La Mère
Chapitre XIV
Tout en pianotant sur îa table, Sophie observa :
— Il est très important p o u r nous que la distribution
des brochures et des proclamations se fasse sans inter- Dès l'aurore, la mère était déjà dans la voiture qui
r u p t i o n . . . Vous n'avez pas peur d'y aller, Pélaguée ? cahotait sur la route détrempée p a r les pluies d'au-
fit-elle brusquement. tomne. Un yent h u m i d e soufflait; la boue volait en
La mère se sentit offensée.' mille éclaboussures; le postillon, assis sur le bord de
— Ai-je jamais eu peur ? Même la première fois je la"carriole, tourné vers Pélaguée, se plaignait d'une voix
n'étais pas effrayée... et vous... nasillarde et pensive :
Sans achever la phrase, elle baissa îa tête. Chaque — Je lui ai dit, à mon frère, partageons I Et nous
fois qu'on lui demandait si elle avait peur, si elle pou- avons commencé à partager... vait faire une chose ou l'autre, si c'était commode p o u r Soudain, il cingla le cheval de gauche d'un coup de
elle, elle sentait qu'on désirait quelque chose d'elle fouet en criant ayee rage : et que les camarades l'écartaiènt d'eux, la traitaient — Veux-tu marcher, sale bête ! autrement qu'ils se traitaient les uns les autres. Les grasses corneilles d'automne sautillaient grave-
Lorsque arrivèrent les jours des plus gros événements, ment dans les champs n u s ; le vent venait à leur ren-
elle s'effraya d'abord un peu de la rapidité des inci- contre en sifflant; elles présentaient les flancs à ses
dents, de l'abondance des émotions, mais, bientôt en- coups qui ébouriffaient leurs plumes et les faisaient
traînée p a r l'exemple et sous l'impulsion des idées qui chanceler; alors elle cédaient à la force et s'envolaient
la dominaient, son c œ u r se remplit d*une ardente soif avec des battements d'ailes nonchalants. de travail. Telle était son humeur ce jour-là; la ques- — Enfin, il m'a lésé... j ' a i vu qu'il n'y avait rien à
tion de Sophie lui fut donc d'autant plus désagréable. faire, continua le postillon.
•— Il est inutile de demander si j'ai peur... ou des Ces paroles résonnaient comme en rêve aux oreilles
choses de ce genre, reprit-elle en soupirant. Pourquoi de la m è r e ; dans son cœur naissait une pensée muette,
aurais-je p e u r ?... Ce sont ceux qui possèdent quelque sa mémoire faisait défiler devant elle la longue série
chose qui ont p e n r . . . Et moi, qu'ai-je ? Mon fils seule- des événements survenus durant les dernières années.
ment... J'avais p e u r p o u r lui... j'avais peur qu'on le Autrefois, la vie lui semblait créée on ne sait où, dans
torture, et qu'on m'en fît autant... Mait. du moment le lointain, on ne savait p a r qui, ni pourquoi, et main-
qu'on ne torture pas, qu'importe le reste ! tenant, une foule de choses se faisaient sous ses yeux,
— Vous n'êtes pas fâchée contre moi ? s'écria Sophie. avec son aide. Et un vague sentiment montait en elle;
—- Non... Seulement, vous ne demandez jamais aux c'était de la perplexité et une douce tristesse, du conten-
autres s'ils ont p e u r . . . tement et de la méfiance d'elle-même...
Nicolas enleva vivement ses lunettes, les remit et Autour d'elle tout s'ébranlait en un lent mouvement;
au ciel des nuages gris voguaient lourdement, se dé- paysan se leva, étendit la main vers l'horizon, le sous-
passant les uns les autres; des deux côtés de la route officier sauta à terre, chancela, lança les brides à
fuyaient les arbres mouillés dont les faîtes dénudés se l'homme, puis, s'appuyant pesamment à la balustrade,
balançaient; les champs s'étendaient en cercles; des monta les marches et disparut dans le bâtiment. monticules s'avançaient, puis restaient en a r r i è r e ; on Le silence se fit de nouveau. A deux reprises, l'alezan
eût dit que cette journée trouble courait au devant de frappa du sabot le sol mou... Une petite fille, au regard
quelque chose de lointain, d'indispensable. caressant, au visage rond, et dont la courte natte r o n d e
La voix nasillarde du postillon, le tintement des gre- tombait sur l'épaule, pénétra dans la chambre où était
lots, le sifflement humide et le frôlement du vent se Pélaguée. Les lèvres pincées, elle portait à bras tendus
fondaient en un ruisseau sinueux et palpitant, qui cou- un grand plateau aux bords usés, chargé de vaisselle;
lait au-dessus des champs avec une force uniforme et elle salua en hochant la tête. réveillait les pensées... — Bonjour, ma jolie ! lui dit amicalement la mère.
— Le r i c h e se trouve à l'étroit au ciel même î... C'est — Bonjour !
toujours comme ça... Mon frère a commencé à lésiner... Tout en disposant sur la table les assiettes et les
les autorités sont ses amis... continuait le cocher, tou- tasses, la fillette annonça soudain, d'un air animé :
jours assis sur le rebord de la carriole. — On vient d'attraper un brigand... on l'amène ici !
Arrivé au terme du voyage, il détela les chevaux et — Qu'est-ce que ce brigand ?
dit à la m è r e d'un ton désespéré : — Je ne sais p a s . . .
— Tu pourrais bien me donner cinq kopeks... pour — Qu'a-t-il fait ?
que je puisse b o i r e . . . — Je ne sais pas, j ' a i seulement entendu dire qu'on
Comme elle acquiesçait à sa demande, il déclara sur en avait attrapé u n . . . C'est le garde qui est sorti en cou-
le même ton, en faisant résonner les deux piécettes rant de l'administration p o u r aller chercher le com-
dans le creux de sa. main : missaire, et il a crié : —• Il est p r i s , on l'amène. !
