La Mère
Chapitre i
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
... Le reste de la journée flotta dans un brouillard
bariolé de souvenirs, dans une fatigue extrême qui
oppressait le corps et l'âme. Comme une tacbe grise, le
petit officier sautillait sous les veux de la m è r e ; le
visage bronzé de Pavel, les yeux souriants d'André lui-
saient dans un noir tourbillon mouvant..?
La mère allait et venait dans la chambre, elle s'as-
seyait près de la fenêtre, regardait dans la rue, se levait
de nouveau et fronçait les sourcils; elle frémissait, re-
g a r d a i t autour d'elle; la tête vide, elle cherchait, ne sachant pas elle-même ce qu'elle désirait... Elle but de
Peau sans apaiser sa soif, sans éteindre dans son cœur
l'ardent brasier d'angoisse et d'humiliation qui la con-
sumait. La journée était coupée en deux parties, la pre-
mière avait un sens et u n , contenu, mais la seconde
était comme évaporée; c'était un vide absolu. Pélaguée
ne trouvait pas de réponse à la question pleine de per-
plexité qu'elle se posait :
— Que faire... m a i n t e n a n t ?
Maria Korsounova survint. Elle fit de grands gestes,
cria, pleura, frappa du pied, proposa et p r o m i t on ne
sait quoi, menaça on ne sait qui. Mais tout cela n'émut
pas la mère.
—- Ah ! disait la voix criarde de Maria, tout de même
ie peuple a é'é touché... Elle s'est levée, la fabrique,
elle s'est levée tout entière. !
— Oui, oui, répondit doucement Pélaguée en hochant
la tête; et ses yeux considéraient d'un regard fixe ce
qui était devenu le passé, ce qui s'était éloigné d'elle
avec André et Pavel. Eil'i ne pouvait pas pleurer. Son
cœur était serré et a r i d e ; ses lèvres aussi étaient sèches
comme son gosier. Ses mains tremblaient; de petits
frissons lui glaçaient le dos. Mais en elle subsistait une papillotèrent, se fixèrent écarquillés sur l'officier. Elle éti ncelie de colère, qui ne vacillait pas et piquait le dit d'un ion effrayé : cœur comme une aiguille; et la mère répondait à cette — Je ne sais comment m'y p r e n d r e , Votre Noblesse ! piqûre p a r une froide promesse : Il frappa du pied et se fâcha.
— Attendez !... — Eh bien... Déboutonne-toi, Pélaguée 1 dit Maria. Alors, toussant avec bruit, elle fronçait les sourcils. Toute rouge, elle fouilla et tâta les vêtements de le.
Le soir, les gendarmes arrivèrent. Elle les accueillit mère en chuchotant :
sans étonnement, sans crainte. Ils entrèrent dans la — Hein ! quels chiens ? maison à grand fracas, avec un air de satisfaction. — Qu'est-ce que tu dis ? cria l'officier avec rudesse, L'officier au teint jaune dit en découvrant ses dents : et il jeta un coup d'œil dans l'encoignure où elle accom-
. — Eh bien, comment allez-vous ? C'est la troisième plissait sa besogne.
fois que nous nous voyons, n'est-ce pas ? — C'est une affaire de femme, Votre Noblesse 1 mur-
La mère garda le silence et passa sa langue sèche sur mura Korsounova d'Une voix craintive.
ses lèvres; l'officier parla beaucoup, d'un ton savant; Lorsque l'officier ordonna à la mère de signer le Pélaguée sentit qu'il avait du plaisir à s'écouter. Mais procès-verbal, elle traça ces mots d'une écriture gauche, les paroles n'arrivaient pas jusqu'à elle et ne la trou- en caractères d'imprimerie :
blaient pas. Cependant, lorsqu'il lui dit : « Pélaguée Nilovna Vlassov, veuve d'un ouvrier. »
— Tu es coupable toi-même de n'avoir pas su ins- — Qu'as-tu écrit ? Pourquoi as-tu écrit cela ? s'ex-
pirer à ton fils le respect envers Dieu et l'Empereur... clama l'officier en fronçant dédaigneusement le sourcil;
Elle répondit sans le regarder : et il ajouta avec un rire ironique : — Ce sont les enfants qui sont nos juges... ils nous — Quels sauvages !
condamneront en toute justice de les avoir abandonnés Les gendarmes p a r t i r e n t . La mère se plaça devant la sur une voie pareille... fenêtre; les bras croisés sur la poitrine, elle resta là
— Quoi ? cria l'officier, parle plus haut I longtemps, les yeux fixés devant elle sans rien voir. Ses — Je dis que ce sont nos enfants qui sont nos juges ! sourcils étaient relevés et ses lèvres pincées. Elle serrait
répéta-t-elle en soupirant. les mâchoires avec tant de force qu'elle eu eut bientôt
Alors il se mit à pérorer d'une voix rapide et irritée, mal aux dents. 11 n'y avait plus de pétrole dans la
mais les phrases s'envolaient sans toucher la mère. lampe, la lumière s'éteignait avec de petits pétillements.
Maria Korsounova avait été requise comme témoin. La mère souffla sur la mèche et resta dans l'obscurité.
Debout à côté de Pélaguée, elle ne la regardait p a s ; Sa colère et son humiliation avaient disparu; un nuage lorsque l'officier lui adressait une question quelconque, obscur et froid d'angoisse éperdue la pénétrait et lui elle s'inclinait aussitôt très bas et répondait d'une voix remplissait îa poitrine, gênant les battements de son monotone : cœur. Elle demeura immobile jusqu'à ce que ses yeux
Je ne sais pas, Votre Noblesse I Je suis une femme et ses jambes fussent fatigués. Alors elle entendit Maria
tout à fait ignorante, je m'occupe de m c a commerce... s'arrêter sous la fenêtre et crier d'une voix avinée : grâce à ma bêtise, je ne sais rien du tout... — P é l a g u é e ! tu d o r s ? Ma pauvre m a l h e u r e u s e ! . . .
— Tais-toi I ordonna l'officier en agitant sa mous- Dors, dors ! On outrage tout le monde, tout le m o n d e ! . . .
tache. La mère se coucha sur son lit sans se déshabiller et
tomba dans un profond sommeil, comme si elle eût
Maria s'inclina et, lui faisait îa nique sans qu'il s'en
roulé dans un précipice.
aperçût, chuchota :
— Tiens, prends ça pour toi 1 Elle vit en rêve un tertre de sable jaune qui se trou-
vait au delà du marais, sur le chemin de la ville. Au
On lui donna l'ordre de fouiller la mère. Ses yeux
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sommet de la pente conduisant aux carrières d'où l'on Pélaguée se baissa, p r i t l'enfant et le plaça sur u n e
extrayait le sable, Pavel chantait doucement, avec la charrette de planches à côté de laquelle marchait len-
voix d'André : tement Vessoftchikov; celui-ci riait en disant :
L è v e - t o i , l è v e - t o i , p e u p l e o p p r i m é . . . — On m'a donné un travail pénible...
