La Mère
Chapitre XII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Cela suffit ! Qu'il examine lui-même ! Peut-être repous-
sera-t-il tout, toute la vie et toutes les sciences; p-juî-êlre
verra-t-il que tout est dirigé contre lui... comme p a r La vieille petite maison grise des VlasEov attirait de
exemple le Dieu de l'église. Donnez-lui seulement tous plus en plus l'attention du faubourg. Parfois, un ouvrier
les livres en main, et"il r é p o n d r a lui-même, voilà ! l i a i s y venait et, après avoir regardé de tous côtés, il disait
il faudrait qu'il comprît que plus le collier est étroit, à Pavel : plus le travail est pénible. — Eh bien, frère, toi qui lis les livres, tu dois con-
Quand Pavel était seul,:".-Rybine e t . l u i se mettaient naître les lois. Ainsi, explique-moi...
aussitôt à discuter, tranquillement, longuement. La mère Et il racontait quelque injustice de la police ou de
inquiète les écoutait, les suivait du regard en silence, l'administration de la fabrique. Dans Iss cas compliqués,
essayant ' de c o m p r e n d r e . Parfois, il lui semblait que Pavel envoyait le visiteur avec un. mot de recomman-
tous deux étaient devenus aveugles. Bans les ténèbres, dation à un a v o c a t ' d e ses amis, et quand il le pouvait,
entre les parois de la petite chambre, ils erraient de il donnait des conseils lui-même. côté et d'autre, à la recherche de la lumière ou d'une Peu à peu, les. habitués du faubourg éprouvèrent un
issue; ils se raccrochaient à tout de leurs mains vigou- sentiment ' de respect pour ce jeune homme rangé, qui
reuses mais inhabiles, ils agitaient tout, remuaient iouî, parlait de tout avec simplicité et hardiesse, qui ne riait
laissant tomber à t e r r e des choses qu'ils piétinaient presque jamais, qui regardait et écoutait toutes choses
ensuite. Ils se heurtaient partout, -tâtaiert et repous- avec attention, se plongeant dans l'imbroglio de chaque
saient tout, sans hâte,.sans p e r d r e l'espoir, ni la foi... affaire particulière et découvrant toujours le' fil qui
Ils l'ayaient accoutumée à entendre une fouie de pa- reliait les gens entre eux p a r des milliers de n œ u d s
roles terribles p a r leur simplicité et leur audace; ces tenaces... mots-là ne l'oppressaient plus avec la même violence La mère voyait s'étendre l'influence de son fils, elle
qu'au début. Rybine ne plaisait pas à la mère; cepen- commençait à saisir le sens des travaux de Pavel, et,
dant, la répulsion qu'il lui inspirait au commencement quand elle avait compris, elle éprouvait une joie en-
avait disparu. fantine.
Une-fois p a r semaine, Pélaguée se rendait à la prison Pavel grandit encore dans l'opinion publique, 1ers de
pour y p o r t e r du linge et des livres au Petit-Russien; l'histoire du « kopek du marais ». eîïe obtint un jour l'autorisation de le voir; en r e n t r a n t Un large marais planté de sapins et de bouleaux
elle raconta avec attendrissement : - entourait la fabrique comme d'un i'ossé infect. En été, 70 MAXIME SORKI . . . ! ' LA MÈRE 71
une buée jaunâtre et opaque s'en dégageait avec des absolument que cette histoire du kopek paraisse dans le nuées dé moustiques qui se répandaient dans le fau- prochain numéro ! bourg, en y semant les fièvres. Le marais appartenait à — C'est bien, c'est bien î répliqua-t-elie en s'habillent la fabrique; le nouveau directeur, voulant en t i r e r parti, à b hâte. J'y vais... conçut le projet de l'assécher et d'en extraire la tourbe C'était la première commission cne lui donnait son en .même temps. Cette opération, dit-il aux ouvriers, ii!s. Elle fut heureuse de voir qu'il u u disait franchement assainirait les environs et améliorerait les conditions de quoi il était question, et de pouvoir lui être utile de leur existence à tous, de sorte qu'il donna-l'ordre de dans son œuvre, retenir un kopek p a r rouble sur les salaires, p o u r l'assè- — Je comprends, Pavel ! reprit-elle... C'est un vol... chement du marais. Comment s'appelle-t-il : légor Ivanovitch ?
Les ouvriers s'agitèrent : ils étaient surtout irrités Elle revint tard dans la soirée, fatiguée, mais contente.
du fait que le nouvel impôt n'était pas applicable, aux — J'ai vu Sachenka ! dit-elle à son fils. Elle te salue. employés... Qu'il est amusant, ce légor ! il plaisante sans cesse.