— J'achèterai pour trois kopeks d'eau-de-vie et pour La mère regarda vers la fenêtre et aperçut des pay-
deux de p a i n . . . sans qui s'approchaient. Les uns marchaient lentement,
Dans l'après-midi, la mère fatiguée et transie, arriva posément; les autres se hâtaient et boutonnaient leur
au grand village de Nikolski; elle se rendit à l'auberge, pelisse tout en avançant. Ils s'arrêtèrent tous au per-
demanda du thé et, après avoir caché sous un banc sa ron du bâtiment et portèrent leurs regards vers la
pesante valise, elle s'assit près de la fenêtre et considéra gauche... Mais ils étaient étrangement silencieux...
la petite place recouverte d'un jaune tapis d'herbe pié- La fillette jeta aussi un coup d'œil dans la rue et
tinée, le bâtiment de l'administration Communale, une sortit de la chambre en faisant claquer la porte avec
g r a n d e , m a i s o n grise et sombre, au toit fléchissant... bruit. La mère tressaillit, elle dissimula de son mieux
Assis sur les marches du p e r r o n , un paysan chauve, à sa valise sous le b a n c ; puis, ayant jeté un fichu sur sa
la longue barbe, fumait sa pipe. tête, elle sortit vivement de la maison, r é p r i m a n t l'in-
Les nuages couraient en masses sombres, s'entas- compréhensible envie de s'enfuir qui l'envahissait tout
saient les uns sur les autres... Le .silence" régnait, un à coup... ennui maussade se dégageait de toutes choses, on aurait
Lorsqu'elle arriva sur le p e r r o n de l'auberge, un froid
dit que la vie, cachée on ne sait où, se taisait.
aigu la frappa aux yeux et à la p o i t r i n e ; elle fut suf-
Soudain, un sous-officier de Cosaques arriva au galop foquée, ses jambes s'engourdirent : au milieu de la
sur la place; il arrêta son alezan devant le perron de place elle voyait s'avancer Rybine, les b r a s attachés
l'administration et cria quelque chose au paysan en derrière le dos, flanqué de deux gardes; autour du per-
agitant son fouet. Ses appels traversaient les vitres, ron de la mairie, une foule de paysans attendaient en
mais la mère ne pouvait c o m p r e n d r e les paroles... Le silence.
Etourdie, sans se r e n d r e compte de ce qu'elle voyait, frappera encore... je supporterai tout !... p a r c e que
la mère ne quittait pas Rybine du regard. Il parlait et dans ces papiers se trouve la vérité... et la vérité doit
elle entendait lé son de sa voix, mais les mots s'envo- nous être plus chère que le pain !... que la vie I...
laient sans réveiller l'écho dans le vide tremblant et — Pourquoi dit-il cela ? demanda l'un des deux pay-
obscur de son cœur... sans.
Elle revint à elle et reprit haleine; un paysan à la L'homme aux yeux bleus répondit avec l e n t e u r :
barbe blonde la regardait fixement de ses yeux bleus. — Qu'est-ce que cela peut lui faire... on ne meurt
Elle toussa, se frotta la gorge avec des mains affaiblies pas deux fois... maintenant il est déjà c o n d a m n é . . .
p a r la terreur et demanda avec effort : Les agriculteurs restaient muets, lançant des regards
— Qu'y a-t-il ? . furtifs et maussades; tous semblaient accablés p a r quel-
— Regardez vous-même, répliqua le paysan en se. que chose d'invisible et de pesant.
détournant. Un autre campagnard s'approcha et se plaça Le sous-officier a p p a r u t soudain sur le p e r r o n de
à côté de lui. l'administration; titubant, il hurla d'une voix avinée :
Les gardes s'arrêtèrent devant la foule qui grossissait — Qu'est-ce que tout ce monde ? Qui p a r l e ?
sans cesse, mais restait silencieuse; soudain,- la voix de Il se précipita sur la place, saisit Rybine p a r les che-
Rybine résonna, énergique. veux, le secoua en avant et en arrière, et cria :
— Vous avez entendu parler des papiers dans les- — C'est toi qui parles, fils de chienne... c'est toi ?
quels on disait la vérité sur notre existence de p a y s a n s . . . La foule devint houleuse et se mit à gronder. En proie
Eh bien, c'est à "cause de ces p a p i e r s qu'on m ' a r r ê t e . . . à une angoisse violente, la mère baissa la tête. L'un des
c'est moi qui les ai distribués dans le peuple... deux paysans poussa un soupir. Et la voix de Rybine
Les gens se pressèrent autour de Rybine... Sa voix résonna de nouveau :
était calme, mesurée, la mère en fut soulagée. — Eh bien regardez, bennes gens !...
— Tu entends ? demanda le camarade du paysan aux — Tais-toi !
yeux bleus en le poussant du coude. Et le sous-officier lui donna un coup de poing sur
Sans r é p o n d r e , celui-ci leva la tête et regarda de l'oreille. Rybine chancela, puis haussa les épaules.
nouveau la mère. Le second paysan fit de même; plus — On vous lie les mains et on vous torture comme
jeune que le premier, il avait un visage maigre couvert on veut !... de taches de rousseur et une petite b a r b e n o i r e . . . Les —f Gardes ! emmenez-le ! Dispersez-vous ! deux hommes s'écartèrent un peu... Et sautant devant Rybine comme un chien attaché
— Ils ont peur ! se dit la mère. devant un morceau de viande, le sous-officier lui lança
Son attention augmenta. Du h a u t du p e r r o n , elle des coups de poing au visage, au ventre et à la poi-
voyait distinctement le visage noirci et tuméfié de t r i n e . . . Rybine; elle apercevait l'éclat de ses yeux : elle aurait — Ne le bats pas ! cria une voix dans la foule.
