La Mère

Maxime Gorki · Chapitre 2 sur 12 · partie 1/3

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La Mère

K Maxime Gorki

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

pagnait jusqu'au tombeau, les poussant à accomplir

niais il pouvait se livrer à la jouissance du repos, aux des actes hideux p a r leur cruauté inutile. plaisirs du cabaret sordide, et il était satisfait. Les jours de fête, les jeunes gens rentraient tard,

Les jours de fête, on dormait jusque vers dix heures les vêtements en lambeaux, couverts de boue et de

du matin; puis les gens sérieux et mariés revêtaient poussière; les visages meurtris, ils se vantaient des

leurs meilleurs habits et s'en allaient à la messe, coups qu'ils avaient portés à leurs camarades; les

reprochant aux jeunes gens leu? indifférence en ,na- injures subies les courrouçaient ou les faisaient pleurer,

tière religieuse. Au retour de l'église, on mangeait des ils étaient pitoyables et ivres, malheureux et répu-

pâtés, ensuite on se couchait de nouveau jusqu'au soir. gnants. Parfois, c'étaient les parents qui ramenaient à

La fatigue amassée p e n d a n t de longues années la maison leurs fils qu'ils avaient trouvés ivres-morts

enlevait l'appétit; afin de pouvoir manger, il fallait dans la rue ou au cabaret; les injures et les coups

boire beaucoup, exciter l'estomac indolent p a r les pleuvaient sur les enfants abrutis ou excités p a r l'eau-

brûlures aiguës de l'alcool. de-vie; puis on les mettait au lit avec plus ou moins

Le soir venu, on se promenait paresseusement dans de précaution et, le matin, on les réveillait dès que le

les r u e s ; ceux qui possédaient des caoutchoucs les rugissement de la sirène fendait l'air.

mettaient lors même qu'il faisait sec; ceux qui avaient Bien qu'on injuriât les enfants et qu'on les frappât,

un parapluie le prenaient, même p a r un beau soleil. leur ivrognerie et leurs rixes semblaient choses natu-

11 n'est pas d o n n é - à tout le monde d'avoir des caou- relles aux p a r e n t s ; quand les pères étaient jeunes, ils

tchoucs et un parapluie, mais chacun désire surpasser avaient bu et s'étaient battus aussi; et leurs pères et

son voisin, d'une manière ou de l'autre. mères les avaient corrigés également. La vie avait tou-

Quand on se rencontrait, on s'entretenait de la fa- jours été pareille; elle s'écoulait on ne sait où, régu-

brique, des machines, on invectivait les contremaîtres. lière et lente comme un fleuve fangeux. Les paroles et les pensées ne se rapportaient qu'à des Parfois, apparaissaient dans le faubourg des étran-

choses liées au travail. L'intelligence malhabile et gers qui, d'abord, attiraient l'attention, tout simple-

impuissante ne jetait que de solitaires étincelles, ment parce qu'ils étaient inconnus ; mais bientôt on

qu'une faible lueur dans la monotonie des jours. En s'habituait à eux et ils passaient inaperçus. Il ressortait

rentrant, les maris cherchaient querelle aux femmes de leurs récits que partout la vie de l'ouvrier est la

et les battaient souvent, sans épargner leurs forces. même. Et du moment qu'il en était ainsi, à quoi b o a

Les jeunes gens restaient au cabaret ou organisaient en parler ? de petites soirées chez l'un ou chez l'autre, jouaient

Il s'en trouvait cependant qui disaient des choses

de l'accordéon, chantaient des chansons stupides et

encore nouvelles p o u r le faubourg. On ne discutait p a s

ignobles, dansaient, se racontaient des histoires

avec eux; on ne prêtait qu'une attention incrédule à

obscènes et buvaient avec excès. Exténués p a r le

leurs paroles bizarres, qui excitaient chez les uns une

travail, ces hommes s'enivraient facilement et d£ns

irritation aveugle, chez les autres une sorte d'inquié-

chaque poitrine se développait une surexcitation ma-

tude, tandis que d'autres encore se sentaient troublés

ladive, incompréhensible, qui voulait une issue. Alors,

p a r un vague espoir et se mettaient à boire encore

pour n'importe quel prétexte, ils s'attaquaient mu-

plus que de coutume pour chasser cette émotion.

tuellement avec une irritation de fauves. Il se p r o -

Si l'étranger manifestait quelque trait extraordinaire,

duisait des rixes sanglantes.

les habitants du faubourg lui en tenaient longtemps

Bans les relations des ouvriers entre eux, ce même rigueur et le traitaient avec une répulsion instinctive,

sentiment d'animosité aux aguets dominait; il était comme s'ils craignaient de le voir apporter dans leur

aussi invétéré que la fatigue des muscles. Ces êtres existence quelque chose qui en troublerait le cours

naissaient avec cette maladie de l'âme, héritage de pénible, mais calme. Accoutumés à être opprimés p a r

leurs pères; et comme une ombre noire, elle les accom-

la vie, ces gens considéraient toutes les transforma- Personne ne voulait. tions possibles comme p r o p r e s seulement à r e n d r e Il parlait peu. Son expression favorite était « ca»

leur joug encore plus lourd. naille ». Il qualifiait ainsi les chefs de la fabrique et

Résignés, ils faisaient le vide autour de ceux qui la police; il employait cette épithète en s'adressant

prononçaient des paroles étranges. Alors ceux-ci dis- à sa femme. paraissaient on ne sait où; s'ils restaient à la fabrique, — Canaille, tu ne vois pas que mes pantalons sont

ils vivaient à l'écart, n'arrivant pas à se fondre dans déchirés ? la foule uniforme des ouvriers. Quand son fils Pavel eut quatorze ans, l'envie vint

Après avoir vécu ainsi u n e cinquantaine d'années, un jour à Vlassov de le p r e n d r e aux cheveux une fois

l'homme mourait. de plus. Mais Pavël, s'emparant d'un lourd marteau,

fit brièvement :

—: Ne me touche pas...

