La Mère

Maxime Gorki · Chapitre 10 sur 12

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La Mère

M A X I M E G O R K I

 

son visage lui donnait l'air plus m û r . . . Assise à côté de

et, tous ils lutteront jusqu'à la mort pour la liberté, la mère, Tatiana, les coudes sur les genoux, regardait p o u r la vérité... îe bout de ses souliers...

Oubliant toute prudence, mais sans pourtant citer —: Ah ! voiià ! chuchota Pierre.

des noms, elle raconta ce qu'elle savait du travail sou- Il s'assit sur lè banc avec précaution en secouant la terrain qui s'accomplissait pour libérer le peuple. En tête. .

exposant ce sujet cher à son coeur, elle mettait dans ses Stépane se redressa lentement, jeta un coup d'œil sur paroles toute la force, tout l'excès de l'amour jailli sa femme et tendit les bras, comme s'il eût voulu étrein-si tard en elle sous les nombreux chocs de la vie. dre quelque chose...

Sa voix était égale; elle trouvait maintenant les mots

— Si on veut se mettre à cet ouvrage, commença-t-il

facilement, et, comme des perles multicolores et bril-

d'un ton pensif, il faut en effet le faire de toute, son

lantes, elle les enfilait avec rapidité sur le fil solide du

à aie...

désir de purifier son coeur, de la boue et du sang de la

P i e r r e intervint timidement.

journée. Les paysans avaient pris r a c i n e à l'endroit où

•— Oui... sans regarder en a r r i è r e . . .

ses paroles les avaient trouvés, sans faire un mouve-

— L'affaire est bien emmanchée ! continua Stépane.

ment, ils la regardaient gravement; elle entendait la

— Sur toute la t e r r e . . . ajouta encore Pierre.

respiration haletante de la femme assise à côté d'elle;

et l'attention de ses auditeurs ïortifiait sa croyance dans

les choses qu'elle disait et promettait...

—• Tous ceux que l'injustice et la misère accablent, XVII

le peuple tout entier, doivent aller au devant de ceux

qui périssent pour eux en prison ou sur l'échafàud. Ils

Adossée au mur, la tête rejetée en arrière, Pélaguée

n'ont aucun intérêt personnel en jeu, ils expliquent

écoutait.les réflexions dés deux hommes.

où est la voie qui mène au bonheur pour tous, ils disent

Tatiana se leva, regarda autour d'elle et s'assit de nou-

ouvertement que ce chemin est difficile ! Ils n'en-

veau. Ses yeux verts brillaient d'un éclat sec, quand elle

traînent personne de force; mais quand on se place

jeta des coups d'œil de mépris sur les deux hommes.

dans leurs rangs, on ne les quitte plus, car on voit

qu'ils ont raison, que pc chemin-là est ie bon, qu'il n'y — On voit que vous avez eu bien des malheurs i dit-en a point d'autre... elle soudain en s'adressant à la mère,

- - O u i !

Il était doux à la mère de réaliser enfin son désir :

—-Vous parlez bien... Vos paroles vont droit au

maintenant, elle parlait elle-même de îa vérité aux gens i

c œ u r . . . On se dit en vous écoutant : — Mon Dieu, si on

—• Le peuple peut m a r c h e r sans crainte avec des

pouvait voir ne serait-ce qu'une fois des gens pareils,

amis pareils; ils ne se croiseront pas les bras avant que

une vie si belle ! Comment vivons-nous, nous autres ?

le peuple ait formé une seule âme, avant qu'il ait dit

Comme des moutons... Je sais lire et écrire... je lis des

d'une seule voix : — Je suis le maître, je ferai moi-

livres... je réfléchis beaucoup... quelquefois les pensées

même des lois, les mêmes pour t o u s !

