La Mère

Maxime Gorki · Chapitre 5 sur 12

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La Mère

Chapitre XXVII

dans la forêt, dans le marais; elle n'ignorait pas que

des détachements de police montée faisaient des rondes

...Les jours s'envolaient les uns après les autres dans le faubourg, que les agents de la Secrète rôdaient

avec une rapidité qui empêchait la mère de penser au partout, fouillaient'les ouvriers qui s'en allaient seuls,

Premier Mai. La nuit seulement, lorsqu'elle se reposait, dispersaient les groupes et, parfois même, arrêtaient

fatiguée des tracas bruyants et troublants de la journée, l'un ou l'autre. Elle comprenait que, chaque nuit, son

son c œ u r se serrait, et elle se disait : fils et André pouvaient être emmenés. P a r moments, il

. — Si seulement c'était déjà passé ! lui semblait que cela aurait mieux valu p o u r eux.

A l'aurore, la sirène de la fabrique rugissait. Pavel et Un silence surprenant se faisait sur le meurtre d'Isaïe.

André prenaient leur thé à la hâte, mangeaient un mor- Pendant deux jours, la police locale avait interrogé une

ceau en donnant à la mère une foule de petites com- dizaine de personnes; puis, elle s'était désintéressée de

missions. Et toute la journée, elle tournait comme un l'affaire. écureuil en cage; elle faisait le dîner, préparait de ia Un jour, Maria Korsounova, parlant avec la mère,

colle et une sorte de gelée violette pour l'impression exprimait l'opinion de la police, avec laquelle elle

des proclamations ; il venait des gens qui lui remettaient vivait en paix comme avec tout le m o n d e ; elle dit:

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. — Gomment pourrait-on retrouver le coupable ? Ce nuages roses et blancs voguaient avec rapidité; on eût

matin-là,. cent personnes peut-être ont vu Isaïe, et sur dit un vol de gros oiseaux qui s'enfuyaient à tire d'ailé,

ce nombre ii y en a quatre-vingt-dix, sinon plus, qui effrayés p a r ' l e rugissement de la vapeur. La mère avait

l'auraient volontiers assommé... Il a assez, ennuyé, son la têle lourde; ses yeux gonflés p a r l'insomnie 'étaient

prochain p e n d a n t ces sept ans.... secs. Dans sa poitrine régnait un calme étrange; les

... Le Petit-Russien changeait visiblement. Ses joues battements - de son c œ u r étaient égaux; elle pensait à

s'étaient creusées; les paupières appesanties s'abais- des choses coutumières... saient sur ses yeux bombés et les fermaient à demi. 11 —- J'ai allumé le samovar trop tôt; l'eau. va s'éva-

souriait plus r a r e m e n t ; une fine ride descendait cle ses porer. Qu'ils dorment un peu plus longtemps que d'habi-

narines jusqu'aux commissures des lèvres. Il ne parlait tude, aujourd'hui !... Ils sont épuisés tous les deux...

plus autant de choses o r d i n a i r e s ; en revanche, il s'en- Un rayon de soleil matinal, traversa gaiement la vitre;

flammait souvent, en proie à un enthousiasme qui la mère y porta la m a i n ; et lorsqu'il se posa sur ses

gagnait tous ses auditeurs; il célébrait l'avenir, la fête doigts, elle ie caressa doucement de l'autre main, avec

lumineuse et merveilleuse du triomphe de la liberté et un sourire pensif. Puis elle se leva, ôta le tuyau du

de la- raison... samovar, fit sa toilette sans bruit, et se mit à prier avec

Quand la mort d'Isaïe parut oubliée, André dit un de grands signes de croix et en remuant les lèvres. Son

jour d'un ton dédaigneux et en souriant tristement : visage se rasséréna.

— Pas plus qu'ils n'aiment le peuple, nos ennemis Le second sifflement de la sirène fut moins violent,

n'aiment ceux dont ils se servent comme de chiens pour moins assuré; le son épais et moite tremblait un peu.

nous traquer I... Ce n'est pas leur fidèle Judas qu'ils Il sembla à ia mère que le mugissement se prolongeait

regrettent... mais leurs pièces d'argent... oui... pas plus que de coutume. autre chose !... La voix du Petit-Russien retentit dans la chambre.,

Et il ajouta, après un instant de silence : •— Tu entends, Pavei ? On nous appelle !... •— Plus je pense à cet homme, plus j ' a i pitié de lui 1 L'un d'eux t r a î n a ses pieds nus sur le sol; un bâille-

Je ne voulais pas qu'on le tuât, non, je ne 'e voulais pas! ment suivit.