— Q u o i ? demanda le père, se dirigeant vers Ten-

ï a n t aux formes sveltes et élancées (on aurait dit « a e

C'est ainsi que vivait le serrurier Mikhaïl Vlassov, ombre t o m b a n t sur un bouleau).

homme sombre, aux petits yeux méfiants et mauvais, — Assez! dit Pavél, je ne te laisserai plus faire...

abrités sous d'épais sourcils. C'était 3e meilleur serru- Et il secoua le marteau, tandis que ses grands yeux

rier de la fabrique et l'hercule du faubourg. Mais il noirs s'élargissaient. était grossier envers ses chefs; c'était pourquoi il Le père le regarda, cacha ses mains velues derrière

gagnait p e u ; chaque dimanche, il rossait quelqu'un; son dos, et dit en ricanant : tout le monde le craignait, personne ne l'aimait. A — C'est bien... plusieurs reprises, on avait tenté de le rouer de coups, Puis ii ajouta avec un profoad s o u p i r : mais sans y parvenir. Quand Vlassov prévoyait une — Ah ! canaille I. agression, il saisissait une pierre, une planche, un - Bientôt il déclara à sa femme : morceau dey fer, et, solidement planté sur ses jambes —- Ne me demande p l u s d'argent... pour vous nour-

écartées, attendait l'ennemi en silence. Son visage rir, Pavel et toi. couvert depuis les yeux jusqu'au cou d'une barbe — Tu boiras toiii ? osa-t-elle demander. noire, ses mains velues excitaient la terreur générale. II frappa la table du poing et s'écria : On avait surtout peur de ses yeux, perçants et aigus, •— Ce n'est pas ton affaire, c a n a i l l e ! Je p r e n d r a i

qui vrillaient les gens comme une pointe d'acier; une maîtresse. quand on rencontrait leur regard, on se sentait eu Il ne prit pas de maîtresse; mais depuis ce moment-là

«présence d'une force sauvage, inaccessible à la crainte, jusqu'à sa mort, p e n d a n t deux ans environ, il ne regarda

prête à frapper sans pitié. plus son fils et ne lui adressa pas «ne fois la parole.

—- Eh donc ! allez-vous-en, canailles ! disait-il sour- D -avait un chien aussi^ gros et velu que lui-même.

dement. Chaque matin l'animal l'accompagnait jusqu'à la porte

Dans - l'épaisse toison d e . son visage, ses grosses de la fabrique, où il l'attendait le soir. Les jours de

dents jaunes brillaient, féroces. Ses- adversaires recu- fête Vlassov s'en allait au cabaret. Il marchait sans

laient tout en l'invectivant. •'mot dire, et comme s'il eût cherché quelque chose,

— Canailles ! leur criait-il encore, et ses yeux étin- égratignant .du regard les gens au passage. Toute la

celaient de sarcasmes acérés comme une alêne. Puis, journée, le chien le suivait, tenant basse sa grosse

redressant, la tête d'un" air provocant, il suivait ses queue épaisse. Quand Vlassov, ivre, rentrait à la mai-

ennemis en criant de temps à autre : son, il soupait et donnait à manger au chien dans sa

—- Éh bien", qui veut m o u r i r ? p r o p r e assiette. Il ne battait jamais l'animal, pas plus

qu'il ne l'invectivait ou ne le caressait. Après le repas, Après la descente du cercueil, les gens s'en retour-

si sa femme n'avait pas réussi à enlever le couvert nèrent; le chien resta, couché sur la terre fraîche, et

au moment opportun, ii jetait la vaisselle à terre, flaira longtemps. Quelques jours plus tard il fut tué,

plaçait devant lui une bouteille d'eau-de-vie, et, le dos on ne sait p a r qui. appuyé au m u r , la bouche grande ouverte et les yeux

fermés, il entonnait d'une voix sourde une chanson

mélancolique. Lès sons discordants s'embarrassaient III dans ses moustaches, d'où tombaient des miettes de

p a i n ; le serrurier lissait de ses gros doigts les poils Un dimanche, une quinzaine après la mort de son

d e sa b a r b e et chantait. Les paroles de la chanson père, Pavel r e n t r a ivre à la maison. Il arriva en chan-

étaient incompréhensibles, traînantes, la mélodie rap- celant dans la p r e m i è r e pièce et cria à sa mère, en

pelait le hurlement des loups eii hiver. Il chantait assénant un coup «de poing sur la table, comme le

t a n t qu'il y avait de l'eau-de-vie dans la bouteille; faisait Mikhaïl : p u i s il s'allongeait sur le banc ou posait sa tête sur — Le souper ?... l a table et dormait ainsi jusqu'à l'appel de la sirène.