La rue était sale; aux fenêtres des maisons, les gens
Pélaguée passa devant le monticule et regarda son se montraient et sifflaient, criaient, gesticulaient. Le
fils en portant la main à son front. La silhouette du jour était clair, le soleil brillait avec a r d e u r ; il n'y avait
jeune homme se detachr.it nettement sur le fond bleu d'ombre nulle part.
du ciel. Mais la mère avait honte de s'approcher de lui, — Chantez, petite mère ! disait l e Petit-Russien. C'est
car elle était enceinte. Dans ses b r a s elle portait un la vie. autre enfant. Elle continua à marcher. Dans les champs, Et il chantait, dominant tous les; bruits de sa bonne
des enfants jouaient avec une balle; ils étaient nombreux voix souriante. La mère îe suivait et se plaignait :
et la balle était rouge. Le bambin qu'elle portait voulut — Pourquoi se moque-t-il de moi ? aller s'amuser avec les autres et se mit à pleurer Mais, soudain, elle recula et tomba dans un gouffre
bruyamment. Elle lui donna le sein et revint sur ses sans fond, qui grondait à son a p p r o c h e . . . p a s ; le monticule était occupé p a r des soldats dont les Pélaguée se réveilla, toute frissonnante, couverte de
baïonnettes se dirigeaient contre elle. Elle s'enfuit vers sueur, et prêta l'oreille à ce qui se passait en elle. Avec
une église édifiée en pleine campagne, une église étonnement elle constata le vide de sa poitrine. On eût
blanche, très haute et légère, comme si elle eût été dit qu'une main lourde et fureteuse s'était emparée de
formée dé nuages. On y célébrait des funérailles; le son c œ u r et le serrait doucement, en un jeu cruel. La
cercueil était grand et noir, hermétiquement fermé. Le sirène hurlait avec obstination; d'après le son, la m è r e
p r ê t r e et le diacre, vêtus d'aubes immaculées, chan- calcula que c'était déjà le second appel. La c h a m b r e
taient : était en désordre; les livres et les vêtements gisaient
— « Christ est ressuscité d'entre les morts »... pêle-mêle sur le p l a n c h e r sali; tout était sans dessus
Le diacre agita l'encensoir et sourit à la mère en dessous.
l'apercevant. Il avait les cheveux roux et l'air jovial, Elle se leva, commença à faire de l'ordre, sans s e
comme Samoïlov. De la coupole tombaient des rayons laver, ni même prier. A la cuisine, elle aperçut un bâton
de soleil aussi larges que des essuie-mains. Dans le portant encore un lambeau de calicot rouge; elle l e
c h œ u r , des garçonnets répétaient à mi-voix : p r i t d'un air i r r i t é et allait îe jeter sous ie poêle; m a i s
— « Christ est ressuscité d'entre les morts »... elle soupira, enleva le fragment d'étoffe rouge, qu'elle
— Saisissez-les ! cria soudain le p r ê t r e en s'arrêtant plia soigneusement et le mit dans sa poche. Ensuite
au milieu de l'église. Son aube s'évapora, tandis que elle lava à grande eau le plancher et la fenêtre. Elle
des moustaches épaisses et grises apparaissaient sur son s'habilla et p r é p a r a le samovar, puis s'assit près de la
visage. Tout le monde s'enfuit, même le diacre, qui jeta fenêtre de la cuisine, en se répétant l a même question
au loin l'encensoir et se p r i t la tête dans les mains, que la veille :
comme le Petit-Russien avait coutume de le faire. La — Que faire maintenant ? mère laissa choir l'enfant sous les pieds des fidèles qui Se rappelant qu'elle n'avait pas encore p r i é , elle s e
l'évitaient en jetant des regards craintifs sur le petit plaça p e n d a n t quelques instants devant les images e t
corps n u ; elle se mit à genoux et cria : s'assit de nouveau. Son c œ u r était vide.
— N'abandonnez pas l'enfant I Prenez-le... Le balancier de l'horloge qui tictaquait d'habitude
— « Christ est ressuscité d'entre les morts !... » avec agilité, avait ralenti ses coups précipités. Les
chantait le Petit-Russien, les mains derrière le dos, le mouches bourdonnaient hésitantes et se débattaient
, sourire aux lèvres. aveuglément contre les vitres...
Un silence étrange régnait dans le faubourg, il sem- — Oui. Ils ont cherché partout, ils m'ont même
blait que les gens qui avaient tant crié dans les rues la fouillée. Ces gens n'ont point de conscience ni de
veille s'étaient cachés à l'intérieur des maisons et y pudeur ! réfléchissaient en silence à l'extraordinaire journée. — Pourquoi en auraient-ils ? demanda Nicolas en
Soudain, Pélaguée se remémora une scène qu'elle haussant les épaules; puis il lui exposa les raisons p o u r
avait vue une fois, aux jours de sa jeunesse : dans ie lesquelles elle devait aller vivre à la ville. vieux p a r c des seigneurs Zoussaïiov, se trouvait un
Elle écoutait cette voix amicale, pleine de sollicitude,
large étang tout parfumé de nénuphars. P a r une grise
regardait ce visage au pâle sourire, et s'étonnait de la
journée d'automne, elle avait passé p a r là; un canot
confiance que lui inspirait cet homme.
était au milieu de la pièce d'eau, comme figé sur l'onde
— Du moment que Pavei l'a décidé, et si je ne vous
tranquille et sombre, piquée de feuilles jaunies. Et de
gêne p a s . . . dit-elle.
cette embarcation sans rames ni rameur, solitaire et
— Ne vous inquiétez pas de cela. Je vis seul, m a
immobile sur l'eau opaque, p a r m i les feuilles mortes,
s œ u r ne vient que rarement...
se dégageait une tristesse profonde, un chagrin mysté-
—- Mais je veux travailler, je veux gagner mon pain I
rieux. Pélaguée était restée là longtemps, se demandant
qui avait pu pousser le canot loin de la rive et pourquoi. — Si vous voulez travailler, on vous trouvera de
Il lui semblait maintenant qu'elle était elle-même l'ouvrage ! pareille à cette nacelle qui jadis lui faisait penser à P o u r elle, l'idée de travail était liée indissolublement
au genre d'activité de son fils, d'André et de leurs
un cercueil attendant un cadavre. Le soir du même
jour, on apprit que la femme de l'intendant s'était camarades. Elle se r a p p r o c h a de Nicolas et lui demanda
noyée; c'était une petite femme à la démarche rapide, en Te regardant dans les yeux : aux cheveux noirs éternellement en désordre... — Vous croyez ?...
