La Mère
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Maxime GorKi
- R O M A N
M A X I M E G O R K I
T R A D U C T I O N D E S E R G E P E R S K Y
P R E C E D E D'UN E N T R E T I E N
E N T R E A N N A Z A L O M O V A
L ' H É R O Ï N E D E C E ROMAN
ET S . O R L O V
M A X I M E ' G O R K I
l'héroïne de la Mère. .
À deux kilomètres de l a ville de Gorki x , d a n s une
petite pièce d'une bourgade ouvrière» une mère tricote
des chaussettes pour en faire cadeau à son fils. Elle
a un sourire caressant; derrière les luneties, son re-
gard est étonnamment vif et intelligent. Des mèches
argentées lui tombent' sur le front. Cette femme est
encore vaillante, forte, joyeuse de vivre.
C'est Anna Kirillovna ijaloniova, que des millions de
lecteurs connaissent sous le nom de Pélaguée Nilovna
Vlassova, héroïne du roman d 3 Maxime Gorki, la
Mère. Elle est âgée de 85 ans. Elle a dix-huit pt-tits-
fiis et douze arrière-petits-fils. Son beau cœur est
toujours le même; elle se réjouit des victoires de
l'édification socialiste, de la réalisation de l'idéal pour
lequel avait lutté son fils préféré, Piotr Zalomoy, le
Pavel Vlassov du roman.
Nous faisons connaissance» des la façon îa plirç
simple. Le visage éclairé, du sourire extrêmement clou,x
d'un être d'une cordialité et d'une modestie extraor-
dinaires, elle dit :
— Cela fait longtemps, que j ' a i lu la Mère. J'avais
appris qu'un écrivain nous avait choisis, mon fils e!
moi, pour sujet de son livre. Lorsque Piotr était en
prison, Alexëi Maximovitch * lui portait le dîner, lui
envoyait de l'argent tous les mois, prenait soin de
lui...'
Je prie Anna Kirillovna de me parier un peu d'elle-
même.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays 1. Ancienne Nijai-Novgoract.
Copyright b y EDITIONS HIER E T ' A U J O U R D ' H U I , 1945 2. Gorki.
UNE VISITE A L'HÉROÏNE D E LA « MÈRE » UNfi VISITE A L'lIEROÏNE DE LA « MÈRE » 9
Mais une fois de plus, elle parle do son fiïs, de son travailler. Soudain, sortant d'une cave une femme d'un-,
caractère, de sa maîtrise, du passé. certain âge se précipita vers moi :
— II est tellement obstiné, mon fils... Le 1 " mai, à « — V o u s êtes Anna Kirillovna ? » Et de m'embras-
Sormovo, il y eut cinq cents manifestants, mais on n'en ser « Venez, venez vite ». Elle m'offrit du t h é . . . Elle
a arrêté que sept. Dertev et Moïsséev, des étudiants, voulait me persuader de rester... Puis arriva un jeune
Piotr, le serrurier Samyline, et un autre, je ne sais tisserand, qui emporta les proclamations... plus qui... Le lendemain, j'allai chez ma fille, p o u r — Ce ne fut pas pour rien, ajoute Anna Kirillovna
savoir ce qu'il était advenu de mon fils... A cette en souriant, les ouvriers ont eu gain de cause... époque-là, il vivait chez elle. Chemin faisant, j e ren- « Une autre fois, je transportai des tracts de
contrai une femme : Pétchory à Sormovo, dans un seau. Je mis des choux
« Où vas-tu ? Sais-tu, le meneur, celui qui portait par-dessus, comme si j'avais des choux. J'allais mon-
le drapeau, on l'a blessé à coups de baïonnette... C'est ter lorsqu'on me dit : « Où vas-tu avec tes seaux ?
p a s assez : il aurait fallu le tuer. Comme s'il n'y avait pas de choux à Sormovo ? -s Et
moi, je réponds : « Pas de choux comme ça, c'est
« Moi, je répondis : c'est faux. Il est mon fils, il
une sorte spéciale »...
vit, il n'a fait aucun mal aux hommes.
« En 1902, à Kovalikha, vivait un infirmier, Ivan
« Elle faillit tomber, et moi :
Pàvlovitch, On devait transporter des drapeaux, de
« — Pourquoi avez-vous peur, je ne vous ai rien chez lui jusqu'à Sormovo... Je viens chez lui... J e
fait. » passe dans la chambre et je les enroule autour d e
Une grande flamme merveilleuse é c M r e les yeux de ma taille, sous la blouse... Puis, je ressors. « Et les
la mère qui raconte : drapeaux, dit-il, vous les avez oubliés ? Mais non,
— Piotr a adhéré au P a r t i lorsqu'il avait -quinze Ivan Pàvlovitch, je n'ai rien oublié. » Tout se passa
ans... On lui avait dit plus d'une fois : « T u verras, très bien...
tu finiras sur la potence ou devant un peloton d'exé- — Vous aimez votre fils, Anna Kirillovna ? cution. » Cela ne l'avait pas effrayé. On les a jugés — Tu es drôle ! Est-ce qu'une, mère peut ne p a s
et déportés tous dans le gouvernement de l'Enisséï, aimer son f i l s ? Attends, je vais te raconter comment
au village de Maklakovka. Cela se passait en 1903; il est, le mien... On l'avait jugé au Tribunal régional
puis, il s'évada... En 1905, il combattit sur les barri- et mis en prison... Aucun détenu n'avait le droit de
cades, à Moscou/ Puis, il fallut p a r t i r pour Kostroma, recevoir des 'visites. Ils décidèrent de faire la grève
où nous sommes restés cinq mois, puis pour Soudja... de la faim. Certains se bornèrent à ne pas manger, et
Sa femme est institutrice. Il se faisait appeler 'Anton. lui, il refusa de boire, tellement il est entêté...