Le samedi où la décision du directeur fut affichée, — Js suis enchanté qu'ils te plaisent, répondit Pavel
Pavel était malade et n'avait pas été travailler; il ne à mi-voix, savait rien de l'histoire. Le lendemain matin, après la — Quels gens simples I C'est agréable quand les gens messe, le fondeur Si? w, beau vieillard, i t s e r r u r i e r sont simples 1 Et ils t'estiment, tous... Makhotine, h o m m e de haute taille, très irascible, vinrent Le lundi, Pavel ne put aller à la fabrique, il avait mal chez lui p o u r lui r a c o n t e r ce qui était arrivé, à la tête. Mais à midi, Fédia Mazine accourut, agité et
—• Les plus âgés d'entre nous se sont réunis, dit posé- h e u r e u x ; il annonça d'une voix essoufflée :
ment Sizov, nous avons discuté; et voilà, nos camarades — Toute la fabrique est soulevée ! On m'envoie te nous ont envoyés pour te demander — puisque tu es chercher ! Sizov et Makhotine disent que tu expliqueras u n homme éclairé — s'il y a une loi qui permette au l'affaire mieux que tous les autres ! Si tu voyais ce qui directeur de combattre les moustiques avec notre argent? se pesse là-bas î
— Songe donc, ajouta Makhotine, en roulant ses yeux Pavel s'habilla sans mot dire.
bridés, il y a quatre ans, ces voleurs ont quêté p o a r — Les femmes se sont, rassemblées et elïes piaillent... pouvoir construire un établissement de b a i n s . . . On a — J'y vais aussi i" déclara la mère. Tu n'es pas bien, ramassé trois mille huit cents roubles... Où sont-ils, et c'est peut-être dangereux. Que font-ils là-bas ? Je veux où sont les bains ? y aller... , .
Pavel expliqua que cet impôt était injuste, que la —• Va î dit Pavel brièvement... •
fabrique retirerait un grand avantage de ce projet. Sur ils p a r t i r e n t rapidement sans échanger une parole. quoi, les deux ouvriers s'en allèrent avec des airs ren- La mère, haletante et émue, sentait que quelque chose frognés. Après les avoir reconduits, la mère s'écria avec de grave allait survenir. A l'entrée de la fabrique, une u n sourire : masse de femmes hurlaient et se querellaient. Pélaguée
— Voilà des vieillards qui viennent chez toi faire vit que toutes les têtes étaient tournées du même côté,
provision d'esprit, Favel ! . vers le m u r des forges. Là, Sizov, Makhotine, Valov et
Sans r é p o n d r e , le jeune homme s'assit et se mit à cinq autres ouvriers influents et d'âge mûr, s'étaient
écrire d'un air soucieux. Quelques instants après, il dii juchés sur un tas de vieille ferraille; leurs gestes vio-à sa mère : lents se détachaient sur le fond de briques rouges.
— Je t'en p r i e , va immédiatement à la ville .et porte — Voilà Vlassov ! s'écria quelqu'un.
ce billet... — Vlassov ! amenez-le ici 1
— C'est dangereux 1 - demanda-t-elle. On entraîna Pavel, on le poussa en avant, La mère — Oui. C'est là qu'on imprime notre journal... Il faut resta seule.
72 MAXIME GOItKI
— Silence ! crîa-t-on simultanément à diverses places. de jeter aux gens sen cœur consumé p a r le rêve ardent
Tout près de Pélaguée, résonna la voix égale de de la justice, l'envahit.
— Camarades ! répéta-t-il, en puisant -.dans ce mot
Rybine : ' •
de l'énergie et de l'enthousiasme, nour sommes ceux qui
— Ce n'est pas p o n r notre kopek- qu'il faut résister,
construisent les églises et les fabriques, qui fondent
mais pour l'a jus'/f-e- v o i l à ! Ce n'est pas n o t r e ' k o p e k
l'argent et forgent les chaînes... C'est nous"qui sommes
qui nous est cher, ii n'est pas plus <-and qua les autres,
la force vivante qui nourrit et amuse tout le monde,
mais il est plus l o u r d ; il y a plus de sang humain en lui
depuis le bereequ jusqu'à la tombe...
que dans un seul rouble du directeur !
—- C'est ç a ! s'écria Rybine.
Ses paroles tombaient sur la foule a r e c force et sou-
— Toujours et partout, nous sommes les premiers au
levaient d'ardentes exclamations :
travail, t a n d i s qu'on nous relègue aux derniers rangs
— C'est vrai ! Bravo, Rybine !
dans la vie. Qui s'occupe de n o u s ? Qui nous veut du
— Silence, diables ! bien 7 Qui nous considère comme des hommes ? Per-— Tu as raison, chauffeur I sonne ! — Voilà Vlassov !
— Personne ! répéta une voix pareills à un écho.
