La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 11 sur 15

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La frontière des oubliés

La forme vague de mon identité est un tourment

 

1395 du calendrier persan (2016)

Téhéran / Kaboul / Berlin

 

J’ai rencontré Malalaï pour la première fois il y a trois ans, à Téhéran. Elle avait tout essayé pour que je vienne en Afghanistan, mais je lui avais fait comprendre que j’étais ici chez moi et que, si elle voulait faire son film, il fallait qu’elle se déplace jusqu’à Téhéran. Dans les mails que nous avions échangés, elle parlait de filmer des exilés et je lui avais fait remarquer que je n’avais jamais vécu ailleurs qu’en Iran. Mais elle avait persévéré et j’avais accepté à condition de s’entendre sur la notion d’exil.

Malalaï avait été missionnée par le gouvernement afghan de l’époque pour réaliser un film documentaire portant sur des femmes exilées de deuxième ou troisième génération. Le budget, qui devait être substantiel, prévoyait de faire revenir à Kaboul des femmes nées en exil, ayant fait des études supérieures et reconnues dans leur domaine. Elle m’avait trouvée via internet. Malalaï faisait elle-même partie de la deuxième génération d’exilés. Elle était née à Berlin de parents afghans ayant fui la guerre contre les Soviétiques et, après ses études de cinéma à l’École des beaux-arts de Berlin, incitée au retour comme beaucoup d’Afghans par la fin de la guerre, elle avait décidé d’aller en Afghanistan pour travailler ou pour profiter de la manne de dollars.

Lors de notre première entrevue dans un café, je remarquai qu’elle parlait le dari avec un mauvais accent. Ses taches de rousseur, son teint et ses cheveux clairs lui donnaient l’air d’une Européenne et j’avais l’impression de me trouver en face d’une Allemande. Pendant son séjour d’une semaine, nous nous retrouvâmes quotidiennement. Nous parlions à bâtons rompus, du projet et de beaucoup d’autres choses, chacune rectifiant l’autre de temps en temps comme pour se prévaloir de mieux maîtriser le persan. Nous avions beaucoup discuté de l’exil, de la vie à Téhéran ou à Berlin sans toutefois parvenir à nous mettre d’accord sur ce que j’allais dire devant la caméra. Elle voulait que je m’exprime en dari pour le film, c’est-à-dire en effaçant le plus possible mon accent iranien. J’avais envie de lui dire que c’était une comédienne qu’elle aurait dû embaucher pour jouer le rôle de l’exilée, pas une écrivaine comme moi. Je me sentais en porte-à-faux. Pourquoi aurais-je dû m’exprimer dans une langue que je ne parlais pas au quotidien ?

Au cours de nos discussions passionnées et de nos querelles, il semblait clair que nous n’avions pas du tout la même conception de l’exil. Pour Malalaï, l’exil, c’était comme voler en ballon et observer de loin la réalité du pays d’accueil. On pouvait se tenir à distance. Pour moi, il n’y avait pas de distance. Était-ce parce que l’Iran est voisin de l’Afghanistan ? Peut-être avais-je adopté l’Iran ou peut-être était-ce lui qui m’avait adoptée. En tout cas, je voyais l’exil comme un café amer dont l’amertume rassure, et l’exilé heureux comme celui qui se dissout dans son nouveau pays tel le sucre dans la tasse, lui apportant de la saveur. En fin de compte, je ne savais même pas pourquoi nous nous acharnions autant sur ce sujet. Le septième jour arriva. C’était le dernier de son séjour. La veille de son vol pour Berlin, je pris place devant la caméra dans la Roseraie de Téhéran et parlai de choses et d’autres, puis en réponse à sa dernière question :

« Envisages-tu de rentrer en Afghanistan ? »

Je ris et répondis :

« Non, mon fils ne comprend pas le dari. »

Il y eut un long silence puis Malalaï, incrédule, secoua la tête et dit :

« C’est bon, on arrête. »

Son geste était hors champ mais je ne pus m’empêcher de penser que j’étais la cause de sa déception. Était-elle déçue de ne pas avoir obtenu ce qu’elle voulait, ou d’inclure quelqu’un d’aussi morne et sans intérêt dans un documentaire consacré à de brillantes activistes afghanes ? C’est ce jour-là que je saisis qu’il devait somme toute y avoir quelques bonnes raisons à son retour, et pas seulement l’argent.