—- Assez là-dessus, André ! dit Pavel avec fermeté. •— Le samovar est prêt ! cria la mère. . La mère ajouta à' voix basse : , —'.'Nous nous l e v o n s ! répondit joyeusement Pavel.

—•" On a heurté du pied un t r o n c p o u r r i , et il est — Le soleil brille, déjà ! reprit le Petit-Russien, et

tombé en poussière ! les nuages s'en vont... Ils sont de trop aujourd'hui, les

— C'est vrai, mais ce n'est pas consolant ! répondit nuages !...

tristement le Petit-Russien. Il pénétra dans îa cuisine,- tout ébouriffé, le visage

Il répétait souvent ces paroles, qui prenaient d s n s encore gros de sommeil, et d i t gaiement à Pélaguée :

sa bouche un sens amer et caustique... — Bonjour, petite mère ! Comment avez-vous d o r m i ?

...Il vint enfin ce jour si impatiemment attendu... La mère s'approcha de lui" et répondit à voix basse •

le Premier Mai... — Mon André, reste à côté de lui, je t'en supplie !

Comme toujours, la sirène se mit à rugir avec auto- — Bien entendu ! chuchota le Petit-Russien. Nous

rité. La mère, qui n'avait pu fermer l'œil de toute la resterons ensemble, nous serons partout côte à côte...

huit, sauta à bas de son lit; elle alluma le samovar pré- sache-le bien ! paré ia veille, et allait frapper à la porte des deux amis, — Que complotez-vous, hé ! là-bas ? demanda .Pavel.

comme d'habitude; mais elle réfléchit, laissa retomber — Rien, mon fils ! le b r a s et s'assit p r è s de la fenêtre, appuyant sa joue — La "mère me- dit de me laver plus proprement,

sur sa main, comme si elle eût mal aux dents. parce que les filles vont nous regarder ! expliqua An-

Au ciel d'un bleu très pâle, dés bandes de petits dré, puis il sortit pour faire sa toilette. 170 LA MÈRE 171

 

— « Lève-toi, lève-toi, peuple ouvrier ! » fredonna — Non, reste plutôt à la maison en attendant 1 con-

Pavel. , seilla André. A quoi bon attirer l'attention de la police?

Le jour devenait de plus en plus clair; les nuages Elle te connaît bien assez !

s'élevaient sous la poussée du vent. La mère mit la Fédia Mazine accourut tout rayonnant; iî avait des table. Elle hochait la tête en p e n s a n t ' q u e tout était plaques rouges sur la figure. Plein d'émotion," de joie bien étrange : les deux amis plaisantaient, mais que junévile, il rendit l'attente moins pénible à supporter. leur arriverait-il vers midi ? On n'en savait rien. Elle- — On commence ! annonça-t-il. Le peuple bougé... même se sentait calme, presque joyeuse. .Dans la rue, les visages sont d u r s . . . comme, des haches.

Ils restèrent longtemps à table, pour passer le temps. Vessoftchikov, Vassili Goussev et Samoïlov sont depuis

Gomme toujours, Pavel remuait lentement sa cuiller le matin au portail de la fabrique; ils parlent aux ou-dans son verre de t h é ; il salait son pain avec soin, vriers... Il y en a déjà une quantité qui sont rentrés l'entamure, son morceau préféré. Le Petit-Russien agi- chez eux... Allons, c'est le m o m e n t ! Iî est déjà dix tait ses pieds sous la table; jamais iî ne parvenait à les heures. placer commodément du premier coup; il regarda le — J'y vais ! dit Pavel d'un ton résolu. soleil traverser les verres, courir sur les murs et au pla- — Vous verrez : après le dîner, toute la fabrique fond, et dit : chômera ! assura Fédia, et il s'enfuit.

