La frontière des oubliés

Aliyeh Ataei · Chapitre 5 sur 15

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La frontière des oubliés

Tu es bien trop jeune pour savoir ce qu’est un communiste

Tu es bien trop jeune pour savoir ce qu’est un

communiste

 

1366 du calendrier persan (1987)

Territoire frontalier entre l’Iran et l’Afghanistan

 

Mahboubeh était originaire de Mashhad dans la province du Khorassan. Les gens disaient de sa famille qu’elle était communiste et militait pour la gauche du Khorassan. C’est pourtant sur les bancs de l’Université Ferdowsi de Mashhad qu’elle avait rencontré Aman Khan, et les deux jeunes gens s’étaient mariés en dépit de l’opposition farouche de leurs familles. La mère d’Aman Khan, fille répudiée d’un grand seigneur de Hérat, s’obstinait à penser que les partisans du Toudeh communiste n’étaient que les homologues iraniens des communistes afghans, ceux-là mêmes qu’elle avait en horreur parce qu’ils avaient mis son pays à feu et à sang. Presque tous les siens avaient péri lors de l’invasion soviétique, et hélas ce n’était pas lors des combats et en martyrs ; ils avaient été exterminés et jetés dans des fosses communes avec des centaines de corps anonymes. Pour elle, Mahboubeh la communiste avait corrompu son fils, l’avait coupé de sa famille afin qu’ils aillent ensemble semer le trouble en Iran.

À la fin de ses études secondaires au lycée Shavkatiyeh de Birjand, Aman Khan s’était inscrit à l’Université de Mashhad où il s’était épris de Mahboubeh et de son idéologie, ce qui avait causé son éloignement de sa famille afghane réfugiée en Iran. En 1979, alors que l’Iran célébrait la victoire de la Révolution islamique, la ville de Hérat se souleva le 17 mars contre le gouvernement communiste de Nour Mohammad Taraki et les partis communistes du Khalq et du Parcham. Ce fut la plus grande insurrection populaire contre le coup d’État communiste du 27 avril 1978. Plus de soixante-dix hommes de ma famille y perdirent la vie, et même si ce chiffre peut sembler dérisoire au vu du nombre total de vingt-quatre mille victimes, il n’en resta pas moins des stigmates profonds chez les survivants du bombardement soviétique qui furent contraints à l’exil par un régime déterminé à les exterminer. La mère d’Aman Khan était l’une d’entre eux et, selon le proverbe « un loup reste toujours un loup », elle accusait Mahboubeh d’avoir ensorcelé son fils. Le lycée à Birjand l’avait protégé des communistes afghans, mais l’université l’avait livré à cette intrigante du parti Toudeh.

La révolution interrompit leurs études. Après la fermeture des universités, Mahboubeh et Aman Khan se marièrent en secret en présence de quelques amis qui firent office de témoins. Le jeune couple partit ensuite enseigner dans un village reculé près de Shirvan, dans le nord du Khorassan. C’est là que naquirent leurs deux enfants.

Je les vis tous pour la première fois huit mois avant leur départ – ou plus exactement leur fuite – vers l’Afghanistan. Ils venaient d’arriver avec leurs enfants au hameau frontalier, sur les terres ancestrales de notre clan, et celui qui avait mon âge devint mon compagnon de jeu.

Je me souviens encore de l’effervescence joyeuse des premiers jours qui suivirent leur arrivée. C’est ainsi qu’enfant, j’interprétais l’émoi qui régnait au village. Leurs noms étaient sur toutes les lèvres. Au milieu des années 1980, la plupart des membres de notre famille avaient réussi à fuir l’Afghanistan pour rejoindre l’Iran, le plus souvent dans le but de poursuivre leur route. Aman Khan, qui avait des liens de parenté avec mon père, était venu se réfugier à la frontière, mais contrairement aux autres, il avait décidé de repartir en Afghanistan. Mon père était d’humeur sombre pendant cette période et chaque soir, dans le jardin, sa voix s’élevait durant leur discussion.

