La frontière des oubliés
L’identité frontalière est-elle un non-sens ?
1396 du calendrier persan (2017)
Région frontalière entre l’Iran et l’Afghanistan
Été 2017. Il est quatre heures du matin. C’est une de ces nuits sans sommeil quand on est sur le point de vivre une expérience exceptionnelle. Je suis sur le toit-terrasse de la maison de mon enfance. Je regarde le ciel. La lune brille. Au loin, j’aperçois les gyrophares rouges de la frontière qui, par moments, tournent frénétiquement avant de promener leur faisceau en slow motion au ras des barbelés. Les incidents sont monnaie courante à la frontière. Des drames se produisent tous les jours, des esclandres et des affrontements. Les radars tourneront encore pendant plusieurs heures puis les sentinelles reviendront à leur poste de garde. Je réveille mon guide. C’est l’heure de nous mettre en route vers le petit village frontalier de Gazik. Mohammad Usman a dit : « Je prends la route à cinq heures du matin. Soyez à l’heure. »
Mohammad Usman, du clan des Yussofzaï, a déjà été arrêté trois fois pour trafic de migrants et passage clandestin de la frontière du Khorassan méridional le long de la province afghane du Farah, avant d’être relâché faute de preuves. Il y a quelques mois, un officier de la police des frontières m’a dit à son sujet : « Il est impossible de savoir avec certitude d’où cet homme est originaire, car il possède à la fois des papiers afghans et iraniens. Certaines personnes disent qu’il est de Tayebat mais j’en doute, et les clandestins que nous arrêtons refusent de le trahir même quand ils croupissent dans nos camps. Nous savons que c’est lui mais n’avons aucun moyen d’agir. »
Nous allons de l’emplacement frontalier de la maison à celui plus frontalier encore de Gazik. Il existe ici plusieurs façons de se situer par rapport à la frontière. On peut être frontalier, plus frontalier encore, habiter de ce côté de la frontière ou de l’autre côté. Cette répétition incessante du mot frontière est déconcertante. J’ai été mise en relation avec Mohammad Usman par le fils de ma nounou et nous avons convenu de nous retrouver quand il partirait récupérer des passagers de l’autre côté de la frontière pour que je passe clandestinement en Afghanistan avec lui. Comme je vis en Iran, il est trop risqué d’entrer officiellement par un poste-frontière, surtout avec une carte d’identité afghane, et je veux à tout prix éviter d’être fichée dans le système biométrique des Talibans. Mais le plan est risqué et tout peut tomber à l’eau à tout moment. J’ai un peu l’impresion de marcher sur un fil.
Mohammad Usman n’est pas au lieu du rendez-vous, mais par la porte entrebâillée du garage j’aperçois une Peugeot 504 grise. Nous faisons les cent pas dans la pénombre de l’aube quand je vois au loin la silhouette d’un homme qui marche avec aplomb, vêtu de blanc de la tête aux pieds dans la tenue traditionnelle des Afghans. Il est plutôt grand, il a le teint basané des gens de la région et son allure fière force le respect. Je lui donne environ quarante-cinq ans. La seule chose qui m’interpelle un peu est la veste en cuir qu’il porte dans la poussière et la chaleur environnantes.
Les raisons de mon voyage clandestin ne paraissent pas le convaincre et il réplique que les Talibans ne vont certainement pas se déranger pour une bonne femme. Je sens qu’il désapprouve ma décision d’abandonner mari et enfant pour aller en Afghanistan et qu’il n’est pas du tout dupe de l’histoire que je lui raconte. « Que puis-je faire pour vous ? » répète-t-il sans cesse. De toute évidence, il n’est pas du genre à se laisser berner ou à lâcher la moindre information.
La mention d’une connaissance commune dans le clan des Yussofzaï de Farah le laisse de marbre et il continue de rester sur ses gardes, aussi je n’ai d’autre issue que de lui avouer la vérité : « Je veux voir ce qui se passe à la frontière. » Cette fois-ci, il me croit. En réalité, il s’agit plus de comprendre que de voir, si je veux pouvoir écrire mon histoire. Mais comment expliquer les exigences d’un écrivain à un contrebandier ?