—• Mon ménage n'est pas bien grand; quand on est
La mère passa îa main sur ses yeux, comme p o u r en
seul... - .
chasser l e s souvenirs; sa pensée frémissante et caho-
— Ce n'est pas de cela que je parle, je p a r l e de la
tante glissa en palpitant vers les impressions de la
grande affaire... expliqua-t-elle à voix basse.
veille, qui l'envahissaient. Les yeux fixés sur sa tasse de
thé refroidi, elle demeura longtemps immobile; dans Blessée de ne pas avoir été comprise, elle poussa un
son âme se leva le désir de voir quelqu'un de simple et soupir de tristesse. Nicolas se leva et dit d'un ton grave,
en souriant de ses yeux myopes :
d'intelligent, p o u r lui demander une foule de choses.
— Pour la grande cause aussi, vous aurez de l'ou-
Et comme pour exaucer son désir, Nicolas Ivanoviteh
vrage, si vous le voulez...
arriva après le dîner. En le Voyant, l'inquiétude la saisit
Une pensée simple et claire se forma vivement en
brusquement; elle dit d'une voix faible, sans r é p o n d r e
elle. Une fois déjà, elle avait réussi à aider Pavel; peut-
à ses salutations :
être y parviendrait-elle encore ? Plus il y aurf.it de
— Ah ! petit père ! vous avez eu tort de venir ! c'est
gens qui travailleraient à cette cause, plus i l ^erait
imprudent, on vous arrêtera si on vous voit !
évident aux yeux du monde que Pavel avait raison de
Après lui avoir serré la main avec énergie, Nicolas
la défendre. Tout en examinant le bon visage de Nicolas
Ivanoviteh consolida ses lunettes sur son nez, et se
Ivanoviteh., elle s'attendait à ce qu'il parlât avec com-
p e n c h a n t à l'oreille de la mère, il lui expliqua rapide-
passion de Pavei, d'André et d'elle-même, mais il ajouta
ment, à voix basse :
seulement, en se caressant îa barbe avec des gestes
— Nous avons convenu, André, Pavel et moi, que je
absorbés :
viendrais vous chercher pour vous conduire à la ville,
le lendemain /même de lear arrestation, si elle avait —- Si vous pouviez savoir de Pavel, quand vous le
lieu. On est venu p e r q u i s i t i o n n e r ? verrez, l'adresse des paysans qui ont demandé un journal...
— Je îa connais ! s'écria-t-elle pleine de joie. Je sais Elle se leva, poussée p a r la force qui se développait
qui ils sont et où ils sont. Donnez-moi le journal, je le en elle et exaltait dans son cerveau d'ardentes paroles
leur porterai. Je les trouverai et ferai tout ce que vous de mécontentement. me direz... Personne ne supposera que je porte des —• ...Il y en a beaucoup qui pleureraient... même les
livres défendus. Grâce à Dieu, j'en ai introduits à îa méchants, les êtres sans conscience... fabrique p a r kilos. Nicolas se leva et regarda l'heure encore une fois.
Elle eut soudain le désir de s'en aller n'importe où, — Ainsi, c'est décidé, vous viendrez à.la ville, chez
p a r les grandes routes, les forêts et les villages, le bâton moi ! à la main, la besace à l'épaule. La mère hocha la tête sans rien dire.
— Chargez-moi de cette besogne-là, je vous en prie, —• ; Quand ? le plus vite p o s s i b l e ! et il ajouta dou-
mon ami, dit-elle. J'irai partout où vous voudrez. N'ayez cement : Je serai inquiet, à votre sujet, vrai ! pas peur, je trouverai mon chemin dans n'importe Elle le regarda avec étonnement : quel intérêt pou-
quelle province. Je m a r c h e r a i été et hiver... jusqu'à ma vait-elle lui inspirer ? Il se tenait là, tête baissée, un
tombe; je serai une apôtre, par amour de la vérité; sourire embarrassé aux lèvres, myope et un p e u voûté,
mon sort ne sera-t-il pas digne d'envie ? C'est une belle vêtu d'un modeste veston noir. existence que celle des voyageurs; ils s'en vont p a r la — Avez-vous de l'argent ? dèmanda-t-il sans la re-
terre, ne possédant rien et n'ayant besoin de rien, sauf garder.-de p a i n ; ils n'humilient p e r s o n n e ; et ils p a r c o u r e n t le — Non. monde, tranquilles et inaperçus... Moi aussi, je vivrai Il sortit vivement une bourse de sa poche,, l'ouvrit et
ainsi... j ' a r r i v e r a i jusqu'à Pavel, jusqu'à André, jusqu'à la lui tendit : l'endroit où ils seront... . — Tenez, prenez, s'il vous plaît...
Elle s'attrista en se voyant en pensée sans foyer, La mère eut un sourire involontaire, elle fit en ho-
errante, mendiant au nom de Dieu sous les fenêtres des chant la tète : chaumières villageoises... — Tout a c h a n g é ! L'argent lui-même n'a pas de
Nicolas lui prit doucement la main et la caressa de valeur pour vous autres. Les gens sont prêts à tout pour
ses doigts chauds. en avoir, ils perdent même leur âme... et pour vous, ce
— Nous parlerons de cela plus t a r d ! dit-il en regar- n'est que du p a p i e r . . . des rondelles de cuivre... On
dant l'horloge. Vous vous chargez d'une besogne dan- dirait que vous n'en avez que p a r bonté envers autrui.
gereuse... réfléchissez ! — L'argent est une chose bien désagréable et incom-
— Mon bon ami ! s'exclama-t-elîe. A quoi bon réflé- mode, repris Nicolas Ivanoviteh en riant. C'est toujours
chir ? Les enfants, le plus p u r de notre sang, les mor- si gênant d'en recevoir ou d'en donner... ceaux de notre cœur, qui nous sont chers par-dessus II prit la main de la mère, la serra avec force.
tout, sacrifient leur liberté et leur vie, ils périssent sans — Vous viendrez le plus vite possible, n'est-ce pas ?
regret p o u r eux-mêmes; que ne fefais-je donc pas, moi répéta-t-il. qui suis mère ? Et, comme toujours, il s'éloigna sans bruit.
L'ayant reconduit, la mère pensa :
Nicolas pâlit :
— Il est si bon ! et pourtant, il ne nous a pas plaints...
—• Savez-vous, c'est la première fois que j'entends
Et elle ne put se r e n d r e compte si cela lui était désa-
des paroles de ce genre...
gréable ou si elle en était seulement étonnée.