« Mais qu’est-ce que tu vas chercher chez les communistes, toi un fils de féodal ? Laisse tomber ! Tu cours à ta perte ! »

Cependant, il ne les chassait pas, et contrairement à la plupart des autres villageois, il traitait Mahboubeh l’étrangère avec respect et ne cessait de répéter à Aman Khan : « Ne te mêle pas de ses convictions politiques ! Elle est bien gentille mais elle n’a pas sa place ici. »

Mahboubeh était belle. Menue, le teint clair, elle ne quittait jamais son manteau brun et son grand foulard noir qui lui cachait le front. Elle ne ressemblait pas aux autres femmes de la famille. Elle était douce et quand nous jouions ensemble, son fils Ali et moi, elle restait assise un peu à l’écart à nous regarder. La mère d’Aman Khan, sa belle-mère, ne manquait pas une occasion de l’insulter et la couvrir d’opprobre. Elle était même venue déclarer aux enfants que Mahboubeh était une dangereuse fugitive qui risquait l’exécution. Mahboubeh restait impassible. À mes yeux, elle n’avait rien d’une criminelle. Si j’avais beaucoup entendu parler de la mort, je ne savais rien du mot exécution. Dans mon souvenir d’enfant, mort et guerre allaient de pair et se manifestaient par des bombardements aériens à Hérat ou des sirènes à Téhéran. En leur absence, je ne pouvais imaginer le danger qui planait sur Mahboubeh. Notre mémoire traumatique peut-elle nous servir à appréhender les événements lorsque l’environnement n’est plus le même ? Ici, en Iran, le mot exécution n’avait aucune réalité pour moi.

Mahboubeh aux yeux couleur de miel, si tendre avec ses enfants et son mari, était une étrangère parmi nous, une étrangère qui avait perdu le sommeil. La nuit, quand je traversais la cour pour me rendre aux toilettes, je l’apercevais assise dans un coin, le regard perdu dans les étoiles comme pour interroger la providence qui l’avait conduite dans ce lieu hostile, parmi des inconnus qui avaient deux patries ou peut-être aucune.

Il est difficile d’imaginer une vie plus simple et monotone que celle des villages perdus de la frontière. Une monotonie mêlée d’insécurité ; ce n’est pas l’insécurité des grandes villes avec leurs révoltes et leurs émeutes : ici personne ne crie « à bas untel » ou « vive untel », mais chacun porte des blessures secrètes issues de la politique des grandes villes. Les familles arrivaient au village avec leurs plaies pour y séjourner quelque temps avant de quitter l’Iran pour d’autres destinations. Entre-temps, la meute de fauves blessés procréait dans le désert, espérant toujours que la guerre se termine bientôt ainsi que leurs soucis. Mais où donc les adultes puisent-ils l’espoir dans pareilles circonstances, quand la guerre abrutit les hommes et leur dérobe la capacité de rêver et d’imaginer l’avenir ?

Personne ne saura jamais si c’était la providence qui avait conduit Mahboubeh au village ou le prix qu’elle devait payer pour avoir aimé un Afghan, même si l’Afghan en question avait grandi en Iran et ne se distinguait en rien d’un Iranien. Finalement, lors d’une de ces soirées exaltées où chacun y allait de sa haine envers les communistes afghans, Zaher Khan, l’oncle d’Aman, affirma qu’il n’existait pas de lieu plus sûr que l’Afghanistan, éclairant ses propos en déclarant qu’Aman Khan, traître à ses deux patries, serait de toute évidence en sécurité parmi les traîtres. Qu’ils aillent tous se réfugier auprès de ses camarades communistes !

La dernière nuit d’Aman Khan et de sa famille en Iran n’eut rien d’une goodbye party, comme celles qu’organisèrent par la suite les jeunes de ma génération, et elle reste au contraire dans mon souvenir la soirée la plus terrible de ma vie.

La mère d’Aman, ma grand-mère et les autres doyennes du clan, qu’on désignait toutes par le sobriquet de bibi, étaient assises en cercle autour de la pièce, adossées contre de gros coussins. Dès le début de la guerre en Afghanistan, les nuits où l’angoisse était insoutenable, elles avaient pris l’habitude de se réunir et de tuer le temps en faisant briller les douilles. C’était une tradition ancestrale qui remontait, selon elles, au temps des guerres tribales. Je les épiais parfois par la fenêtre et j’avais vu posés par terre devant elles des bols remplis d’essence, des fusils et des magasins de douilles. Les femmes vidaient les magasins, plongeant les douilles dans l’essence ; puis tour à tour l’une prenait la douille, l’autre la séchait avec un chiffon, et une troisième remplissait les magasins. J’étais fière d’avoir enfin atteint l’âge d’être admise à ce rituel en aidant à transporter les bols d’essence et à les poser devant les vieilles dames, à condition bien sûr de ne pas trembler et d’attacher mes cheveux derrière la nuque. Cependant, cette nuit-là, mes mains avaient tremblé et j’avais taché ma robe.