Elle termina la postproduction du film à Berlin et le présenta comme projet de fin d’études. Pendant tout ce temps, nous restions en contact par mail. C’est ainsi qu’un jour, je reçus une invitation pour assister à la projection du film à Kaboul. Le désir de le voir vint à bout de ma résistance. Il me fallait une bonne raison. Je n’étais pas mue par la nostalgie ni le besoin de retourner aux sources ; en revanche, j’étais excitée à l’idée de rencontrer des jeunes femmes comme moi, des gens qui arrivaient à l’aéroport avec des passeports étrangers ou même afghans et devaient expliquer, honteux ou médusés, pourquoi ils parlaient à peine leur propre langue. J’avais envie de connaître ceux et celles dont Malalaï m’avait parlé et qui, comme moi, n’avaient pas de chez-soi. La vérité est que les exilés de deuxième génération ont parfaitement conscience qu’ils ne sont pas tout à fait afghans. Revenir, quand on a plus de trente ans, dans un pays que notre famille a quitté depuis longtemps exige de réapprendre les coutumes et les convenances et de redéfinir notre relation aux autres. Pendant que nous étions partis, les autres, eux, ont vécu ici. Comment perçoivent-ils ceux qui reviennent ? J’arrivai à l’aéroport international de Kaboul avec mon passeport iranien et passai la sécurité en arborant un grand sourire, dans l’espoir que l’officier me fiche la paix. Ce qu’il fit en tamponnant mon passeport et me souhaitant la bienvenue en souriant à son tour. Il fit de même avec le groupe d’expats qui suivait. En arrivant dans la salle de transit, je vis mon cousin qui agitait les bras joyeusement. Il lança un retentissant « Allah Akbar, Dieu soit loué ». À ce cri, la femme qui marchait à mes côtés laissa tomber son sac et je ne pus m’empêcher de rire. Elle craignait un attentat et regardait autour d’elle, affolée. Ici, ce genre d’incident n’émeut personne. Les gens ne bronchent même plus. Mais quand on vient d’ailleurs et qu’on a été bourré de théories terrifiantes pendant des années, c’est une réaction tout à fait naturelle.

Dès mon arrivée chez mon cousin, je contactai Malalaï et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain dans un café du quartier de Sar-e-Pol, non loin d’ici. Durant mon bref parcours, je remarquai combien la reconstruction s’était accélérée depuis mon dernier voyage à Kaboul, après la chute des Talibans. Il y avait partout de nouveaux bâtiments, des rues et des passages marchands avec des boutiques qui ressemblaient à celles des grands magasins de Téhéran. Mon apparence ne me distinguait guère des autres femmes. La mode iranienne avait envahi Kaboul et un grand nombre d’Afghanes étaient habillées et coiffées comme des Iraniennes.

Malalaï était déjà installée dans le café. Depuis sa visite à Téhéran, ses taches de rousseur avaient disparu, sans doute dissimulées sous le fond de teint mat qu’elle avait appliqué ce jour-là. Comme beaucoup d’Iraniennes et d’Afghanes, elle avait fait un balayage et son foulard reposait impeccablement sur sa chevelure. Un coup d’œil sur son site internet m’avait fait comprendre qu’elle était très occupée ces temps-ci.

Elle me salua et lança de but en blanc :

« J’espère que tu vas enfin comprendre qu’il faut que tu rentres. Les femmes ont besoin de nous. »

Je pris un air contrit et dis :

« Je n’ai hélas pas grand-chose à offrir ! »

Comme si elle n’avait rien entendu, Malalaï se mit à me parler du café. Elle dit qu’il existait déjà avant l’époque des Talibans, et que ces fanatiques l’avaient fermé. Il venait juste de rouvrir. Il était entièrement refait. La décoration, les éclairages néon. Les murs étaient tapissés de photographies de guerre documentant les différentes époques de l’occupation de Kaboul, depuis celle des communistes jusqu’à celle des Talibans. Il y avait des dates sous les photos mais nulle mention du photographe. L’individu n’existe pas, m’étais-je fait la remarque en constatant ce manque de considération pour l’artiste. Quand je lui fis part de ma réflexion, Malalaï évoqua seulement l’existence d’un grand fonds d’archives dont elle comptait se servir pour ses prochains films. Quelque chose me dérangeait fortement dans ces images. Quelqu’un avait dessiné dessus des cœurs et des cerfs-volants au feutre rouge et, sur les photos en noir et blanc de la guerre, des symboles grotesques. Comment personne ne pouvait s’offusquer de cette mascarade ?