Les voix se fondirent en un tourbillon Bruyant, étouf- Reprenant possession de lui-même, Pavel se mit à
fant le sourd fracas des machines et les soupirs de la parler avec plus de simplicité et de calme. La foule vapeur. De toutes parts accouraient des gens qui se s'avançait lentement vers lui, comme un corps sombre à mettaient à. discuter en agitant les bras, s'exeitani mu- mille tètes. Eîle regardait le jeune homme avec des cen-tuellement p a r des paroles fébriles et caustiques. L'irri- taines d'yeux attentifs, aspirait ses paroles; le brui! tation qui dormait dans les poitrines fatiguées s'était s'apaisait un peu.
réveillée; elle s'échappait des lèvres et s'envolait triom- — Nous n'aurons pas un meilleur lot tant r a e nous phante. Au-dessus de la foule planait un nuage de pous- ne nous sentirons pas solidaires, tant que nous ne for-sière et de suie; les visages couverts de sueur étaient merons pas une seule famille d'amis, étroitement liés e n ' f e u , la peau des joues pleurait des larmes r o i i es. par le même désir... celui de lutter pour nos droits... Sur le fond sombre des physionomies, les yeux et les —''Parle de l'affaire ! s'écria une voix rude à côté de dents étinceiaient. la mère. ':
Enfin Plavel apparut aux côtés de Sizov et de Makho- •— Ne l'interrompez pas ! Taisez-vous î répliqua-t-on
tïne; on entendit son cri : de divers points.
': — Camarades ! Les visages noircis avaient une expression d'incré-
La mère vit que le visage du jeune homme.était pâle dulité maussade; quelques regards seulement se po-
et que ses lèvres tremblaient; involontairement elle sèrent sur Pavel avec gravité.
voulut avancer en se frayant un chemin dans la foule. — C'est un socialiste, mais il n'est pas bête ! fit On lui disait avec aigreur : quelqu'un.
—--Reste à ta place, la vieille ! — C'est un révolutionnaire ! dit un autre. On la poussait. Mais elle .ne se découragea p a s ; de — Comme il parle h a r d i m e n t ! s'écria un ouvrier, un
l'épaule et des coudes, elle écartait les gens et se r a p - grand'gaillard borgne, en poussant la mère de l'épaule. prochait lentement de son ffls, poussée p a r le désir — Camarades ! Le moment est venu de résister à 3a d'aller se placer à côté de lui. force avide qui. vit de notre travail, le moment est venu
Et Pavel, après avoir prononcé des paroles dans les- de se défendre; il faut que chacun comprenne que per-
quelles il avait accoutumé de mettre un sens profond, sonne ne viendra à notre secours, si ce n'est nous-se sentit la gorge serrée par le spasme de la joie de mêmes ! Un pour tous, tous pour un, telle doit être combattre. Le désir de se livrer à la force do sa croyance notre loi, si nous voulons vaincre l'ennemi...
— Il dit la vérité, frères ! s'écria Makhotine. Ecoutez l'embarras aatour de l u i ; on sentait déjà, soua les son-
la vérité ! rires gênéà. et le ton assourdi des paroles, comme le
Et, d'un geste large, il agita son poing fermé. repentir d'enfants conscients d'avoir fait des sottises. — I l faut faira venir le directeur immédiatement ! Le directeur passa devant la mère, lui jeta un coup
continua Pavei. Il faut lui demander... d'oeil sévère et s'arrêta au pied du tas de ferraille. D'en
Soudain, on eût dit qu'un ouragan avait fonda sur la haut, quoiqu'un lui tendit la m a i n ; il ne la prit p a s ;
foule. Elle se courba comme le flot sous la rafale; -''un mouvement vigoureux et souple, il se hissa e t se quelques dizaines de voix crièrent enfenibîe : ait au p r e m i e r rang, p u i s il demanda d'une voix froide
— Que le directeur vienne !... et autoritaire :
— Qu'il s ' e x p l i q u e ' . . . — Que signifie ce r a s s e m b l e m e n t ? Pourquoi avez-— Amenez-le !... vous quitté le travail ?. — Envoyons-lui des députés... P e n d e n t quelques secondes, le silence fut complet... — Non ! Les tête-., des ouvriers se balançaient comme des épis.. Parvenue au premier rang, la mère regardait son fils Sizov agita sa casquette, haussa les épaules et baissa
qui la dominait. Elle se sentait pleine de fierté : Pavel la tète... était là au milieu des vieux ouvriers les plus estimés, — Répondez ! cria le directeur, tout le monde l'écoutait et l'approuvait. Pélaguée admi- Pavel se plaça à côté de lui et dit à haute voix, e s rait son sang-froid, sa simplicité; il pariait sans se montrant Sizov et Rybine : fâcher, ni j u r e r comme les autres. — Nous trois, nous avons été chargés p a r nos cama-
Les exclamations, les cris de mécontentement, les rades d'exiger que vous reveniez sur votre décision,
invectives pleuvaient comme des grêlons sur un toit de rektiveinent à la retenue du kopek... zinc. Pavel regardai"; - la foule et, de ses yeux'.grands — Pourquoi ? demanda le directeur1 sans regarder le ouverts, il semblait chercher quelque chose p a r m i les jeune homme, groupes. — Nous considérons cet impôt comme injuste I ré-
—>- Des députés ï pliqua Pavel d'une voix sonore. •.— Que Sizov parle i < : — Ainsi, vous ne voyez dans mon projet que le désir — Vlassov ! d'exploiter les ouvriers, et non p a s le souci que j ' a i — Rybine ! Il a des dents terribles ! d'améliorer leur existence, n'est-ce pas ? Enfin, on désigna Pavel, Sizov et Rybine comme porte- — Oui ! répondit Paye!.
parole, et l'on allait faire chercher le directeur quand, — Et vous aussi ? dit le directeur en «'adressant à soudain, quelques faibles exclamations retentirent. Rybine.