Pélaguée s'approcha, s'assit à ses côtés, et l'enla-

Lé chien se couchait à côté de lui.

çant, elle attira sur sa poitrine la tête de son fils. Il

Il mourut d'une h e r n i e , après une longue agonie. la repoussa, en posant le bras sur son épaule et dit :

P e n d a n t cinq jours, noirci p a r la souffrance, il s'agita —• Vite, maman I sans cesse dans son lit, les paupières closes, les dents

— Petit bêta, répondit-elle d'une voix triste et ca-

grimaçantes. Parfois, il disait à sa femme :

ressante.

— Donne-moi de l'arsenic... empoisonne-moi. — Moi aussi, je veux fumer... donne-moi la pipe du

Elle fit venir le médecin, qui ordonna des cataplasmes, père... grogna-t-il en remuant péniblement sa langue

ajoutant qu'une opération était indispensable et qu'il rebelle. fallait conduire le malade à l'hôpital le jour même. C'était la p r e m i è r e fois qu'il était ivre. L'alcool

— Va-t'en ail diable... canaille... je m o u r r a i bien tout avait affaibli son corps, mais n'avait pas éteint sa

seul ! répondit Vlassov. conscience; il se demandait :

Lorsque l e docteur fut parti, sa femme en pleurs — Je suis ivre ?... Suis-je ivre ?

voulut l'exhorter à se soumettre à l'opération; Mikhaïl Les caresses de sa m è r e le rendaient confus; il était

lui déclara en la menaçant du poing : touché p a r la tristesse de son regard. Il avait envie

— N'essaye p a s . . . Si je guéris, tu le paieras cher ! de p l e u r e r ; et, p o u r vaincre ce désir, il feignait d'être

II mourut un matin, tandis que la sirène appelait plus ivre qu'il l'était en réalité.

les ouvriers au travail. On le coucha dans son cercueil; Et la mère caressait ses cheveux en désordre et

i l avait les sourcils froncés et la bouche ouverte. Il couverts de sueur en disant doucement : fut conduit à sa demeure dernière p a r sa femme, son — Tu n'aurais pas dû faire cela... fils, son chien, ainsi que p a r Danilo' Vessoftchikov, Pavel commençait à avoir des nausées. Après une

vieux voleur ivrogne chassé de la fabrique, et p a r série de vomissements, il fut mis au lit p a r la mère,

quelques miséreux du faubourg. La femme pleura un qui plaça u n essuie-mains mouillé sur le front pâle.

peu. Pavel avait les yeux secs. Ceux qui rencontraient le Il se remit un peu; mais tout tournait autour de lui

cortège funèbre s'arrêtaient et se signaient en disant : et sous lui; ses paupières étaient pesantes; il avait

— Sans doute, Pélaguée est bien contente de la dans la bouche un goût répugnant et amer; il regar-

mort de son m a r i . dait le visage de sa mère et avait des pensées sans suite.

Quelqu'un corrigea : — C'est encore t r o p tôt p o u r moi... les autres boi-

— Il n'est pas mort, ii a crevé. vent sans être malades; moi, j ' a i des nausées.

 

.2

La douce voix de sa mère arrivait à ses oreilles, Mail dans sa main, les morceaux de glace se heur-

comme lointaine : taient contre le métal. Puis, après avoir posé l'usten-

— Comment pourras-tu me nourrir, si tu te mets à sile sur la table, Pélaguée se mit à genoux devant les

boire ? saintes images et p r i a silencieusement. Les vitres des

Il dit en fermant les yeux : fenêtres tremblaient sous les ondes sonores de la vie

— Tous boivent... obscure et ivre du dehors. Dans les ténèbres et l'hu-

Pélaguée soupira profondément. Il avait raison. Elle midité d'une nuit d'automne, un accordéon grinçait;

savait que les gens n'ont pas d'autre endroit que le quelqu'un chantait à pleine voix; on entendait des

cabaret pour, y c h e r c h e r du plaisir, qu'ils n'ont pas paroles viles et obscènes; des voix de femmes réson-

d'autre jouissance que l'alcool. Pourtant, elle répon- naient, alarmées eu irritées. dit :

— Tu n'as pas besoin de boire 1 Le père a assez

Dans le petit logis des Vlassov, la vie s'écoulait uni-

bu pour toi... Et il m'a assez tourmentée... tu pour-

forme, mais plus calme et paisible qu'auparavant, dif-

rais bien avoir pitié de ta mère.

férant ainsi de l'existence générale au faubourg. La

En écoutant ces paroles mélancoliques et résignées,

maison était située à l'extrémité de la grand-rue, au

Pavel pensa à l'existence silencieuse et effacée de cette

sommet d'une courte descente très rapide, au bas de

femme, toujours dans l'attente des coups de son mari.

laquelle se trouvait un marais.

Les derniers temps, Pavel était resté peu à la maison,

La cuisine occupait le tiers de la demeure; u n e

pour ne pas voir son p è r e ; il avait un peu oublié

mince cloison qui n'arrivait pas jusqu'au plafond la

sa m è r e ; tout en revenant à son état normal, il l'exa-

séparait d'une petite chambre où couchait la mère.

minait.