Je doute que ces balles aient jamais servi à tirer sur l’ennemi, mais on racontait néanmoins que ma grand-mère avait un jour visé la mère d’Aman et que la balle, manquant sa cible, avait abattu son cheval favori. Trouvaient-elles du réconfort dans ce rituel ? Était-ce leur manière de survivre à l’exil ou de prendre part à une violence d’habitude réservée aux hommes ? Quoi qu’il en soit, cette nuit terrible, elles s’étaient réunies et Mahboubeh, enveloppée dans son manteau brun et son foulard noir, était restée à l’écart au bout de la pièce. J’avais beau être une enfant, je ressentais la haine de la mère d’Aman. Je fixai Mahboubeh, mutique et étrangère, jusqu’au moment où celle-ci se redressa et implora, les yeux au ciel : « Oh Imam caché, protège-moi ! »

Pourquoi s’était-elle sentie soudain si vulnérable ? Était-ce à cause de l’amour ou de la peur de mourir ? Pourquoi cette femme, si heureuse si l’on en juge les quelques photos qui restent de son mariage clandestin, assistait-elle inerte à la mise en œuvre d’un dessein tracé par d’autres ? Pourquoi personne ne souhaitait-il questionner en quoi son crime serait identique à celui des communistes afghans ? Ne peut-on pas avoir des convictions de gauche sans être communiste ? Je voyais bien que quelque chose se tramait et qu’ils allaient bientôt devoir partir.

Dans l’air suffocant de la pièce, la mère d’Aman fulminait : « Qu’elle aille au diable ! Qu’on nous apporte sa tête. » Les autres femmes sanglotaient. Les mots tournaient en vrille et, posant le bol par terre, je me précipitai au-dehors.

Dans le jardin, je vis le fils de Mahboubeh blotti contre son père.

« Oh le gros bébé qui se fait dorloter ! » lançai-je.

Cette nuit, pour la première et dernière fois, Aman me prit dans ses bras. Il posa son fils par terre et me souleva dans ses bras, baisant mes cheveux. Mon père avait les yeux rouges et je voyais bien qu’il allait mal, parce qu’un de ses proches partait se réfugier chez l’ennemi, un homme qu’on accusait d’être comme l’ennemi, même si mon père, qui s’était attaché à lui, refusait de le penser.

À l’aube, une Land Rover kaki vint chercher Aman Khan et les siens pour les emmener vers Hérat. Un domestique du nom de Qayum, que tous appelaient Lal, « le muet », les accompagnait.

Lal travaillait chez nous depuis plusieurs années. Sa femme et ses deux enfants avaient été tués en Afghanistan et on racontait qu’il s’était traîné jusqu’à la frontière. Il pleurait si violemment les premiers temps que tout le monde l’avait cru possédé par un démon. Puis il s’était progressivement muré dans le silence. Alors qu’il avait à peine trente ans, son visage était déjà celui d’un vieillard. Quand il se mettait en colère, il produisait des borborygmes étranges qui vrillaient nos tympans et nous faisions attention à ne pas le provoquer. Quand il fut question du départ d’Aman Khan et de sa famille, aucun domestique ne voulut les accompagner en Afghanistan, sauf Lal qui, par gestes, exprima son accord à Zaher Khan. Ils partirent tous avec leurs bagages et Lal avec sa besace sur l’épaule. Je les revis quatre mois plus tard à travers une crevasse dans le mur de la morgue. La morgue du village était un bâtiment en pisé avec une seule ouverture pour la lumière tout en haut du dôme. Par une fente dans le mur, j’aperçus un cadavre ensanglanté. Des pieds d’homme s’agitaient autour du défunt et des mains passaient et repassaient dans mon champ de vision, manipulant des bandes de plastique maculées de sang. La première fois que j’avais vu des corps troués de balles, j’avais six ans. Le jour du retour des corps, il régnait une telle agitation autour de la morgue que les enfants avaient renoncé à grimper en haut du dôme. Je réussis néanmoins à trouver une fente entre deux briques et vis du sang et un corps qui était celui d’Aman Khan, aux jambes longues et robustes.