Fédorovitch... II vivait sous un faux nom, mon fils. « Un jour, j ' a r r i v e à la prison, et l e j j a r d i e n me dit :
— Et vous-même, avez-vous participé à l'action « Pas la peine de v e n i r : ton fils n'est pas là... On
révolutionnaire. l'a emporté à l'infirmerie... Je ne pense pas que tu le
— Mais oui. En 1899 ou en 1900, j'allai à Ivanovo- trouves vivant ».
Voznessensk... Pour porter des proclamations. Piotr en « Je me dirige à l'infirmerie. Je supplie le substitut,
avait envoyé quelques milliers. Au début, on voulait les je supplie le p r o c u r e u r lui-même. confier à mon frère, mais j ' e u s peur... « Mieux vaut que « — Ayez pitié, un homme à l'agonie ne peut-il donc
j'y aille, moi »... On venait de réduire les salaires des pas voir sa mère ? Vous si votre toutou est malade,
tisserands... Il fallait leur porter des tracts... vous faites venir le médecin...
« Je m'en souviens très bien. Je m'engageai dans une « — II l'a voulu, répond le procureur.
ruelle. Une dame apparut sur un perron... J'entrai « Je sors dans la rue, je me sens défaillir, je
dans la cour; des menuisiers y étaient en train de tombe... Un attroupement se forme. « P o u r l'amour de 10 UNE VISÏTR A L'HÉROÏNE DE LA « M È R E »
Dieu, dis-je, donnez moi un verre d'eau »... Un homme
compatissant m'apporte à boire.
« Mais le policier fait, c i r c u l e r : « Va-t'en,, m - t ' e n ,
ne te vautre pas ici ».
« Pendant un moment, je me promène devant la
PREMIÈRE PARTIE
prison. Ensuite, je décide d'agir p a r la ruse. Je de-
mande l'adresse de l'infirmier...
« — P a r là, me dit-on, dans cette maisonnette.
« J'entre... Je vois une jeune femme. Des traits doux.
Je l'interroge : « J'ai un fils, Piotr; vit-il ? »
« —-Vous avez de la chance, dit-elle, on à eu de la Tous les jours, dans l'atmosphère enfumée et grave
peine à le sauver »... Ce que j'ai pu être heureuse... , du faubourg ouvrier, la sirène de la fabrique jetait
La mère nous raconte des épisodes remarquables son cri strident. Alors, des gens maussades, aux mus-
de son existence passionnante. Elle parle, en termes cles encore las, sortaient rapidement des petites mai-
chaleureux et caressants, de" l'écrivain Gorki qu'elle sons grises et couraient comme des blattes effrayées.
a connu tout gosse. « Il était bien vif, Lionia... il était Dans le froid demi-jour, ils s'en allaient par la rue
toujours fourré dans les livres et apprenait l'alle- étroite vers les hautes murailles de la fabrique qui les
mand. Je suis allé plus d'une fois à la teinturerie des attendait avec certitude et dont les innombrables yeux
Kachirine 1. » ' carrés, jaunes et visqueux, éclairaient la chaussée
Je m'informe de la santé d'Anna Kirillovna. o^JMes boueuse. La fange claquait sous les pieds. Des voix
forces diminuent... P a r ailleurs, ça va. Ce que j'aime, endormies résonnaient en rauques exclamations, dés
c'est lire. Les vieilles de mon âge me reprochent mon injures déchiraient l'air; et une onde de bruits sourds
goût pour la lecture... » accueillait les ouvriers : le lourd tapage des machines,
Lorsqu'elle a p p r e n d que je vais voir son fils,, Piotr le grognement de la vapeur. Sombres et rébarbatives
Zalomov, elle me tend les grosses chaussettes tricotées . comme des sentinelles, les hautes cheminées noires
et dit en souriant : se profilaient au-dessus du faubourg, pareilles à de
— Donne-les à Pétia, mon petit. Dis-lui que je grosses Cannes.
l'aime et que je pense à lui... Le soir, quand le soleil, se couchait, et que ses
S. OBLOV rayons rouges brillaient aux vitres des maisons, l'usine
1935. vomissait de ses entrailles de pierre toutes les scories
humaines, et les ouvriers, noircis par la fumée,* se
répandaient de nouveau dans la rue, laissant derrière
eux des exhalaisons moites de graisse de m a c h i n e s ;
leurs dents affamées étincelaient. Maintenant, il y
avait dans leur voix de l'animation et même de la
joie : les travaux forcés étaient finis p o u r quelques
heures; à la maison les attendaient le souper et le
repos.
La fabrique engloutissait la journée, les machines
suçaient dans les muscles des hommes toutes lés forces
dont elles avaient besoin. La journée était rayée de la
vie sans laisser de traces; sans s'en apercevoir,
1. L e s g r a n d s - p a r e n t s d e Gori'.i. l'homme avait fait un pas de plus vers sa tomba;