La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 7 sur 15

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La frontière des oubliés

Je suis le songe de Fawad, un songe appelé la mort

 

 

1387 du calendrier persan (2008)

Hérat, Afghanistan

 

Les okras en sauce se cuisinent de la même manière en Iran et en Afghanistan, pourtant le goût en est différent. J’eus l’occasion d’en manger chez mon oncle, lors de mon dernier séjour à Hérat, et me suis dit que la différence provenait sans doute de la variété des okras afghans. Puis j’ai essayé de retrouver la saveur de ceux que j’avais mangés en Iran, mais pour quelqu’un qui ne connaît rien à la cuisine, c’était comme porter de l’eau à la rivière. Je ne sais pas, son ragoût était peut-être plus acide, plus pimenté ou plus salé, en tout cas, il était différent.

« Il n’a pas le même goût qu’en Iran, dis-je à ma tante.

— J’espère bien que tu nous montreras comment vous faites chez vous », lança-t-elle avec une pointe d’ironie.

J’aurais mieux fait de me taire, car je suis incapable de cuisiner. Dans notre culture, il est tellement inconcevable qu’une femme ne sache pas cuisiner que cela revient presque à dire qu’elle n’est pas une femme. En outre, pour ma tante, femme pachtoune traditionnelle de la tribu des Barakzai et qui ne m’avait jamais aimée, cela ne pouvait que la conforter dans son opinion que j’avais été dès le début un mauvais parti pour son fils et que notre relation n’avait été qu’un jeu d’adolescent.

Je me revois à neuf ans, perchée sur un tabouret de vingt centimètres de haut, essayant de regarder dans la marmite. Debout devant la cuisinière, une écumoire à la main, ma mère explique que pendant la cuisson du riz, dès que l’on voit apparaître cinq petits traits sur la surface du grain, il faut tout de suite égoutter le riz qui est alors digne d’être servi aux invités. Si l’on en compte six, il n’est plus acceptable et il faut le garder pour la famille. Nous recevions beaucoup et il y avait heureusement des cuisiniers pour nous épargner tout ce tracas et cuisiner un riz convenable, car ma mère était une femme parfaite et elle voulait à tout prix me faire hériter de ses qualités. Pour ma part, j’étais surtout soucieuse à cet instant de savoir comment j’allais pouvoir plonger mon visage dans une marmite fumante pour examiner chaque grain de riz. C’est alors que ma mère, me regardant comme si j’avais été une extraterrestre, dit : « Bien évidemment, on fait ça à vue d’œil. »

C’est à ce moment que j’aurais dû comprendre que je n’étais pas faite pour cuisiner. Là où ma mère voyait un tout qu’elle jugeait instantanément, je voyais des centaines de grains de riz flottant dans une marmite. Aux premiers temps de mon apprentissage, elle m’avait chargée à plusieurs reprises de la cuisson du riz et il lui avait suffi d’un regard par-dessus mon épaule pour déclarer : « Les invités en mangeront, nous aussi, mais les chiens n’en voudront pas ! » Je doute d’ailleurs qu’elle eût jamais donné à un chien ou un chat ou même à un mouton le résultat de mon labeur. « Les pauvres, disait-elle, ce sont également des créatures de Dieu et elles n’ont rien fait de mal », puis, prenant un air affligé, elle disait dans un soupir : « Mon petit arbre stérile ! »

Stérile, je l’avais toujours été aux yeux de ma tante. Elle n’avait jamais admis que son fils fût épris d’une femme si peu femme, dont l’avenir ne promettait rien de bon, et quand elle se lamentait en présence de ma mère, je l’entendais qui acquiesçait en disant : « Oui, oui, si peu femme et en plus, obstinée. »

L’amour me terrassa pour la première fois à l’adolescence, violent et irrépressible. J’étais très contrariée par ce sentiment inconnu et je passais mes journées dans une humeur irascible. Je le désirais et le rejetais tout autant, mais j’avais beau résister, je voyais bien que tout mon être obéissait à une force implacable. Comme je vivais en Iran tandis que l’élu de mon cœur se trouvait en Afghanistan, notre amour était tributaire de mots comme bureau des migrants, frontière, carte de transit, étudiant étranger, passeport, religion… tant de choses qui avaient le pouvoir de réduire ou d’augmenter la distance qui me séparait de celui que j’aimais.

