La frontière des oubliés
Les Ouzbeks faisaient la sieste quand les Soviétiques nous ont envahis
Les Ouzbeks faisaient la sieste
quand les Soviétiques nous ont envahis
1369 du calendrier persan (1990)
Territoire frontalier entre l’Iran et l’Afghanistan
L’ombre du dôme s’était éclipsée sous le soleil torride de cette mi-journée d’été. Mahjoub et moi avions placé nos bocaux remplis de scorpions sur le dôme, à l’endroit le plus chaud, et maintenant, assis au bout du toit dans une petite flaque d’ombre, nous attendions qu’ils rendent l’âme. Le coucher du soleil désignerait le vainqueur, sachant que le gros scorpion brun de Mahjoub me laissait peu d’espoir.
Au cours de l’été 1990, l’ex-époux de ma tante, Nasser Khan, et son fils Mahjoub débarquèrent chez nous au village. De l’autre côté de la frontière, les communistes étaient toujours au pouvoir, et le parti Parcham avait presque anéanti les populations de la région frontalière. Alors, comme chaque été, des « invités » arrivaient et restaient un moment, cherchant un moyen de quitter l’Iran et de rejoindre l’Allemagne.
Dans la modernité balbutiante des années 1970 en Afghanistan, alors que naissaient les partis de gauche, ma tante fit la connaissance à l’université d’un Ouzbek, Nasser Khan. Ils se marièrent, malgré la désapprobation de la famille, peu encline aux alliances interethniques.
Quelque temps plus tard, quand les partis de gauche orchestrèrent le tragique coup d’État communiste, mon père, ma tante et Nasser Khan nièrent fermement avoir eu la moindre sympathie pour ces mouvements. Ma tante se sépara de son époux, mais mon père resta ami avec son beau-frère qu’il aimait beaucoup.
Mon cousin avait trois ans de plus que moi et trente centimètres de moins. Il était vif et agile avec des yeux bridés, une peau blanche parsemée de taches de rousseur qu’il tenait de son père ouzbek. Mon père voulut, en vertu des règles d’hospitalité, que je tienne compagnie à Mahjoub, mais je ne voyais aucun jeu digne de ce nom à lui proposer. À neuf ans, j’étais rêveuse et taciturne. Je passais les longues journées d’été seule sur le toit ou dans la fraîcheur de la réserve, à m’inventer des passe-temps plus insolites les uns que les autres, comme évaluer mentalement la distance qui me séparait des capitales d’autres pays, dénicher les nids de fourmis, compter les araignées qui séjournaient sur le dôme, suivre la trajectoire ondulante des serpents du désert qui venaient se glisser sous les buissons d’épine-vinette. Dernièrement, je m’étais risquée à attraper quelques scorpions.
L’été précédent, j’avais été piquée par un scorpion à l’index de la main gauche en enfilant un gant de toilette. La douleur était inconcevable, à mille lieues d’une piqûre de guêpe. Extirpé du gant, le petit scorpion jaune fut aussitôt broyé sous une grosse pierre, mais le souvenir de cette brûlure intense et de mes hurlements est encore vivace. Ma nounou m’entailla le doigt de son petit canif et se mit à faire refluer le sang contaminé vers la plaie pour qu’il s’écoule, puis, posant sa bouche sur la plaie, elle aspira et cracha le venin. Je fus prise de convulsions. La fièvre s’installa. On finit par me guérir à force de potions et de remèdes traditionnels, mais longtemps ma main demeura inerte, mon bras tuméfié pendant de mon épaule comme du bois mort. De cette mésaventure naquirent ma haine des scorpions et le bégaiement de ma nourrice qui, à cinquante ans, s’était soudainement retrouvée, comme on dit, avec la langue « lourde », à cause du venin. Pendant des mois, tout le monde veilla à me tenir à l’écart des endroits où les scorpions s’abritent, dans les bûches près du foyer, au pied des arbres, dans les fissures du mur de la salle de bains.