voulu qu'il la vît aussi; elle se dressa sur la pointe des —• Pourquoi le frappes-tu ? demanda un autre. pieds en tendant le Cou. — Allons ! dit le paysan aux yeux bleus à son compa-
Les gens la considéraient d'un air morne, avec dé- gnon en hochant la tête. Sans se hâter, ils traversèrent
fiance, sans mot dire. Dans les derniers rangs de la la place, tandis que la mère les suivait d'un regard sym-
foule seulement, on entendait un bruit continu de con- pathique. Elle soupira, avec soulagement. Le sous-offi-
versations. cier accourut de nouveau lourdement sur le p e r r o n et
— Paysans, mes frères, dit Rybine d'une voix pleine se mit à hurler avec fureur, en brandissant le poing :
et ferme, ayez confiance en ces p a p i e r s . . . Je m a r c h e — Amenez-le ici, je vous dis !... peut-être à là mort à cause d'eux, on m'a battu, torturé, — Non 1 répliqua une voix sonore. (La mère comprit
on voulait me forcer à dire où je les avais p r i s , on me que c'était celle du paysan aux yeux bleus.) Il ne faut
pas le p e r m e t t r e . . . Si on le fait entrer là-dedans, il sera ne pouvait plus voir Rybine; elle remonta les quelques
roué de coups jusqu'à ce que mort s'ensuive... Et marches. Sa p o i t r i n e était brûlante, et quelque chose
après, on dira que c'est nous qui sommes coupables, de vaguement joyeux y palpitait... que c'est nous qui l'avons tué... ïl ne faut p a s le per- — Paysans ! Cherchez les petits papiers, lisez-les, ne
mettre... croyez pas les autorités et les prêtres, qui vous disent
— Paysans ! s'écria Rybine. Vous ne voyez donc pas que ce sont des impies et des rebelles, ceux qui vous
comment vous vivez, vous ne voyez pas qu'on vous dé- apportent la vérité... La vérité s'en va en silence p a r
pouille, qu'on vous trompe, qu'on boit votre sang ?... ia terre, elle se cherche un asile dans le sein du peu-
Tout repose sur vous, vous êtes la principale force de ple... La vérité est votre meilleure amie; p o u r les auto-
la t e r r e . . . vous êtes toute sa force... Et quels sont vos rités, c'est une ennemie jurée, c'est pourquoi elle se
droits? Votre seul droit, c'est de crever de faiml cache...
Soudain, les paysans se mirent à crier, s'interrompant De nouveau, quelques exclamations résonnèrent dans
mutuellement : la foule.
— Il a raison, cet homme î — Ecoutez, frères !
— Ah ! m o n pauvre homme, t u es p e r d u !
— Appelez le commissaire de police rurale ! Où
— Qui t'a t r a h i ?
est-il ? — Le p r ê t r e ! répondit l'un des gardes.
— Le sous-officier a été le chercher ! Deux paysans lancèrent une bordée d'injures. — Allons donc ! Il est ivre ! — Attention, camarades ! avertit une voix. —• Ce n'est pas à nous de rassembler les autorités 1
La foule s'agitait de plus en plus.
— Parle I Nous ne te laisserons p a s battre !
— Qu'est-ce que tu as fait, h e i n ? XV — Déliez-lui les mains !
— Non, non, frères !
— Pourquoi p a s . . . Cela n'a pas d'importance !... Le commissaire de la police rurale arrivait; c'était un
— Réfléchissez avant de faire des bêtises I g r a n d homme robuste, à ia figure ronde. Il avait sa cas-
— Les mains me font mal ! dit Rybine en dominant quette sur l'oreille; une pointe de sa moustache se
ie tumulte de sa voix sonore et mesurée. Mes frères ! je redressait, l'autre descendait, ce qui tordait son visage,
ne me sauverai pas.!.... Je ne puis pas m'enfuir de la déjà défiguré p a r u n sourire m o r t et stupide. De la m a i n
vérité, car elle vit en m o i ! . . . gauche il tenait un petit sabre, et il agitait le bras
Quelques personnes se détachèrent de la foule et droit. On entendait le bruit de ses pas fermes et pesants.
s'éloignèrent en hochant la tête; les uns riaient... Mais La foule s'écartait devant lui. Une expression d'acca-
sans cesse des gens excités, mal vêtus, qui s'étaient blement morne a p p a r u t sur les physionomies. Le tu-
habillés à la hâte arrivaient de tous côtés... ils bouil- multe s'apaisa, disparut comme s'il se fût enfoncé dans
lonnaient autour de Rybine, comme une écume n o i r e ; la terre. La mère seniit que la peau de son front trem-
debout au milieu d'eux, telle une chapelle dans la forêt, blait; une chaude buée monta à ses yeux. Elle eut de
le prisonnier leva les bras au-dessus de sa tête et cria : nouveau envie d'aller se mêler à la foule, elle se p e n c h a
— Merci, merci, bonnes gens ! Nous devons nous dé- et se figea dans une attente angoissée.
lier les mains mutuellement ! Qui nous aiderait si nous — Qu'y a-t-il ? demanda lé commissaire en s'arrêtant
ne nous aidions pas nous-mêmes ? devant Rybine et en le toisant. Pourquoi ses mains ne
Il leva de nouveau une main tout ensanglantée : sont-elles p a s liées ? Pourquoi cela, garrottez-le !
— Voyez mon sang : il coule p o u r la vérité... Sa voix était aiguë et sonore, mais incolore.
La mère descendit le p e r r o n , mais de la place elle 286 LA MÈRE 287 MAXIME GORKI
— - Elles étaient liées... le peuple les a déliées 1 répon- — Moi, je n'ai p a s le droit ? hurla le commissaire en
t r a î n a n t sur les mots.
dit l'un des gardes.
Et de nouveau, il tendit le bras pour frapper Rybine
— Quoi 1 Le peuple î Que! peuple ?
au visage; celui-ci se baissa, si bien que le commissaire,
Le commissaire regarda les gens qui l'entouraient en
emporté p a r l'élan, faillit tomber. Dans la foule, quel-
un demi-cercle, et il continua de la même voix blanche
qu'un renifla bruyamment. La voix furieuse de Rybine
et uniforme : . répéta :
'•— Qui est-ce, le peuple ?
— Je te dis que t u n'as p a s le droit de me battre,
Il toucha de la poignée de son sabre la poitrine du
diable !
paysan aux yeux bleus :
Le commissaire regarda autour de lui. Silencieux et
— Est-ce toi qui es ie peuple, Tchoumakov ? Et qui sombres, les hommes l'entouraient d'un cercle compact...
encore ? Toi, Miehine ? — Nikita ! cria-t-iî. Hé, Nikita !