La femme de mon oncle revint avec un plateau d’okras, lavés et séchés, en tout point identiques à ceux que l’on trouve en Iran.

« Tiens, dit-elle, montre-moi comment vous faites chez vous !

— Euh, vous les avez séchés alors que chez nous, on les cuit mouillés », ai-je répondu.

Chercher à dissimuler son ignorance au lieu de la confesser ne fait que compliquer une situation, et l’on sait que les petits mensonges sont souvent les moins convaincants. Loin d’être naïve et connaissant mon caractère opiniâtre, ma tante me toisa d’un sourire moqueur.

Autrefois, pour plaire à ma mère et à ma tante, je m’étais donné beaucoup de peine pour porter des fruits, ce qui signifiait accomplir quelque chose qui me valût à leurs yeux le titre de femme ou plus spécifiquement celui de « femme-de-Fawad ».

J’avais d’abord commencé par expérimenter une recette trouvée dans un livre de cuisine : 100 grammes de matière grasse, 250 grammes de filet de veau, etc., mais au bout de plusieurs tentatives, le résultat restait médiocre. « Il manque une touche personnelle », répétait ma mère, mais j’avais beau chercher, je ne trouvais rien à y mettre de plus que ce qui était écrit dans la recette. Jusqu’au jour où je tombai, dans le même livre, sur la recette d’un cake au citron. Cette fois, ce fut un succès. À dix-sept ans et à la veille des examens du baccalauréat, je venais de faire une découverte fondamentale, à savoir que la pâtisserie et la cuisine n’obéissaient pas aux mêmes règles. En pâtisserie, rien n’est laissé au hasard, tout est précis, les poids, les volumes ainsi que la température du four.

Je dis à ma tante : « Vos gazinières russes sont très puissantes parce qu’il fait froid en Russie. Il vous faudrait une cuisinière iranienne. » Mais c’était évidemment aussi absurde que de dire à un fabricant de chapeaux que les Tadjiks ont la tête plus large que les Afghans et qu’il est par conséquent impossible de fabriquer des chapeaux.

Ma tante n’était pas stupide. Elle rétorqua que les cuisinières russes étaient bien meilleures que celles fabriquées en Iran. Je n’étais pas assez bien informée pour me défendre, mais il était de toute façon trop tard pour battre en retraite :

« Les okras se défont quand le feu est trop fort, ai-je continué.

— Il suffit de baisser la flamme, ma chérie, fit ma tante.

— C’est impossible avec des gazinières russes. »

J’avais tapé dans le mille, car de l’autre pièce mon oncle lança soudain :

« Les Russes nous ont tout apporté et ils nous ont tout pris. Tu as entendu, Safia ! »

Le ton monta et je saisis dans leurs paroles qu’ils se préparaient à quitter Hérat pour aller à Douchanbé. Pourquoi Douchanbé ?

Je fis semblant de m’affairer dans la cuisine. Sur une étagère, j’avisai des petits flacons soigneusement étiquetés à la main. Celui intitulé Pied de fillette contenait une épice qui ressemblait à du cumin. Dans un autre portant le nom Âme de Leili se trouvait une poudre jaune, plus claire que le curcuma, et dans le flacon appelé Regards, des bâtonnets semblables à ceux de cannelle, mais qui étaient plus rouges. Je m’immisçai dans leur discussion :

« C’est merveilleux que les épices chez vous portent des noms si féminins ! Ce sont les femmes qui donnent de la saveur à vos plats, lançai-je avec enthousiasme.

— Elles les empoisonnent, tu veux dire ! » marmonna mon oncle.

Ma tante posa le plateau d’okras devant moi.

Je n’avais plus d’issue.

« Il m’en faut trente-cinq de même taille », dis-je.

