La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 4 sur 15

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La frontière des oubliés

Ici, c’est la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan

 

 

1365 du calendrier persan (1986)

Khorassan Sud, Iran / province du Farah, Afghanistan

 

Sur nos cartes il est écrit :

Cher résident de la frontière,

Cette carte donne accès aux magasins ETKA ainsi qu’aux dispensaires de l’armée et

permet de bénéficier de réductions sur les marchandises. L’attribution de cette carte est

réservée aux seules populations frontalières. Elle n’a aucune validité ailleurs.

Au dos on lit :

Le titulaire de cette carte, iranien ou naturalisé, est assujetti aux lois de la République

islamique d’Iran. En cas de guerre, il s’engage à servir avec loyauté et pacifisme. Dans

l’éventualité d’un conflit frontalier, le ministère des Affaires étrangères ou celui de

l’Immigration de la République islamique d’Iran statuera sur le sort des populations

frontalières.

Au milieu des années 1980, mon père n’avait pas encore connaissance de l’attribution de cette carte, mais il décida néanmoins de s’engager dans la guerre contre l’Irak. Honnêtement, je ne mets pas en doute le pacifisme de ses intentions, mais sa loyauté était plus questionnable. Fuir la guerre dans son pays pour s’enrôler dans celle du voisin ne me paraît pas très loyal.

Mon père avait rejoint la caserne de Birjand pour les entraînements, mais il n’arriva jamais au front. Après seulement deux semaines, il revint à la maison, souffrant de violents maux de tête, de nausées et de convulsions, officiellement réformé pour troubles de l’audition et du langage. Les premiers temps, les médecins défilaient, conviés à son chevet par mes oncles ou ses amis, jusqu’au jour où ils déclarèrent : « Il n’y a rien à faire, il faut le faire soigner à Téhéran, le pauvre souffre d’épilepsie. »

Très rapidement, l’homme bien portant et rieur d’autrefois devint un être maigre et plaintif. Le plus souvent, je restais sur le seuil de la porte ou bien je l’observais par la fenêtre, trop intimidée pour m’approcher de lui. Pourtant, le jour où Daoudi, la doctoresse qui était son médecin traitant, vint annoncer qu’il allait être conduit à Téhéran par la route, je voulus absolument les accompagner. Selon elle, le voyage en avion était impraticable car les crises survenaient désormais très fréquemment, or, dans ces moments-là, il fallait pouvoir être au calme pour surveiller l’activité électrique du cerveau de mon père et immobiliser ses membres. Nous prîmes donc la route de Téhéran dans un van Toyota transformé en ambulance, avec mon père, ma mère, Daoudi la doctoresse, le fils de Yaqoub le charretier et le chauffeur du van.

Le printemps arrivait à sa fin et Téhéran se trouvait à mille deux cents kilomètres de chez nous. Ma mère était assise à l’avant avec le chauffeur et, à l’arrière, aux côtés de mon père allongé à même le plancher, se trouvaient Daoudi, le fils du charretier et moi, secouée par les sanglots.

À cette époque, rien que pour rejoindre Birjand depuis notre maison frontalière avec ce van et sur cette piste cabossée, il fallait compter au moins cinq heures. Mais toutes les demi-heures, la doctoresse tapait sur la cloison qui nous séparait de la cabine du chauffeur, pour réclamer l’arrêt du véhicule. La crise ne tardait pas alors à arriver. Elle durait une vingtaine de minutes, ou plutôt trente depuis les toutes premières secousses jusqu’aux pleurs qui suivaient. Ainsi, le voyage de cinq heures jusqu’à Birjand nous prit finalement près de douze heures.

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D’après Daoudi, une balle avait dû frôler la tempe de mon père pour provoquer de tels dégâts neurologiques. Quant à moi qui l’observais de très près pour la première fois depuis son retour, je m’étais rendu compte qu’à l’approche d’une crise, quelque chose changeait d’abord dans son regard, puis que ses poings se serraient avant que peu après les secousses se déclenchent.