— Que puis-je dire ! fit-elle en hochant la tête tris-
tement; et elle laissa retomber les bras en un geste
d'impuissance. Si j'avais des mots p o u r parler de mon
cœur de m è r e . . . - . 1 ' • •
deux étages, croulante de vieillesse, dans une rue dé-
II serte. Il y avait un jardin devant le pavillon, et p a r les
fenêtres des trois pièces pénétraient de frais rameaux
Quatre jours après la visite de Nicolas, Pélaguée se d'acacias, de lilas, de jeunes peupliers argentés. Les
mit en route pour aller chez lui. Lorsque le char qui chambres étaient p r o p r e s et silencieuses; des ombres
l'emportait avec ses deux malles eut traversé le fau- muettes et dentelées tremblaient sur îe p l a n c h e r ; le
bourg et fut arrivé dans les champs, elle se retourna et long des murs étaient suspendus des rayons couverts
sentit soudain qu'elle quittait à jamais cet endroit, où de livres, avec quelques portraits de gens graves et
la période la plus sombre et la plus pénible de sa vie imposants. • . •' s'était écoulée, et où une autre avait commencé, une — Vous sentirez-vous bien ici ? demanda Nicolas en
ère pleine de nouveaux chagrins et de joies nouvelles et conduisant la mère dans une chambre dont une fenêtre
qui dévorait les jours avec rapidité. donnait sur le jardin, et une autre sur la cour recou-
Pareille à une immense araignée rouge foncé, la fabri- verte d'un épais gazon. Et, là aussi, les m u r s étaient
que s'étalait sur le sol noir de suie et élevait bien haut garnis de rayons chargés de livres. dans Pair ses immenses cheminées. Autour d'elle se — J'aime mieux la cuisine. serraient les petites maisons d'ouvriers. Grisâtres et Il lui semblait que Nicolas avait p e u r de quelque
aplaties, elles formaient un groupe compact au bord du chose. Il la dissuada d'un air embarrassé et lorsqu'elle
marais et avaient l'air de se regarder plaintivement renonça à rester dans la cuisine, il redevint brusque-
avec leurs petites fenêtres ternes. L'église se dressait ment satisfait. p a r m i elles, rouge comme la fabrique, et son clocher Dans les trois chambres régnait une atmosphère p a r -
paraissait moins élevé que les cheminées de l'usine. ticulière : il était agréable d'y respirer, mais la voix
s'y faisait plus basse instinctivement; on n'avait p a s
La mère soupira, défit le col de son corsage qui la
envie de parler fort, ni de troubler la paisible médita-
gênait; elle était triste, mais d'une tristesse sèche
tion des personnages qui vous regardaient du haut de
comme la poussière d'un jour d'été.
leurs cadres avec un air concentré.
— Marche ! m u r m u r a i t le voiturier en t i r a n t sur les
— II faut arroser les plantes ! dit la mère en tâtant
rênes. C'était un bancal d'âge incertain, dont les yeux
du doigt la terre des vases.
étaient incolores et les r a r e s cheveux déteints. Oscillant
— Oui, oui, dit le maître de la maison avec confu-
sur ses hanches, il marchait à côté de son c h a r ; on
sion. Vous savez, j'aime les fleurs, mais je n'ai pas le
sentait fort bien que le but du voyage, quel qu'il fût,
temps de m'en occuper.
lui était parfaitement indifférent.
Pélaguée remarqua que, même dans son confortable
— Marche, disait-il d'une voix blanche en allon- appartement, Nicolas marchait avec prudence, sans
geant d'une manière bizarre ses jambes torses, chaus- bruit, comme étranger et lointain à tout ce qui l'entou-
sées de lourdes bottes toutes crottées. La mère prome- rai i. fl plaçait son visage tout p r è s de ce qu'il voulait
nait son regard autour d'elle. Les champs étaient aussi voir, arrangeait ses lunettes avec les doigts minces de
vides que son âme... sa main droite, braquant une question muette sur l'ob-
Le cheval, hochant lamentablement la tête, enfonçait jet qu'il considérait. On aurait dit qu'il venait d'arriver
les pieds dans le sable profond, qui criait, faiblement avec la mère, que tout dans la pièce lui était inconnu.
réchauffé p a r le soleil. La charrette, mal graissée et en Alors, le voyant si distrait, Pélaguée se sentit tout à fait
mauvais état, grinçait à chaque tour de roue. Tous ces chez elle dans cet appartement.
bruits se mêlaient à la poussière. Elle suivit Nicolas, notant dans sa mémoire la place
Nicolas Ivanovitch habitait, à l'extrémité de la ville, de chaque chose et le questionnant sur sa manière de
un petit pavillon vert, adossé à ' u n e noire maison de vivre; il répondait ou ton embarrassé de quelqu'un qui
202 LA MÈRE 203
MAXIME GORKI
trafion provinciale : j'observe comment nos paysans se
a conscience de ne pas agir comme il le devrait, mais
ruinent...
qui n e sait pas adopter d'autre ligne de conduite.
Il répéta avec un sourire contraint :
Après avoir arrosé les plantes et réuni en un seul tas
— Oui, j'observe, c'est le mot. Les gens ont faim, ils
les cahiers de musique épars sur le piano, la mère
s'en vont prématurément au tombeau, épuisés p a r la
aperçut le samovar.
misère; les enfants sont faibles dès leur naissance, ils
— Il faut le nettoyer ! fit-elle.
meurent comme des mouches en automne... nous savons
Nicolas passa le doigt sur le métal terni et, le por-
tout cela... nous connaissons les causes de ces cala-
tant à son nez, l'examina attentivement. Cela fit rire
mités, et quand nous les avons examinées, nous rece-
Pélaguée.
vons notre traitement... Et c'est tout...
Lorsqu'elle se fut couchée et qu'elle se remémora sa
—- Qu'est-ce que vous êtes, un ancien étudiant ?
journée, elle dressa la tête et regarda autour d'elle.
demanda Pélaguée.
