La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 2 sur 15

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La frontière des oubliés

Avant-propos

 

Mon éditeur en France m’a demandé si je pouvais écrire un avant-propos à mon livre. Je suis assise à mon bureau, à Téhéran, et tout semble en ordre. Cependant le bruit des grenades qui provient de la rue fait trembler mes doigts sur le clavier, dans un mélange de peur et de colère qui s’empare de moi alors que je commence tout juste à taper ces mots. Peur ou colère ? Mélancolie ou révolte ? Le sentiment est si oppressant que je ne parviens pas parfaitement à en saisir la nature, alors que je suis à son écoute avec chaque fibre de mon corps.

La frontière des oubliés est l’histoire de femmes blessées, l’histoire de leurs corps blessés et meurtris à la frontière irano-afghane. C’est l’histoire des femmes d’Iran et d’Afghanistan qui partagent le même sang, et le même sort – pas le sang qui coule dans leurs veines mais celui qui unit leur destin au sein d’une question commune : qui écrit le script de leur vie ?

La vie noyée dans le danger et le climat de frayeur qui durent depuis toutes ces années a engendré l’image de la « femme opprimée » du Moyen-Orient, mais je me suis efforcée d’écrire un texte qui brise leur mutisme. Ceci est un livre de voix. À cet instant même, je peux entendre à l’extérieur

les voix des femmes qui crient « 1 Azaadi », mot qui finit par mourir dans le bruit des tirs. Les femmes de notre terre sont parfois loin d’être impuissantes. De temps à autre, elles sont même courageuses, et si vous les écoutez attentivement à travers les pages de ce livre vous les entendrez, même celles qui sont mortes – les voix authentiques de femmes qui ont enduré tant de souffrance, une souffrance qui va au-delà de la souffrance individuelle.

Et oui, à ce moment précis où je tape le mot L-I-B-E-R-T-É, quelqu’un pourrait bien faire taire la voix que j’entends crier le mot « liberté » par ma fenêtre. C’est un soir de tumulte à Téhéran. Et je me demande : que cherchent donc ces femmes ? Voici la réponse : la dignité humaine.

Je suis une écrivaine de l’observation, et tout ce que j’ai écrit à ce jour découle de mon vécu. Le livre que vous tenez entre vos mains – conçu grâce à des récits intimes et des anecdotes issues de mes quarante années sur cette terre – est devenu l’écho de toutes les femmes des territoires moyen-orientaux de nos jours, une géographie que le monde entier cherche à dominer par la force, et dont les vies paraissent sans aucune valeur aux yeux des puissants qui ne poursuivent que leurs propres intérêts.

Une femme n’est pas seulement une femme au Moyen-Orient ; c’est le pétrole même de la région, qui prend feu et qui enflamme. Jusqu’au jour où le pétrole circulera sous cette terre, elle brûlera de l’intérieur. Et les droits des femmes continueront à n’être que duperies pour tout obtenir sauf leur dignité et respect.

Ce soir, je suis agitée par le vacarme au-dehors car je ne saurai jamais combien de femmes seront tuées dans la rue que j’habite, combien finiront en prison ou disparaîtront à tout jamais. Ce soir, alors que je tape ces mots, je ne sais même pas si je finirai victime de ma propre écriture demain matin. Je ne sais pas non plus si je verrai le jour où mon livre sera imprimé en français. Mais je suis écrivaine, et je trouve mon salut dans ces mots, dans les questions : pourquoi nous tuez-vous ? Pourquoi occupez-vous nos maisons ? Pourquoi ne nous accordez-vous pas dignité et honneur ? Et où se trouve ce paradis imposé vers lequel vous nous forcez ?

Une voix en moi m’a dicté d’écrire sur les personnages de La frontière des oubliés, sur les femmes qui furent tuées sans jamais effleurer la moindre liberté ni sécurité, sur les femmes qui perdirent la vie durant ces cinquante années de guerre et de tumulte en Afghanistan et à la frontière iranienne, qui n’avaient commis aucune faute hormis celle d’être prédéterminées géographiquement à naître dans une zone du monde où leur vie ne vaut quasiment rien.

Les mots de ce livre chroniquent les existences de certains êtres aux destins malheureux et pourront attrister les lecteurs, mais ces mots furent aussi écrits dans l’espoir de jours meilleurs. Oui, « l’espoir » incarne l’acte d’écrire ces mots précis. L’espoir est ce qui traverse chaque femme afghane qui, dans son combat pour pouvoir aller à l’école, s’insurge contre les lois religieuses draconiennes des Talibans. L’espoir est ce qui existe dans les gorges iraniennes angoissées qui clament leur liberté au bout de la rue. L’espoir est dans les longues chevelures ondoyantes que les femmes se coupent ici – des femmes qui se regroupent dans les rues pour faire résonner leur révolte.

Je me permets ces dernières lignes pour les lecteurs de ce livre :

J’ai traversé un chemin sinueux pour que ces mots vous atteignent. S’il vous arrive d’y ressentir ma douleur, sachez que la douleur n’a pas cessé, mais ne me considérez aucunement comme une héroïne. Mes héroïnes sont les femmes que vous êtes sur le point de découvrir dans ces pages, et celles qui, ce soir même, se tiennent droites sous une pluie de balles tout en criant le mot « Azaadi ».

Aliyeh Ataei

Téhéran, le 16 novembre 2022

 

1. « Liberté » en persan.

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