Daoudi avait deux coussins, l’un rond, l’autre plat et étroit. Elle plaçait immédiatement le premier sous la tête de mon père et l’autre entre ses mâchoires. Projetée en avant, la tête retombait brutalement sur le coussin rond et le plancher du van vibrait dans un déchirant fracas métallique qui me perçait les tympans.

Une fois à Birjand, Daoudi voulut repartir au plus vite mais ma mère, qui ces derniers temps ne domptait plus le flot de ses larmes, l’implora de rester un peu. Cependant la doctoresse ne voulut pas prendre de risques. Les spasmes étant violents et propres à provoquer à tout moment un incident vasculaire, il fallait l’hospitaliser au plus vite dans une unité de soins intensifs. En sa qualité de médecin généraliste, Daoudi avoua humblement ne pas posséder les compétences nécessaires pour soigner des pathologies du système nerveux. Nous reprîmes donc sans tarder la longue route vers Téhéran, dans une interminable traversée du désert. Je me tenais aux barres des parois du van et regardais les crises à distance. Chacun connaissait sa tâche. Le fils du charretier maintenait les membres pendant que la doctoresse immobilisait la tête en enfonçant le coussin plat entre les mâchoires. La seule chose qui me préoccupait alors était de savoir s’il souffrait beaucoup, tandis qu’à présent je sais que quelqu’un qui lutte pour sa survie ne ressent plus la douleur.

Au crépuscule, nous fîmes une pause dans le désert de Khor et Biyabanak juste après une énième crise. Mon père parut soudain remarquer ma présence dans le van et me tendit les bras. Comme Daoudi ne disait rien, je m’approchai de lui. Après deux mois pendant lesquels je m’étais tenue à distance, je sentis ses mains se refermer autour de moi. Des mains qui n’étaient pas celles d’autrefois et qui tremblaient tellement qu’on aurait cru qu’elles me martelaient. Pourtant, à cet instant, malgré la peur que m’inspirait son corps depuis son retour, je ne ressentais plus aucune crainte. Ma mère servit le repas en toute hâte, mais voyant que je n’avais pas d’appétit, elle fondit en larmes et me supplia de manger. Je m’exécutai afin de faire cesser ses pleurs, alors que j’avais la nausée et l’estomac noué. Il y a des moments où même l’enfant comprend qu’il n’a pas le droit d’être malade.

Après Khor et Biyabanak se déployait la région du désert de sel. C’était une nuit étoilée et le désert étincelait sous le clair de lune. Le chauffeur avait monté le son de la radio qui diffusait une chanson afghane :

Dans le ciel de février, il pleut du musc sur Kaboul

Une onde verte tapisse les rues de Kaboul

Par la fenêtre ouverte à l’avant du van, les notes glissaient dans l’air. Le fils du charretier dormait en boule sur le plancher, une corde nouée à son poignet jusqu’à la cheville de mon père. Adossée aux barres, Daoudi tenait, elle aussi, l’extrémité d’une corde nouée au poignet de mon père.