À la frontière, on trouve toute une panoplie d’activités illégales, les combustibles, le riz, les céréales, l’opium et les clandestins, pour n’en citer qu’un petit nombre. Cela fait un certain temps que je cherche à rencontrer quelqu’un du métier. Pourquoi ? Le besoin sans doute d’être au cœur de l’action, après avoir passé toute mon existence en périphérie. Ceux qui grandissent dans les villes ont la chance d’avoir des voisins et des copains d’enfance et de connaître les commerçants du quartier comme le fromager ou le boucher. Ils ont des souvenirs, alors que les miens se limitent à une ligne vague et à une identité fragmentée avec laquelle j’ai appris à composer.
C’est la première fois qu’il n’évite pas mon regard en m’adressant la parole. Il fait état d’informations concernant ma famille, que j’aurais juré être la seule à connaître. Je reçois une claque en plein visage et comprends que j’ai été naïve de penser avoir gagné sa confiance en jouant franc jeu. Il a bien évidemment fait sa propre enquête et il ajoute d’un ton ferme : « Il n’est pas question que je prenne des risques à cause de toi. » Il m’intime de rester discrète et de me contenter de regarder. « Tu peux t’estimer heureuse d’être ici », ajoute-t-il, mais je vois bien qu’il n’a pas vraiment saisi mon métier.
Quand on grandit de part et d’autre de la frontière, l’expérience de la dualité devient quotidienne. Il suffit de s’aventurer un peu plus d’un côté, et les lois ne sont plus les mêmes ; on risque d’y laisser sa vie. Étant donné qu’il existe un code de conduite propre aux frontaliers, j’estime plus sage de ne pas importuner le passeur et je le laisse me confier ce qu’il voudra. Il commence par m’expliquer son métier en ces termes : « La plupart des gens n’ont pas de papiers pour venir ici. Il faut bien que quelqu’un prenne soin de leur bonheur, non ? »
Le travail de Mohammad Usman serait donc de prendre soin du bonheur des gens. On peut interpréter cela comme l’on veut mais le bonheur, c’est toujours une bonne chose, et même si beaucoup d’Iraniens ne pensent pas nécessairement que leur vie est heureuse en Iran, les Afghans quant à eux ne peuvent y voir qu’une amélioration par rapport à ce qu’ils ont vécu chez eux. Pour Mohammad Usman les causes de l’immigration clandestine sont très simples : tout d’abord, les gens veulent se mettre à l’abri des bombes et des attentats. Ensuite, la plupart viennent ici pour trouver du travail ou pour rejoindre la Turquie ou l’Europe. Dans les deux cas, il faut passer par les barbelés, et il est fortement déconseillé de s’aventurer sans argent ni protection à travers la zone frontalière à cause du risque considérable de tomber entre les mains des Talibans ou des Iraniens.
Le garage est faiblement éclairé. Deux jeunes gens viennent l’aider et s’occupent de dévisser la plaque d’immatriculation de la voiture au moyen de longs tournevis. Il marmonne quelque chose en dari et j’ai du mal à me retenir de répéter ses mots à voix haute pour lui montrer qu’il vient de se démasquer. Je préfère me confier à mon accompagnateur. « Ça change quoi ? dit-il. Est-ce que nous savons, nous autres, d’où nous sommes ? », et il a sans doute raison, il n’existe pas de réponse simple à cette question. C’est pourquoi, dès que je fais la connaissance d’une nouvelle personne, je lui demande d’où elle vient : de Mashhad, de Téhéran, d’Ispahan, de Yazd, de Bouhshir ou de Bandar-Abas ? C’est étrange, l’importance donnée à ces choses par les résidents de la frontière par rapport à ceux qui habitent « ailleurs », dont Mohammad Usman semble vouloir à toute force faire partie.
Il sort un carnet de la poche de sa veste en cuir et me montre une liste de noms. « Ne pose pas de question, dit-il, regarde. Ce sont les derniers voyageurs. »
Yaqoub Saleh Rafi, Kunduz, huit août, Anardara
Missaq Mohammadi, Mazar, huit avril, Anardara
Mahssoumah Yadgari, Fariab, treize août, Anardara
Que peuvent bien vouloir dire ces dates ? Indiquent-elles le jour de la sortie ou de la transaction ? La seule certitude, c’est qu’ils le retrouvent à Anardara pour passer la frontière.