La première fois que nous sommes allés dans le jardin, Mahjoub et moi, je lui ai tout de suite raconté l’incident de l’an passé. J’ai étalé toutes mes connaissances en matière de scorpions, connaissances tirées uniquement de ma nourrice et de sa panoplie de croyances populaires, comme le fait que les scorpions, contrairement aux fourmis, ne creusent pas de terriers en profondeur, que leur corps plat comme une feuille de papier leur permet de se glisser à l’oblique dans n’importe quelle fente, et que par conséquent leur cachette est assez facile à repérer, mais qu’il est en revanche difficile de les capturer car ils sortent la nuit et restent tapis le jour dans des lieux sombres et moites, sous la terre, au creux des pierres ou dans les réserves de bois. J’étais en train de claironner que si j’en voyais un, je lui ferais la peau avec un bâton et lui trancherais le dard criminel, quand Mahjoub annonça qu’il connaissait toutes sortes d’astuces pour capturer les scorpions et les saisir même à la main. J’étais décontenancée. Moi qui étais totalement novice en la matière et ne m’intéressais que depuis peu à ces bêtes venimeuses, je n’avais évidemment pas le courage de les toucher. Les rares spécimens que j’avais pris, c’était en coinçant leur queue entre deux bâtons comme ma nourrice m’avait appris à le faire, ce qui en général ne permettait d’attraper que des gros scorpions.
En fin de compte, mon père a raison de dire que « les Ouzbeks dormaient quand les Russes nous ont envahis ». Après la prise de Hérat par les Soviétiques, tout le monde s’est mis à le décréter. Et c’est probablement vrai, sinon comment expliquer que les Ouzbeks, ce peuple trapu et rusé installé le long de la frontière soviétique, n’aient pas fait barrage aux envahisseurs ?
Mahjoub, ouzbek – donc rusé –, semblait né pour attraper des scorpions. Il dénicha immédiatement un petit scorpion jaune sous une vieille souche et, en un clin d’œil, il le prit par la queue sous l’aiguillon et le brandit sous mes yeux. « La queue est vivante, dit-il, si tu hésites un seul instant, elle pique, mais comme ça, elle est inoffensive. » Puis il le jeta au sol et l’écrasa. Mon père attribua l’habileté de mon cousin à son ascendance guerrière et, comme nous étions habitués depuis l’enfance à être jaugés à l’aune de notre héritage ethnique, nous eûmes l’idée d’une compétition : une chasse aux scorpions. Nous n’avions pas l’intention d’agir en cachette, aussi annonçai-je à mon père : « Nous allons faire un concours de capture de scorpions. » J’avoue que je m’attendais à un refus. Mais il s’exclama en riant : « Je reconnais bien mes petits Afghans ! Qui d’autre que vous irait couper la tête à des scorpions ? » La logique qui s’applique aux Iraniens ne s’applique pas à nos pères. Pour eux, la guerre est tout. Elle leur a tout pris. Ils n’ont plus rien à perdre. Jouer à chasser les scorpions ne les inquiétait pas puisque nous avions pleinement conscience des risques, et puis c’était somme toute un bon apprentissage du danger et de la mort.
Nous sommes retournés dans le jardin avec deux bocaux vides pour attraper des scorpions. Au coucher du soleil, je n’en avais trouvé aucun et Mahjoub déjà trois. Le soir, à la lueur de la lampe, nous les avons regardés se piétiner. Ils se donnaient des coups de pinces et arquaient parfois leur queue au-dessus de leur tête. Mais, contre toute attente, ils ne se firent aucun mal.
Le lendemain, j’aperçus un scorpion sans réussir à l’attraper. Il disparut aussitôt sous terre. Mahjoub en prit deux de plus et, grisé par sa victoire, il parada toute la soirée. J’eus bien du mal à dissimuler ma déception et j’allai demander de l’aide à ma nourrice, mais elle refusa. Je subtilisai alors la paire de tenailles qu’elle gardait auprès de son réchaud à opium et dont elle s’était servie un jour devant moi pour tirer un petit scorpion des fibres du tapis. Je voulais la victoire à tout prix.
Au jeu, il faut connaître ses atouts. Pour la témérité, je n’étais pas l’égale de Mahjoub, mais j’avais un sens aigu de l’observation et j’étais stratège comme beaucoup de femmes. Plutôt que d’aller chercher les scorpions dans les fissures ou au pied des arbres, je décidai d’aller directement au nid. Je transportai de l’eau fraîche dans une gourde et humidifiai la terre tout autour de leur nid pour la refroidir afin que les scorpions, pensant que l’air s’était rafraîchi, sortent de leur cachette. Mon objectif était d’inverser leur sens du jour et de la nuit, du chaud et du froid. J’avais compris qu’ils craignaient la chaleur car ils ne s’aventuraient jamais sur la terre chaude. Il fallait qu’ils pensent que c’était la nuit pour mettre le nez dehors. Au bout de trente minutes, un scorpion apparut. Je l’attrapai par la queue avec les tenailles et le jetai au fond du bocal. Ayant été bredouille pendant deux jours, ma capture de trois scorpions le troisième jour tenait du record. Le soir même, le nez collé aux bocaux, nous vîmes un des scorpions de Mahjoub en dévorer un plus petit et fûmes témoins de leur cannibalisme.