« Comment peut-on tourner des millions de morts en dérision ? dis-je à Malalaï. Est-ce qu’il faut égayer tout le monde maintenant que la reconstruction a commencé ?

— Il y a eu deux attentats hier soir, répondit-elle, l’un ici même à Sar-e-Pol et l’autre à Mandouri. »

Je crois qu’inconsciemment je cherchais toujours à déprécier son analyse de la situation. Depuis le début du tournage, j’avais maintes fois insinué qu’elle ne savait rien de la souffrance et qu’elle faisait un travail superficiel par intérêt financier, mais elle était très fine et avait de la repartie.

« On reconstruit sans arrêt depuis quarante ans, malgré la guerre, dit-elle, alors tu es libre d’interpréter ces symboles comme tu veux. »

Malalaï commanda du thé. Je pris un café. Elle changea de sujet et se mit à me décrire chaque séquence du film. Elle cita des tas de noms, raconta ses voyages à Melbourne, Toronto ou Stockholm pour rencontrer les exilés et les interroger sur leur sentiment envers la patrie. Je notai qu’à Téhéran, Malalaï n’avait jamais prononcé le mot patrie. Sans doute ne le connaissait-elle pas encore.

« Il est crucial que tout le monde rentre pour reconstruire l’Afghanistan, ajouta-t-elle. On ne peut pas être un déserteur et espérer que la patrie se reconstruise. »

Elle était exaltée et je découvrais son vrai visage. Elle avait réussi à boucler son ambitieux documentaire et avait maintenant de grandes idées pour rebâtir l’Afghanistan. Elle tira un carnet de son sac et le posa fièrement devant moi. Y figurait la liste d’une quarantaine de femmes, des personnalités du monde de la culture, du sport et de la politique dont certaines m’étaient familières et dont j’avais parfois parlé dans mes ouvrages. Je me demandai quelle pouvait être ma place à moi parmi tous ces grands noms. Je n’avais pas de réponse. J’essayai de me rassurer en me disant que les autres devaient elles aussi se poser la question. J’étais mal à l’aise. Malalaï continuait à égrener les noms, les honneurs, les accomplissements. M’avait-elle fait venir à Kaboul dans le seul but de me culpabiliser de ne pas participer aux efforts de la reconstruction ? En l’écoutant, je me souvins qu’à Téhéran je m’étais refermée chaque fois qu’elle avait parlé d’exil. Ici, j’avais le même sentiment quand elle parlait de patrie.

Il est évident qu’un pays ne se reconstruit pas uniquement avec l’aide étrangère. À ma sortie de l’aéroport, j’avais détourné le regard en apercevant les soldats en gilet pare-balles armés jusqu’aux dents. Quel crime avaient donc commis nos pères pour que les rues de la ville soient peuplées de ces terrifiants épouvantails ? Ils avaient cru au progrès, cela faisait-il d’eux des hommes de gauche, des communistes ? Ils étaient musulmans, cela faisait-il d’eux des moudjahidines ? La tête me tournait. J’essayais d’étouffer la colère qui montait en moi, en vain, et je sentais que le mot patrie y était pour quelque chose. Mon cœur était fermé à ce mot. Pour moi la patrie était une notion abstraite. Même ici dans ce café, je luttais pour me trouver un lien avec Kaboul, avec Malalaï, avec ces femmes héroïques, ou les images qui tapissaient le mur. Mais je ne le trouvais pas. C’était comme si, pour l’exilé, la patrie n’était plus qu’un contenant sans contenu qu’il cherchait désespérément à remplir.

La projection du film eut lieu le lendemain à l’Université de Kaboul. Lors du précédent voyage en Afghanistan, je m’y étais rendue avec mon père. Là, il s’était mis à évoquer tous nos morts en commençant par ses oncles qui avaient participé à la fondation de la Faculté de médecine jusqu’aux huit jeunes gens de la famille partis étudier à l’étranger et qui avaient été rappelés par le gouvernement communiste et fusillés. Étrangement, quand mon père parlait de ce temps lointain, je lui trouvais des affinités à gauche. Je l’avais interrogé et il avait répondu :

« À l’université, on était inévitablement séduit par les idées de gauche pour prendre conscience plus tard que c’était une grande erreur. »

J’avais repensé à mes années universitaires en Iran, aux espoirs de réformes qui avaient accompagné les élections de 1997, mais la comparaison ne tenait pas. L’Iran n’était pas l’Afghanistan. La gauche en Afghanistan ne s’était pas contentée de réformes. L’idéologie avait engendré le régime communiste puis l’invasion soviétique. Comment mon père aurait-il pu assumer la responsabilité d’une telle tragédie ? S’en trouvera-t-il un seul, un jour, pour dire qu’il a détruit son pays ?