— Quand j'étais un gamin d'une dizaine d'années, —" Il brûle comme un cierge au vent ! dit doucement

l'envie me vint un jour d'attraper un rayon de soleil la mère. Elle se leva et passa dans la cuisine pour avec mon verre. Je me coupai la main et je fus battu; s'hrbilîer. ensuite je sortis dans la cour et, comme le soleil se — Où allez-vous, petite m è r e ? reflétait dans une flaque d'eau,"je me mis à le piétiner. — Avec vous ! dit-elle. ' On me battit encore, parce que j'étais fout éclaboussé André jeta un coup d'œil à Pavel en tirant sa mous-p a r la boue... Je criai au s o l e i l : — Ça ne me fait tache. D'un geste vif, Pavel arrangea ses cheveux, il pas mal, diable roux, je n'ai pas mal I Et je lui tirai la rejoignit sa mère dans la cuisine. langue... Cela me consolait... — Je ne te parlerai pas, m a m a n . . . et toi, tu ne me

— Pourquoi te semblait-il roux ? demanda Pavel en diras rien non plus ! C'est entendu, mère chérie !

riant. — C'est entendu !... Que Dieu vous garde ! chuchota-

— E u face nous demeurait un forgeron; il avait t-elle.

une figure rubiconde et une barbe rousse. C'était un

fameux gaillard, toujours jovial, et je trouvais que le

. XXVIII

soleil lui ressemblait.

La mère perdit patience et dit :

— Vous feriez mieux de parler de ce que vous allez Lorsque dans la rue elle entendit le bruit sourd des

faire !... vcix humaines, lorsqu'elle vit partout, aux fenêtres et

aux portes des maisons des groupes de gens qui sui-

—• Tout est organisé ! répliqua Pavel.

vaient André et Pavel d'un regard curieux, ses_yeux se

— Et quand on repasse les choses déjà arrangées, on

ne fait que les embrouiller î expliqua ie Petit-Russien voilèrent d'une tache nuageuse qui était tantôt d'un avec douceur. Au cas où l'on nous arrêterait, petite vert transparent, tantôt d'un gris opaque. mère, Nicolas Ivanovitch viendra vous dire ce qu'il On saluait les jeunes gens, et il. y avait quelque faudra faire; il vous aidera en tout... chose de particulier dans ces salutations. La mère en-

— Bien ! dit la mère en soupirant. tendait des remarques détachées :

— J'aimerais aller dans la rue I fit Pavel d'un air — Les voilà,, les chefs d'armée !...

— Nous ne savons pas qui est le chef...

pensif.

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— Il faut m a r c h e r avec la vérité, même quand on

est près de ia tombe i

— Mais je ne dis' rien de mal !....

—• Voyez-vous ça ! dit Mironov. On a probablement

A un autre endroit, une voix cria avec irritation :

raison quand on dit que tu introduis des b r o c h u r e s

— Si la police les attrape, ils sont p e r du s k..

défendues dans la fabrique.

— « Si »..., mais les attrapera-t-elie ? répliqua une

. —• Qui a die cela î demanda Pavel.

autre voix. — Tout le monde S Eh bien, au revoir... Ne faites

Un cri exaspéré poussé p a r une femme sortit d'une pas de bêtises i

fenêtre et tomba dans la rue comme effrayé. La mère se mit à r i r e doucement ; elle était flattée

—- Es-tu fou ?... tu es p è r e de famille !... Eux, ils sont

qu'on pariât ainsi d'elle. Pavel lui dit en souriant:

célibataires... cela leur est égal !... —• On ie mettra en prison, maman 1

Comme Pélaguée et les deux amis passaient devant —•• -Je veux bien ! fit-elle.

la maison .d'un estropié nommé Zossimov, auquel la

Le soleil montait toujours, mêlant sa chaleur à l-'alerte

fabrique servait une pension, celui-ci ouvrit la fenêtre

fraîcheur du jour printauier. Les nuages voguaient plus

et appela :

lentement; leur ombre était devenue plus line, plus

— Pavel, on te coupera la tête 1 Brigand, que fais- t r a n s p a r e n t e . . . Ils planaient .au-dessus de ia rue et des

tu ?... toits, enveloppaient la foule; ils semblaient purifier le

La mère frémit et s'arrêta.. Ces mots avaient fait faubourg en essuyant îa poussière et ia boue des toits

naître en. elle une colère aiguë. Jetant un coup d'œil s u r ' et des murs, en enlevant l'ennui. des visages. Les voix

ie. gros visage boursouflé de l'infirme cache d e r r i è r e îa se faisaient plus joyeuses et sonores, et étouffaient

fenêtre et qui continuait à jurer, elle hâta le pas p o u r l'écho lointain du vacarme des machines, des soupirs

rejoindre son fils et m a r c h a à côté de lui, s'efiforçant de. la fabrique. de ne pas rester en arrière.