Pour la première fois de sa vie, elle était chez u n étran-
— Non, j'étais maître d'école de village... Mon p è r e
ger et elle n'en était pas troublée. Elle pensa à son
est directeur de fabrique à Viatka; et moi, je me suis
hôte avec sollicitude et se promit de mettre dans la vie
de Nicolas un peu de chaude affection. Elle était tou- fait instituteur. Mais j ' a i distribué des livres aux habi-
chée p a r la gaucherie, la maladresse ridicule de son tants du village, et on m'a mis en prison. Ensuite, j ' a i
hôte, p a r son éloignement de tout ce qui était coutu- été employé dans une librairie; là, j ' a i agi avec impru-
mier, p a r l'expression à la fois enfantine et sage de dence et l'on m'a arrêté de nouveau; on m'a envoyé
ses yeux clairs. Puis sa pensée bondit vers son fils; dans la province d'Arkhangel... J'eus des ennuis avec le
elle revécut les incidents du P r e m i e r Mai. Et la dou- gouvernement, qui m'expédia sur les bords de la mer
Blanche, dans un hameau où je suis resté cinq a n s . . .
leur de cette journée était particulière comme, la jour-
née l'était elle-même : cette douleur ne courbait pas la Sa voix résonnait calme et égale dans la pièce claire
tête vers le sol comme le fait un coup de poing, mais et inondée de soleil. elle meurtrissait le c œ u r de mille p i q û r e s et excitait une Bien souvent, îa mère avait entendu des histoires de
colère sourde qui redressait le dos courbé de la vieille. ce genre; elle n'avait pu comprendre pourquoi on les
racontait si tranquillement, sans jamais accuser per-
— Les enfants s'en vont p a r le monde... pensait-elle
en prêtant l'oreille aux bruits, étrangers pour elle, de sonne des souffrances, qu'on semblait considérer comme
la vie nocturne de la ville et qui se glissaient p a r la inévitables. fenêtre ouverte, agitant le feuillage du j a r d i n ; ils ve- — Ma sœur arrivera aujourd'hui, annonça-t-il. naient de loin, fatigués et atténués et mouraient douce- — Elle est mariée ? ment dans la chambre. —• Elle est veuve. Son mari a été exilé en Sibérie;
Le lendemain, de bonne heure, la mère nettoya le mais il s'échappa et p r i t froid e n - r o u t e ; il est mort à
samovar et l'alluma; elle serra la vaisselle sans bruit; l'étranger, il y a deux ans... puis elle s'assit dans îa cuisine en attendant le réveil de — Eiîe est plus jeune que vous ? sou hôte. Un accès de toux se fit entendre et Nicolas — Non, elle a six ans de p l u s . . . Je lui dois beau-
parut, tenant ses lunettes à la main. coup... Vous l'entendrez jouer sur ce p i a n o , qui est à
Après avoir répondu à son bonjour, la mère porta ie elle... d'ailleurs, il y a beaucoup de choses ici qui lui
samovar dans la salle à manger, tandis que Nicolas en appartiennent... les livres sont à moi... se lavant répandait l'eau sur le plancher et laissait — Où demeure-t-elle ? tomber son savon, sa brosse, sans cesser de grommeler — Partout ! répondit-il avec un sourire. Partout où
contre lui-même. on a besoin d'une créature audacieuse, on la trouve...
P e n d a n t le déjeuner, Nicolas dit à la mère : — Elle s'occupe aussi de n o t r e cause ? —- Je m'occupe d'une bien triste besogne à Padminis- —• Bien entendu !
204 MAXIME GORKI
— Comment vous appelez-vous ?
— Il partit pour son bureau, et la mère songea à C3tte
— Sophie i
cause qui rendait de jour en jour les hommes plus
La mère l'examina avec attention. Il y avait quelque
calmes et plus obstinés. Et il lui sembla qu'elle était
chose de h a r d i , de trop audacieux et de trop précipité
comme devant une montagne, dans l'obscurité.
chez cette femme. Elle parlait avec assurance.
Vers midi, arriva une dame grande et bien faite,
— L'important c'est que les camarades ne restent
vêtue de noir. Quand la mère lui eut ouvert la porte,
pas trop longtemps en prison, c'est qu'ils soient vite
elle jeta à terre une petite valise jaune et saisit vive-
jugés. Et dès que Pavel sera en Sibérie, nous le ferons
ment la main de Pélaguée en disant :
évader... on ne peut se passer de lui ici...
Vous êtes la mère de Pavel Vlassov, n'est-ce pas ?
Après avoir cherché des yeux un endroit où elle pût
Oui, c'est moi ! répondit Pélaguée, gênée par l'élé-
jeter sa cigarette, Sophie l'enfonça dans un pot de
gance de la dame. fleurs.
— Vous êtes telle que je me le figurais ! Mon frère — Vous allez faire p é r i r la plante I remarqua machi-
m'a écrit que vous iriez vivre chez lui ! II y a long- nalement la rnère. temps que nous sommes amis, votre fils et moi... 11 m'a — Pardon ! dit Sophie, Nicolas me le répète sans
souvent parlé de vous... cesse... Et retirant le bout de sa cigarette, elle le lança
Elle avait la voix sourde et parlait lentement, mais p a r la fenêtre...
ses mouvements étaient vifs et décidés. Ses grands yeux — J e vous p r i e de m'excuser I J'ai parlé sans réflé-
gris avaient un sourire franc et jeune. De fines petites chir. Est-ce à moi de vous r e p r e n d r e ?... rides rayonnaient déjà sur ses tempes et des cheveux — Et pourquoi pas, si je suis une sotte ? r é p a r t i t
blancs comme l'argent brillaient au-dessus de ses tranquillement Sophie en haussant les épaules. Le café
oreilles menues. est prêt. Merci ! Pourquoi une seule tasse 1 Vous n'en
— J'ai faim ! déclara-t-elle. J'aimerais bien boire une voulez pas ?
tasse de café... Et, p r e n a n t la mère p a r les épaules, elle l'attira à
— Je vais en faire immédiatement, dit la mère, tel, elle, la regarda fixement, et lui demanda avec étonne-
sortant une cafetière de l'armoire, elle demanda à v»v:-. ment : ' basse : — Vous gêneriez-vous ?
— Pavel parle-t-il vraiment de moi*? La mère répondit en souriant : — Certainement, et souvent même ! — Je suis arrivée ici hier, et je me conduis comme
La sœur de Nicolas tira un petit étui de sa p«cae, si j'étais chez moi et vous connaissais depuis long-
prit une cigarette et l'alluma; m a r c h a n t à grands, pas temps... je n'ai p e u r de rien, je dis ce que je veux, je
dans la pièce, elle reprit : fais même des observations...
— Vous êtes très inquiète à son sujet ï . — Et c'est très bien ! s'exclama Sophie. Tout en regardant la flamme bleuâtre de la lampe — Je ne sais plus où j ' a i la tête... je ne me reconnais
à esprit de vin trembler sous la cafetière, la mère plus moi-même ! continua la mère. Autrefois, on tour-
souriait. Son embarras avait disparu dans la profon- nait longtemps autour des gens avant de leur p a r l e r à
deur de sa joie. cœur ouvert, et maintenant l'âme ne craint plus rien, et
« Ainsi, il parle de moi, mon chéri ï » pensa-t-elle. on dit du coup des choses que l'on n'aurait pas même
Elle reprit : pensées autrefois... et»que de choses !...
— Vous me demandez si je suis inquiète Naturel- Sophie alluma une seconde cigarette; ses yeux gris,
lement, c'est douloureux... mais c'était pire, aupara- posaient sur la mère un regard caressant. vant... maintenant, je sais qu'il n'est pas seul... — Vous dites que vous organiserez l'évasion de
Fixant ses yeux s u r ' l e visage de ia visiteuse, elle lui Pavel... mais comment vivra-t-il après ?
demanda :
Pélaguée était parvenue à formuler la question qui
III
la tourmentait.