Le bâtiment principal de l’université était situé à environ cinq cents mètres de l’entrée du campus. J’avais décidé que pendant ce séjour je n’irais pas rendre visite à mes morts, mais à peine arrivée l’émotion m’étreignit comme si, à son seul nom, une mémoire qui n’était pas la mienne se réveillait. Je me ressaisis pour marcher d’un pas ferme vers la salle de projection indiquée par un fléchage. Sur la scène, Malalaï parlait déjà du projet et du partenariat avec le bureau de Rula Ghani. Le public applaudit. Elle s’exprime beaucoup mieux sur scène, pensai-je. Puis elle énuméra une longue liste de sponsors et je me dis qu’elle avait vite appris toutes les combines. Enfin, quand elle remercia son père et sa mère de l’avoir fait naître afghane, je me dis qu’elle mentait de mieux en mieux.

Le film commença sans générique dans un café à Berlin. Une jeune femme nettoyait les tables. Elle expliqua en allemand qu’elle était née en Roumanie de parents afghans et vivait maintenant à Berlin. Elle parla de sa vie, de ses études et pour finir, à la question :

« Vas-tu rentrer en Afghanistan ? »

Elle répondit :

« Non, je suis sur le point d’épouser un Allemand et je souhaite vivre ici. »

La salle était muette. L’écran devint noir avant de s’ouvrir sur une autre femme, cette fois à Téhéran. Une jeune femme assise sur l’herbe, près de la Colonne de la Liberté, lisait Hafez en dari. Elle faisait des études d’infirmière à la Faculté Khwarezmi et était amoureuse de son professeur, un médecin d’Ispahan, mais la famille s’opposait au mariage avec une Afghane. À la question finale, elle dit :

« Je rentrerai si je ne réussis pas à me marier. »

La suivante travaillait dans un atelier de confection à Istanbul. C’était une artiste peintre d’une beauté saisissante. Elle était née en Iran avant de s’installer en Turquie. Comme toutes les autres, elle ne connaissait pas l’Afghanistan.

« Mon père a refusé de se battre pour l’Iran. Alors nous avons dû partir. »

Sa dernière réponse fut :

« C’est une question d’argent. Si ce n’est pas intéressant, non. »

Dix-neuf femmes se succédèrent devant la caméra, dans des villes et des pays variés. La plupart exprimaient la même chose : personne n’envisageait de rentrer sauf si une occasion exceptionnelle se présentait. J’étais la vingtième. Ce qui était frappant à l’écran, c’était le naturel avec lequel je m’exprimais à Téhéran. J’y étais à l’aise, en symbiose avec la ville, comme quelqu’un qui se sent chez lui. Puis la caméra se rapprocha en gros plan de mon visage et, à la question du retour, je répondis :

« Mon fils ne comprend pas le dari. »

La caméra zooma sur mes yeux. Mes pupilles s’affolèrent. Le champ s’élargit, je souriais, mais regardais au loin comme si mes yeux cherchaient désespérément à fuir. Sans le vouloir, à force de m’évertuer à jouer « l’Iranienne », j’étais allée trop loin et mon insincérité éclatait à l’écran.

Le générique défila sous les applaudissements. Le film fut suivi d’un débat mais je ne pus supporter de rester davantage. Je sortis par le haut de la salle. Mon image, ma façon de rire, tout m’horrifiait ; j’avais perdu la face et ma réponse finale était absurde.

Quand je descendis les marches de la Faculté de lettres, il ne restait plus rien de la personne marchant tout à l’heure d’un pas ferme. J’étais mon oncle debout avec ses étudiants sur le perron de la fac, j’étais le docteur Nasser Khan abattu en plein cœur à l’hôpital Ali Akbar, j’étais mon cousin qui m’écrivait une lettre exaltée au sujet de Cholokoff, j’étais Anar et son épaisse chevelure de jais, ses livres d’anglais sous le bras, la femme de mon oncle qui épiait son fils à la cafétéria pour veiller sur lui, ou bien mon père et ses amis qui s’étaient promis de ne jamais se trahir et qui l’avaient pourtant fait.