Du vestibule, j’observais mon père assis devant la télévision, tirant sur sa cigarette et lançant des jurons contre une cohorte d’hommes et de femmes identiques qui défilaient en chantant des hymnes. Mahjoub et moi ne savions pas ce qu’était un communiste. Je pensais qu’il s’agissait d’une personne. Peut-être était-ce cet homme coiffé d’un chapeau rouge qui haranguait la foule pendant que mon père et Nasser Khan pleuraient à chaudes larmes et se lamentaient qu’ils avaient tout perdu ?
Puis mon père s’écria : « Nasser ! Est-ce que les Ouzbeks dormaient pendant que les Russes nous ont engloutis ? »
Et Nasser Khan, embarrassé comme si tout ceci était sa faute, dit : « On n’a que ce que l’on mérite. »
Et voilà que c’était reparti, les Pachtounes qui ont trahi les Tadjiks, les Hazaras qui s’en sont pris aux Ouzbeks, et ainsi de suite… Les éternelles querelles ethniques, entendues mille fois, avec en fond sonore la voix du chanteur Ahmad Zaher. Dans ce vacarme, qui pouvait bien se soucier de deux gamins la tête penchée sur leurs bocaux de scorpions ? Quand j’ai raconté à mon père que nous avions vu un scorpion en dévorer un autre, il a ajouté que le scorpion était aussi un autophage. Quand son corps dégage une odeur de proie, il se sectionne et se dévore lui-même.
Quelques jours plus tard, le jeu est monté d’un cran. C’était à celui qui comptabiliserait le plus de scorpions morts. Les scorpions sont coriaces et ne succombent pas facilement. Contrairement à ce que nous pensions, ils ne mouraient pas en se piquant mais ils succombaient parce que leur queue s’arquait excessivement sous l’effet de la chaleur. Nous laissions donc les bocaux sur la terrasse en plein soleil à midi pendant que nous nous affairions au jardin à en dénicher d’autres. Nous retrouvâmes les parois du bocal recouvertes de sécrétions et en conclûmes qu’ils s’entretuaient. De toute évidence, plus le soleil tapait fort, plus ils mouraient vite. Aussi, quand nous en avions assez de chasser, nous montions sur le toit déposer nos bocaux en haut du dôme et les regardions mourir. Leur mort ne nous causait aucune peine. Lorsque l’on a compris très tôt qu’un humain peut en tuer un autre, il se peut que l’on ne ressente plus rien face à la mort.
La plupart de nos scorpions mesuraient deux à trois centimètres, mais, quelques jours après le début du jeu, Mahjoub en attrapa un d’environ six centimètres. Il paraissait énorme et sa couleur brun foncé le distinguait des autres. Il vint à bout de ses congénères en un temps record. Compte tenu des règles, le jeu se conclut en faveur de Mahjoub, tous ses scorpions étant morts. Le soir venu, lorsque nous montrâmes à mon père le gros scorpion victorieux de Mahjoub, il y eut une grande agitation et ils partirent sur-le-champ avec mon cousin à l’endroit où celui-ci l’avait trouvé, derrière le mur du jardin. Cette dangereuse créature venait de remettre en cause notre jeu périlleux. Il fut désormais interdit alors même que je mettais au point un plan pour me procurer un de ces scorpions bruns près du mur du jardin. Mon père fit jeter les bocaux dans le feu et la partie se termina par ma défaite, ce qu’il m’était impossible d’accepter. Pour moi, c’était désormais une guerre, un combat à mort qui n’avait de jeu que le nom. Je ne me connaissais pas assez pour comprendre d’où venait cette appétence pour la guerre, au risque de ma propre vie. Comment est-il possible que, même après avoir entendu que les scorpions bruns charriés par la crue printanière du fleuve Harirod avaient envahi le village, je sois sortie en pleine nuit, armée d’une lampe de poche, pour capturer un de ces invités indésirables qui avaient traversé la frontière et prouver que je pouvais encore gagner ? Mahjoub n’avait probablement pas conscience qu’en me dénonçant, il m’avait sauvé la vie.