J’avais lancé ce chiffre sans réfléchir. L’année de mes dix-sept ans, je m’étais mise à confectionner des sucreries à base de farine de pois chiche. Je les pesais méticuleusement et en disposais trente-cinq dans des boîtes en plastique jetables. Ma mère les distribuait à toute la famille en s’assurant que cela se sache en Afghanistan, même si Fawad se moquait éperdument que je sois bonne pâtissière. Dans ses lettres, il me parlait de littérature et de ses rêves de liberté pour l’Afghanistan. Elles commençaient toujours ainsi :

À l’unique de mon cœur,

La tyrannie sera bientôt vaincue. Elle est en train de rendre

l’âme, impuissante face à l’avancée du peuple…

Il poursuivait ensuite avec un compte rendu de la situation alors qu’ici, je m’adonnais à mes prouesses pour prouver au monde ma féminité. Au bout d’un an, personne dans la famille ne confectionnait le moindre dessert sans me consulter pour déterminer la durée et la température du four. Je devais ce succès à mon sens du détail et j’avais si bien su en tirer parti que ma mère avait conclu que son adolescente désirait finalement être une femme et se marier.

Je dis à la femme de mon oncle :

« La quantité d’eau est très précise. Pour trente-cinq gombos, on rajoute un demi-litre d’eau.

— Comment fais-tu pour mesurer l’eau ? demanda-t-elle.

— Avec une bouteille vide », dis-je.

Je mis trente-cinq gombos et le contenu d’une bouteille dans la casserole.

Mon oncle lança de l’autre pièce :

« Les Russes nous ont anéantis. Les aliments, l’eau, ils nous fournissent tout. Peut-on être plus vil que cela ? Nous qui avions tout ! »

Comme beaucoup d’Afghans, mon oncle avait subi les déboires de l’économie étatique et, maintenant que vingt ans avaient passé depuis le retrait des troupes soviétiques, il était devenu un partisan invétéré d’Ahmad Shah Massoud qu’il appelait « le héros national afghan ». Il proclamait avec fierté que Massoud avait toujours préféré le pain noir au pain blanc impur des Russes, et ces propos me surprenaient quelque peu venant de la bouche d’un ancien féodal. Mais y a-t-il une chose que la guerre ne bouleverse ? L’empreinte des Russes était présente sur tout, sur le panier à pain, sur les casseroles, le réfrigérateur, et les aliments avaient encore un goût de guerre. Je fis part de mes pensées à mon oncle. Sans comprendre mon propos, il dit : « Je t’assure qu’à la première occasion ils vont nous empoisonner avec leurs pommes de terre. »

Pendant que mon oncle déversait sa bile, les okras mijotaient dans l’eau minérale russe et le concentré de tomate iranien, et je ne savais plus quelle quantité de sel ajouter.

Je demandai à ma tante : « Comment faites-vous pour le sel ? » Elle comprit parfaitement le sens de ma question et répondit comme ma mère « à vue d’œil » mais j’étais bien entendu incapable d’une telle approximation. Quand vint l’heure du dîner, les okras présentés dans un beau plat en cristal étaient en bouillie. Ni moi ni ma tante n’avions rajouté de sel. Je dis : « Saviez-vous que les bouteilles d’eau russes ne font pas cinq cents millilitres, mais sept cent cinquante millilitres ? Mon ragoût est complètement raté. »

Il n’en fallut pas plus pour faire ressurgir les batailles du passé sur la nappe et mon oncle repoussa rageusement son assiette : « Mais que le diable les emporte ! Tu vois ce qu’ils nous font !? Cette malédiction ne cessera jamais ! »

Nous avons mangé en silence le ragoût fade et gluant. Le meilleur moyen de briser la glace dans de tels moments est de dériver vers des sujets plus importants ; la guerre d’Afghanistan intéressait forcément plus mon oncle que mon ragoût ou celui de ma tante. Je ne sais si je dus mon salut à Ahmad Shah Massoud ou à l’eau minérale russe, mais j’étais sortie d’affaire. Pour racheter mes torts et leur cuisiner quelque chose que je savais faire, je décidai de me rendre le lendemain au marché de Hérat, où je comptais trouver des moules à gâteau et de la farine. Je voulais leur préparer un gâteau, un gâteau si délicieux qu’il ne me soit pas nécessaire de masquer mon incompétence en évoquant les tragédies du passé.