La nouvelle de leur mort les avait devancés d’un jour. C’est de la cave où je jouais que j’entendis les hurlements des femmes, et c’est en remontant l’escalier quatre à quatre que je faillis me rompre le cou parce qu’une des marches était cassée. Dehors, les femmes se frappaient le visage. Je rejoignis mon père dans la foule et lui pris la main. Elle tremblait. Il se dégagea et monta dans une voiture. Les femmes coururent chez la mère d’Aman Khan tandis que je me précipitais chez Zaher Khan.

La porte était ouverte. Je le trouvai avachi sur des coussins devant son réchaud à opium et sa télévision dernier cri qui diffusait les images d’un défilé militaire avec Babrak Karmal.

« Que se passe-t-il, mon oncle ? demandai-je.

— Viens t’asseoir, regarde. Ils vont nous rendre notre drapeau, notre vrai drapeau tricolore. »

Sur l’écran, un homme passait des soldats en revue qui lui baisaient la main.

« C’est quelqu’un d’important ? demandai-je.

— Oui, répondit-il. C’est un homme instruit qui a fait ses études en Union soviétique. Un grand communiste. »

Ces années-là, au seul mot de communiste, je me mettais à trembler. Il continua de sa voix tonitruante :

« Mais je suis stupide ! Tu es bien trop jeune pour savoir ce qu’est un communiste.

— C’est ceux qui confisquent nos terres et les donnent aux autres et puis ils tuent tout le monde, lançai-je.

— Si ce n’était que ça ! Les terres, on les retrouvera un jour, mais pas la vie, ni notre honneur ou la patrie… Je suis triste pour toi, ma fille, car tu n’as plus de patrie », dit-il accablé.

Je restai toute la journée à ses côtés, les yeux rivés sur l’écran de la télévision qui passait de la guerre en Afghanistan à celle d’Iran. En début de soirée, on entendit soudain les hurlements de la mère d’Aman Khan :

« Zaher, qu’as-tu fait !? Zaher, tu as tué mon fils ! Tu l’as tué, tu as… »

Zaher Khan, qui avait gardé son sang-froid jusqu’ici, éclata en sanglots.

C’est au cours de cette nuit interminable que le communisme prit dans mon esprit la forme d’une créature terrifiante crachant la haine et ayant le pouvoir de détruire nos vies. J’étais trop jeune pour comprendre que ce communiste, qui avait pour moi les traits d’un Saddam Hussein, ne serait même pas notre dernier bourreau, et qu’après lui d’autres viendraient à leur tour piétiner la pauvre patrie exsangue de nos pères, d’autres qui se nommaient Talibans, Daech et Américains. À cette époque, on ne voyait que des communistes à la télé afghane, et à la télévision iranienne des femmes qui fabriquaient des conserves pour le front. D’un côté, des gens en uniforme chantaient des hymnes communistes, et de l’autre des femmes lustraient des douilles. Dans le salon de l’oncle Zaher, la guerre avait ébranlé tout mon être et je souhaitais soudain partir me terrer au bout du monde. Mais n’était-ce pas ici le bout du monde ?

Quand je vis arriver la mère d’Aman suivie par la foule, je m’enfuis et montai sur le toit. J’étais sûre qu’elle allait tuer Zaher Khan avec une des balles luisantes, mais aucun coup ne partit. Elle jurait contre Mahboubeh qui, même morte, demeurait l’objet de sa haine et était la cause de tout, de l’égarement d’Aman Khan et de sa fuite en Afghanistan. Mahboubeh était diabolique et elle avait sacrifié sa famille.

Je restai sur le toit jusqu’à l’aube avec les autres enfants. Dans un nuage de poussière, nous vîmes approcher un van et nous précipitâmes pour suivre le cortège qui avançait en direction de la morgue et du cimetière.