Je quittai Kaboul le lendemain pour rentrer en Iran, l’ombre de mes morts planant encore sur moi. Là, je retrouvai ma vie, mon fils, mon époux, mon métier, mes amis, ma maison. Malalaï était enfin loin, à Kaboul. Huit mois plus tard, elle m’informa de sa venue à Téhéran pour projeter son film dans le cadre d’un festival documentaire. Nous nous donnâmes rendez-vous pour explorer la ville et les cafés de Téhéran. Malalaï m’offrit une belle étole de soie de Badakhshan semblable à celle qu’elle portait. Sans concertation préalable, nous avions toutes deux au poignet des tchouri afghans et, une fois dans le taxi, nous nous étions amusées à nous dessiner trois petits grains de beauté sur le menton, pour ressembler à deux jeunes Afghanes se promenant dans Téhéran et prenant du bon temps. Téhéran était ma ville. J’y avais passé la plus grande partie de mon existence ; ici j’avais fondu comme un sucre dans une tasse de café noir. Je voulais lui faire découvrir ma ville-liberté.

Nous commençâmes par l’avenue de la République et le café Naderi pour déjeuner ensuite au restaurant Gol-e-Rezaieh dans le quartier de Si-e-Tir. Puis nous nous dirigeâmes vers l’avenue de la Révolution et l’Université de Téhéran. Après quelques pourparlers avec le gardien de l’université, nous allâmes visiter le bâtiment des Beaux-Arts où j’avais fait mes études. Elle le compara aux Beaux-Arts de Berlin. Sincèrement, nous étions très heureuses. Il m’était facile de parler de tout avec elle, sauf de malheur et d’exil, et c’était grâce à Téhéran, car dans ma ville grandiose on pouvait se sentir libre. C’était comme si cette promenade dans Téhéran nous avait rendues complices. Nous marchâmes longtemps. De temps en temps un visage amical se tournait vers nous ; le patron d’un café sympathique qui disait que les Afghans aiment le thé vert, un marchand devant sa boutique qui offrait de nous acheter nos étoles et nos bijoux de pacotille, ou notre personne tout entière.

En chantant les mérites de Téhéran, je disais à Malalaï qu’elle était la capitale des persanophones, ce qui, je le précise, ne signifie pas qu’elle est la capitale de la langue persane. Quinze millions de persanophones vivent à Téhéran et je ne crois pas que l’on trouve nulle part ailleurs une telle concentration de gens qui parlent le persan. Elle répliquait en faisant l’éloge de Berlin où les réfugiés se sentaient libres et elle me parlait du bonheur de ses années étudiantes.

« Au fond, dit-elle, tu as raison. On ne peut pas survivre en tant qu’exilée sans fondre comme ton sucre dans du café. L’atmosphère de Kaboul m’a déprimée. »

C’était un aveu de défaite et j’ai ajouté par sympathie :

« Tu sais, toi aussi tu as raison. Finalement, pendant des années, j’ai observé Téhéran depuis un ballon. C’est vrai que l’on garde toujours une certaine distance et c’est pourquoi je crois connaître la ville mieux que les Téhéranais. »

Le soleil descendait à l’horizon lorsque nous remontâmes le boulevard Amir Abad. Arrivées à l’autoroute, nous suivîmes la voie express Jalal par le trottoir qui longe les bâtiments de l’École polytechnique, vers le pont de Gisha. C’est là que nous vîmes trois hommes venir vers nous en titubant. L’un d’eux ralentit et lança à ses comparses :

« Eh les gars, à votre avis, elles viennent d’où ces deux gonzesses ? »

Les autres se mirent à ricaner et tous trois s’avancèrent encore pendant que nous reculions contre les grilles de l’école. L’un d’entre eux approcha son visage si près que je respirai son haleine putride, et avant même que je puisse réagir, il me frappa au ventre. Je sentis un liquide âcre remonter dans ma gorge.

Un autre cria :

« C’est des Baloutches ! »

Malalaï, blême, hurla :

« Nous sommes afghanes. T’as un problème ? »

Je ne savais pas quel était le problème mais je savais que dans Téhéran l’arrogante, il ne fallait surtout pas dire « nous sommes afghanes » à trois crapules. C’était comme dire « nous sommes des nazis » en plein Berlin. Les voitures étaient stoppées dans l’embouteillage de l’autoroute mais personne ne faisait attention à nous, pensant qu’il s’agissait d’une querelle privée, et j’avais omis d’apprendre à Malalaï que les Téhéranais n’aiment pas se mêler des affaires des autres en public. Malalaï se débattait comme une lionne, à coups de poing, à coups de pied. Elle hurlait des mots inconnus, jurait en allemand, et en la regardant se battre ainsi, je compris combien je l’avais mal jugée. Les insultes racistes pleuvaient sur nous, et sous les coups je priais pour que Malalaï ne les comprenne pas, du moins pas maintenant alors qu’elle défendait son afghanité de toutes ses forces et en allemand.