Le jour suivant, je partis donc au marché de Hérat, ou ce qui en restait après toutes ces années de guerre. Nous étions en 2008. Officiellement, les Talibans étaient partis depuis longtemps, mais huit hommes sur dix avaient des allures de Talibans. Les scènes que je voyais étaient profondément déconcertantes : un homme enveloppé dans une étole talibane portait sur la tête le pakol de Massoud ; une femme au menton tatoué de quatre grains de beauté avait rehaussé sa burka et sa robe était outrageusement décolletée ; un enfant tenait une échoppe de munitions de chasse en dégustant tranquillement une glace. Où étais-je ? Était-il possible que ce fût Hérat ? En me fiant aux conversations, j’aurais aussi bien pu me trouver au Pakistan, en Arabie saoudite ou dans une ville frontière iranienne. Le bazar de Hérat était une sorte de pot-pourri de tout ce qui constitue une ville dévastée par la guerre au Moyen-Orient.

J’achetai des œufs et de la farine chez un marchand qui parlait en pachto. Je n’avais pas apporté ma balance digitale allemande, mais je trouvai prudent de renoncer à en chercher une et décidai de quitter les lieux au plus vite.

Des hommes en tenue d’apocalypse patrouillaient dans la ville. « Ce sont des soldats de l’OTAN », chuchota une femme comme s’il était interdit de prononcer ce mot à voix haute. Elle me mit en garde : « Ne les regarde pas, s’ils prennent peur, ils sont capables de tirer. » L’idée que je puisse représenter un danger pour ces hommes en gilets pare-balles me semblait incongrue. C’était à se demander qui était l’ennemi à présent que la guerre était finie !

Hormis la maison de mon oncle, je ne reconnaissais rien du Hérat d’autrefois. À mon retour, je le trouvai assis sur la véranda non loin de son réchaud à opium et visiblement déjà intoxiqué. Il m’accueillit en criant joyeusement : « Bah Bah, ma beauté est de retour ! »

Je m’avançai vers lui et il me serra dans ses bras.

« Je ne t’avais pas encore prise dans mes bras depuis ton arrivée. Tu es maigre comme une belette. »

Je posai mes achats par terre.

« Quel enfer, mon oncle ! On a l’impression que la ville est encore pleine de Talibans ! Les gens sont habillés comme des Pakistanais, alors qu’autrefois, ils ressemblaient à des Iraniens. »

Il continua sur sa lancée :

« Je me demande qui est l’homme qui a bien voulu t’épouser ! Tu es plus légère qu’un chevreau ! Si tu avais été la femme de mon fils… »

Les mots étaient tombés ! Il approcha la pipe de la flamme. Nous venions d’être tous deux projetés vingt ans en arrière, le jour où j’avais fait irruption dans sa chambre en disant : « Mon oncle, ton fils dit qu’il ne veut pas de moi ! », et lui avait répondu : « C’est un âne et toi, tu es mon tigre du Bengale ! »

Je me levai. Je n’avais pas la force de revivre ces souvenirs. Mes mains tremblaient. Je n’étais pas revenue ici après si longtemps pour parler de mon cousin.

Tout s’était déroulé pendant l’été 1999. Je venais d’avoir dix-huit ans et mon cousin qui en avait vingt me parlait dans sa dernière lettre de Cholokoff et écrivait : « Les romans vont être éradiqués des bibliothèques universitaires. » Je lui avais répondu : « Ici aussi, il y a des émeutes à Téhéran. Les dortoirs sont fermés et on nous a renvoyés chez nous jusqu’à nouvel ordre. »

Puis un jour, plus rien. Le téléphone ne répondait plus. Mes trois dernières lettres étaient restées sans réponse. La date limite des inscriptions pour les étudiants étrangers approchait et mon cousin aurait déjà dû arriver en Iran. Secrètement, j’espérais qu’à son arrivée, mon oncle ou mon père nous loueraient une maison et que nous pourrions enfin nous marier. Mais nous étions demeurés deux amants qu’une frontière tracée par d’autres avait séparés, un beau songe de mes dix-huit ans. Au mois d’août, un coup de fil nous apprit sa mort dans une embuscade. Il avait été touché en pleine poitrine et les vertèbres de son cou avaient été brisées, lui sectionnant l’aorte. Quelqu’un avait mutilé mon fragile amant au teint de lune. Si je n’étais pas trop jeune pour l’amour, je l’étais pour la mort. À cette époque, les Talibans étaient au pouvoir et les combats contre les moudjahidines faisaient rage, il était hors de question d’aller en Afghanistan. Personne ne savait ce qui s’était passé mais on disait que lors d’un assaut ses camarades, des moudjahidines de gauche, l’avaient trahi. Personne ne connaîtra jamais la vérité et d’ailleurs qu’est-ce que cela changerait ?