— Ce sera bien facile ! répondit Sophie en se versant
Nicolas rentra vers quatre heures. Au dîner, Sophie
encore du café. Il vivra comme vivent un grand nombre
raconta en riant comment elle avait été à la rencontre
d'évadés... Je viens d'aller en chercher un que j'ai
du prisonnier; elle parlait de la terreur qui lui faisait
accompagné jusqu'à l'étranger, c'est aussi un homme
voir des espions partout, de la conduite bizarre de
très précieux, un ouvrier du Sud; il a été condamné à
l'homme échappé... Quelque chose dans le ton de sa
cinq ans d'exil et a subi trois ans et demi de sa peine.
voix rappelait à la mère les fanfaronnades d'un ouvrier
C'est pourquoi je suis si élégante. Vous croyez que c'est
qui a achevé un travail difficile et dont la perfection
mon habitude ? Je déteste les garnitures et les frou-
l'enchante.
frous... L'homme est simple, il doit s'habiller simple-
ment, avec beauté, mais simplement... Maintenant, Sophie était vêtue d'une robe grise légère
et flottante, qui tombait des épaules jusqu'aux pieds en
La mère dit à voix basse, en hochant la tête :
plis harmonieux, vaporeuse et simple. Elle paraissait
— Ah ! c'est le Premier Mai qui m'a brouillé les
plus grande que dans l'autre costume; ses yeux sem-
idées ! Je me sens mal à mon aise, il me semble que je
blaient assombris et ses mouvements plus calmes.
suis deux routes à la fois... tantôt je crois que je com-
— Il faut que tu t'occupes d'une autre affaire, So-
prends tout, tantôt je suis dans le brouillard... Ainsi
phie! dit Nicolas après le dîner... Tu le sais, nous avons
vous, par exemple... vous êtes une dame... vous travail-
l'intention d'éditer un journal pour la campagne...
lez à la cause... Vous connaissez Pavel... et vous l'ap-
mais, grâce aux dernières arrestations, les liens qui
préciez... je vous en remercie...
nous unissaient aux paysans sont rompus. Seule, Péla-
— Non, c'est vous qu'il faut remercier ! fit Sophie
guée sait comment trouver l'homme qui se chargera de
en riant. la distribution du journal... Pars avec elle... le plus
— Moi ? Ce n'est pas moi qui lui ai enseigné tout tôt possible...
cela ! répondit la mère avec un soupir. Donc, je vous
— Bien ! dit Sophie en se remettant à fumer. Est-ce
disais, eontinua-t-elle : tantôt tout me paraît simple,
entendu, mère ?
tantôt je ne puis comprendre cette simplicité... Ainsi,
— Pourquoi pas ? Allons !
maintenant, je suis calme, et, tout à coup, j'ai peur
— C'est loin ?
d'être si calme. J'ai eu peur toute ma vie... et mainte-
-~ A quatre-vingts kilomètres environ...
nant qu'il y a des raisons de craindre, je n'ai presque
—• Parfait !... Il faut que je joue du piano... Suppor-
plus peur... Pourquoi cela ? je ne le sais pas !...
terez-vous un peu de musique ?
Sophie répondit pensivement :
— Ne me demandez rien, faites comme si je n'étais
— Le jour viendra où vous comprendrez tout !... Je
pas là ! dit la mère, en s'asseyant dans un coin du
crois qu'il est temps d'abandonner toutes ces splen-
canapé recouvert de toile cirée. Elle voyait que le
deurs...
frère et la sœur, sans avoir l'air de faire attention à
Après avoir posé le bout de sa cigarette dans sa sou-
elle, la mêlaient toujours à leur conversation.
coupe, elle secoua la tête, et ses cheveux dorés se répan-
— Ecoute, Nicolas, c'est du Grieg ! Je l'ai apporté
dirent en mèches épaisses sur ses épaules; elle sortit...
aujourd'hui. Ferme la fenêtre !
La mère la suivit des yeux, soupira, regarda autour
Elle ouvrit le cahier et caressa doucement les tou-
d'elle et se mit en devoir de serrer la vaisselle, sans
ches de la main gauche. Les cordes se mirent à vibrer
pensée, accablée par une demi-somnolence qui l'apai-
en sonorités moelleuses et épaisses. D'abord un profond
sait.
soupir, puis une autre note se joignit aux premières,
riche et frémissante d'ampleur. Les doigts de la main
droite s'éveillèrent avec des résonances pleines de
complètement i v r e ; il l'avait tirée p a r le bras, jetée à
clarté, des cris pareils à ceux d'un oiseau effrayé; ils
bas du lit et frappée à coups de pieds, en hurlant :
se balancèrent, battirent des ailes sur le fond noir des
— Va-t'en, canaille, tu m'ennuies !... Va-t'en !
notes basses qui chantaient, harmonieuses et mesurées,
Pour échapper à ses coups, elle avait vite pris dans
comme leâ vagues de la mer fatiguée p a r la tempête. En
réponse à la chanson, des ondes lourdes d'accords ses bras son enfant, alors âgé de deux ans, et, redressée
graves pleuraient douloureusement, engloutisiant les sur les genoux, elle se protégeait avec le petit corps
comme avec un bouclier. Pavel pleurait, se débattait,
plaintes, les questions, les gémissements fondus dans un
effrayé, nu, tiède.
rythme angoissé. Parfois, en un essor désespéré, la
mélodie sanglotait, languissante; puis elle tombait, — Va-t'en .! criait Mikhaïl de sa voix rugissante.
rampait, chancelait sur le torrent épais et glissant des Elle avait sauté sur ses pieds et courût à la cuisine;
basses, se noyait et disparaissait pour se faire de nou- alors, ayant jeté une camisole sur ses épaules et enve-
veau jour au travers du grondement égal et monotone; loppé l'enfant dans un châle, sans mot dire, sans plainte,
elle s'élargissait, tintait et se dissolvait dans un puis- ni prière, nu-pieds, elle était sertie dans la rue. On -était
sant battement de notes humides qui Téclaboussaient, au mois de m a i ; la nuit était fraîche; la poussière 'de
soupirant sans se lasser, avec la même force et le même la rue se collait à ses pieds, pénétrant sa p.eau et la
calme... glaçant. L'enfant pleurait et se débattait. Elle décou-
vrit son sein, s e r r a . s o n fils contre elle; et, chassée p a r
Au commencement, la musique ne toucha pas la
la peur, elle s'en alla dans la rue obscure, en chanton-
mère, elle ne comprenait p a s ; c'était pour elle comme
nant pour endormir le petit. Le jour allait se lever.