Et il tira un autre paysan p a r la barbe. Un petit paysan trapu, vêtu d'une courte pelisse, se —• Dispersez-vous, canailles !... sinon, je vous... je détacha de îa foule. Il avait les yeux fixés à t e r r e . Sa
vous m o n t r e r a i . . . 1 , grosse tête ébouriffée était baissée.
Il n'y avait ni irritation ni menace dans sa voix, pas — N i k i t a ! dit le commissaire sans se hâter et en
plus que sur sa physionomie; il parlait avec un calme effilant sa moustache, donne-lui un bon soufflet ! parfait et frappait lés campagnards avec des gestes Le paysan fit un pas en avant, s'arrêta en face de assurés et égaux. Les groupes reculaient à son approche, Rybine et leva la tête. A bout portant, Rybine le bom-les têtes se baissaient, les visages se détournaient. barda de ces paroles vraies et dures :
— E h bien 1 qu'attendez-vous ? deman-da-t-il aux —• Voyez, bonnes gens, comme cette brute vous étouffe
gardes, garrottez-le ! de votre p r o p r e main !... Regardez... et réfléchissez !
Après une volée d'injures cyniques, il regarda de Lentement, le paysan leva le bras et frappa Rybine
nouveau Rybine et lui cria : légèrement à la tête.
— Hé, toi ! Les mains au dos 1 — Est-ce ainsi que je l'ai dit de faire, canaille! piailla — Je ne Veux pas qu'on me les a t t a c h e ! répliqua îe commissaire.
Rybine. J e ne m'enfuirai p a s . . . je ne me défends-pas... — Hé, Nikita ! dit quelqu'un dans la foule, n'oublie à quoi bon me lier ? pas Dieu !
— Quoi ? demanda le commissaire en m a r c h a n t s u r — Bats-le, te dis-je 1 cria le commissaire en poussant
le paysan.
lui.
— Vous avez déjà assez t o r t u r é le peuple, fauves ! en baissant la tête. Celui-ci s'écarta d'un pas et répondit d'un air morne,
continua Rybine en haussant la voix. Les jours sanglants — Non, je ne îe ferai plus î viendront bientôt pour vous aussi ! — Comment ?
Le commissaire s'arrêta devant lui et le considéra en Le visage du commissaire se contracta; il tapa du
agitant la moustache. Puis il recula d'un pas et siffla pied et se précipita sur Rybine en jurant. Le coup d'une voix étonnée. résonna sourdement. Rybine chancela, agita le b r a s ;
— Ah ! ah ! ah I fils de chien !... Qu'est-ce que ces d'un second assaut, le commissaire le jeta à terre et
paroles ? bondissant autour de lui, se mit à lui donner des coups
Et brusquement, de toute sa force, il frappa Rybine .-le pied à la tête, à îa poitrine, aux hanches.
au visage. La foule, poussant des cris hostiles s'ébranla et
— On ne tue pas la vérité à coups de poing î cria s'avança sur le commissaire; mais celui-ci fit u n saut
Rybine en s'avançant vers lui, et tu n'as pas le droit de de côté et dégaina. me battre !
— Ah ! c'est comme ça ! Vous vous révoltez ? Ah ï — Il m'a r e c o n n u e i... est-il possible qu'il m'ait
reconnue ?
voilà ce-que c'est ?...
se fût brisée... En même temps que sa voix, il sembla fit un signe de tête. Mais elle r e m a r q u a aussitôt que le paysan aux yeux bleus, qui se trouvait près de Rybine, p e r d r e toute sa force; la tête rentrée entre les épaules, Sa voix" frémit, se fit aiguë, puis grinça comme si elle Et, vibrant d'une joie angoissée et poignante, elle lui
la considérait. Ce regard éveilla en elle la conscience
îe dos voûté et promenant autour de lui des yeux vides,
du danger...
il recula, tâtant avec précaution le sol derrière lui. Il
criait d'une voix rauque et inquiète, tout en cédant : — Qu'est-ce que je f a i s ? . . . on m'arrêtera aussi...
— Très bien... prenez-le... je m'en vais 1... - Mais • Le paysan chuchota quelques mots à Rybine, qui
après ? Sachez-le bien, c'est un criminel politique, il hocha la tète, et dit d'une voix saccadée, mais distincte
combat contre notre tsar, il fomente des troubles... et vaillante : , \ Comprenez-vous ? Il est contre Sa Majesté l'empereur... •— Qu'importe 1 Je ne suis pas seul sur la t e r r e . . . On et vous le défendez ! Savez-vous que vous êtes des re- n'emprisonnera jamais toute la vérité ! On se sou-
belles ? Hein ?... viendra de moi partout où j ' a i passé... Voilà î Lè n i d a
Immobile, le regard fixe, sans pensée ni force, comme été détruit, qu'importe, il n'y avait plus là d'amis, ni
en un cauchemar, la mère succombait sous le poids de de camarades ! la terreur et de la pitié. Pareils à des bourdons, les cris — C'est p o u r moi qu'il parle ! pensa la mère. irrités de la foule bruissaient à son oreille; la voix — L e peuple saura bien faire d'autres nids pour la
tremblante du commissaire, des chuchotements tour- vérité, et le jour viendra où les aigles s'envoleront
billonnaient dans sa tête. librement... où le peuple s'affranchira !
— S'il est coupable, il faut le juger Une femme apporta un seau d'eau et, tout en se 1
lamentant, se mit à laver le visage du p r i s o n n i e r . Sa
— Et non p a s le battre J
voix plaintive et gi-êle se mêlait aux paroles de Rybine
— Faites-lui grâce, Votre Noblesse î
et empêchait la mère de comprendre ce qu'il disait.
— C'est vrai î Vous n'avez pas îe droit de lè b a t t r e . . .
Un groupe de paysans, précédé du commissaire de la
— Est-il permis d'agir ainsi ? Comme cela tout le police rurale, s'avança; quelqu'un ordonna :
m o n d e se mettra à battre les gens... Que sera-ce alors ?