—- Il vient de l u i - m ê m e ! — Nous sommes tous du - même avis ! répliqua ce-—-Le directeur ! lui-ci .
— Ah ! Ah ! . — Et vous, brave h o m m e ? demanda le directeur en La fouie s'entr'ouvrait p o u r laisser passer un per- se tournant vers Sizov. .~ • • -
sonnage grand et sec, visage allongé, la barbe en — Moi aussi, je vous p r i e de nous laisser notre ko-pointe. pek. •: •: •
— Permettez ! disait-il en écartant la foule d'un petit Puis, baissant de nouveau ïa tête, Sizov sourit d'un
geste, mais sans l'effleurer. Il clignait des yeux, et air embarrassé. d'un regard de manieur d'hommes expérimenté, scrutait Le directeur promena lentement son regard sur la les visages des ouvriers. Ceux-ci s'inclinaient, enle- foule et haussa les épaules. Ensuite, iî jeta un coup vaient leurs casquettes p o u r le saluer. 11 ne répondait d'oeil scrutateur sur Pavel et dit : pas à ces marques de respect, il semait Te silence et — Vous êtes un homme assez instruit, je c r o i s ;
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comment ne comprenez-vous p a s tous les avantages
de cette mesure ? XIII
—. Chacun tes comprendrait si la fabrique asséchait
le marais à ses p r o p r e s frais,.. Pavel descendit do tas de ferraille et se plaça à côté
— La fabrique ne s'occupe pas de philanthropie I de sa mère. Autour d'eux, tout le monde se mit à parler
répliqua le directeur. Je vous ordonne à tous de repren- bruyamment, à discuter, à s'agiter en criant : dre immédiatement le travail. — La grève ne se fera pas ! dit Rybine en s'appro-
Et il se mit en devoir de descendre en t â t a a t aye. chant de Pavel; quoique le peuple soit rapace quand
précaution le fer de la pointe de sa bottine, sans re- il s'agit d'argent, il est trop poltron. Il y en aura peut-
garder personne. être trois cents qui seront de ton avis, pas plus. On ne
Une rumeur de mécontentement retentit. peut pas remuer un pareil tas de fumier avec une seule
— Q u o i ? demanda le directeur en s'arrêtarsl. fourche...
Tous se t u r e n t ; seule, dans le lointain, raie voix Pavel garda le silence. Devant lui, l'a foule avec son
solitaire répliqua : énorme visage noir s'agitait et le considérait comme si
— Travaille toi-même ! elle eût exigé quelque chose de lui. Son coeur battait
— Si dans un quart d'heure, vous "n'avea pas repris avec anxiété. I l lui semblait que ses paroles avaient
le travail, je vous ferai tous mettre à l'amende, déclara disparu sans laisser de traces sur ces hommes, telles
le directeur d'un ton sec. des gouttes de pluies clairsemées tombant sur une terre
Et il reprit son chemin au miîiau de la foule, mais crevassée par la longue sécheresse. L'un après l'autre,
derrière lui un sourd m u r m u r e s'élevait; puis il s'éloi- les ouvriers s'approchaient de lui, le félicitaient de son
gnait, plus le bruit se faisait aigu. discours, mais doutaient de l'a réussite de la grève, et
— Allez d o n t p a r l e r avec. lui ! se plaignaient rte ce que le peuple ne comprît ni sa
— Et voilà nos droits ! Ah ! fichu sort ! force, ni ses intérêts.
On s adressait à Ravel en criant : Une impression de désenchantement gagnait Paye!,
— Hé, juriste, que faut-il faire m a i n t e n a n t ? il ne croyait plus en sa force. 11 avait mal à la tête et
— Pour parler tu as parlé, mais il est venu et ïe sa sentait comme vide ! Auparavant, dans 1*;S moments
vent a tourné ! où il se représentait le triomphe de la vérité qui lui
— • E h bien, Vlassov, que f a i r e ? était chère, l'enthousiasme dont son cœur était rempli
Les questions se faisaient plus insistantes, Pavel dé- lui donnait envie de pleurer. Et maintenant qu'il avait
clara : exprimé sa foi devant le peupla, elle lui avait' p a r u
— Camarades, je vous propose d'abandonner le tra- pâle, impuissante, incapable de toucher qui que ce f u i .
vail, jusqu'à ce que le directeur renonce à l'injuste Il s'en accusait lui-même ; il avait l'impression qu'il
retenue... avait paré son rêve de vêtements informes, sombres et
Des ]>aroles excitées résonnèrent : misérables, et qu'ainsi personne n'en avait vu la beauté.