Je me risque à lui confier ce que je sais de la frontière de Nimroz et Dougharoun. La dernière fois que je suis allée au marché frontalier, j’ai vu de nombreux autobus faire des allées et venues suspectes, mais mes propos le font rire aux éclats : « En ce qui me concerne, je passe toujours par le Khorassan, jamais par le Sistan. Dieu me protège ! »
Mon impression jusqu’ici est celle, assez caricaturale, d’un contrebandier sans foi ni loi : un homme courageux qui fait traverser la frontière à des centaines d’hommes et de femmes. Mais lorsque je le vois accomplir ses ablutions et la prière de l’aube, l’image se trouble. Tandis qu’il se prosterne et prie avec dévotion, je doute soudain du résultat de cette rencontre. D’où viennent toutes les contradictions de ce personnage ? Le mystère de son identité m’intrigue d’autant plus qu’il m’apparaît à présent plus afghan.
Les jeunes gens ôtent la banquette arrière, puis démontent le siège avant. Une odeur nauséabonde s’échappe du véhicule. Elle vient de la moquette sombre et sale qui tapisse le plancher. Je l’interroge et reçois la même réponse automatique : « Ne pose pas de question, regarde », avant de comprendre que certains passagers ont tellement peur qu’ils urinent ou défèquent, ou sinon vomissent, comme la plupart des femmes.
C’est indéniable, Mohammad Usman est fort et courageux, mais il ne peut sauver tout un peuple comme Noé avec son arche. Selon les statistiques des postes-frontières, plus de trois mille personnes traversent chaque jour la frontière afghane ou pakistanaise pour rejoindre l’Iran. Plus de la moitié d’entre elles seront arrêtées et reconduites à la frontière. Les autres atteindront les plus grandes villes. Et si c’était lui, cette fois-ci, qui se faisait prendre ? Il lit dans mes pensées : « Si jamais on se fait prendre, tu déclares que je suis un employé de ton père. »
J’acquiesce. Ce doit être le prix à payer pour pouvoir comprendre les ficelles de son métier. Les deux jeunes transportent les sièges dans la cour de la maison et posent une toile de jute sur le plancher du véhicule. Mohammad Usman se tourne vers mon accompagnateur et demande : « Tu as la marchandise ? »
Je ne sais pas de quoi il s’agit, mais je le vois qui s’installe au volant de notre voiture pour aller la ranger un peu plus loin devant la porte du garage. À l’aide d’un long tuyau, il remplit trois bidons de dix litres en puisant l’essence dans le réservoir et les dispose dans le coffre de l’autre véhicule.
« On vous suit un bout de chemin ? » dis-je. Mais il feint de m’ignorer et, se tournant vers mon compagnon, il dit : « Tu peux t’en aller avec la fille. »
Je veux savoir comment il va s’y prendre pour revenir en Iran, mais il répond : « Rendez-vous demain entre quatre heures et six heures du matin à l’intersection de la route de Shamsabad. Nous serons de retour. »
Il fait encore nuit quand le véhicule démarre. Je saisis tout à coup que cet homme qui parcourt depuis toujours ces impitoyables étendues désertiques ne se soucie que du comment, pas du pourquoi. De l’autre côté de la frontière, c’est la guerre et les gens sont sans travail. Il est donc normal qu’ils veuillent partir, mais pour passer légalement la frontière, il leur faut un passeport qui ne s’obtient qu’en échange de fortes sommes d’argent, et un visa, qui nécessite une lettre d’invitation avec promesse d’embauche. Comment un pauvre Afghan sans qualification pourrait-il y parvenir ?
Je commence à comprendre pourquoi il faisait un lien tout à l’heure entre son métier et le bonheur des gens. Mais le reste est encore une énigme. Que deviennent ces clandestins par la suite ? Comment parcourent-ils la route qui va d’Anardara à la province iranienne du Fariab, dans une voiture non immatriculée ? Comment établit-il le contact avec les voyageurs une fois sur place ? Par le réseau d’Irancell ou d’Awal ? Comment fait-il pour éviter que les appels soient tracés ?