Le reste formait une pièce carrée, à deux fenêtres;

Elle était grande et légèrement voûtée; son corps

dans un angle, le lit de Pavel, dans l'autre, deux

pesant, brisé p a r un labeur incessant et p a r les mau-

bancs et une table. Quelques chaises, une commode où

vais traitements, se mouvait sans bruit, obliquement,

l'on serrait le linge, une petite glace, une malle à

comme si eile craignait de se heurter à quelque chose.

habits, une horloge et deux images saintes, c'était

Le large visage ovale, découpé p a r les rides et légè-

tout.

rement boursouflé, était illuminé p a r des yeux noirs

à l'expression triste et inquiète, comme chez presque Pavel essayait de vivre comme les autres. Il faisait

toutes les femmes du faubourg. Au front, une profonde tout ce qui convient à un Jeune h o m m e ; il s'acheta

balafre faisait un peu remonter le sourcil droit, il un accordéon, une chemise à plastron empesé, une

semblait que l'oreille droite aussi était plus haute que cravate voyante, des caoutchoucs et une canne. En

l'autre, ce qui donnait au visage un air craintif... Il apparence, il ressemblait à tous les adolescents de

y avait dans l'épaisse chevelure noire des mèches son âge. II allait à des soirées, apprenait à danser le

grises pareilles à des marques de coups terribles... quadrille et la polka; le dimanche, il rentrait ivre.

Toute sa personne respirait la douceur, une résigna- Le lendemain matin, il avait mal à la tête, la fièvre

tion douloureuse. le consumait, son visage était blême et abattu.

; Un jour, sa mère lui demanda :

Et le long- de ses joues, des larmes coulaient lente-

ment... — Eh bien, tu l'es amusé hier soir ?

— Attends ! Ne pleure pas ! supplia Pavel à voix Il répondit, avec une sombre irritation :

basse. Donne-moi à b o i r e ! ' -— Je me suis ennuyé atrocement ! Mes camarades

— Je vais l'apporter de l'eau avec de la glace... sont tous comme des machines... J'aime mieux aller

Lorsqu'elle revint, il dormait. Elle resta immobile à la pêche ou m'acheter un fusil.

un instant, retenant sa respiration; la cruche trem- Ii travaillait avec zèle; jamais il n'était mis à

LA MÈ3E 21

l'amende ou ne chômait. Il était taciturne. Ses yeux

bleus, grands comme ceux de sa mère, avaient une Il attacha plus de soin à la propreté de son corps

expression de mécontentement. Il ne s'acheta pas de et de ses vêtements; iî se mouvait avec plus d'adresse

fusil et n'alla pas à la p ê c h e ; mais il abandonna la et d'aisance; il devint plus simple d'apparence, plus

voie battue que suivaient ses camarades, fréquenta doux; iî inquiétait sa mère. Il la traitait d'une ma-

de moins en moins les soirées, et, bien qu'il conti- nière nouvelle, faisait son lit lui-même le dimanche,

nuât de sortir le dimanche, il rentrait sobre. Pélaguée en général, sans phrases, sans ostentation, il s'efforçait

l'examinait sans mot dire et voyait le visage basané de de lui alléger la besogne. Personne n'agissait ainsi

Pavel devenir de plus en plus décharné, le regard dans le faubourg... toujours plus grave et les lèvres se serrer avec une Un jour, il rapporta un tableau qu'il accrocha au

sévérité bizarre. Il semblait souffrir de quelque mala- mur, et qui représentait trois personnages aux traits

die ou de quelque colère mystérieuse. Auparavant, empreints de décision, de courage. ses camarades lui faisaient des visites, mais, comme :— C'est le Christ ressuscité se rendant à Emmaiis I il n'était jamais à la maison, ils cessèrent de venir. expliqua le jeune homme. La mère voyait avec plaisir que son fils n'imitait pas Le tableau plut à Pélaguée, mais elle pensa :

les jeunes gens de la fabrique; mais lorsqu'elle re-

— Tu honores le Christ et tu ne vas pas à l'église...

m a r q u a cette obstination à s'éloigner du torrent obs- Puis, d'autres tableaux encore vinrent orner les

cur de la vie monotone, un sentiment de vague i n q u i é -

m u r s , le nombre des livres augmenta sur le beau

tude envahit son âme. '

rayon qu'un menuisier, un camarade de Pavel, avait

Pavel apportait des livres; au début, il essaya de les placé. La chambre prenait un aspect agréable.

lire en cachette. Parfois, il copiait quelque chose sur Le jeune homme disait souvent « vous » à sa mère

un morceau de papier. et l'appelait « maman ». Parfois, il lui adressait quel-

— Tu n'es pas bien, mon fils ? lui demanda un jour ques brèves paroles :

Pélaguée. — Mère, ne soyez pas inquiète, je vous en prie, je

- - Si, je suis bien I répondit-iî, reviendrai tard ce soir...