— Tu nous p r e n d s p o u r des imbéciles 1 H rentra chez lui triste et fatigué. Sa. m è r e et Sizov
— C'est ce qu'il faut faire ! le soi iraient' : •— La grève ? — Tu parles bien, disait Rybine marchant à ses
— Pc»ur ce kopek ? côtés, mais tu ne touches pas le cœur, voilà î II-faut
— Eh b i e n ! faisons grève ! jeter l'étincelle au plus profond du cœur. Ce n'est pas
—- Nous serons tous mis à la porte ! p a r 1* raison que tu p r e n d r a s les gens. Cette chaussure-
— Et qui travaillerait ? là est trop fine et trop étroite pour le peuple; son pied
— On trouvera d'autres ouvriers ! n'y entre pas. Si même il y entrait, le soulier serait
— Lesquels ? Des traîtres ! bientôt-écnlé, voilà î
LA MÊHB . 7 9
78 ilAXIMB GOBKI
'Sizov disait à l a mère : qu'il lui était dur de supporter ses plaisanteries. Elle
— C'est le moment p o u r nous, les viens, d'aller au était moins effrayée que îors de la première perquisi-
cimetière! Un nouveau peuple se lève... Comment avons- tion, mais elle éprouvait p l u s de haine envers 'c?s hôtes nous vécu? Nous avons r a m p é sur nos -genoux, cons- nocturnes vêtus de gris, aux éperons cliquetants, et la tamment courbés vers la terre. Et maintenant, on n e haine étouffa la peur. • sait pas au juste si les gens ont repris connaissance ou Pavel parvint à lui chuchoter : ' s'ils se trompent encore plus que nous... En tout cas, ils — Us m'emmènent... ne nous ressemblent pas. Voilà la jeunesse qui se met à Baissant la tête, elle r é p o n d i t à voix basse : parler au directeur, comme à un égal... oui. Ah! si.mon -— Je comprends... fils était vivant... Au revoir, Pavel, Mikhaïlovitch... tu Elle comprenait : on le mettait en prison p o u r les
. es un brave garçon, tu prends la défense du peuple,.. paroles qu'il avait dites aux ouvriers. Mais ceux-ci
Si Dieu le veut, tu trouveras peut-être des voies et des l'avaient approuvé et tout ie monde allait p r e n d r e sa issues... que Dieu le veuille ! . défense; p a r conséquent, il ne resterait pas longtemps
E t il s'en alla. - • . absent. — Eh bien, mourez d o n c ! grommela Bybine. Déjà Elle aurait voulu pleurer, enlacer son fils; mais, à
maintenant, vous n'êtes plus des hommes, mais du côté d'elle, l'officier la regardait avec un air malveil-mortier... bon à boucher les fissures... Pavel, as-tu lant, ses lèvres frémissaient, ses moustaches s'agitaient remarqué quels étaient ceux qui ont crié le plus fort et Pélaguée crut que cet homme attendait avec joie p o u r que tu fusses désigné -corne d é p u t é ? C'étaient des larmes, des supplications, des lamentations. Ras-
. ceux qui disent que tu es un révolutionnaire, un p e r t u r - semblant toutes ses forces, parlant le moins possible,
bateur... voilà !... Gui, ceux-là... Ils ont pensé que tu elle serra la main de son fils et dit à voix basse, eu rete-serais chassé de la fabrique, c'était ce qu'il leur fallait. nant sa respiration :
— Ils ont raison à leur point de vue... — Au revoir, Pavel... t u as pris tout ce'.qu'il f a u t ? — Les loups rossi. ont raison quand ils se déchirent — Oui, ne t'ennuie pas...
e n t r e eux. — Que le Seigneur soit avec toi...
Rybine avait l'air morose, sa voix tremblait d'une* Lorsqu'on l'eut emmené, la mère se laissa tomber
manière bizarre. sur le banc et sanglota doucement, les paupières bais-
— Les hommes n'ont pas confiance dans la parole sées.. Adossée au mur, comme son m a r i 1.3 faisait jadis,
toute nue... il faut la t r e m p e r dans le sang... torturée p a r l'angoisse et le sentiment de son impuis-
Toute la journée, Pave! se sentit malheureux, comme sance, elle pleura longtemps, faisant -passe* dans ses
s'il avait perdu quelque chose et qu'il pressentît sa larmes la douleur de son c œ u r blessé, xiie voyait perte sans comprendre encore en quoi elle consisterait. devant elle, pareille à Une tache immobile, une physio-
nomie jaune, aux fines moustaches, aux yeux cligno-
Pendant la nuit, alors que la mère dormait déjà et
tants, à l'air satisfait. Dans sa poitrine s'enroulaient,
qu'il lisait au lit, les gendarmes revinrent et recom-
comme ira peloton noir, de l'exaspération et de la
mencèrent à fouiller avec rage partout, dans la cour et
colère contre les gens qui enlevaient un fils à sa mère,
au grenier. L'officier au teint jaune se comporta comme
parce qu'il cherchait la vérité...
la première fois d'une manière railleuse et outrageante,
prenant plaisir à blesser Pavel et sa mère. Assise dans Il laissait froid, les gouttes de pîuie rebondissaient un coin, Pélaguée gardait le silence, le regard fixé sur contre les vitres, quelque chose bruissait le long des ie visage de Pavel. Celui-ci essayait de cacher son trou- m u r s ; on aurait dit que, dans les ténèbres, des ble, mais quand l'officier riait, les doigts du jeune silhouettes grises, aux larges visages rouges sans yeux* homme avaient un mouvement b i z a r r e ; la mère sentait et aux longs bras, rôdaient "en épiant. Et leurs éperons qu'il avait de la peine à ne pas r é p o n d r e au gendarme. cliquetaient faiblement
'I.'OTJÎE COKKI
années, elle s'était habituée à vivre dans l'attente cons-
-- auraient mien,. fi.it ùa me p r e n d r e aussi!