Le lendemain, vers trois heures du matin, je programme le GPS en direction de Shamsabad et nous démarrons. La route qui mène à la frontière traverse pendant six kilomètres de petits villages et hameaux avant de conduire aux barbelés. Il y a une vingtaine d’années, Shamsabad était encore un village animé avec un beau marché frontalier. Mais depuis la mise en circulation des cartes d’identité frontalières, le marché a dû fermer pour non-conformité avec la nouvelle réglementation du ministère de l’Immigration. L’identité frontalière a-t-elle un sens ? Sur quoi est-elle basée ? Peut-on dire à quelqu’un : « Toi, tu es originaire de la frontière ? » Ce village désolé témoigne de l’ineptie de cette notion accolée aux habitants de la frontière. Aujourd’hui, il n’en reste rien et les gens ont fini par choisir l’Iran ou l’Afghanistan. Seuls persistent une dizaine d’habitations en terre battue et quelques conteneurs. Même les animaux ont fui.
À l’entrée de Shamsabad, il m’apparaît soudain que le besoin d’appartenance géographique est profondément humain. Il est impossible de vivre indéfiniment dans un entre-deux, dans un non-lieu. Le jour arrive où le besoin de clarifier notre situation devient vital comme pour les habitants de Shamsabad. Ce constat me rassure un peu.
Au premier carrefour, nous coupons le moteur et attendons. La radio diffuse un air afghan qui me rend anxieuse. Et s’il avait échoué ? Je descends de voiture mais la poussière m’empêche d’ouvrir les yeux. Il fait encore sombre. À peine de retour dans l’auto, j’entends le bruit lointain d’un moteur et je redescends pour en avoir le cœur net. Oui, c’est bien lui qui arrive et roule sans phares dans l’obscurité. Il nous fait signe de le suivre. Une fois à Shamsabad, il immobilise la voiture derrière un conteneur et descend pour ouvrir la portière arrière et le coffre. Le temps que j’arrive à ses côtés, six personnes ont déjà surgi du coffre. À l’emplacement de la banquette arrière, je distingue un amoncellement de corps retenus par des cordes. La scène dans la pâle lueur de l’aube évoque le tournage d’un film. Une femme enceinte, maintenue par des liens, est allongée dos contre dos sur un homme qui doit être son mari. Personne ne parle. Chaque personne libérée vient aider Mohammad Usman et au bout du compte, avec ceux de la banquette avant, ils sont dix-huit. Dix-huit personnes dans une voiture. Certains se mettent à tousser et à gémir. Je suis muette devant cette scène et m’interroge sur ce qui a bien pu me pousser à vouloir vivre cette expérience.
La femme enceinte étire ses membres péniblement. Son mari et elle sont pachtounes. Les autres parlent en dari.
Terreur, épuisement, perplexité, ce qu’ils viennent de vivre s’apparente à ce que nous appelons en Iran « la mort-vive ». Oui, chacun des dix-huit passagers a cette apparence de mort-vivant. La tête inclinée dans une attitude respectueuse, Mohammad Usman s’entretient à présent avec un homme âgé qui est de toute évidence une personne de haut rang, car il serre les mains de l’homme et s’adresse à lui dans un dari obséquieux. Toute trace d’orgueil a disparu. Je suis troublée et ne comprends pas ce qui se passe. Parmi les dix-huit personnes, les sept Hazaras ne pourront en aucun cas passer pour des Iraniens et vont probablement se faire interpeller. Les autres, s’ils ne parlent pas, réussiront peut-être à passer. Mais par quels moyens ?
Mohammad Usman les conduit au conteneur. Ils ne possèdent aucun bagage, pas même un petit sachet de nourriture. Du coffre de la voiture, l’homme qui m’accompagne sort des bouteilles d’eau, des bières Delster, des biscuits et d’autres provisions qu’il va déposer à l’entrée du conteneur. Ce doit être la fameuse marchandise dont il était question.