— Tu es tellement maigre ! soupira-t-elle. Et sous ces mots, elle sentait qu'il y avait quelque

Il garda le silence. chose de fort et de sérieux, qui lui plaisait. Ils parlaient peu et ne se voyaient guère. Le matin, Mais son anxiété grandissait sans cesse, et comme

le jeune homme prenait son thé en silence et s'en elle ne s'en expliquait- pas avec Pavel, c'était devenu

allait au travail; à midi, il venait d î n e r ; à table, on comme un pressentiment de quelque chose d'extraor-

n'échangeait que des paroles insignifiantes; et en- dinaire qui lui étreignait de plus en plus le cœur.

suite il disparaissait de nouveau jusqu'au soir. Puis, Parfois elle pensait : la journée finie, il se lavait avec soin, soupait et lisait

— Les autres vivent comme des créatures humaines,

ses livres. Le dimanche, il s'en allait dès le matin

mais lui, il est comme un moine... Il est trop sérieux...

p o u r ne rentrer que tard dans la nuit. La mère savait

Ce n'est pas de son âge...

qu'il se rendait en ville, fréquentait le t h é â t r e ; mais

Elle se demandait :

personne ne venait de la ville pour le voir. Il lui sem-

blait que, plus les jours passaient, moins son fils lui — Peut-être a-t-iï une amie ? adressait la parole; et, en même temps, elle remar- Mais, pour être aimé des demoiselles, il faut de

quait que, de plus en plus, il employait des mots nou- l'argent, et il lui donnait presque tout son salaire.

veaux, incompréhensibles pour elle, tandis que le'; C'est ainsi que passèrent les semaines, les mois,

grossières expressions coutumières disparaissaient de presque deux ans, d'une vie bizarre et silencieuse,

ses discours. pleine de pensées, de craintes confuses sans cesse

croissantes.

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réfléchir; elle commença donc à pleurer doucement,

' IV sans trouver de mots dans son cœur serré par l'an-

goisse et la douleur.

Un soir, après le souper, Pavel ayant tiré les rideaux — Ne pleure pas ! dit Pavel d'une voix caressante

devant les fenêtres, s'assit dans un coin et se mit à — et il sembla à la mère qu'il lui disait adieu —

lire, après avoir suspendu au mur, au-dessus de sa réfléchis, quelle vie est la nôtre ! Tu as quarante ans et

tête, une lampe d'étain. La mère avait fini de serrer la pourtant as-tu vraiment v é c u ? Le père te battait...

vaisselle à la cuisine; elle s'approcha de lui. Il leva la Je comprends maintenant que c'est son chagrin qu'il

tête et la regarda d'un air interrogateur. exprimait ainsi sur ton dos.,, le chagrin de la vie qui

— Ce n'est rien, Pavel, c'est... comme ça ! fit-elle l'oppressait, et il ne savait pas lui-même d'où cela lui

vivement. venait. Il a travaillé trente ans, il a commencé quand

Et elle s'éloigna en remuant les sourcils d'un air la fabrique n'occupait que deux corps de bâtiment, et

confus. Mais, après être restée immobile un instant, au aujourd'hui elle en a sept ! Les fabriques se déve-

milieu de la cuisine, elle se lava les mains et revint, loppent et les gens meurent en travaillant pour elles.

pensive et préoccupée, Pélaguée Pécoutait, tout à la fois avec crainte et

— Je voulais te demander ce que tu lis sans cesse, avidité. Les beaux yeux clairs du jeune homme étin-

fit-elle doucement. celaient; la poitrine appuyée contre la table, il s'était

Il posa son livre. r a p p r o c h é de sa mère ët, touchant presque sa figure

— Assieds-toi, maman... baignée de larmes, il lui disait son premier discours

Pélaguée s'assit lourdement à côté de lui, se redressa sur la vérité, telle qu'il la comprenait. Avec la naïveté

et prêta l'oreille, dans l'attente de quelque chose de de la jeunesse et l'ardeur d'un écolier fier de ses con-

grave. naissances et sincèrement convaincu de leur impor-

Sans la regarder, à mi-voix, très rudement, Paveî tance, il parlait de tout ce qui lui paraissait si évident,

parla. il parlait autant p o u r se contrôler lui-même que p o u r

— Je lis des livres défendus. On en interdit la lec- convaincre sa mère. Il s'arrêtait parfois quand les mots

ture, parce qu'ils disent la vérité sur notre vie, sur lui manquaient, et alors il voyait le visage inquiet dans

celle du peuple... On les imprime en cachette, et si on lequel brillaient de bons yeux voilés de larmes, pleins

les trouvait chez moi, on me mettrait en prison... en de terreur, de perplexité. Il eut pitié de sa mère et,

prison p o u r avoir voulu savoir la vérité. As-tu compris? de nouveau, il lai p a r l a d'elle-même.

Elle eut soudain de la peine à respirer et fixa des — Quelles joies as-tu connues ? demanda-i-il. Qu'as-

yeux hagards sur son fils, qui lui parut changé, étran- tu de bon dans ton passé ? ger. Il avait une autre voix, plus épaisse, plus basse, Elle hocha tristement la fête, elle éprouvait un sen-

plus sonore. De ses doigts effilés, il tordait ses fines timent nouveau, inconnu encore, douloureux et joyeux

moustaches soyeuses et jetait un regard bizarre en à la fois, qui caressait délicieusement son cœur endo-

dessous. Elle eut peur pour lui. lori. Pour la première fois, on lui parlait d'elle et de

— Pourquoi cela, Pavel ? dit-elle. sa p r o p r e vie, et des pensées vagues, endormies depuis

Ii leva la tête, l'examina et répondit tranquillement; longtemps, se réveillaient en elle, ranimaient les sen-