tante de quelque" chose d'important, d'heureux. Autour
pensi-t-elle.
d'elle, les jeunes gens s'agitaient, bruyants et vaillants,
La s i r h i e siJfla, o r d o n n a n t aux gens" de ivprenure lo dominés par son fils au visage grave, son fils, le m a î t r e
travail. Ce matin la, ie d ^ a l é;ait aourd, bas et hésl- et le créateur de cette vie pleine d'inquiétude, mais
tr.ni. Lu porte s'ouvrit, Kyoine entra. Il s'approcha de bonne. Et maintenant qu'il n'était plus l à , tout avait
la mère, et tout en essuyant les gouttes de pluie répan- disparu. dues sur sa barbe, il demanda :
—. ils Tord emmené.?
— Oui, qu'ils soient mau-Uî;.' ré[ .mdit-fj'c on hou.- ' X I V
j..'ll ailL.
— Oi,r-31e affaire ! dit L.'î.-hir en souriant. Moi, on La journée passa lentement, suivie d'une nuit sans
m'a iouiiié, cm a cherché partout... On m'a injurié... sommeil. Le lendemain lui p a r u t plus long encore. Elle
mais Oi) ne m ' a pourtant pas arrêté... Donc, ils ont attendait on ne sait qui, mais personne ne vint. Le soir
emmené Pavel '? Le u i r c c i P U * - a fait u,i fi^nc, le gen- tomba, puis la nuit. La pluie glaciale soupirait en
darme s'est précipite, et voiià ur: benune c n b v é l Ils frôlant les m u r s ; ie vent soufflait dans les tuyaux de
s'accordent comme larrons j i i ;'oiî e. Les uns s'occupent cheminée; le plancher craquait. La mélancolique et
de traire Je peuple, tandis que les p'.ilrjs lo tieitneni au douloureuse mélodie des gouttes d'eau tombant du toit,
m u s e r a . telles des larmes, emplissait l'air. Il semblait que la
—- Vous devriez p r e n d r e la d é f e r l e de Pavel, vous maison tout entière vacillât faiblement, et qu'une
autres : s'écria ia mère ci se isvanl. Ci-.r r'e--!. à c;iuse angoisse figeât l'ambiance. de vous qu'il s'est compromis. On frappa doucement à la vitre. La m è r e était habi-
--- Qui devrait p s e n d r e ,«>u déJeuso ? tuée à ce signal, ii ne l'effrayait p l u s ; elle tressaillit,
— Vous tous î comme si on lui avait fait au c œ u r une petite p i q û r e
— Voyez-Vu-us ça ! a o p, n ' j compiea pas ! Il a f'ailu bienfaisante. Un vague espoir la fit se lever brusque-
ued milliers d'années pour aniaas:r îeur force... lis ni-tis ment. Jetant un châle sur ses épaules, elle ouvrit la
ont planté d'innombrables clous dans le c o u r , coniinciit p o r t e . . .
ï3 .'..i;-il possible do nous Lîii" -l'un i-.oi;p ? I! l'aui Samoïîov entra, suivi d'un autre personnage qui
' f j b o r d que ;-,ous nous enlt\*i.Jn,s mutuellement nos cachait son visage dans le col relevé de son m a n t e a u ;
échardes de fer... Ce sont ces échardes qui empecheui sa casquette était rabattue jusqu'aux sourcils. nos cœurs oe :-,e joindre en une masse compacte. — Nous vous avons r é v e i l l é e ? demanda Samoïîov
Et avec petit rire, iï s'en alla lourdement. Se.' sans la saluer.
P^.oL'.s cruelles et désespérées avaient encore ar;;mjnié Contre son habitude, il avait l'air soucieux. le chagrin de Pélaguée. — Je ne dormais pas ! répondit la mère,
— On peut ie tuer, le t o r t u r e r . . . Et elle jeta un coup d'œil interrogateur sur les nou-
Et elle ie represonia ie corps de sou ïits ioué de coupô, veaux venus.
déchiré, ensanglanté, et, comme une couche d'argile Avec un soupir rauque et profond, le compagnon de
glacée, la pei:r descendue de son c<vur ia suffoquaii. Samoïîov enleva sa casquette et tendit à la mère u n e
Les yeux lui firent mal. main large aux gros doigts.