ne me laissent pas dormir la nuit;.. Et quel est le ré-

Fatiguée enfin, Pélaguée se tut. Elle avait la paisible

sultat de tout cela ? Si je ne réfléchis pas, je souffre en

certitude que ses paroles ne s'évanouiraient pas sans

vain, si je réfléchis, c'est la même chose... D'ailleurs,

laisser des traces... Les paysans la regardaient comme

tout est en pure perte î... Ainsi les paysans, ils travail-

s'ils l'écoutaient encore. P i e r r e avait croisé les bras

lent, ils s'éreintent pour un morceau de p a i n . . . et ils

sur sa poitrine et plissé les p a u p i è r e s ^ u n sourire trem-

n'ont jamais rien... cela les irrite, ils boivent, ils se

blait s u r ses joues .couvertes de taches de rousseur...

battent... et ils se remettent à travailler... Et qu'en ré-

Un coude sur la table, Stépane était penché en avant

sulte-t-il ? Rien...

de tout son corps, le cou tendu... Une ombre posée sur

La femme parlait avec de l'ironie dans les yeux et — Oui... c'est ce qu'il faudrait...

dans sa voix basse et ample, s'arrêtant parfois, comme — Mettez-vous à table ! Tatiana. p o u r couper ses phrases, telle une aiguillée de fil. Les Au souper, Pierre, que les discours de la mère sem-

hommes gardèrent le silence. Le vent frôlait les vitres, blaient avoir accablé, se remit à parler avec* vivacité :

bruissait dans le chaume du toit; par moment, il souf- —- Savez-vous, mère, il faut que vous partiez d'ici

flait doucement dans la cheminée. Un chien hurlait. de bonne heure, pour ne pas être r e m a r q u é e . . . Allez

Comme à regret, de rares gouttes de pluie frappaient au village voisin... pas à la ville... prenez une voiture...

contre la fenêtre. La lumière de la lampe tremblait, .ter- — Pourquoi ? Je la mènerai moi-même ! dit Stépane.

nissant et s e remettant soudain à briller, vive et égale. — Non ï S'il arrivait quelque chose, on se demande-

— Voilà donc pourquoi les hommes vivent 1 Et c'est rait si elle a passé la nuit chez toi ? Oui I — Où a-t-elle

curieux", il me semble que je le savais déjà. P o u r t a n t été ? —- Je l'ai conduite au village voisin ! — Ah !

je n'avais encore jamais entendu quelque chose de pa- Toi ? Eh bien, va en prison.!... Tu as compris ?... Et

reil, je n'ai jamais eu d'idées de ce genre... non I pourquoi se dépêcher d'aller en prison 1 Chaque chose

•— Il faut souper, Titiana, et éteindre le feu 1 inter- vient en son temps... Mais si tu dis qu'elle a couché chez

rompit Stépane d'une voix morne et lente. Les gens toi, qu'elle a loué des chevaux et qu'elle est repartie,

penseront : « Les Tchoumakov ont eu du feu bien on ne peut rien te faire... on n'est pas responsable des

t a r d ! » P o u r nous, cela n'a pas d'importance... mais voyageurs. Il en passe tant dans le village I

c'est pour notre visiteuse, qui est peut-être imprudente... — As-tu appris à avoir peur, P i e r r e ? demanda Ta-

La femme se leva et s'affaira autour du poêle. tiana avec ironie. — Oui ! dit Pierre avec u n sourire. Maintenant, il — Il faut tout savoir ! répondit-il en se frappant le

s'agit de faire attention î Quand on aura -distribué de genou. Il faut savoir être courageux, il faut aussi sa-

nouveau le j o u r n a l . . . voir c r a i n d r e ! Tu te souviens comme le greffier du

— Ce n'est pas pour moi que je p a r l e . . . déclara Sté- village a houspillé Baguanov, à cause de ce journal '?

pane. Même si on m'arrête, ce ne sera pas u n grand mal- Eh bien, maintenant, Baguanov ne toucherait plus à

heur ! La vie d'un paysan n'a aucune valeur... un livre pour beaucoup d'argent... oui ! croyez-moi,