— Je veux savoir la vérité. timents éteints de vague mécontentement, l e pensées

Sa voix était basse, mais ferme, un désir obstiné et les souvenirs de sa jeunesse lointaine. Elle parla de

brillait dans ses yeux. Pélaguée comprit que son fils sa vie, de ses amies, elle parla longuement de tout ;

s'était voué à jamais à quelque chose de mystérieux et mais, comme les autres, elle ne savait que se p l a i n d r e ;

de terrible. Tout dans la vie lui avait toujours p a r u personne n'expliquait pourquoi la vie est si pénible et

inévitable; elle s'était accoutumée à se soumettre sans si dure... Et voici que son Sis «tait assis devant elle»

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et tout ce que les yeux de Pavel, son visage, ses pa- voix, et quand Pélaguée entendait ces rudes accents, roles, lui disaient d'elle, la saisissait au cœur, la rem- elle hochait craintivement la tête et demandait à mi-plissait de fierté; c'était son fils à elle qui avait com- voix ; p r i s la vie de sa mère, qui lui disait la vérité sur ses

— Est-ce bien ainsi ?

souffrances, qui la plaignait.

— Oui ! reprenait-il d'une voix forte et ferme.

On ne plaint pas les mères, en général.

Et il lui parlait de ceux qui voulaient le bien du

Elle le savait. Elle ne comprenait pas que Pavel ne

parlait pas seulement d'elle, mais tout ce qu'il avait peuple, qui semaient la vérité et qui p o u r cela étaient dit de la vie féminine était la vérité, la cruelle vérité. traqués comme des fauves, envoyés en prison, exilés C'est p o u r q u o i il lui semblait que dans sa poitrine au bagne, p a r les ennemis de la vie... s'agitait une foule de sensations qui la réchauffaient — J'ai vu des gens de ce genre I s'écria-t-il avec comme une caresse, inconnue. ardeur. Ce sont les meilleures âmes de la terre !

— Que veux-tu faire ? lui demanda-t-elle en l'inter- Ces êtres excitaient la terreur de la mère et elle

rompant. avait envie de demander encdre à son fils :

— A p p r e n d r e et ensuite enseigner aux autres. Nous —• Est-ce bien ainsi ?

devons a p p r e n d r e , nous autres, nous devons savoir, Mais elle ne se décidait pas, elle écoutait célébrer nous devons comprendre pourquoi la vie est si pénible ces gens qu'elle ne comprenait pas, et qui avaient pour nous. appris à son fils une manière de penser et de" parler si

Il était doux à la mère de voir les yeux bleus de dangereuse pour lui.

son fils, toujours sérieux et sévère, briller de tendresse, . — Il va bientôt faire jour... si tu te couchais... si éclairant en lui quelque chose de r a r e pour elle. Un tu dormais. Il faut aller au travail demain. sourire satisfait vint aux lèvres de Pélaguée, bien — Je vais me coucher, acquiesça-t-iï. qu'elle eût encore des larmes dans les rides des joues. Et, se p e n c h a n t vers elle, il demanda : Un double sentiment la partageait : elle était fière du

— M'as-tu compris ?

fils qui voulait le b o n h î u r de tous les hommes, qui les

— Oui ! soupira-t-elle.

plaignait tous et voyait la douleur de la v i e ; et, en

même temps, elle ne pouvait oublier qu'il était jeune, De nouveau, les larmes jaillirent, de ses yeux, et elle qu'il ne parlait pas comme ses camarades, qu'il avait ajouta en sanglotant : résolu d'entrer seul en lutte contre la vie coutumière — Tu p é r i r a s ! qu'elle et les autres menaient. Elle eut envie de lui Il se leva, se mit à aller et venir dans la chambré. dire : — Eh bien, tu sais maintenant ce que je fais, où je

— Chéri ! que peux-tu faire ? On t'écrasera... tu vais ! Je t'ai tout dit ! Je t'en supplie, mère, si tu

périras. m'aimes, ne me retiens pas !

Mais elle craignit de cesser d'admirer le jeune — Mon chéri, s'écria-t-elle. Il aurait peut-être mieux

homme qui soudain s'était révélé à elle, si intelligent, valu ne rien me dire !

si changé... et un peu étranger. Il lui prit la main qu'il serra avec force entre les

Pavel voyait le sourire sur les lèvres de sa mère, siennes.

l'attention qu'elle lui prêtait, l'amour éclatant dans ses Elle fut frappée par ce mot de « mère », p r o n o n c é yeux, il crut lui avoir fait comprendre la vérité qu'il avec une ardeur juvénile, et ce serrement de mains, avait découverte, et l a jeune fierté de la force de sa nouveau et bizarre. parole exalta sa foi en lui-même. Plein d'excitation, — Je ne ferai rien pour te contrarier, dit-elle d'une il parlait toujours, tantôt riant, tantôt fronçant les voix saccadée. Seulement, p r e n d s garde à toi, p r e n d s sourcils; p a r moments, la haine résonnait dans sa garde !... ; 26 27 MAXIME GORKI

 

Et sans savoir à quoi iî devait p r e n d r e garde, elle

ajouta tristement :

V

— Tu maigris de pins en plus.

Et, enveloppant le corps robuste et harmonieux du

jeune homme d'un regard caressant, elle dit à voix La vie recommença p o u r eux; de nouveau, ils étaient

basse : proches et lointains.