— Un char pour, m e n e r le prisonnier à la ville!...
— Quelles b r u t e s ! quels persécuteurs î Hé ! A- qui est-ce *de le fournir ? Les gens se partageaient en deux groupes : les uns Puis le commissaire cria d'une voix toute changée
entouraient le commissaire, criaient et l'exhortaient; et comme vexée-.:
les autres, moins nombreux, restaient auprès du blessé —• Je peux te frapper, mais toi tu ne le peux pas,
et discouraient d'une voix basse et m o r n e . Quelques t a n'en as p a s le droit, imbécile 1
hommes le relevèrent; les gardes se disposaient à lui — Ah ! Et qui es-tu donc ? Dieu ? répliqua Rybine.
rattacher les mains. Des exclamations étouffées couvrirent îa réponse.
— Attendez donc, diables ! leur eria-t-on. — Ne discute pas, o n c l e ! C'est un c h e f !
Rybine essuya la boue et le sang qui couvraient son •— Ne vous fâchez pas, Votre Noblesse !
visage et regarda autour de lui en silence. Ses yeux — Tais-toi, original ! glissèrent sur le visage de la m è r e ; elle tressaillit, tendit — On va te conduire à la ville à l'instant î... tout le corps vers lui, fit un geste instinctif. Il se dé- — La loi y est plus respectée !... tourna. Mais quelques instants plus tard, les yeux du Les cris de la foule se faisaient conciliants, sup-
p r i s o n n i e r se fixèrent de nouveau sur elle. Il sembla à pliants; ils se mêlaient en un fracas indistinct, plaintif,
Pélaguée qu'il se redressait, qu'il levait la tête, que ses où nulle note d'espoir ne résonnait. Les gardes p r i r e n t
joues ensanglantées tremblaient... Rybine par le bras, le conduisirent sur îe p e r r o n de
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l'administration et pénétrèrent avec lui dans ie bâti- — Puis-je passer la nuit chez toi ? ment. Lentement, les paysans se dispersèrent; la mère Aussitôt ses muscles, son corps tout entier se ten-vit que l'homme aux yeux bleus se dirigeait vers elle dirent. Ces* pensées aiguës passaient rapidement dans et la regardait à la dérobée. Ses jambes tremblèrent; son cerveau : un sentiment d'impuissance désolée et d'isolement lui — Je vais p e r d r e Nicolas... J e ne v e r r a i plus Pavel... serrait le cœur et lui donnait des nausées... pendant longtemps... on me battra !
— Je ne dois pas m'en aller 1. pensa-t-eile. Il ne le L'homme répondit sans se presser, le regard à terre,
faut pas ! tout en croisant son s a r r a u sur sa poitrine :
— Passer la n u i t ? Oui... pourquoi p a s ? Seulement,
Elle se retint vigoureusement à la balustrade et
ma chaumière n'est pas bien fameuse...
attendit — Je ne suis pas gâtée ! répondit la mère.
Debout sur le p e r r o n de l'administration, le commis- — C'est bon ! acquiesça le paysan en la toisant d'un
saire parlait en gesticulant, sur un ton de r é p r i m a n d e , regard scrutateur.
d'une voix de nouveau blanche et indifférente : Dans le crépuscule, ses yeux avaient un éclat froid et
— Imbéciles, fils de chiens 1 Vous ne comprenez rien son visage paraissait très pâle. La mère dit à mi-voix :
et vous vous mêlez d'une affaire pareille !... d'une
— Eh bien, je viens avec toi tout de suite... t u
affaire d'Etat 1 Idiots ! Vous devriez me remercier de p r e n d r a s ma valise... ma bonté, vous devriez vous incliner devant moi jusqu'à
— C'est entendu...
terre 1 Si je voulais, vous iriez tous au bagne î
Une vingtaine de paysans i'éeoutaient, tête n u e . . . et chuchota : Il haussa les épaules, croisa de nouveau son s a r r a u
La nuit tombait, les nuages descendaient... L'homme — Voyez, voilà le cortège !...
aux yeux bleus s'approcha de la mère et dit en sou- Rybine apparut sur le p e r r o n de l'administration; ses pirant : mains étaient de nouveau liées, sa tête et son visage
— En voilà des histoires !... enveloppés de quelque chose de grisâtre. Sa voix — Oui I répliqua-t-elle à voix basse. résonna dans le crépuscule glacial. -.
Il la regarda d'un air franc et demanda : — Au revoir, braves gens 1 Cherchez la vérité, gar-— Quel est votre métier ? dez-la, croyez en ceux qui vous apporteront la bonne
— J'achète les dentelles aux femmes qui les fabri- parole... N'épargnez p a s vos forces p o u r défendre la
vérité...
quent... la toile aussi.
d'une voix ennuyée en regardant dans la direction du Le paysan se caressa lentement sa barbe, puis il dit — Tais-toi, chien ! cria le commissaire. Garde, fais m a r c h e r les chevau.v ! — ... Qu'avez-vous à regretter ? Quelle est votre-exis-village : , tence ? ,
— On ne trouve rien de cela chez n o u s . . .
Le char s'ébranla. Assis entre deux gardes, Rybine
La mère le considéra du haut en bas et attendit cria encore d'une voix sourde :
l'instant propice pour rentrer dans l'auberge. Le visage
de l'homme était pensif et beau; ses yeux avaient une obtenir îa liberté... elle vous donnera et le p a i n . e t la — ...Pourquoi, mourez-vous de faim-? Travaillez p o u r expression mélancolique. Grand et large d'épaules, il vérité... Adieu, bonnes gens ! était vêtu d'un sarrau tout rapiécé, d'une chemise d'in-
Le bruit p r é c i p i t é des roues, le piétinement des
dienne p r o p r e , d'un pantalon roùssâtre, en d r a p chevaux, les invectives du commissaire de police se grossier; ses pieds nus étaient chaussés de tille. mêlaient à sa voix, îa coupaient et î'étouffaient.