un chaos sonore. Son ouïe ne pouvait saisir la mélodie
Pélaguée avait honte à l'idée que quelqu'un pourrait
dans la palpitation complexe de la foule des notes. A
la rencontrer demi-nue. Elle descendit au bord du
demi somnolente, elle regardait Nicolas, assis dans
marais, s'assit à terre ; sous un groupe compact de-
l'autre coin du canapé, les jambes repliées sous l u i ;
jeunes trembles... Elle resta là longtemps, enveloppée
elle étudiait le profil sévère de Sophie, 3a tête courbée
par la nuit, les yeux dilatés fixés sur les ténèbres, chan-
sous sa pesante toison de cheveux dorés. Le soleil se
tant craintivement pour bercer son enfant endormi et
couchait, un rayon tremblant nimba d'abord la tête et
son cœur outragé. Soudain, un oiseau noir et silencieux
l'épaule de Sophie, puis, glissant sur les touches du
s'envolant au-dessus de sa tête avait pris son essor
piano, il flotta sous les doigts de la musicienne. La
dans le ciel et avait réveillé la mère. Toute tremblante
mélodie remplissait la chambre, et le coeur de la mère
de froid, elle se leva et rentra chez elle, allant au-devant
s'éveillait sans qu'elle s'en doutât. Trois notes, vibrantes
de la terreur cou lumière, des coups et des outrages
comme ia voix de Fédia Mazine, se succédaient avec
incessants...
régularité et se soutenaient mutuellement à la même
hauteur, comme trois poissons argentés' dans un ruis- Pour la dernière fois, un accord sonore, indifférent
seau... brillant dans le torrent des sons... Parfois une et froid soupira et se figea. autre note encore se joignait à elles; et toutes ensemble, Sophie se retourna et demanda à mi-voix à son frère :
elles chantaient une chanson ingénue, triste et cares- -— Cela te plaît ? sante. Pélaguée commençait à les suivre et à en attendre — Oui, beaucoup ! répondit-il eu tressaillant comme
le retour, elle n'écoutait qu'elles, les séparant du chaos s'il sortait d'un rêve, b e a u c o u p . . . inquiet des sons que peu à peu elle n'entendait plus... Un arpège doux et harmonieux s'égrena sons les
doigts de Sophie. ',
Et soudain, du tréfonds obscur de son passé, monta
le souvenir d'une humiliation depuis longtemps oubliée Dans la p o i t r i n e de -la mère, l'écho des souvenirs
et qui ressuscitait maintenant avec une cruelle netteté. chantait et tremblait. Elle aurait voulu que la musique
continuât. Une pensée germait en elle.
Une fois, son m a r i était r e n t r é fort avant dans la nuit,
— Voilà des gens qui vivent tranquillement... le
! 1
frère et la sœr.r... amicalement... Ils font de la mu- persuadait et entraînait. Sourdes «t offensées, les voix
sique... Us ne jurent pas, ils ne boivent pas d'eau-de- des basses grondaient... vie, ils ne se querellent p a s pour des stupidités... Ils Sophie joua longtemps. La mère était troublée. Elle
ne songent pas à s'offenser mutuellement, comme c'est aurait voulu pouvoir demander de quoi parlait cette
!e cas chez tous les gens de condition obscure... musique qui faisait naître en elle des images indis-
Sophie fumait une cigarette; elle fumait beaucoup, tinctes, des sentiments, des pensées sans cesse chan-
geants. Le chagrin et l'angoisse cédaient la place à
presque sans s'arrêter.
ries éclairs de joie paisible; il semblait qu'une volée
— C'était le morceau favori du pauvre Kostia I dit-
d'oiseaux invisibles tournoyaient dans la chambre, frô-
elle en aspirant vivement la fumée, et elle plaqua de
lant le c œ u r de leurs ailes délicates, chantant grave-
nouveau un accord triste et faible. Comme j'aimais le
ment quelque chose qui provoquait instinctivement la
lui jouer i II était subtil, il n'y avait rien qu'il ne com-
pensée p a r des paroles insaisissables, encourageant le
prît... Il était accessible à tout...
c œ u r p a r de vagues espérances, ..l'emplissant de force
— C'est de son m a r i sans doute, qu'elle p a r l e ! se
et de fraîcheur.
dit la mère. Et elle sourit...
Pélaguée ressentait un désir ardent de dire quelque
— Combien de bonheur cet homme m'a donné ! con-
tinua Sophie à voix basse, accompagnant ses pensées doucement, enivrée p a r la musique. chose- de bon à ses deux .compagnons. Elle souriait par de légers accords. Comme il savait vivre !... Cons-
Cherchant des yeux ce qu'elle pourrait bien faire,
tamment la joie, une joie enfantine, vivante, éclatait
elle s'en alia à la cuisine sur la pointe des pieds, p o u r
en lui... préparer le samovar.
— Enfantine ! répéta la mère au-dedans d'elle-même. Son désir d'être utile ne s'éteignit p a s ; il battait
— O u i ! dit Nicolas en • tourmentant sti petite bar- dans son cœur avec une régularité obstinée; elle ser-
biche, une âme chantante... vit le thé avec un sourire embarrassé et ému, comme
Sophie jeta sa cigarette allumée, se tourna vers la si elle eût enveloppé son âme avec de tièdes pensées
mère,'et lui demanda : de tendresse, qu'elle partageait également entre elle et
— Ce.tapage ne vous ennuie pas ? ses compagnons. — Je vous ai dit de ne rien me demander, répon- — Nous autres gens du peuple, dit-elle, nous sentons
dit la mère avec un léger mécontentement, qu'elle ne tout, mais iî nous est difficile de nous exprimer, nos
parvint pas à cacher; je ne comprends rien... Je suis idées sont flottantes; nous sommes honteux de ne pou-
là à écouter, à penser... voir dire ce que nous comprenons. Et souvent, en
— Non, il faut que vous compreniez ! répliqua So- conscience, nous nous irritons contre nos pensées et
p h i e . Une femme, surtout si elle est triste, ne peut pas ne aussi contre ceux qui nous les suggèrent, nous nous
pas comprendre la musique... irritons contre eux et nous les chassons. La vie est
Elle frappa les touches avec force; un cri violent agitée; de tous côtés, elle nous frappe et nous meur-
retentit comme si quelqu'un eût a p p r i s une de ces trit; nous voudrions nous reposer... mais ïes pensées
terribles nouvelles qui frappent au cœur et arrachent réveillent l'âme et lui ordonnent de regarder... des plaintes poignantes. Des voix jeunes palpitèrent, Nicolas, écoutait en hochant la tête; il essuyait ses
effrayées et déconcertées et s'enfuirent rapides on ne lunettes d'un geste saccadé; Sophie dévisageait la
sait où; de nouveau, une voix sonore et irritée résonna, mère et oubliait sa cigarette éteinte. Elle était toujours
couvrant tout le reste... Sans doute un malheur était assise a u piano et en caressait de temps en temps les
arrivé, mais excitait la colère... non les gémissements. touches. L'accord se mêlait doucement aux discours de
Puis une autre Voix énergique et caressante survint la mère, qui se hâtait de revêtir ses sentiments de
et se mit à chanter une chanson bePe et naïve qui paroles sincères et simples.