— Que Dieu soit avec toi ! Vis comme tu veux, je Une fois, un jour de fête, au milieu de la semaine,

ne t'en empêcherai pas ! Je ne te demande qu'une Pavel dit à sa mère, au moment dé s'en aller : chose : ne parle pas à la légère. Il faut se méfier des — Il viendra des gens chez moi, samedi ! gens, ils se haïssent tous mutuellement ! Ils vivent — Quelles gens ? demanda-t-elle. par l'avidité, ils vivent par l'envie 1 Tous sont heureux —• Les uns d'ici... d'autres, de la ville. de faire le m a l . . . Quand tu voudras les accuser, les — De la ville...., répéta la mère en hochant la tête.

juger, ils te haïront, ils te feront périr ! Soudain, elle se mit à sangloter.

Debout sur le seuil, Pavel écoutait ces paroles dou- — Pourquoi p l e u r e r maman ? s'écria Pavel mécon-

loureuses; il répondit en souriant : tent. Pourquoi ?

— Les gens sont méchants, oui... Mais quand j ' a i Elle répondit d'une voix faible en essuyant ses

appris qu'il y avait une vérité sur la terre, ils m'ont larmes : semblé meilleurs ! — Je ne sais pas... comme cela...

Il sourit de nouveau et continua : Il fit quelques pas dans la chambre, s'arrêta devant

— Je ne comprends pas moi-même comment c'est elle et demanda :

arrivé 1 Dans mon enfance, j'avais peur de tout le — Tu as peUr ? monde... Quand j ' a i grandi, je me suis mis à haïr... — Oui ! avoua-t-elle. Ces gens de la ville... sait-on

les uns pour leur lâcheté... les autres, je ne sais pour- qui c'est ? quoi... Mais maintenant, il n'en est plus de même, j'ai Il se pencha vers elle et fit d'une voix irritée, comme

pitié d'eux, je crois... Je ne comprends pas comment, son père : mais mon c œ u r est devenu plus tendre quand j ' a i su — C'est à cause de cette peur que nous périssons

qu'il y avait une vérité pour lés hommes, et qu'ils ne tous ! Et ceux qui nous commandent profitent de cette

sont pas tous coupables de l'ignominie de leur vie... peur et nous effrayent encore plus. Comprenez-le d o n c :

Il se tut un instant, comme p o u r écouter quelque tant que les gens auront peur, ils pourriront, comme

chose en lui-même, puis il reprit, pensif : les bouleaux, là, dans le marais.

— Voilà comment respire la vérité ! Il s'éloigna en ajoutant : Elle lui jeta un coup d'ceil et dit faiblement : — N'importe... on se r é u n i r a chez moi. — Tu t'es transformé d'une manière dangereuse, ô La mère pleura :

mon Dieu ! — Ne m'en veuille pas ! Comment ne pas avoir p e u r ?

Quand il se fut endormi, Pélaguée se leva sans bruit J'ai vécu ma vie entière dans la crainte... mon âme en

et s'approcha du lit de Pavel. Le visage basané aux est toute pleine. traits sévères et obstinés se dessinait distinctement Il répondit à mi-voix, plus doucement : sur l'oreiller blanc. Les mains jointes sur la poitrine, — Excusez-moi ! Je ne puis pas faire autrement !

pieds nus et en chemise, la mère resta là, ses lèvres Et il sortit. remuaient en silence, et de ses yeux s'échappaient P e n d a n t trois jours, Pélaguée trembla; son cœur

lentement de grosses larmes trouves,... cessait de battre quand elle se rappelait que des étran-

gers allaient venir dana la maison. Elle ne pouvait se

les représenter, mais il lui semblait qu'ils devaient

28 MAXIME GORKI

 

botte, jeta sa coiffure dans un coin et entra dans la

être terribles. C'étaient eux qui avaient m o n t r é à son chambre en se dandinant sur ses longues jambes. Il

fils la voie qu'il suivait maintenant... s'approcha d'une chaise, l'examina comme pour s'as-

Le samedi soir, Pavel revint de la fabrique, se dé- surer de sa solidité, s'assit enfin et se mit à bâiller en

barbouilla, changea de vêlements et sortit, en disant recouvrant sa bouche de sa main. Il avait la tête ronde

sans regarder sa mère : et tondue de près, les joues rasées et de longues mous-

— Si l'on vient, dis que je serai de retour à l'ins- taches dont la pointe retombait. Après avoir considéré

tant... Qu'on m'attende... Et n'aie pas peur, s'il te la chambre de ses gros yeux bombés et grisâtres, il

plaît... Ce sont des gens comme les autres... croisa les jambes et demanda en se balançant sur sa

Elle se laissa tomber sur le banc. Son fils la regarda chaise :

en fronçant le sourcil et lui proposa : 1 — La chaumière vous appartient-elle ou la louez-

— Tu veux peut-être sortir ? vous ? Elle s'offensa. Hochant négativement la tête, elle dit : La mère, assise en face de lui, répondit : •— Non !... c'est égal... Pourquoi sortirais-je ? — Nous la louons. On était à la fin de novembre. Pendant la journée,

— Elle n'est p a s fameuse ! observa l'homme.

une neige fine et sèche était tombée sur le sol gelé, — Pavel reviendra bientôt, attendez-le ! dit faible-

qu'on entendait grincer sous les pieds de Pavel qui ment Rélaguée. s'en allait. Des ténèbres épaisses se collaient aux vitres — C'est ce que je fais ! répliqua-t-il tranquillement.