D.e partout, des fenêtres, des maisons, des excla-

André et Pavel semblaient ne rien voir, ne pas en-

mations de rage" ou d'inquiétude, gaies ou tristes, s'en-

t e n d r e les exclamations qu'on leur lançait. lis mar-

volaient et venaient frapper les oreilles de la mère. Elle

chaient tranquillement, sans hâte, parlant à haute voix

aurait voulu répliquer, remercier, expliquer, 'se mêler

de choses indifférentes. Mironov, homme d'âge mur,

à la vie étrangement bigarrée de ce jour.

modeste et respecté p o u r . l a vie pure et sobre qu'il

Au coin de la grande place, dans une étroite ruelle,

menait, les arrêta. ,

une centaine de personnes s'étaient rassemblées autour

— Vous ne travaillez pas non plus, Daniio Ivano-

de Vessoftchikov. -

vitch? demanda Pavel.

— On vous presse p o u r extraire votre sang comme

— Ma femme.est p r è s . d ' a c c o u c h e r . . . et p u i s . . . il y a

de l'agitation dans' l'air, aujourd'hui, expliqua Mironov, on exprime le jus d'une baie!, disait-il; et ses paroles

en examinant attentivement les deux camarades. On embarrassées tombaient sur la tête des gens. dit que vous voulez faire du scandale à la direction, — C'est vrai ! répondirent en même temps quelques

casser les vitres... voix qui se fondirent en un bruit confus. - — Noos ne sommes p a s ivres ! fit Pavel. — il fait tout son possible, le gamin! dit le Petit-

—• Nous traverserons simplement la rue en portant Russien. Je vais l'aider...

des drapeaux et en chantant la chanson de la liberté S Il se baissa et, avant que Pavel eût le temps de

dit le Petit-Russien. Ecoutez nos chants, ils vous ap- l'arrêter, il enfonça son long corps souple dans la

p r e n d r o n t nos croyances ! fouie, tel un tire-bouchon. Sa voix chantante résonna :

— Je les connais déjà, répondit Mironov d'un ton - Camarades ! On dit qu'il y a sur la terre toutes

pensif. J'ai lu vos feuillets... Comment, Pélaguée, toi sortes de peuples : des Juifs et des Allemands, des

aussi, tu es p a r m i les rebelles 1 s'écria-t-iî en souriant Français, des Anglais, des Tatars. Mais je ne crois pas

et en fixant sur la mère son regard intelligent.

Pardon ! dit le Petit-Russien en souriant à Pavel.

que ce soit vrai. Il y a seulement deux races, deux

Ah 1 il y en a sur la terre, de cette police ! .

peuples irréconciliables : les riches et les pauvres ! Les

— C'est bon ! fit la mère.

gens s'habillent différemment, leur langage aussi dif-

Une fatigue angoissante l'envahissait, lui faisait tour-

fère; mais quand on voit comment les seigneurs traitent

ner la tête. Dans son cœur, la joie et le chagrin alter-

le peuple, o n . comprend, que tons sont de véritables

naient. Elle souhaitait que la sirène de midi résonnât

bachibouzouks p o u r les miséreux, une arête dans le

bientôt.

gosier!...

On arriva enfin sur la grande place, au milieu de

Des rires éclatèrent dans la foule.

laquelle s'élevait l'église. Sur le parvis, se pressaient

La cohue augmentait; les gens se serraient les uns environ cinq cents personnes assises ou debout, gais

contre les autres dans la ruelle; muets, ils tendaient jeunes gens,, femmes soucieuses; et petits enfants. Tous

le cou et se dressaient sur la pointe des pieds. s'agitaient, impatients, levaient la tête et regardaient