J’agrippai la jambe de celui qui martelait Malalaï et lorsque je compris que nous n’allions pas leur échapper vivantes, je me mis à courir vers la route pour chercher de l’aide. Le temps que des gens accourent, je vis de mon œil tuméfié qui s’ouvrait à peine le visage couvert de sang de Malalaï. Un filet rouge coulait de sa bouche. Elle n’était plus capable de parler. Elle hurlait sans répit. Elle m’apparaissait en Jeanne d’Arc ou plutôt en Malalaï de Maiwand, son homonyme surnommée « la Jeanne d’Arc afghane » pour avoir repoussé les Anglais à la bataille de Maiwand. Elle mit ses bras autour de mon cou et murmura quelque chose en allemand dans lequel je distinguai le mot raciste. Je passai la main sur son visage pour nettoyer le sang qui coulait de sa bouche.

Les témoins de l’attaque frappaient maintenant les voyous. L’un d’eux protesta :

« Elles le méritent. Ça fait un bail que les Afghans abusent de nos femmes et de nos filles. Qu’elles aillent se faire foutre. »

C’était sans doute la première fois qu’elle se faisait insulter en Iran juste parce qu’elle était afghane. Elle hurla de plus belle. Il y avait quelque chose dans ma ville que je ne pouvais lui expliquer, pas dans cet état. Nos belles étoles de Badakhshan avaient glissé de nos têtes et lorsque les policiers nous conduisirent au commissariat de Youssef Abad, nous avions les cheveux découverts. On nous procura des foulards blancs.

Malalaï et moi étions mutiques. L’officier demanda à voir nos papiers d’identité et lorsque nous les lui présentâmes, moi ma carte d’identité iranienne et elle son passeport allemand, il demanda, étonné :

« Mais pourquoi avoir raconté à ces voyous que vous étiez afghanes ? »

Nous n’avions plus la force de parler. Malalaï tremblait encore lorsqu’une femme officier entra pour annoncer qu’un médecin légiste allait devoir constater nos blessures. J’expliquai au premier officier que nous avions la double nationalité.

La femme nous conduisit à un autre étage dans une infirmerie. Je passai la première et le médecin gribouilla quelques mots sur une feuille. Quand ce fut son tour, Malalaï ne voulut pas lâcher mon bras et me supplia de rester auprès d’elle.

Je demeurai à côté du lit en serrant sa main dans la mienne. Elle avait deux dents cassées et des blessures au visage. Elle paniqua quand le médecin voulut la dévêtir pour l’examiner. Ses mains étaient toutes tuméfiées mais mon regard tomba sur une sorte de crevasse sur l’avant-bras droit comme si la chair avait été mutilée par un couteau ou rongée par quelque chose.

Le médecin l’interrogea.

Tout en tremblant et en claquant des dents, elle raconta que dans le camp de réfugiés où elle avait grandi en Allemagne, un réfugié serbe qui haïssait les musulmans s’était vengé d’une querelle avec son père en s’en prenant à elle quand elle avait deux ans.

Je n’entendais plus ses paroles. J’étais comme une hirondelle qui rend l’âme sous une pluie de pierres.

Je l’avais si mal jugée.

Notre prochaine rencontre est prévue à Berlin. Nous irons voir les camps de réfugiés où les Afghans qui fuient toujours la guerre continuent de s’entasser.

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À la fin d’une histoire, le lecteur est censé avoir compris le propos de l’auteur. Mais j’ai bien peur de n’avoir pas d’autre propos que les tombes ou le besoin obsessionnel de revenir vers les morts, vers la seule trace de la dignité d’un peuple. J’ai peine à croire que les histoires racontées dans ces pages soient les miennes et que je puisse encore après tant d’infortune trouver les mots pour dire au monde à quel point la guerre continue de nous meurtrir, de nous chasser, de nous anéantir. Les frontières nous blessent et les coupables de ces crimes restent impunis. Nous sommes ceux qui vivent et ceux qui vendent la frontière. Nous sommes tout cela.

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