Sans savoir pourquoi, la mère poussa un soupir de
La m è r e r e n t r a dans la maison, s'assit à table près du
soulagement. Soudain, obéissant à un instinct qui samovar, prit un morceau de p a i n , l'examina et le posa devança sa pensée, elle lui demanda en un élan qui îa
surprît elle-même :
lentement dans l'assiette. Elle n'avait p a s faim; elle
monde est sens dessus dessous. C'est pourquoi on voit
éprouvait de nouveau au creux de l'estomac une sen-
maintenant de pareils paysans. C'est line calamité! Aux
sation désagréable, qui l'épuisait, vidait le sang de son assemblées, ils crient, ils se battent !... Dernièrement,
cœur et lui faisait tourner la tète. quand on a vendu les biens de Vassioukôv parce qu'il
— II m'a remarquée ! se disait-elle tristement, trop n'avait pas payé ses arrérages, il a donné un soufflet au
faible pour réagir. Il m'a remarquée... il a deviné... staroste. Voilà mes arrérages ! lui a-t-ii dit...
Sa pensée n'allait pas plus loin, elle se fondait en un Des pas pesants résonnèrent derrière la porte. La
abattement pénible, en une sensation visqueuse de mère se leva, appuyant les mains sur la table. Le paysan
nausée... * aux yeux bleus entra et demanda sans enlever saM^s-
Le silence timide, tapi derrière la fenêtre et qui avait quette :
remplacé ie fracas, prouvait que dans le village les — Où est votre bagage ? habitants étaient devenus craintifs et comme écrasés; il Il souleva la valise sans efforts, la balança et dit :
aiguisait encore plus le sentiment d'isolement qu'éprou- — Elle est vide !... Marie, accompagne la voyageuse
vait la mère ,et remplissait son âme d'une obscurité chez m o i . . .
grise et fine comme la cendre... Et il sortit sans regarder personne...
La petite fille ouvrit la porte et s'arrêta sur le seuil — Vous passez la nuit au village ? questionna la
en demandant : fillette.
—• Faut-il vous apporter une omelette ? -— Oui I Je cherche des dentelles... j ' e n achète...
—— Vous n'en trouverez pas ici... c'est à Tinekov, à
— Non... je n'en ai plus envie... ces cris m'ont
Darino qu'on en fait, mais pas chez nous l expliqua
e f f r a y é e -
Marie.
La petite s'approcha de la table et raconta, avec
animation, mais à mi-voix : — J'irai demain...
— Comme il a frappé fort ! le commissaire... J'étais Puis elle paya son thé et donna trois kopeks à la
tout p r è s de lui, j'ai tout vu... Il a cassé toutes les dents fillette, qui fut enchantée. Dans la rue, celle-ci proposa,
de .l'homme... quand celui-ci a craché, le sang était tout en faisant claquer ses pieds nus sur la t e r r e
humide :
épais, épais et noir... On ne voyait plus ses yeux... Le
sous-ofiicier est ici... il est tout à fait ivre et demande — Si vous voulez, j ' i r a i vite à Darino, je d i r a i aux
sans cesse du vin... il dit qu'ils étaient toute une bande... femmes qu'elles vous apportent les dentelles ici... Elles
que ce barbu-Ià était leur chef... on en a attrapé trois, viendront et vous n'aurez pas besoin de faire le
il y en a un qui s'est enfui... on a aussi arrêté un maître voyage... C'est toujours douze kilomètres... d'école qui était avec eux... Ils ne croient pas en Dieu... — Non, ma. jolie, c'est inutile ! répondit la mère en
m a r c h a n t à côté d'elle.
et ils exhortent les gens à piller toutes les églises...
voilà ce qu'ils font... Il y a des paysans qui en avaient L'air froid la rafraîchit. Lentement, une vague décision
pitié, de ce b a r b u ; d'autres ont dit qu'il fallait l'ache- se formait en elle, confuse mais qui l a satisfaisait; cette
ver !... Oh ! c'est qu'il y en a qui sont bien méchants, résolution se développait avec force et, pour en hâter
encore l'éclosion, la mère se demandait sans, cesse :
p a r m i nos paysans !
La mère écoutait attentivement ce récit entrecoupé et — Que faire ?... Agir ouvertement, franchement...
r a p i d e ; elle espérait distraire son inquiétude, dissiper La nuit s'était faite complètement, h u m i d e et glacée.
l'accablante angoisse de l'attente. La fillette, enchantée Les fenêtres des chaumières brillaient d'un éclat terne,
d'avoir une bonne auditrice, bavardait avec une vivacité rougeâtre, immobile. Le bétail beuglait nonchalamment
croissante, en mangeant ses mots : dans le silence. On entendait çà et là de brèves excla-
— Père dit que tout cela vient de la disette, tout ! mations... Une mélancolie écrasante enveloppait le
Voilà deux ans que la t e r r e ne produit r i e n . . . tout le village...
294 MAXIME GORKI LA MÈRE 295
— C'est ici ! dit la fillette. Vous avez choisi un — Vous le connaissez, cet homme ?
mauvais logis... Il est bien pauvre, ce paysan I... La mère tressaillit, mais elle répondit avec fermeté :
A tâtons, elle chercha la porte, l'ouvrit, et cria d'une — Oui !
Il lui sembla que cette réponse brève l'écîairait au-
voix alerte:
deda'ns et illuminait tout à l'extérieur.
— Tatiana, voilà ta pensionnaire. 1 Le paysan sourit : Puis elle s'enfuit. Sa voix résonna encore dans — J'ai vu que vous lui avez fait signe... Il vous a
l'obscurité : r é p o n d u . . . je lui ai demandé à l'oreille s'il connaissait
— Adieu ! cette femme debout sur le perron de l'auberge...
— Qu'a-t-il dit ? questionna vivement la mère.
XVI
— Lui ? Il a dit : Nous sommes nombreux... oui...
Il a dit : Nous sommes nombreux...