André éleva la voix. au îoin, dans toutes les directions. Il y avait de l'exal-

— A l'étranger, les ouvriers ont déjà compris cette tation dans l'air. Les plus résolus se heurtaient aux

simple vérité. Et aujourd'hui, par celte claire journée craintifs et aux ignorants. Un bruit sourd de frotte-

du Premier Mai, les travailleurs fraternisent. Ils lais- ments hostiles s'élevait :

sent leur ouvrage et sortent dans les rues des villes pour — Mitia ! suppliait une voix féminine toute trem-

se voir, p o u r mesurer leur grande force. Ils Vivent d'un blante, prends garde à toi ! seul cœur aujourd'hui, p a r c e que tous les cœurs ont —• Laisse-moi tranquille ! conscience de la force du peuple ouvrier, parce que La voix familière et grave de Sizov disait, calme et

l'amitié les r a p p r o c h e et que chacun est prêt à sacrifier persuasive : sa vie en luttant pour le bonheur de tous, pour la li- — Non, il ne faut pas abandonner les jeunes ! Ils

berté et la justice pour tous ! sont devenus plus sages que nous; ils ont plus d'au-

— La police, cria quelqu'un. dace ! Qui est-ce qui est intervenu à propos d u kopek

Dix gendarmes à cheval tournèrent le coin de l'étroite du marais ? Ce sont eux ! Il faut s'en souvenir i Eux, on

ruelle; ils se dirigeaient droit sur la foule en agitant les a mis en prison pour cela... mais tout le inonde a

leur fouet et en criant : profité de leur courage !

— . Circulez ! Le rugissement de la sirène dévora ie bruit des con-

— Qu'est-ce que ces c o n v e r s a t i o n s ? versations. La foule frémit; ceux qui étaient assis se

— Qui parlait ?... levèrent; un instant, tout se tut, on était comme aux

Les visages s'assombiirent; les gens s'écartaient de aguets; un grand nombre de visages pâlirent.

mauvais gré p o u r laisser passer les chevaux. Quelques — Camarades ! s'écria Pavel d'une voix forme et

personnes grimpèrent sur les palissades. Puis des raille- sonore. ries se firent entendre. Un brouillard sec et embrasé brûla les yeux de la

— On a mis des p o r c s sur des chevaux, et ils gro- mère; elle se plaça derrière son fils, d'un seul élan,

gnent : — Nous aussi nous sommes de grands chefs I recouvrant soudain ses forces. Les.groupes se tournaient

vers Pavel et l'entouraient comme des fragments de

cria une voix.

fer attirés par un aimant.

Le. Petit-Russien seul était resté au milieu de la rue.

Deux chevaux m a r c h è r e n t sur lui en-secouant la foie. — Frères ! voici venue l'heure où nous renions cette

Il fit un bond de côté; en même temps, la mère, le saisit vie pleine d'avidité, de ténèbres et de haine, cette vie

p a r le bras et l'entraîna en grommelant : d'oppression, cette vie dans laquelle nous n'avons pas

de place, où nous ne sommes pas des hommes !

— Tu as promis de rester avec Pavel, et tu es le

premier à t'exposer seul ! 11 s'interrompit; les travailleurs gardèrent le silence

et se serrèrent autour de lui en une foule encore plus

chantante, nous nous sommes levés én l'honneur d'un

compacte. La mère regarda le visage de son fils; elle

Dieu nouveau, du Dieu de la lumière.et de la vérité, du

ne put voir que ses yeux, tiers et hardis, étincelants.

Dieu de la raison et de la bonté ! Nous partons p o u r la

— Camarades ! Nous avons décidé de déclarer ouver-

croisade, camarades, et la route sera longue et pénible '

tement aujourd'hui qui nous sommes; aujourd'hui, nous Le but est éloigné, mais les couronnes d'épines sont déployons notre drapeau, le drapeau de la raison, de proches ! Qu'ils s'en aillent ceux qui nient M force de la vérité, de la liberté ! la vérité, ceux qui n'ont pas le courage de la défendre

Une h a m p e longue et blanche se dressa en l'air, puis jusqu'à la mort, ceux qui n'ont pas confiance en eux-

'elle s'abaissa, tomba dans la foulé, où elle •disparuTEvun- mêmes et ont p e u r de la souffrance ! Nous voulons

instant après, au-dessus des têtes se déployait,, tel un seulement ceux qui croient en notre succès; Ceux qui oiseau écarlate, l'étendard du peuple ouvrier... ne voient p a s le but ne doivent pas nous suivre, car le

Pavel leva le b r a s ; la hampe vacilla; alors, une chagrin et. les souffrances les attendent. Formez les

dizaine de mains saisirent-le bois blanc et lisse; p a r m i rangs, camarades ! Vive le Premier Mai, fête de l'huma-elles se trouva celle de la mère. nité libre !