Je restai en Iran, les yeux rivés au loin vers la frontière au-delà des montagnes. J’empoignais la terre, je martelais le sol de mes mains en hurlant ma douleur. J’avais vieilli d’un seul coup. Le tremblement de mes mains date de cette époque. Mes amis de Téhéran ignoraient tout de ma vie et de mes dix-huit ans. À leurs yeux, rien ne me distinguait des autres étudiants, puisque j’avais une carte d’identité iranienne et que j’étais aussi concernée qu’eux par les attaques des dortoirs et les révoltes étudiantes.

Puis un jour, les bouddhas géants de Bâmiyân tombèrent. Les images de l’explosion passaient en boucle sur les chaînes d’Iran et du monde entier, mais la seule photo capable de m’émouvoir était celle d’un homme minuscule se tenant devant les grandes statues, un homme qui s’était effondré avant elles. Au diable les bouddhas, le patrimoine de l’humanité ! Les télévisions ne s’intéressaient qu’aux ruines fumantes des statues, alors que mon cœur aussi était brisé. J’étais une mariée dépossédée de sa nuit de noces, une femme meurtrie dont personne ne soupçonnait la peine. Mon oncle n’aurait pas dû réveiller cette ancienne douleur. Depuis j’avais épousé un autre homme, j’avais eu un fils et je ne sais quelle idée m’avait prise de venir me livrer ici à cette mascarade de cuisine ! Ma gorge était nouée. Je revoyais mon père brûlant toutes les photos de mon cousin, le psy qui me demandait si je l’avais embrassé ou si j’avais vu son cadavre, ou bien ce professeur qui en parlant de la guerre en classe avait fait jaillir mes larmes, et j’avais été secouée de sanglots pendant l’ensemble du cours, sous les yeux ébahis de mes camarades.

Je me levai pour déposer le sac de courses dans la cuisine. Ma tante Safia était arc-boutée sur l’évier comme si elle avait eu un malaise.

« Les okras étaient ratés, dis-je, j’aimerais bien vous faire un gâteau. »

Elle tourna la tête et je vis à ses yeux rougis qu’elle avait pleuré. Je me dis qu’elle avait probablement entendu notre conversation.

« Ça va, ma tante ? ai-je demandé.

— Qu’est-ce qu’il te faut ? dit-elle en ignorant ma question.

— Juste un moule à gâteau », ai-je répondu.

Elle baissa la tête et se remit à la vaisselle. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas et que je lui devais des excuses pour mon impolitesse grossière de la veille.

Je m’approchai et voulus lui prendre l’assiette des mains.

« Tout ceci est du passé, ma tante. À vrai dire, je ne sais même pas cuisiner. Je croyais faire plaisir à mon oncle. »

Elle lâcha l’assiette et de sa main mouillée me flanqua la gifle la plus froide de ma vie. Combien d’années me faudra-t-il pour oublier le bruit que fit cette claque sur ma joue ? J’étais sidérée par son geste et, curieusement, je me sentais honteuse.

« Tu viens d’Iran après tant d’années pour rouvrir notre plaie ? Pour nous faire la cuisine ? »

Cette fois-ci, j’étais projetée au moment de la mort de mon cousin quand la voix de mon oncle avait hurlé au bout du fil : « Ils l’ont tué ! Ma colombe de Kaboul ! Ma colombe tachée de sang… » et ses mots résonnaient dans ma tête encore tout étourdie.