Et Sarbane chantait…

Le nuage a les yeux humides, l’herbe se met à voler

À Kaboul, le cyprès et l’iris sont exaltés

La respiration de mon père se perdait dans les cahots de la route et les soubresauts du van faisaient vaciller la lune et les étoiles dans le ciel. J’avais mal au ventre, mais mon cerveau d’enfant était trop occupé à essayer de comprendre comment les balles peuvent tuer pour y prêter attention. Je m’imaginais construire une usine fabriquant des armes, et je me vengeais de tous les responsables des malheurs de mon père. J’étais encore perdue dans mes pensées lorsque mon père sursauta, tirant sur les cordes qui entravaient sa main et sa cheville. Dans ma logique enfantine, seules les bêtes étaient attachées ainsi et donc, indignée, je me précipitai pour défaire les cordes qui le reliaient à Daoudi et au fils de Yaqoub. Daoudi mit par la suite mon acte au compte de l’innocence, mais je pense que j’avais agi plutôt par fierté ou par amour-propre. Pendant la première secousse, Daoudi et le fils du charretier dormaient encore. La crise suivit immédiatement. Le coussin rond glissa, la tête de mon père projetée en avant heurta violemment le plancher du van en retombant. Tout le monde bondit et le chauffeur freina brutalement. Ayant observé à plusieurs reprises que ses mâchoires se refermaient très rapidement sur sa langue, je courus enfoncer ma petite main de cinq ans dans la bouche de mon père. On entendit le craquement des os broyés. La mâchoire se verrouilla et un filet de sang mêlé d’une écume blanchâtre se mit à couler du coin des lèvres. Je savais que sa mâchoire ne s’ouvrirait pas avant vingt minutes et pour la première fois de ma vie j’appris à supporter ma douleur. Ce n’était pas une chose rationnelle ; instinctivement, je fermai les yeux et me mis à respirer rapidement jusqu’à ne plus entendre que le souffle de ma respiration et, perdus dans le lointain, les cris estompés de ma mère et de Daoudi. Quand la mâchoire de mon père s’ouvrit enfin, Daoudi attrapa ma main droite inerte. Je saisis immédiatement le pan de ma jupe avec mon autre main et essuyai le sang au coin de sa bouche. Daoudi désinfecta ma main et l’enveloppa dans un bandage trouvé dans sa trousse. Je ne pleurais pas, je regardais couler les larmes de mon père désemparé, en pensant : est-ce que ses dents lui font très mal ? Est-ce qu’il souffre beaucoup ? L’intensité de sa douleur me préoccupait alors plus que tout.

Je passai le reste du voyage à l’avant du van, aux côtés du chauffeur qui était afghan et vivait en Iran depuis longtemps. De temps en temps, il me demandait si ma main me faisait encore souffrir. Je ne souffrais pas, j’écoutais la voix de Sarbane qui ne s’est jamais effacée de ma mémoire.

Elles redonnent la vie à mon âme,

Les mûres noires de Parwan et l’eau fraîche de Paghman

Je m’étais fondue dans la musique, ou bien la douleur était si intense que je ne la ressentais plus.

Mon père avait vécu une jeunesse heureuse au sein d’une grande famille instruite et aisée, dont la plupart des membres, après de nombreux drames consécutifs à l’invasion soviétique, avaient dû se réfugier en Iran. À présent, leurs terres ancestrales se trouvaient entre les deux frontières, le clan partagé entre l’Iran et l’Afghanistan, et lui traversait ce désert, en pleine agonie, allongé au fond d’un van.

Après trois jours et demi de route, nous arrivâmes enfin à Téhéran et je vis la ville pour la première fois à travers les vitres du van, entre l’avenue Khavaran et le boulevard Keshavarz où se trouvait l’hôpital Sassan : une ville immense, remplie de voitures et de constructions modernes.

Le département de neuropsychiatrie retentissait jour et nuit des cris et des gémissements des malades. Les blessés du front atteints de troubles psychiques étaient installés dans deux grandes pièces sur des lits de camp séparés par des rideaux bleus. Trois jours après notre arrivée, on m’autorisa à passer quelques heures au chevet de mon père. Le chauffeur et le fils du charretier étaient repartis au village, mais Daoudi était restée. Il lui arrivait de m’expliquer des choses dans un langage enfantin, par exemple, que les oreilles sont un organe très important et qu’elles sont reliées au cerveau, ou que la violence d’un bruit, au-delà du seuil de tolérance, peut entraîner des troubles tels que ceux de mon père. Des années plus tard, auscultant mon canal auditif, un médecin diagnostiqua une atrophie des nerfs de l’oreille interne, qu’il déclara congénitale. Je savais pertinemment que c’était en réalité au sein de l’hôpital que j’avais par choix engourdi mon oreille pour ne pas entendre les hurlements des malades mentaux et pour parvenir, en restant près de mon père, à trouver le sommeil sur une chaise, un banc ou parfois même le sol. Les crises étaient devenues plus fréquentes et quand j’étais avec lui, je portais une paire de jolis gants achetés par ma mère pour qu’il ne s’inquiète pas de ma main bandée. C’était un secret entre ma mère et moi.