La mère s'arrêta sur le seuil et regarda en s'abritant II jeta un regard interrogateur sur son hôtesse et
les yeux de la main. La chaumière était petite et étroite, continua en souriant de n o u v e a u : mais d'une propreté qu'on remarquait immédiatement. — C'est une grande force, cet homme-là !... Il est
Une jeune femme sortit de derrière le poêle, salua en courageux... II dit ce qu'il veut... On le frappe... on
silence et disparut. Dans un angle, une lampe allumée l'injurie... et il ne cède pas ! était placée sur une table. Le maître de la maison était Sa voix mal assurée, ses traits comme inachevés, ses
assis là et tambourinait sur ie b o r d de la table; il yeux francs et clairs tranquillisaient de plus en plus
regardait fixement la mère. la mère. Son accablement et son inouiétude se dissi-
E n t r e z ! lui dit-il au b o u t d'un e s t a n t . . . Tatiana, paient pour faire place à une pitié aiguë et profonde
envers Rybine. Avec une colère soudaine et amère
va donc appeler Pierre, vite !
qu'elle ne put comprimer, elle s'écria d'un ton navré :
La femme sortit rapidement, sans même jeter un coup
d'œil sur îa mère. S'étant assise sur un b a n c en face du — Ces monstres... ces brigands !... paysan, celle-ci p r o m e n a son regard autour d'elle. Sa Et elle se mit à sangloter... valise n'était pas visible. Un silence lourd remplissait Le paysan s'écarta d'elle en hochant îa tête d'un air
la c h a u m i è r e ; seule, la lampe faisait entendre un léger chagrin. crépitement. Le visage soucieux et renfrogné de l'homme — Oui... le gouvernement s'est fait des ennemis re-
vacillait en traits mal définis. doutables !
— E h bien, parle donc... Dépêche-toi... Et soudain, revenant près de la mère, il dit à voix
— Et où est ma valise ? demanda soudain Pélaguée, basse :
d'une voix forte et sévère, sans se r e n d r e compte de ce - - V o i l à . . . Je suppose que dans votre valise, il y a
qu'elle faisait. des journaux... Ai-je r a i s o n ?
— Oui I répondit simplement Pélaguée en essuyant
Le paysan haussa les épaules ; il répondit pensi-
ses larmes. C'est à lui que je les apportais...
vement :
Il fronça les sourcils, rassembla sa barbe dans sa
— Elle n'est pas p e r d u e ! main et garda le silence, le regard fixé dans un coin...
Et il ajouta d'un air morne en baissant îa voix : — Nous en avons reçu un aussi... et des brochures,
— C'est à dessein que j ' a i dit qu'elle était vide devant des livres... Moi, je' ne suis pas très instruit, mais j ' a i
îa petite... Ce. n'est p a s vrai ! Elle contient dés choses un ami qui l'est... ma femme aussi me fait la lecture...
très lourdes... Le paysan se tut, réfléchit, puis r e p r i t :
— Eh bien ? demanda la mère. — Et maintenant, qu'allez-vous faire de tout cela...
Il se leva, s'approcha d'elle, se pencha et demanda à de votre valise ?
voix- basse :
La mère le regarda et lui dit d'un ton provocant : répondit en lui jetant un regard amical. Il lui secoua
— Je vous la laisserai !... encore une fois la main et se mit à rire d'un petit r i r e
Il ne parut pas surpris, ne protesta pas et répéta sec, doux et saccadé.
— C'est une affaire honnête, tu vois, Stépane. C'est
seulement :
une très belle affaire !... Je te l'ai dit, le peuple com-
— A nous ?
mence à travailler de lui-même... La dame, elle ne dira
Soudain il chuchota en prêtant l'oreille, le cou tendu pas la vérité, car ça lui serait nuisible... Mais le peuple,
vers la porte : lui, il veut m a r c h e r carrément, sans s'inquiéter de
—: On vient ! p e r d r e ou de nuire, comprends-tu ? La vie lui est mau-
— Qui ? vaise, il a des pertes de tous côtés, il ne sait où se
— Les nôtres... probablement... tourner, car partout, on lui crie : Arrête I La femme entra, suivie du paysan aux taches de
— Je v o i s ? dit Stépane en hochant la- tête et il
rousseur. Le dernier jeta sa casquette dans un coin,
ajouta: elle est inquiète à propos de sa valise...
s'approcha du maître de la demeure et demanda :
'"' — Ne vous inquiétez pas ! Tout est en ordre, mère î
Eh bien ?
Votre valise est chez moi... Tout à l'heure, quand
L'autre bocha affirmativement la tête.
Stépane m'a parlé de vous, en me disant que vous étiez
-— S t é p a n e ! dit la femme, peut-être la voyageuse
aussi dans cette affaire, que vous connaissiez cet
a-t-elle faim ?
homme, je lui ai dit : Fais attention, Stépane I... Il n e
— Non, merci, ma chère ! répondit îa mère.
faut pas aller bavarder, c'est trop grave I Et vous, mère,
Le second paysan se tourna vers elle et se mit à
vous avez deviné aussi que nous étions avec vous, tout
parler d'une voix rapide et brisée :
à l'heure. On remarque tout de suite la figure des gens
— Permettez-moi de me présenter... Je m'appelle
honnêtes, p a r c e qu'on n'en voit pas beaucoup dans les
P i e r r e Rabinine, mon surnom est L'Alêne. Je comprends
rues, oh non I... Votre valise est chez moi I
un peu vos affaires... Je sais lire et écrire, je ne suis
pas un imbécile, pour ainsi d i r e . . . Il s'assit à côté d'elle, et continua avec une p r i è r e
Il prit la main que la mère lui tendait et la secoua, dans le regard :
tout en disant à Stépane : -— Et si vous désirez la vider, nous vous aiderons
—• Eh bien, regarde, Stépane ! La femme du seigneur avec plaisir... Nous avons besoin de livres...
est une bonne dame, c'est vrai ! Elle dit pourtant que — Elle veut nous donner tout I déclara Stépane.