Des années plus tard, en fréquentant des Iraniens, j’ai compris ce qui nous différencie. Les Iraniens tiennent plus que tout à l’idée de la présence originelle. Ils s’évertuent à prouver que leur existence remonte aux origines de la Terre, qu’ils ont créé les premières civilisations. Où qu’ils soient, il faut qu’ils démontrent qu’ils ont été là avant tout le monde et qu’ils sont les habitants originels. Mais pour les Afghans, l’attachement à un lieu ne compte pas. Ce qui compte, c’est l’âme guerrière. C’est de montrer qu’on appartient à une tribu ou à un clan victorieux, même s’il faut pour cela dévorer les autres, ou se dévorer. Même quand nous appelons cela un jeu, nous faisons la guerre.
Le jeu n’avait pas pour autant cessé dans ma tête, ni d’ailleurs les discussions de mon père et de Nasser Khan, jusqu’au jour où tout le village ne parla plus que des scorpions bruns. Cet été 1990, vers la fin du séjour de Mahjoub et de son père, une marée de scorpions se déversa dans la région. La découverte de Mahjoub n’avait été qu’une alerte ; en l’espace de quelques semaines, les scorpions étaient partout. La vie des frontaliers de la province du Farah devint un enfer. On nous enveloppa les jambes dans des linges épais et on nous envoya tout en haut de la maison, sur le dôme. Une moustiquaire avait été installée pour nous et il était absolument interdit de nous en éloigner. La première nuit fut excitante, et à l’aube nous nous amusâmes à nous laisser glisser le long du dôme. Mais le lendemain, en voyant d’en haut les gens marcher en direction du cimetière, l’angoisse nous saisit. On rapporta qu’en vingt-quatre heures, quatre-vingts personnes avaient succombé à des piqûres de scorpions, pour la plupart des enfants. Le temps des rigolades et des battues était révolu. Nous restions terrés sous la moustiquaire en compagnie de ma nourrice. Chargée de notre protection, elle récitait des prières invoquant la clémence de Dieu, et nous nous évertuions à répéter ses mots après elle. Nous avions succombé à la peur des étrangers. Nous étions comme une armée vaincue et brisée, qui attend son sort. Ces hôtes indésirables avaient réussi à nous faire oublier notre propre jeu. Nous étions habitués à nos scorpions ; nous connaissions l’emplacement de leurs terriers, la puissance de leur venin et nous savions comment nous en débarrasser. Mais ces milliers de scorpions que rien ne semblait arrêter n’étaient pas d’ici.
De là où je me trouvais, en haut du dôme, je m’inventai une chambre en verre suspendue dans les airs, hors de portée des scorpions, flottant au-dessus d’une immensité bleue dont toute terre était absente. Une demeure rassurante dans un cadre si différent, dont la vie m’avait privée et à laquelle mon âme d’enfant aspirait.
Fallait-il que les Ouzbeks dorment pendant que les Russes nous envahissaient ? Comment se fait-il que nos pères, qui ont combattu sans relâche quasiment jusqu’à l’anéantissement, se soient ensuite faits tout petits devant des étrangers et s’accusent maintenant mutuellement de lâcheté ? Faut-il qu’un nouvel ennemi, plus impitoyable encore, nous tombe dessus pour que nous prenions enfin conscience de notre tragédie ? Quoi qu’il en soit, les journées et les nuits en haut du dôme s’écoulèrent dans l’angoisse, à compter les morts. Y aurait-il une corrélation entre patrie et destin pour expliquer que la douleur des piqûres de scorpions soit encore si vive ?
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Il y a le temps de ceux qui restent et le temps de ceux qui partent.
Pendant que les premiers le voient défiler sous leurs yeux, les autres sont emportés dans son tourbillon. Il s’en trouvera toujours un pour objecter, celui qui ne fait que traquer les criminels dans les journaux : « Les moudjahidines ont tué les communistes, les Talibans ont tué les moudjahidines, les Américains ont tué les Talibans… » La presse et les sites d’information foisonnent de ce type de données qui érigent les héros d’aujourd’hui en criminels de demain.
Admettons qu’il soit possible, tout en étant loin de son pays, de mesurer le temps par l’actualité des crimes de guerre. Soit, mais uniquement tant que l’amour ne s’en mêle pas. L’amour chamboule toutes les équations. Je sais, il est difficile d’imaginer qu’on puisse tomber amoureux dans un tel chaos. Et pourtant cela arrive, et quand celui que l’on aime repose au cimetière, tous les criminels se ressemblent et il n’y a plus de héros sur le champ de bataille.
La guerre modifie l’équation de l’amour : ce sont deux lignes parallèles qui se suivent jusqu’à l’éternité sans jamais se croiser. Quand la guerre emporte celui que tu aimes, c’est comme si la balle qui vient percer ton cœur ne s’arrêtait jamais.
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