Du haut de mes cinq ans, je ne pouvais pas imaginer de lieu plus sûr au monde que l’hôpital Sassan. Même si la nuit on attachait mon père aux barreaux du lit à l’aide d’une lourde chaîne, on lui avait rendu la vie, en tout cas suffisamment de vie pour qu’il retrouve l’usage de la parole.

Au bout de dix jours, il recommença à se nourrir, et deux mois et demi après son arrivée, il pouvait de nouveau parler. Quand une crise s’annonçait, je sortais me poster derrière la porte de la pièce et si quelqu’un venait tirer le rideau qui entourait son lit, je savais alors que je devais m’éloigner et déambuler dans l’hôpital pendant une trentaine de minutes pour ne pas l’entendre délirer. C’était, je crois, ma manière spontanée d’éviter ce qui faisait souffrir. En revanche, quand le médecin lançait en passant devant sa porte : « Alors, monsieur le Khorassani, les nouvelles sont bonnes ? » et que je voyais mon père rire de bon cœur, le monde redevenait beau, sans danger, et je sautillais gaiement à cloche-pied sur toutes les mosaïques du couloir. J’étais heureuse qu’il soit en vie, et je n’avais alors aucune idée de la guerre dans laquelle l’Iran était engagé.

Jusqu’à cette nuit où, endormie sur le banc devant la chambre de mon père, je fus brutalement réveillée par un bruit inconnu déchirant l’espace : la sirène de l’hôpital. Tout l’étage baigna soudain dans une faible lumière rouge. Des gens se précipitèrent dans la chambre. Par la porte entrouverte, je vis mon père attaché aux barreaux, dormant du sommeil profond que procurent les somnifères. Ma mère m’empoigna en disant qu’il fallait partir nous mettre à l’abri, mais il était hors de question que j’abandonne mon père, bloqué sur place par ses chaînes. Je m’agrippai au banc, hurlant de toutes mes forces. J’entends encore l’infirmière de garde, furieuse, me traiter de tête de mule quand, subitement, l’éclairage fut rétabli.

N’est-ce pas ironique d’être soi-même rescapée de guerre et de ne saisir qu’a posteriori dans un autre pays ce que cette guerre signifie, au point d’en arriver à penser, des années plus tard, au regard de la terreur suscitée par les communistes, les Talibans ou Daech, que certaines guerres paraissent meilleures que d’autres ? Comme celle d’ici, qui fait retentir une sirène pour vous laisser le temps de profiter de votre dernier souffle avant de mourir.

Chaque fois que mon père retrouvait ses esprits après une crise, il basculait dans le délire, soudainement terrorisé et en larmes, et se mettait à hurler : « La guerre nous suit… elle nous suit partout… » Ce devait être usant pour lui d’imaginer qu’il avait emporté la guerre en exil et qu’elle continuait de le suivre.