Mon tour arrive et Mohammad Usman vient se poster devant moi : « Une tempête de sable arrive. Il faut protéger vos yeux. »
Dans ma stupéfaction, j’ai oublié de cligner des yeux depuis un bon bout de temps. Il sort de sa poche un flacon de khôl et dit : « Mettez ça. Le khôl fait des miracles. Il redonne la vue dans le désert. »
L’homme me semble soudain trop sympathique pour être un trafiquant. Son image se trouble de nouveau. Ma présence dans ces lieux et dans cette tenue ne semble intriguer personne, comme si j’étais pour eux invisible. Ils reviennent de l’enfer et je n’ose imaginer la vitesse à laquelle ils ont roulé dans le désert et ce qu’ils ont subi ainsi ligotés pour arriver à bon port. Reste à savoir ce qui les attend en Iran.
Mohammad Usman paraît épuisé et j’entends à peine sa voix qui se perd dans le hurlement du vent : « Ayoub et Yaqoub vont arriver sous peu avec un camion et les transporter à Zabul. Ils y seront avant midi. Ensuite, ils seront dans les mains de Dieu. »
La frontière du Khorassan Sud est beaucoup plus surveillée que celles du Sistan et du Baloutchistan et il est par conséquent plus périlleux de pénétrer en Iran par la province du Farah. En revanche, les gardes-frontières subissent des pertes moins importantes dans le Khorassan Sud qu’au Baloutchistan.
« S’ils se font prendre, à quelle frontière vont-ils être reconduits ? dis-je.
— Au mile 78 de Birjand », répond-il.
Jusqu’ici, je n’ai pas vu de transaction monétaire et pourtant les gens parlent de sommes très variables. Puisqu’il ne m’intime plus de me taire, je me risque à lui poser une question impertinente : « Vous gagnez bien votre vie, n’est-ce pas ? », ce à quoi il répond : « Pas vraiment et en plus l’argent poisseux file entre les doigts. Selon la personne, je demande cent à cinq cents dollars en cash avant le départ. »
Aucun Iranien, même ceux de la région la plus frontalière, ne prononce le mot dollar comme il vient de le faire. Il est sans aucun doute afghan et n’a rien d’un Robin des Bois. J’espérais secrètement qu’il ne demandait rien aux personnes en danger ou aux plus démunis, puisqu’il se flatte d’offrir du bonheur, mais non, et en sus, il se targue de passer des dollars clandestinement en Iran. En somme, il a tout d’un contrebandier et cette frontière monstrueuse fait bien son affaire. Je questionne : « À votre avis, qui érige les frontières ? » Il s’approche du conteneur et dit : « Tous les barbelés que tu vois ici sont fabriqués à Birjand. »
Soit ma question est trop philosophique, soit il se paye ma tête en insinuant que la frontière est l’œuvre de ceux qui fusionnent les câbles en acier pour fabriquer des barbelés. « Un beau travail », ajoute-t-il. Et certainement une bénédiction pour lui, me dis-je.
La fréquentation de ces territoires arides et impitoyables, soumis aux Talibans d’un côté et aux lois draconiennes de l’Iran de l’autre, provoque chez ceux de la trempe de Mohammad Usman un sentiment d’indifférence qui, ajouté à leur résilience, les pousse à exploiter sans vergogne la frontière pour survivre. Une frontière terrible, parfois salvatrice, parfois fatale – seul le destin en décide.
Les voyageurs pénètrent dans le conteneur abandonné et il verrouille la porte jusqu’à l’arrivée des hommes chargés de les transporter ailleurs. Avant de remonter en voiture, il se tourne vers moi et lance : « Au fait, tu ne m’as pas dit quel est ton métier. »
Je réplique : « Toi non plus, tu ne m’as pas expliqué d’où tu venais, mais si on te pose la question, réponds Khorassani. »
Il me salue et démarre. Je n’ai pas dit cela que pour lui faire plaisir, je le pense vraiment.