Il était impossible de guérir une famille brisée en lui mitonnant de bons petits plats. En outre, tout ce qui venait de moi avait l’amertume du poison puisque à la mort de celui que j’aimais, j’avais tourné la page et m’étais remise à cuisiner pour être admirée de ceux dont je m’étais évertuée à obtenir l’approbation au prix de tant d’efforts. J’avais survécu à l’amour alors que celui que j’aimais reposait au cimetière…

Ma tante dit :

« Ton oncle a décidé d’aller à Douchanbé venger son fils. J’espérais qu’il finirait par oublier ici à Hérat, mais vous êtes des grands rancuniers dans cette famille. Il m’accuse d’avoir causé sa mort. »

Elle s’effondra sur le sol, secouée de sanglots.

Je ne pouvais imaginer mon oncle, opiomane et si frêle, aller se venger de la mort de son fils, et de qui d’ailleurs, puisqu’on ne connaissait pas le meurtrier de mon cousin. De son corps mutilé, l’assassin avait emporté une main en signe de haine, cette belle main qui m’écrivait des lettres d’amour et qui avait tenu la mienne en me jurant fidélité.

La voix grisée de mon oncle fredonnant un air d’Ahmad Zaher montait de la cour. Safia sécha ses larmes. Neuf ans avaient passé et pourtant j’éveillais encore leur douleur, j’étais encore la coupable. Aucun chagrin ne vous anéantit de la sorte ! Au fond, je n’étais guère différente d’un Taliban, d’un moudjahid ou d’un communiste, j’étais un assassin puisque j’avais survécu à ma propre mort.

Safia ne devait pas foncièrement me haïr mais ma visite et mon attitude faussement insouciante avaient rouvert la blessure. Cette gifle me punissait avec raison d’avoir dit que le bonheur était encore possible, d’avoir épousé un autre homme, d’avoir déclaré que les Talibans avaient été chassés et qu’on allait enfin reconstruire les bouddhas. Il fallait me faire taire ! Pourquoi vouloir à tout prix réparer nos blessures ? Pourra-t-on un jour réparer le corps mutilé de Fawad ?

Je tendis ma main :

« Venez, ma tante ! »

Elle me repoussa. Lorsque je posai la main sur son épaule, elle laissa échapper un cri de douleur qui me fit reculer. Le col évasé de sa robe ayant glissé de son épaule, j’aperçus des plaies sur la nuque mise à nu, certaines anciennes, d’autres fraîches et suintantes, et la chair qui était à vif sous les cloques. Je ne pus retenir un cri. C’était sans aucun doute des marques de brûlures causées par un tisonnier. Mon oncle ne lui avait donc jamais pardonné d’avoir envoyé leur fils étudier à Kaboul et chaque fois que son chagrin se rappelait à lui, il lui infligeait ces brûlures. Safia, brûlée et meurtrie, subissait ces tortures alors qu’elle était innocente. Ma gifle était bien peu de chose et je la méritais !

La guerre continue et je n’ai jamais revu mon oncle jusqu’à sa mort. Dans mon cœur en lambeaux revient souvent le souvenir de cette main privée de linceul, cette main qui rêvait d’écrire et qui écrit aujourd’hui à travers moi.

Depuis mes dix-huit ans, qui suis-je sinon le songe de Fawad, un songe appelé la mort ?

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Pour l’exilé, le monde se métamorphose sans cesse. Il fluctue puis se fixe un jour dans de nouvelles coordonnées géographiques, qui ne sont hélas pas celles que l’exilé avait jadis quittées avec son baluchon sous le bras. Le monde change et l’exilé aussi. La guerre et l’exil rendent caduque la notion de stabilité, et l’instabilité finit par devenir la norme. C’est pourquoi, lorsqu’il entend dire que la guerre est finie, l’exilé se précipite chez lui. Comment s’imagine-t-il retrouver la maison dont il a laissé la clef en partant à des étrangers ? Que veut-il ? Il veut la reconstruire. Le monde a changé et lui aussi et pourtant il persiste à croire que c’est encore possible. L’exilé, égaré dans un no man’s land entre la vie et la mort, cherche peut-être avant tout à se reconstruire lui-même sans se soucier de l’état de sa maison, que d’autres ont démolie brique après brique.

Quand la première balle part, l’impact se répercute sur des générations. La damnation est éternelle. On devient fugitif et on le reste, même sous le drapeau des Nations unies ou celui du Croissant-Rouge… Le drapeau blanc de la paix est troué de partout.

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