Du Téhéran de cette époque, je garde le souvenir de couloirs bleus et jaunes et de fenêtres donnant sur un boulevard boisé. Trois mois plus tard, nous revînmes à Birjand en avion. C’était l’automne. Mon père allait mieux, mais il n’était plus le même. À partir de sa vingt-septième année, il dut prendre chaque jour huit cachets. Il ne voulut jamais admettre que cette malédiction lui était tombée dessus en allant au front. Il ne fut donc jamais question d’indemnités d’ancien combattant. Des années plus tard, en dépit de sa maladie, il réussit à terminer ses études et, pour se présenter, il aimait dire qu’il était un paysan qui enseignait à l’université. Pendant les dix ans qui suivirent, les crises d’épilepsie pouvant se produire de façon aléatoire, il prévenait ses étudiants dès le premier jour de cours pour qu’ils ne s’inquiètent pas. Personne ne l’entendit jamais se plaindre, ni de sa maladie, ni de notre infortune. Lorsqu’il perdit toutes ses dents à l’âge de quarante ans, nous étions déjà en possession des cartes de résident frontalier qui donnaient droit aux soins médicaux, mais les soins dentaires en étaient évidemment exclus. Mon père dut donc payer le dentier de sa poche et il passa toute une soirée à tourner la chose en dérision : « Mais voyons, monsieur, vous ne pensez tout de même pas que vous êtes à la frontière de la France et de la Belgique ! Ici c’est la frontière de l’Iran et de l’Afghanistan ! » répétait-il avec amertume. Tandis que pour moi qui avais tant de fois déchiffré les deux côtés de la carte, les mots prenaient chaque jour une portée plus vaste, comme le territoire de l’Iran et de l’Afghanistan, et non plus la frontière étroite sur laquelle nous nous trouvions.

L’année de ses cinquante-sept ans, son cœur lâcha, éprouvé par trente ans de puissants neuroleptiques. Quand j’arrivai à la morgue, on avait posé son dentier dans une coupelle sur la table de chevet. Mon père n’était plus. En le voyant si paisible, la mort me parut soudain moins tragique. Il était enfin délivré de son corps souffrant. Lui qui avait survécu à plusieurs guerres, enterré ses morts dans les terres frontalières, et veillé au cimetière familial, avait finalement succombé aux blessures d’une balle invisible que la guerre avait logée jadis en lui.

Je me penchai sur son visage. Sa respiration hachée s’était tue. Je collai mes lèvres à son oreille pour lui chuchoter que ma surdité datait des mois d’hôpital et qu’elle m’avait aidée à supporter ses gémissements et les hurlements des malades. Je lui confiai aussi le secret de ma main droite qui fait encore mal quand je tape sur le clavier d’un ordinateur, et combien je chéris aujourd’hui cette douleur quand j’écris.

Je sortis avec le dentier dans la fraîcheur de la nuit automnale et m’assis sur un banc dans la cour de la morgue. J’observai attentivement les deux parties de la prothèse sous l’éclairage blafard du lampadaire. C’était un trophée de guerre qu’il me léguait. Sur le banc, je posai ma main gauche sur la partie inférieure du dentier et fit pression sur la partie supérieure avec ma main droite. Je manquai de courage. Je me levai pour aller chercher une brique au bord du petit ruisseau qui traversait le jardin. Cette fois-ci, je frappai la prothèse avec la brique. Je frappai si fort que mes yeux se fermèrent comme jadis dans ce réflexe viscéral et je me mis à respirer profondément. Le sang coula entre les deux prothèses : je me sentis revivre.

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Nous avions sept gros rats chez nous et depuis notre exil, chaque nuit, lorsqu’ils fouillaient la maison pour se nourrir, ils venaient s’en prendre à nous. Toutes nos tentatives pour qu’ils aillent se restaurer ailleurs étaient demeurées vaines et il avait fallu apprendre à vivre avec leurs morsures. Nos corps se couvraient de blessures et nous en étions surpris, puisque aucune balle ne les avait traversés.

Ici, à la frontière de l’Iran et de l’Afghanistan, on trouve des corps de femmes meurtries et blessées qui n’étaient pourtant pas des soldats. Après quarante années d’attente, on finit par espérer le coup final. Je repense parfois à ceux que les rats ont dévorés, ceux qui ont attendu leur tour en silence. Nous rêvons tous qu’une balle vienne nous achever ; il suffit simplement d’être bien placé. Car si on en réchappe, on peut souffrir toute sa vie, même sans blessure. Notre peuple a toujours tiré gloire de ses morts. Et quand un étranger arrive sur nos terres, un destin semblable l’attend, même si l’amour l’y a conduit…

Les rats ne l’épargneront pas.

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