— Vive le peuple ouvrier ! s'écria Pavel. La f o v i l e se fit plus dense encore. Pavel agita le dra-Des centaines de voix lui répondirent en un écho peau qui se déploya et flotta, éclairé p a r le soleil,

sonore. large et rouge...

— Vive notre p a r t i , camarades .î Vive la liberté du —• Renions- le vieux monde! entonna Fédia Mazine

peuple russe !... d'une voix sonore.

La foule était houleuse : ceux qui comprenaient la La réponse retentit comme une Vague puissante et

signification du drapeau se frayaient une voix jusqu'à douce : ^

lui; Mazine, Samoïlov, les deux Goussev, s'étaient pla- — Secouons la poussière de nos pieds!... cés à côté de Pavel; tête baissée, Vessoftchikov repous- Un sourire ardent aux lèvres, la mère se plaça der-sait la foule; et d'autres jeunes gens aux yeux animés, rière Fédia; par-dessus la tête de celui-ci, elle voyait que la m è r e ' ne 'connaissait pas, se plaçaient au pre- son fils et.le drapeau. Autour d'elle, des visages animés mier rang en l'écartant. apparaissaient et disparaissaient,\ des: yeux de toutes

— Vive-le peuple opprimé, vive la l i b e r t é ! . . . conti- couleurs étincelaient; son fils et André étaient au pre-

mier rang. Elle entendait leurs voix : celle d'André,

nuait Pavel.

moite et voilée, se mêlait fraternellement à la voix plus

Et, avec une force et une joie sans "cesse croissantes, épaisse et r u d e de son fils :

des milliers de voix lui répondaient, et cette r u m e u r

secouait l'âme. Lève-toi, peuple ouvrier,

La mère saisit l a main du grêlé et celle de quelqu'un Révoltez-vous, gens affamés I...

d'autre; les larmes l'ctouffaient, mais elle ne pleurait

Et le peuple courait à la rencontre de l'étendard

p a s ; ses jambes chancelaient; elle dit d'une voix trem-

rouge, ses cris se mêlaient aux vibrations de la chanson,

blante :

de la chanson qu'à la maison on chantait à voix plus

— - O u i . . . c'est la v é r i t é ! . . . mes amis ! basse que les autres. Dans la rué, elle résonnait avec Un large sourire éclairait le visage grêlé de Vessof- une force terrible, comme l'airain d'une cloche; elle

tchikov; il regardait l'étendard en rugissant des mots conviait les hommes à suivre la voix lointaine qui me-vagues et la main tendue vers le symbole de la liberté. nait à l'avenir, mais elle les prévenait loyalement des Puis, soudain, il enlaça la rnère, l'embrassa et se mit difficultés certaines. à rire.

—• Camarades'! commença le Petit-Russien, dominant Nous irons- v e r s nos frères souffrants-.,. •

ie sourd m u r m u r e de la foule de sa voix douce et

Le chant se déroulait, enveloppant la foule. On eût dit une énorme trompette de cuivre qui r é -

Un visage de femme, à la fois effrayé et joyeux, sonnait aux oreilles des hommes, éveillant chez l'un le

vacillait à côté de la m è r e ; une voix tremblante s'excla- désir de combattre, chez l'autre u n bonheur vagué, le

mait en sanglotant : pressentiment de quelque chose de nouveau, une

 

aussi, j'avais peur... Le mien est au p r e m i e r . rang ! -— Laissez-le alier... ne vous inquiétez pas ! Moi — Mitia, où vas-tu ? curiosité ardente. Ici, elle faisait naître la palpitation d'espoirs incertains, là, elle frayait une issue au tor- Pélaguée répondit sans s'arrêter : rent caustique de la h a i n e amassée au cours des années. Tous regardaient en avant, à l'endroit où le drapeau rouge flottait. Celui qui porte le drapeau, c'est mon fds !

— Malheureux I Où allez-vous 1 II y a des soldats -— Vous m a r c h e r en c h œ u r ! Bravo les .enfants !

hurla une voix enthousiasmée.

là-bas !

Et l'homme, éprouvant sans doute un sentiment qu'il

Et posant soudain sa main osseuse sur le bras de ne pouvait exprimer p a r les paroles coutumières, se

Pélaguée, la femme grande et maigre s'écria : mit à jurer .avec énergie.