Aman Khan et sa famille avaient été tués ; Lal avait disparu. Après leur départ, ils avaient séjourné dans une maison à Hérat et selon leurs voisins et quelques rares connaissances, ils ne fréquentaient personne et on ne leur connaissait pas d’ennemis. Les gens disaient que lorsque Massoud avait pris la tête de l’Alliance du Nord et installé ses troupes dans la région, ses partisans s’étaient infiltrés dans les rangs des communistes, lançant une terrible chasse à l’homme. Mais de quels communistes parlaient-ils ? À part la mère d’Aman Khan qui ne démordait pas de ses certitudes, tout le monde savait qu’Aman Khan et Mahboubeh n’avaient eu aucun lien avec les communistes afghans, Babrak Karmal ou Najib. Mais la guerre se moque des convictions et il faut que les hommes meurent pour qu’on se demande si c’était à cause de leurs idéaux ou par erreur.

Hélas, je sais maintenant, quelque trente ans plus tard, quel prix élevé nous avons payé pour tous ces malentendus. Dans l’agitation qui régnait à l’intérieur de la morgue, j’entrapercevais des corps qu’on enveloppait dans du plastique, pour que le sang ne souille pas les linceuls et qu’ils puissent être ensevelis dignement. Aman Khan et les siens avaient été poignardés et un ancien voisin qui leur livrait du lait tous les matins les avait découverts et avait averti la famille. Le corps d’Aman Khan était dans la chambre, les enfants dans le vestibule de la maison et Mahboubeh dans la cour ; des corps ensanglantés, mais celui de Mahboubeh avait été mutilé.

Zaher Khan, qui fumait une cigarette devant la morgue, se mit à crier :

« Dites-lui, à la mère d’Aman Khan, qu’à force de maudire sa belle-fille et de prier qu’on lui ramène sa tête, elle a eu ce qu’elle voulait. Qu’elle vienne voir la dépouille décapitée de sa belle-fille ! »

La tête de Mahboubeh resta introuvable. Elle avait disparu tout comme Lal. Cette histoire remonte maintenant à presque trente années et on ne les a jamais retrouvés, ni l’une ni l’autre. Les gens continueront à décréter pendant des siècles que la haine de Lal avait fait son travail, qu’il était parti avec eux pour les tuer. Mais ce n’est qu’une hypothèse, et on ne connaîtra pas la vérité tant que la guerre durera.

Tous ceux qui participèrent aux soins mortuaires du corps mutilé de Mahboubeh se laissaient choir par terre en sortant de la morgue et murmuraient son nom, Mahboubeh, Mahboubeh… Comme si elle était plus morte que les autres. Une lamentation sourde montait de la foule rassemblée au cimetière, celle-là même qui l’avait dénigrée vivante… Mahboubeh, Mahboubeh…

Mahboubeh l’Iranienne, qui avait imploré la protection de l’Imam caché, était morte étrangère et revenue étrangère, si bien que tous avaient oublié sa faute. Des hommes sortirent de la morgue portant sur leurs épaules les planches funéraires sur lesquelles étaient posés des corps, un grand, deux petits et une forme ovale qu’ils chargèrent dans une ambulance partant pour Mashhad en direction du cimetière de l’imam Reza. Lorsqu’on transporta le corps dans l’ambulance, je vis du sang frais au niveau des pieds et me dis qu’elle avait encore ses pieds, des pieds ensanglantés.

On emmena Mahboubeh à Mashhad. Pendant toute mon enfance, mon passe-temps favori fut d’aller au cimetière avec un bocal rempli d’essence. Je ramassais des petits cailloux pointus en forme de douilles, les plongeais dans l’essence avant de les disposer autour des tombes des enfants pour les faire briller au soleil en pensant à cette mère décapitée, qui avait encore des pieds et s’était précipitée dehors pour demander de l’aide. Mais la haine d’une autre guerre dans un autre pays ne l’avait pas épargnée.

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Nous portons les blessures des guerres tribales. Nos ancêtres ont toujours frappé, tué et pillé. Il serait trop facile de blâmer les étrangers. C’est en nous que coule le sang de ce peuple. Qu’est-ce que cela change que l’on tue en ville ou dans les campagnes, lorsqu’un homme massacre son propre frère. Pendant que nous nous entretuons, les étrangers s’emparent de nos terres. C’est simple, nous nous massacrons et d’autres nous massacrent. Nous nous prosternons en coupant des têtes. Eux se signent en jetant des bombes. Les musulmans, considérés partout comme des terroristes, se font tuer sous leur propre toit. Et les non-musulmans s’érigent en sauveurs. Avez-vous vu comment Marie efface le sang du Christ qui éclabousse les murs des maisons du Helmand, de Kandahar et de Mazar ?

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