Elle u'alJuniy -.;a* *on io:irnnQi>, :ie s.. pr-,;.:'U'a p « j — Bonsoir, grand-mère! Vous ne m'avez pas r e c o n n u ?
de diï.er, -ie (ir.-l pas le thé; tard la soirée, elle lui dil-il amicalement comme à une vieille connaissance.
rnuigea un morceau de pain. Quand elle se coucha, elle — C'est vous ! s'écria Pélaguée d'un ton joyeux. légor
:.o d i t qiie y, . U û i s enco:- u, de toule s... vie, elle ne s'était Ivanovitch, c'est vous ! :;c;nile tu^oi humiliée, isolée, c o n u n j nu:. Les dernières
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— C'est m o i ! répondit-il en inclinant sa grosse tête. — Comment cela? Pourquoi? s'écria la mère effrayée. Il avait les cheveux longs comme un chantre d'église. — C'est bien simple, grand-mère! dit légor Ivano-
Un bon sourire éclairait son visage r o n d ; ses petits vitch doucement. Parfois, les gendarmes eux-mêmes rai-yeux gris considéraient la mère avec une expression / sonnent avec justesse. Pensez donc : tant que Pavel caressante. Il ressemblait à un samovar avec son petit était en liberté, il y avait des brochures et des feuillets; corps rond, son gros cou et ses bras courts. Sa ligure dès qu'il est en prison, plus de brochures, plus de p r o -reluisait; il respirait avec bruit; dans sa poitrine bouil- clamations ! C'est donc lui qui les répandait 1 Et alors lonnait et ronflait constamment on ne sait quoi... les gendarmes se mettront à dévorer tout le m o n d e . . .
— /illez dans la chambre, je vais m'habilier ! proposa ils adorent déchiqueter les gens.
la mère. — Je comprends, je comprends ! dit tristement la
— Nous avons quelque chose à vous dire ! répondit mère. Que faire ? Ah ! mon Dieu 1
Samoïlov d'un air préoccupé en la regardant en dessous. De la cuisine arriva la Voix de Samoïlov.
légor passa dans la pièce voisine en disant : — On a arrêté presque tous les nôtres, que le diable — Chère grand-mère, ce matin, un de nos amis est m'emporte!... II feat continuer à travailler comme au-
sorti de prison... Il y est resté trois mois et onze jours... paravant, non seulement p o u r la cause... mais aussi Il a vu ie Petit-Russien et Pavel qui vous envoient leurs pour sauver les camarades... salutations; de plus, votre fils vous prie de ne pas vous — Et il n'y a personne pour travailler ! ajouta légor inquiéter-à son sujet et de vous dire que, dans la voie avec, un petit rire. Nous avons des brochures excel-qu'il a choisie, c'est la prison qui sert de lien de r e p o s ; lentes... je les ai faites moi-même; mais c o m m e n t é e s ainsi en ont décidé nos autorités toujours soucieuses introduire dans la fabrique ?... Je n'en sais r i e n . . . de notre bien-être... Maintenant, grand-mère, arrivons — On fouille maintenant tout le monde à l'entrée, au fait. Savez-vous combien de personnes ont été arrê- expliqua Samoïlov. tées hier ? La mère devinait qu'on voulait quelque chose d'elle.
— Non. Pavel ne serait-il pas le seul? s'écria la mère. — Et alors, que faire ? Que faire ? demanda-t-elle — C'est le quarante-neuvième ! interrompit légor vivemeut.
Ivanovitch avec calme. Et il faut s'attendre à ce que Samoïlov s'arrêta sur le seuil de la porte et dit : l'autorité en arrête encore une dizaine. Ce monsieur-là — Pélaguée Nilovna, vous connaissez la m a r c h a n d e entre autres... Korsounova ?
— Moi-même ! dit Samoïlov d'un air sombre, — Oui, pourquoi ? ,
Pélaguée se sentit respirer plus facilement. — Parlez-lui; peut-être se chargera-t-elle de nos bro-— Il n'est pas seul ià-bas ! se dit-elle. c h u r e s . . . Lorsqu'elle fut habillée, elle entra dans la chambre, La mère agita la main d'un air négatif.
souriant avec vaillance à ses hôtes. — Oh ! non ! c'est une b a v a r d e . . . non ! Et on saura
— Ou ne les gardera sans doute pas longtemps s'ils que c'est p a r moi... que c'est de notre maison... n o n . . .
sont si nombreux 1 non !
— Vous avez raison ! répliqua légor Ivanovitch. Et Et soudain, éclairée p a r une idée subite, elle s'exclama
si nous parvenons à gâter le jeu de nos adversaires, d'un ton joyeux : ils ne seront pas plus avancés qu'auparavant... Voici
-—Donnez-les m o i ! donnez-les moi ! Je trouverai
de quoi il retourne : si nous cessons de propager nos
quelque chose... Je m'arrangerai !... Je demanderai à
brochures maintenant, les fichus gendarmes ne man-
Maria de me p r e n d r e pour l'aider. Car il faut bien que
queront pas de le remarquer et porteront ce fait au
je travaille, si je veux manger ! Je porterai aussi le
compte de Pavel et des camarades, compagnons clé sa dîner des ouvriers à la fabrique... Je m ' a r r a n g e r a i . . . captivité.