Huit mois plus tard, en février 97, j’apprends que Mohammad Usman est détenu à la prison de Ferdows, à deux cents kilomètres de Birjand. J’hésite à m’y rendre, car je n’ai pas de lien de parenté avec lui ni même une carte de journaliste. L’officier de la prison déclare : « Le détenu affirme être un Afghan. Le jugement n’a pas encore eu lieu et s’il dit la vérité, il sera juste reconduit à la frontière. Mais s’il est iranien, ce sera une tout autre affaire. »
Nous buvons du thé en discutant de la misère humaine, de la guerre, de l’interminable tragédie afghane et des pourparlers de paix avec les Talibans qui n’ont de paix que le nom et augurent de la victoire du fanatisme religieux… Trois millions de morts et tout autant de réfugiés dans le monde… Je parle comme une journaliste à la télévision. Puis je mentionne la crise économique dans la zone frontalière pour défendre Mohammad Usman mais ne fais aucun commentaire au sujet de ceux qui érigent les frontières.
Le responsable de la prison de Ferdows est originaire de Shiraz. Sur son bureau, j’aperçois un bijou afghan et un paquet de thé vert indien.
« Ces braves gens me laissent des souvenirs avant de repartir, confie-t-il, et m’invitent chez eux en Afghanistan. »
Je ne sais à quoi ressemblent les frontières ailleurs dans le monde, mais j’imagine que ce n’est que lorsque des États sont voisins et partagent la même langue qu’on peut voir un détenu offrir un souvenir à son geôlier et l’inviter à lui rendre visite à sa sortie de prison. Les mots qui expriment notre souffrance à la frontière de l’Iran et de l’Afghanistan sont identiques pour nous trois, l’officier, Mohammad Usman et moi.
Trois heures plus tard, Mohammad Usman arrive dans le bureau de l’officier. Il se réjouit de me voir et me salue cette fois-ci cérémonieusement dans un pachto impeccable. Il se fait passer pour un employé de mon père.
Je lui demande : « Où étais-tu passé ? »
Il répond, toujours en pachto : « Je suis allé me chercher une fille dans la famille de Kunduz pour l’amener en Iran et j’en ai profité pour prendre d’autres gens. Une fois en Iran, elle m’a lâché pour un Iranien. » Je me demande s’il vient d’inventer de toutes pièces cette petite histoire d’amour et l’existence de cette fille.
Le voici qui joue un tout autre personnage, celui du pauvre bougre trahi, qui n’a pas sa langue dans sa poche. Le soldat au garde-à-vous lui offre un verre d’eau et il remercie en pachto. Je lis dans son jeu. Il veut s’en tirer en se faisant passer pour un Afghan. L’officier lui annonce qu’il va être reconduit à la frontière dès qu’il aura purgé sa peine et que ses faux documents iraniens sont désormais confisqués. Il dit d’un air résigné : « Ça m’est égal. Je n’ai plus rien à faire ici en Iran. »
Le soldat soupire. L’atmosphère est si faussement sentimentale que je ne peux retenir un sourire. Au bout d’un an de recherches, je me rends compte ici même à la prison de Ferdows que mon sujet n’est pas le métier de passeur, que la véritable problématique ne concerne pas tant la loi ou la société que l’individu lui-même. Mohammad Usman est indéniablement un contrebandier, le responsable de la prison l’a dit et je l’ai constaté moi-même. Mais ce n’est pas cela qui importe. Cet homme n’est ni iranien, ni afghan, c’est un frontalier, voilà son identité, à supposer que cela existe, et je ne le pense pas. Mohammad Usman est un caméléon qui peut s’il le veut se transformer en Robin des Bois ou en Noé. Il a le pouvoir de sauver ou de trahir, et même de tuer. C’est le commerce de la frontière : des gens qui marchent sur le fil du rasoir et survivent par des moyens qu’on ne trouve qu’ici, sur cette frontière maudite séparant l’Afghanistan de l’Iran. Ici, tout se négocie, les marchandises, les combustibles, l’opium et les hommes. Mohammad Usman est tout cela à la fois.
