traverser officiellement. Un passeur de confiance partit chercher Anar qui descendit deux semaines plus tard d’une 405 grise à Birjand, enveloppée de la tête aux pieds dans un long voile et avec une sorte de bâillon noué autour de sa mâchoire. Tout le monde se précipita dans la cour pour l’accueillir. Quand elle nous vit, ses yeux s’illuminèrent, mais elle désigna sa bouche en émettant des sortes de borborygmes graves et aigus qu’elle peinait à produire. Elle était incapable de parler.

Le passeur, un lointain parent qui s’appelait Mohammad Usman, arriva dans la cour avec une petite valise. « Les Talibans lui ont coupé la langue, dit-il, pour l’empêcher d’enseigner l’anglais aux enfants. »

Les yeux d’Anar souriaient. Ils souriront jusqu’à l’éternité.

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C’est à la condition des femmes que l’on mesure la santé d’une nation. En choisissant l’exil, ce n’est pas seulement leur terre natale que les femmes abandonnent. Elles laissent aussi derrière elles la progéniture qu’elles n’y auront plus. Elles emportent en terre étrangère des chromosomes-douleurs, qui enfanteront des filles-douleurs, qui s’uniront à leur tour à des hommes d’autres races, jusqu’au jour où, quelques générations plus tard, le sang ancestral ne coulera plus dans leurs veines. Quelle importance ? dira-t-on. Et en effet, cela n’en a aucune. L’humain est intelligent et résilient, et nous autres, les femmes, en sommes la preuve. Personne n’est mieux placé que nous pour en parler. Néanmoins, il nous arrive parfois de nous demander tout bas où sont partis nos hommes, vers quelle bataille ils sont allés, pendant que nous enfantons avec d’autres des enfants métissés. Cette guerre contre l’envahisseur, est-ce notre pays qui l’a perdue ou bien est-ce nous ?

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