Les mains serrées sur la poitrine, elle affirma à ses hôtes qu'elle saurait agir sans être découverte, et elle nous vous apporterons les choses en question... et de
conclut avec une exclamation triomphante : nouveau la roue qui anéantit les ténèbres séculaires se
— Ils verront que même lorsque Pavel Vlassov est en mettra en mouvement. Vive, la parole libre, grand-mère,
prison, sa main les atteint... ils verront ! et vive le cœur maternel ! En attendant, au revoir 1
Tous les trois avaient repris courage. légor sourit
— Au révoir 1 dit Samoïîov, en serrant avec force la
en se frottant vigoureusement les mains et dit :
main de Pélaguée. Moi, je ne peux pas souffler mot de
— Bravo, giand-mère ! Si vous saviez comme c'est tout cela à ma mère.
bien, c'est tout bonnement ravissant !
— Tout le monde finira par comprendre I dit-elle,
— Si vous réussissez, je serai aussi heureux en p r i -
pour lui être agréable, tout le monde !
son que si j'étais assis dans un fauteuil ! déclara Samoï-
Lorsqu'ils furent partis, elle ferma la porte et, s'age-
îov avec le même geste et en riant.
nouillant au milieu de la chambre, se mit à p r i e r sous
— Vous êtes un trésor, grand-mère ! cria légor d'une
le bruit de la pluie. Elle pria sans p r o n o n c e r de p a r o l e s ;
voix rauque.
ce fut comme une seule grande pensée; elle p r i a p o u r
Pélaguée sourit. C'était clair : s: elle parvenait à tous ceux que Pavel avait introduits dans leur vie. Elle
introduire des brochures à la fabrique, on comprendrait les voyait passer entre elle et les images saintes, et ils
que ce n'était pas Pavel qui les distribuait. Et, se sen- étaient si simples, si étrangement proches l'un de
t a n t capable d'accomplir sa tâche, la mère était toute l'autre, et si isolés dans la vie. frémissante de joie.
De bonne heure, elle se rendit chez Maria Korsou-
— Quand vous irez faire une visite à Pavel, dites-lui nova.
qu'il a une b e n n e mère ! r e p r i t légor.
La b r u y a n t e m a r c h a n d e , sa robe couverte de graisse
— J e le verrai avant le jour des visites ! promit
comme toujours, l'accueillit avec compassion.
Samoïîov en riant.
— Tu t'ennuies ! demanda-t-elïe en frappant de la
— Dites-lui bien que je ferai tout ce qu'il faudra main sur l'épaule de Pélaguée. Console-toi I On l'a p r i s ,
faire. Qu'il le sache bien ! on l'a emmené, la belle affaire ! Il n'y a pas de mal
— Et si on ne l'arrête pas ? demanda légor en dési- à cela ! Autrefois, on mettait les gens en prison quand
gnant Samoïîov. ils avaient volé; maintenant on les enferme parce qu'ils
— Alors que faire ? Il faut se résigner ! disent la vérité. Pavel a peut-être dit des choses qu'il
Tous se mirent à r i r e . Quand elle eut compris sa ne fallait pas dire, mais c'était pour défendre les cama-
bévue, elle fut aussi égayée, mais un peu gênée. rades, et cela, tout le monde le comprend, maie pas
— Quand on regarde les siens, on voit mal les autres p e u r . . . On sait bien que c'est un brave garçon, même si
qui sont derrière, dit-elle en baissant les yeux. on ne le dit p a s . . . Je voulais aller chez toi, mais je n'ai
— C'est naturel ! s'écria légor. A propos de Pavel, pas eu le temps... Je cuisine sans cesse, j'écoule ma
ne vous inquiétez pas a son sujet et ne vous attristez marchandise, et pourtant je suis sûre de mourir pauvre.
pas. Il sortira de prison encore meilleur qu'auparavant. Ce sont-les amants qui me ruinent, les sacripants 1 Ils
On s'y repose, on s'y instruit, ce que nous n'avons pas avalent, avalent, on dirait des blattes qui engloutissent
le temps de faire quand nous sommés en liberté, nous un pain... Dès que j ' a i une dizaine de roubles, voilà
autres. J'ai été en prison trois fois, sans grand plaisir, qu'un de ces hérétiques arrive et me les vole... Oui I
mais mon cœur et ma raison en ont chaque fois profité... C'est une mauvaise affaire que d'être femme 1 Quelle
— Vous avez de la peine à respirer, dit-elle en I t vie dégoûtante 1 II est difficile de vivre seule, et encore
regardant affectueusement. plus de vivre à deux î
— Il y a pour cela des raisons spéciales I répliqua- — Et moi, je suis venue pour te demander de me
t-il en levant un doigt en l'air. p r e n d r e comnïe aide, dit Pélaguée, interrompant ce flot
— Ainsi donc, c'est entendu, grand-mère... Demain de paroles.
— Comment cela ? demanda Maria; puis, lorsque son son petit visage couvert de taches de rousseur, puis
amie eut fini de parler, elle hocha la tête en acquies- baissa lés yeux avec un soupir. çant. • Elle voyait qu'il y avait de l'agitation dans l'air; les
— Je veux bien ! Te souviens-tu, que de fois tu m'as ouvriers se rassemblaient par petits groupes, discutaient