des fenêtres. La mère, affaissée sur le banc, attendait, Son calme, sa voix douce, la simplicité de son visage

les yeux tournés vers la porte.

rendirent du courage à la mère. Il la regardait fran-

Il lui semblait que, dans l'obscurité, des êtres silen-

chement, d'un air bienveillant; une gaie étincelle

cieux, aux vêtements étranges, se dirigeaient de toutes

brillait au fond de ses yeux transparents, et il y avait

parts vers la maison, qu'ils avançaient en se dissi-

quelque chose d'amusant et de sympathique dans cette

mulant, courbés et regardant de tous côtés. Il 3' avait

créature anguleuse et voûtée perchée sur de longues

déjà quelqu'un près de la maison et qui se tenait aux

jambes. L'homme était vêtu d'un pantalon noir dont

murs.

le bas était rentré dans les bottes et d'une blouse bleue.

On entendit un coup de sifflet qui serpenta dans le La mère avait envie de lui demander qui iî était, d'où

silence comme un mince filet mélodieux et triste; il ii venait, s'il connaissait son fils depuis longtemps,

errait dans le désert de la nuit, approchait... Soudain, lorsque soudain il s'agita et dit : il disparut sous la fenêtre, comme s'il eût pénétré dans

—; Qui est-ce qui vous a troué le front, petite mère ?

le bois de la cloison.

Il parlait d'une voix caressante, et souriait des yeux.

Des bruits de pas résonnèrent; la mère frémit et se Mais la question irrita la femme. Elle serra les lèvres

leva, les yeux dilatés. cl, après un instant de silence, elle s'informa avec une

On ouvrit la porte. D'abord apparût une grosse tête froide politesse :

coiffée d'une casquette de fourrure, puis un long corps — Et qu'est-ce que cela peut vous faire, petit père ?

penché se glissa lentement, se redressa, leva le bras

Il se tourna vers elle de tout son corps :

droit sans hâte et soupira bruyamment, d'une voix de

— Mais ne vous fâchez donc pas ' Je vous ai de-

poitrine :

mandé cela parce que ma mère adoptive avait aussi

— Bonsoir ! la tête trouée tout à fait comme vous. C'était son

La mère s'inclina sans mot dire. conjoint qui l'avait battue, avec un embauchoir ! Il

— Pavel n'est pas encore rentré ? était cordonnier. Elle était blanchisseuse. Elle m'avait

L'homme ôta avec lenteur une veste de fourrure, déjà adopté quand, p o u r son malheur, elle a trouvé cet

leva un pied, fit tomber avec sa casquette la neige qui ivrogne on ne sait où ! Il la battait, je ne vous dis que

recouvrait sa chaussure, répéta le geste p o u r l'autre

ça ! J'en avais tellement peur que la peau me craquait. —- Pélaguée Nilovna.

Pélaguée se sentit désarmée par cette franchise, et — Eh bien, nous avons fait connaissance, main-

elle se dit que peut-être Pavel ne serait pas content tenant ! si elle se montrait impolie envers cet original. Elle — Oui, dit la mère, en soupirant un peu. reprit avec un sourire confus : Et elle examina la jeune fille avec U.i sourire.

— Je ne me fâche pas... mais vous m'avez surprise. Le Petit-Russien demanda :

C'est un cadeau de mon m a r ! -— II fait froid ? , que Dieu ait son âme ! Vous n'êtes pas Tatar, vous ?• — Oui, très froid, dans les champs ! Le vent souffle.

L'homme secoua les jambes et eut un sourire si Elle avait une voi:c moelleuse, claire; sa bouche était

large que ses oreilles mêmes semblèrent reculer vers petite et ronde, toute sa personne potelée et fraîche.

la nuque. Puis il dit avec gravité : Après avoir enlevé son manteau, elle frotta énergique-

— Pas encore... je ne suis pas Tatar ! ment ses joues colorées avec ses petites mains rougies

— Vous ne parlez pas tout à fait comme un Russe ! par le froid, en m a r c h a n t dans la chambre à pas

expliqua la mère en souriant : elle avait compris sa r a p i d e s ; les talons de ses bottines faisaient résonner

plaisanterie. le plancher.

— Mon langage vaut mieux que le r u s s e ! s'écria — Elle n'a pas de caoutchouc ! pensa la mère.

gaiement le visiteur en hochant la tête. Je suis Petit- —• Oui ! dit la jeune fille en traînant les mots, je

Russien, de la ville de Kaniev. suis transie, gelée.

— Y a-t-iî longtemps que vous êtes ici ? — Je vais tout de suite p r é p a r e r le samovar, tout

— J'ai demeuré en ville près d'un an... et il y a un de suite, fit vivement la mère.

mois que je suis venu ici, à la fabrique... J'y ai trouvé Et elle sortit. de braves gens... votre fils... d'autres..., mais pas beau- II lui semblait qu'elle connaissait la jeune fille depuis

coup. Je veux me fixer ici, ajouta-t-il en tortillant sa longtemps et qu'elle l'aimait d'un véritable amour de

moustache mère. Elle était contente de la voir; tout en songeant

Il plaisait à Pélaguée, et pour le remercier de l'éloge aux yeux bleus un peu clignotants de son hôte, elle

qu'il venait de faire de Pavel, elle proposa : souriait de satisfaction; elle prêta l'oreille à la conver-

Continuer : partie 2 sur 3