— Ecoutez donc comme ils chantent!... Ma c h è r e . . . Mais la fureur aussi, la fureur sombre et aveugle de

Mitia chante aussi!... l'esclave, sifflait comme un serpent entre les dents ser-

— Ne vous inquiétez p a s ! m u r m u r a la mère. C'est rées, se tordait en mots irrités.

une affaire sacrée... Jésus lui-même n'aurait pas existé —• Hérétiques, cria quelqu'un d'une voix cassée en

s'il n'y avait pas eu des hommes qui sont m o r t s à cause brandissant le poing à une fenêtre. de lui. Et un glapissement p e r ç a n t vrilla les oreilles de la

Cette pensée lui avait brusquement traversé le cer- mère.

veau et l'avait frappée p a r sa sévérité nette et simple. — Comment ! se révolter contre Sa Majesté l'Em- -

La mère examina l e visage de celle qui lui serrait le pereur ! Contre le tsar !... bras avec tant de force et répéta, avec un sourire Des visages fripés passaient rapidement sous ses

d'étonnement: yeux. Des hommes et des femmes s'élançaient'; l a foule

— Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait pas venu coulait comme de îa lave noire, attirée p a r la chan-

son, dont les accents vigoureux semblaient déblayer la

dans ie monde si les gens ne périssaient pas p o u r sa

route. Dans le cœur de la mère, montait ie désir de

gloire!

crier aux gens :

Sizov apparut à côté d'elle. Enlevant sa casquette

— Mes amis bien-aimés

et l'agitant au rythme de la chanson, il dit à la mère :

— Ils agissent ouvertement, hein, la mère ? Ils ont Quand elle regardait au loin l'étendard rouge, elle ;

apercevait, sans le distinguer nettement, le visage de

inventé un chant... et quel chant ! Hein, mère ? Le tsar a besoin de soldats pour ses son fils, son front bronzé, ses yeux illuminés de l'ar-

r é g i m e n t s ;

Donnez-lui vos fils... dente flamme de la foi.

— Ils n'ont peur de r i e n ! reprit Sizov. Mon fils à Maintenant, elle se trouvait aux derniers rangs de

moi est dans la tombe... c'est la fabrique qui l'a tué... la foule, au milieu de gens qui marchaient sans se

oui ! presser, qui regardaient en avant avec indifférence,

avec ia froide curiosité du spectateur pour lequel l'issue

Le cœur de la mère battait avec une violence ex-

de la pièce n ' a plus de secret et qui parle à mi-voix,

t r ê m e ; elle se laissa devancer; On la poussa de côté,

avec un "ton de certitude...

 

s'écoula devant elle en vacillant. Elle vit que la foule — I l ' y a une compagnie p r e s . d e l'école, et une autre à îa fabrique... contre la palissade, et une épaisse vague humaine

était nombreuse, ce qui la remplit de joie.

— Le gouverneur est arrivé...

Lève-toi, lève-toi, peuple opprimé !

LA MÈRE 181

 

— •C'est v r a i ?

p r e n n e n t plus vite notre liberté, il faut que nous allions

—• Je l'ai vu de mes yeux !... •

de l ' a v a n t ! En avant, c a m a r a d e s ! toujours en a v a n t !

Quelqu'un lança deux ou trois jurons et dit :

La voix de Pavel était ferme; les mots tombaient

— Tout de même on commence à avoir peur de nous

nets et distincts, njais l'attroupement s'éparpillait;

autres !... On nous envoie des soldats... et le gouver-

les uns après les autres, les gens s'en allaient, qui à

neur !

droite, qui à gauche, glissant le long des murs et des

— Mes amis bien-aimés ! pensa la mère, et son c œ u r clôtures. Maintenant, la foule figurait un triangle dont

battit plus vite. Pavel était la pointe; au-dessus de sa tête, le drapeau

Mais autour d'elle, les paroles se faisaient froides du peuple ouvrier flamboyait. Elle ressemblait aussi à

et mortes. Elle hâta le pas pour s'éloigner de ses com- un oiseau noir, qui,, déployant ses ailes, resterait aux pagnons; elle n'eut pas de peine à. les devancer, car aguets prêt à s'envoler, et Pavel en était là tête... ils marchaient lentement, paresseusement.

Soudain, ce fut comme si la tête de la foule avait

heurté quelque chose,, il y eut un mouvement de recul,

un bruit sourd. Le chant sembla frémir et, après avoir