— Maintenant, je p u i s un peu parler de moi-même, bête, et qui pendant longtemps n'avait pas senti l'in-
des miens... p a r c e que je comprends ia vie, et j ' a i justice de la situation, n'avait pas murmuré. Il leur
commencé à comprendre quand j'ai p u comparer. semblait que des milliers de vies parlaient p a r la bouche
Avant, je n'avais pas de points de comparaison. Dans de la m è r e ; tout était banal et quelconque dans cette
notre classe, tous vivent de même. Maintenant, je vois existence, mais il y avait une quantité innombrable de
comment les autres vivent, je me rappelle comment gens sur la terre qui menaient ce genre de vie... Et,
je vivais moi-même et il m'est dur de m'en souvenir... s'élurgissant sans cesse sous leurs yeux, l'histoire de la
Enfin, on ne revient pas e n a r r i è r e ; si même on ie mère prenait l'importance d'un symbole... Nicolas,
faisait, on ne retrouverait pas sa jeunesse... accoudé à la table, soutenait sa tête dans la p a u m e de
Elle baissa la voix efc continua : ses m a i n s ; il restait immobile, contemplant la m è r e au
—- Peut-être que je dis des choro: fausses eu inuliîcs, travers de ses lunettes avec des yeux clignotants d'at-
puisque vous savez tout vous-mêmes:., mais, voyez- tention. Sophie, appuyée au dossier de la chaise, frémis-
vous, c'est de moi que je parle... •-•À c'est vous qui sait, m u r m u r a n t de temps à autre on ne sait quoi et
m'avez placée à côté de vous. hochant négativement la tête. Elle ne fumait p l u s ; son
. Des larmes de joyeuse reconnaissance tremblaient visage semblait encore plus, maigre et pâle.
dans sa voix; elle regarda ses hôtes avec des yeux sou- — Une fois, je mé suis sentie malheureuse, il me
riants et reprit : semblait que ma vie n'était qu'un délire, dit-elle à voix
— Je voudrais vous ouvrir mon cœur pour que vous basse. C'était en exil, dans une misérable bourgade de
voyiez combien je vous veux de bien, province, où je n'avais rien à faire, personne à qui
— Nous le voyons déjà I dit Nicolas avec bonté, El penser, excepté moi-même... F a r oisiveté, je me mis à
nous sommes heureux de vous -avoir avec nous. additionner tous mes. malheurs, à les passer en r e v u e :
Savez-vous ce qu'il me semble ? continua-t-elle, je m'étais querellée, avec mon père que j'aimais, on
toujours à voix basse et en souriant, il me semble que m'avait chassée du gymnase parce que je lisais des
j ' a i trouvé un trésor, que je suis devenue riche, que livres défendus; puis vint la "prison, la trahison d'un
je puis combler de cadeaux tout le m o n d e . . . C'est peut- camarade qui m'était cher, l'arrestation de mon mari,
être seulement l'effet de nia bêtise... de nouveau la prison et l'exil, la mort de mon m a r i . . .
— Ne parlez p a s ainsi ! dit gravement Sophie. Et il me semblait alors que la créature la plus malheu-
Pélaguée ne pouvait apaiser son désir; elle leur reuse de îa terre, c'était moi... Mais tous mes malheurs
parla encore de ce qui était nouveau pour elle et lui juxtaposés et décuplés ne valent, pas un mois de votre
semblait d'une importance inappréciable. Elle leur vie, mère... non ! Cette torture journalière p e n d a n t des
raconta sa pauvre existence pleine d'humiliations et années consécutives... Où les pauvres prennent-ils 3a
de souffrance résignée; parfois, cile s'islerrcnipail; il force de souffrir ?
lui semblait qu'elle s'était éloigmc d'elle-même, qu'elle — ils s'y habituent ! répliqua la mère en soupirant.
parlait d'elle comme de quelqu'un d'autre... — Je croyais que je connaissais cette vie! dit Nico-
Sans colère, avec des mots ordinaires et un sourire las pensif. Et quand ce n'est plus des impressions
de compassion sur les lèvres, elle déroulait devant détachées, un livre qui en parle, mais un être humain
Nicolas et sa sœur l'histoire monotone cl grise de ses en personne, c'est terrible ! Et les détails aussi sont
tristes jours, dénombrant les coups reçus do son mari, terribles, les riens mêmes, les secondes, qui forment
étonnée elle-même de la futilité des prétextes qui les les années..,
amenaient, étonnée de n'avoir p a s sti les éviter... La conversation se déroulait à mi-voix. La mère,
Nicolas et Sophie l'écoutaieni en silence, a:U-ative- plongée dans ses souvenirs, tirait du crépuscule de son
ntent; ils étaient écrasés p a r le sens profond de cette passé les humiliations mesquines et journalières, elle
histoire d'Un être humain que l'on traitait comme une composait un sombre tableau d'horreur muet et im*
mense, où sa jeunesse se noyait. Tout à coup, elle exploits de révolutionnaire. Elle avait vécu sous un s'écria : faux nom, se servant d'un passeport t r u q u é ; elle
—• Oh ! ai-je assez radoté î C'est le m'omenî d'aller s'était déguisée p o u r échapper aux espions, avait
nous coucher ! I! est impossible de tout redire. transporté dans différentes villes des quintaux de bro-
Nicolas s'inclina devant elle plus bas que de coutume chures interdites. Elle avait organisé l'évasion de cama-
et lui serra la main avec plus de fore;'. Sophie l'accom- rades exilés, les avait accompagnés à l'étranger. Une pagna jusqu'au seuil de sa chambre; là, elle s'arrêta et fois, elle avait installé chez elle une imprimerie clan-dit à voix basse : destine; lorsque les gendarmes, prévenus du fait, étaient
•—• Reposez-vous !... Bonne nuit ! survenus p o u r perquisitionner, elle s'était habillée en
Sa voix était chaleureuse. Ses yeux gris caressaient servante un instant avant leur arrivée et était sortie,
doucement le visage de Pélaguée... Cel'e-ci prit la main croisant les inquisiteurs sur le seuil. Sans manteau, un de Sophie et, la serrant entre les siennes, elle r é p o n d i t : petit fichu sur la tête et une burette à pétrole à la