tout ça, c'est des bêtises, des extravagances... que ce — C'est très bien, mère ! Nous saurons bien qu'en
sont des étudiants, des galopins qui s'amusent à agiter faire... îe peuple. Et pourtant, tous les deux, nous avons vu Il se leva brusquement et se mit à rire, puis, allant
aujourd'hui qu'on a arrêté un homme sérieux; et main- et venant à grands pas dans la chaumière, il reprit avec
tenant, tu vois, cette femme qui n'est plus jeune et qui satisfaction : n'a pas l'air d'être une dame, elle en est aussi... Ne vous — On peut dire que c'est un cas étonnant... quoique
fâchez pas I Comment vous appelez-vous ? très s i m p l e t C'est cassé à un endroit et ça se raccom-
II parlait vite, mais distinctement, sans r e p r e n d r e mode à un autre... Ce n'est pas mal... Il est très bon, ce
haleine, son menton tremblait fébrilement et ses yeux journal, mère, et il fait de l'effet; il ouvre les yeux des
plissés scrutaient le visage et le corps de Pélaguée. gens... Il ne plaît pas aux seigneurs... Je travaille chez
Déguenillé, les cheveux ébouriffés, on eût dit qu'il venait une propriétaire, à sept kilomètres d'ici, je suis menui-
de se battre, qu'il avait vaincu son adversaire et était sier... C'est une brave femme, il faut le reconnaître...
tout plein de la joyeuse excitation de la victoire. Il plut elle nous donne des livres... assez stupides quelque-
à la mère par sa vivacité et surtout p a r c e qu'il avait fois... nous les lisons et nous nous instruisons... E n
parlé simplement et franchement dès le début. Elle lui général, nous lui sommes reconnaissants... Mais quand
T.A MÈRE 299
je lui ai montré l'autre journal, elle s'est fâchée. — — Il y a beaucoup de gens qui m'écoutent... répliqua Laissez ceia, Pierre, dit-elle... Ce sont des gamins idiots à voix basse le paysan, offensé. Tu as tort de parler qui le font, et cela ne vous causera que des misères... la ainsi... Je suis comme une espèce de levure... p r i s o n . . . et la Sibérie... Voilà ce qui peut vous arriver Stépane regarda sa femme sans mot dire et baissa si vous continuez à lire ces journaux. de nouveau la tête.
Il se tut de nouveau, réfléchit et reprit- :
— Pourquoi les paysans se marient-ils ? demanda
— Dites-moi, mère... l'autre... l'homme, c'est un de Tatiana. Ils ont besoin d'une ouvrière, disent-ils... pour
vos parents ? travailler à„ quoi ? -
— Non, répondit Pélaguée. •— Tu n'as donc p a s assez à f a i r e ? fit sourdement P i e r r e se mit à rire sans bruit, très satisfait, on ne Stépane.
sait de quoi. Il sembla à la mère qu'il était injuste de —• A quoi sert-il ce travail ? On v i t quand même dans traiter Rybine comme un étranger. la misère, de jour en jour... Les enfants naissent... on
— II n'est pas de ma famille, dit-elle, mais il y a . n ' a p a s îe temps de les soigner... à cause du travail qui
longtemps que je le connais... je le respecte comme ne vous donne pas même de p a i n . . . mon p r o p r e frère... Elïe s'approcha de la mère, s'assit à côté d'elle, e t
Elle ne trouvait pas l'expression qu'elle cherchait; continua obstinément, sans tristesse ni plainte dans la
cela lui était douloureux; elle ne put r e t e n i r ses san- voix. glots. Un silence morne remplissait la chaumière, — J'en ai eu deux ... L'un a été brûlé par le samovar... P i e r r e p e n c h a la tête sur son épaule, on eût dit qu'il il avait deux. ans... l'autre était mort-né... à cause écoutait quelque chose. Stépane, accoudé, tambouri- d u travail maudit... Est-ce un bonheur pour moi ? Je nait sur la table. Sa femme, adossée au poêle, était dis que les paysans ont tort de se marier... ils se lient dans l'ombre. La mère sentait son regard fixé sur elle; les mains, et voilà tout... S'ils étaient libres, ils combat-parfois, elle jetait u n coup d'œil sur îe visage de Ta- traient ouvertement p o u r la vérité, comme cet homme tiana, rond, basané, au nez droit, au menton coupé à que tu connais... N'ai-je pas raison, mère ? angle aigu et dont les yeux verdâtres avaient une
— Oui ! dit Pélaguée. Oui, ma chère, autrement, on
expression vigilante et attentive.
ne peut pas vaincre la vie... ' • '•
— C'est un ami p a r conséquent... reprit P i e r r e . Il — Vous avez un m a r i ?
est très fort, oui 1 II s'apprécie à une haute valeur... —' ïi est mort... J'ai un fils... comme il faut le faire... Voilà un homme, n'est-ce p a s .
— Où est-il ? il vit avec vous ?
Tatiana ?... Tu dis ?...
— Il est en prison ! répondit la mère.
— Il est m a r i é ? interrompit Tatiana; et les minces Et elle sentit que dans son cœur, une -fierté paisible
lèvres de sa petite bouche se pincèrent avec force. se mêlait à la tristesse dont ces paroles la remplis-
— Il est veuf ! répliqua tristement la mère. saient toujours. , —- C'est p o u r cela qu'il a tant de. courage I déclara — C'est déjà îa seconde fois qu'on l'enferme, p a r c e
Tatiana, d'une voix profonde et basse. Un homme marié qu'il a compris la vérité divine et qu'il l'a ouvertement n'agirait pas ainsi... il aurait peur I... semée, sans se ménager I... Il est jeune, il est beau... il
— Et moi ? je suis marié et pourtant î... s'écria est intelligent ! C'est lui qui a eu l'idée de faire un jour-v
P i e r r e . nal; c'est grâce à lui que Rybine s'est occupé de îa dis-
— Assez ! dit la femme sans le regarder et en tor- tribution, quand même Rybine est deux fois plus âgé"
dant la bouche. Que fais-tu donc ? Tu parles beaucoup que lui ï... On va bientôt juger mon fils p o u r tout cela... et tu lis de temps en temps un livre... Ce n'est p a s et après, quand il sera en Sibérie, il s'enfuira et re-p a r c e que tu chuchotes avec Stépane dans les coins que viendra se mettre à l'ouvrage... Il y en a déjà beau-les gens en sont plus heureux. coup de ces gens, leur nombre augmente sans cesse,