L’officier sort de la pièce. J’en profite pour m’enquérir de sa caution mais il continue de parler de son amourette qui, serait-elle vraie, ne lui servira pas à grand-chose. Il a écopé de six mois de prison et d’une amende qu’il conteste, affirmant n’avoir rien pris à ces pauvres malheureux partis avec leur âme pour tout bagage. La scène qu’il joue en ce moment pourrait s’appeler « la frontière et l’amour » et elle va probablement le tirer d’affaire.
Au moment de le quitter, je réponds à sa question restée en suspens : « Toi et moi, nous faisons un peu le même métier. Je vends des mots et toi tu vends la frontière. » Puis je lui tends le petit flacon de khôl qu’il m’avait donné dans la tempête de sable de Shamsabad. Je sais qu’il reviendra en Iran et que la route qu’il devra emprunter passe par des plaines arides et poussiéreuses. Il traversera encore longtemps ces territoires impitoyables et conduira des âmes à bon port. Il connaît mieux que quiconque le risque qu’il fait prendre à ses passagers. Nous nous comprenons. Nous parlons la même langue, celle des êtres privés d’identité. Le même destin attend tous ces voyageurs et leur descendance : la privation d’identité, le chagrin du départ et la déchirure de l’exil.
Quand je quitte la prison de Ferdows, j’éprouve le besoin de me rendre au cimetière où dorment mes morts. Je veux leur rendre visite, revoir les tombes et écrire. En vérité, je ne parle que des morts, de mon errance parmi les morts. Je veux revenir en arrière pour raconter le sang versé, les corps troués par les balles. Je ne sais pas écrire sur la terre, la guerre ou l’exil… Je ne sais parler que des morts et, ici auprès d’eux, auprès des dépouilles décapitées et démembrées, je me dis que les fossoyeurs de cette région sont bien adroits pour inhumer des corps dans une terre si instable. À mon avis, l’instabilité de la zone frontalière se retrouve dans la terre de cette région, si changeante qu’il faut ensevelir les morts de manière qu’ils ne soient pas emportés par les inondations ou recrachés lors d’un tremblement de terre.
Un poète a dit : « Rien ne m’effraye plus que de mourir dans un pays où le métier de fossoyeur a plus de valeur que la liberté des hommes. » Je crois que ce poète n’avait aucune idée de notre vie à la frontière, car il ne peut être question de liberté lorsque l’on vit aux confins de lignes floues, perdu au cœur de l’Asie, uniquement préoccupé par la survie. En respirant une pincée de terre du tombeau de mon père, une odeur de poudre envahit mes narines, un peu comme celle du filet de poussière qui se dépose sur le canon d’un fusil après que le coup est parti. La terre du cimetière a un goût de guerre. Oh, si je pouvais au moins espérer que la mort ne nous surprenne pas dans un attentat ou avec une rafale de balles froides sur un corps plein d’espoir. Des balles luisantes qui iront se loger dans un corps chaud ou froid et qu’il faudra extraire de la chair sanglante. Je ne suis au fond que celle qui pose des questions, la narratrice des corps et de la guerre.
Je suis devant les tombes, celle de mon père, celle d’Aman, celle de Zaher… Dieu merci, elles ont été bien faites, car leurs corps n’ont pas été emportés par la dernière inondation. Leurs corps ? Je réalise que dans les pages de ce livre, mes morts ont retrouvé leurs corps et je ressens leur douleur dans ma chair. Des larmes de désespoir coulent de mes yeux et je m’effondre sur le sol. J’empoigne la terre qui s’échappe de mes doigts, la terre d’une patrie qui refuse de devenir mienne, pour que je puisse la raconter. Mais comment écrit-on sur ce qui ressuscite la douleur causée par des fautes que l’on n’a pas commises, des chemins que l’on n’a pas pris ? Comment parle-t-on du déshonneur et de l’absence ? Hélas ! Je déteste ceux qui nous ont tués et continuent de le faire, ceux qui nous ont légué douleur et souffrance. Vous qui voyez pourtant si bien quand il s’agit de vous, vous ne voyez pas les flots de sang qui ruissellent sur les plaines et les montagnes de cette terre autrefois nôtre…
Je n’avais qu’une vie et vous l’avez souillée…
Vous nous regardez souffrir depuis des années.
Êtes-vous aveugles au rouge ?
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