La mère eut soudain pitié de lui. Il lui était plus mère, je ne suis pas embarrassé pour jouer de bons

sympathique qu'auparavant. Maintenant qu'elle avait tours, tout le monde le sait au village... Je distribuerai

parlé, elle se sentait débarrassée du fardeau ignoble de les livres et les feuillets on ne peut mieux... tant que

la journée, elle était contente d'elle-même et remplie vous voudrez ! Les gens chez nous sont peu instruits et

d'un sentiment de bienveillance. craintifs, c'est v r a i ; pourtant la vie est tellement dure

- — Vous avez tort de p a r l e r ainsi ! dit-elle. Il n e faut que l'homme est bien obligé d'ouvrir les yeux et de se

pas que l'homme se taxe à la valeur que lui prêtent demander ce qui arrive I Et l e . l i v r e lui répond avec

ceux qui ne le jugent que sur l'apparence et ne veulent simplicité : — Voilà ce qui arrive ! réfléchis, regarde !

de -lui que son sang. Vous devez vous apprécier vous- Souvent l'ignorant comprend plus que l'homme ins-

même, de l'intérieur, n o n pas p o u r vos ennemis, mais truit... surtout si celui-ci est un repu. Je connais bien

p o u r vos amis ! le pays, je vois bien des choses ! On peut vivre, mais il

— Où sont-iîSj nos amis ? s'écria le paysan. J e n e l e s faut de l'esprit et beaucoup d'agilité, si on ne veut pas

ai jamais vus ! se faire p e n d r e du p r e m i e r coup... Les autorités aussi

—- Je te dis que le peuple a" des amis ! sentent qu'il y a ' q u e l q u e chose de changé; on dirait

— Il en a, mais pas ici... voilà le malheur ! dit pen- que le paysan dégage du froid; il ne sourit pas souvent

sivement Stépane..'. et n'est plus du tout aimable... en général, il»veut se

— Eh bien, il faut que vous vous en fassiez'.,. passer de toutes les autorités... Dernièrement, à Smolia-

Stépane réfléchit et répondit à voix basse : kovo, petit hameau du voisinage, on est venu percevoir

des impôts, alors les paysans ont couru chercher des Elle se redressa et reprit, après un silence : pieux... Le commissaire a crié : — Ah ! brutes ! Vous — Que. faut-il faire, maintenant ? Il faut soulever le

vous révoltez contre le tsar ! Il y avait là un paysan, un peuple ! C'est évident ! Tout le monde y pense... mais

nommé Spivakine, qui a répondu : — Allez-vous-en au chacun à p a r t soi... et il faut qu'on en parle à haute

diable avec votre tsar 1 Qu'est-ce que ce tsar qui vous voix..: il faut qu'il y en ait un qui se décide à le faire...

enlève du dos votre dernière chemise ? Voilà où on Elle s'assit et demanda tout d'un coup : en est, mère. Bien entendu, Spivakine a été arrêté et — Vous dites que même de jeunes et riches demoi-

jeté en prison... Mais ses paroles sont restées et les selles s'occupent de ça, qu'elles vont faire des lectures

petits enfants eux-mêmes les répètent... elles crient, aux ouvriers... Elles n'ont pas peur, ça ne les dégoûte

elles vivent I pas ?

Il ne mangeait pas et pariait, parlait en un chucho- Et, après avoir attentivement écouté la réponse de

tement r a p i d e ; ses yeux noirs et rusés brillaijnt avec la mère, elle poussa un profond soupir, puis r e p r i t

vivacité; il gratifiait généreusement la mère d'innom- eii baissant les paupières, en dodelinant de la tête :

brables petites observations de la vie villageoise, comme — J'ai lu une fois dans un livre que la vie n'a pas de

s'il eût vidé un sac de pièces de cuivre. sens... Cela, je l'ai compris du coup ! Je sais ce que

A deux reprises, Stépane lui dit ; c'est que cette vie-là : on a des pensées, mais elles, sont

détachées, elles rôdent, elles rôdent comme des moutons

— Mange donc "I

slupides sans berger... elles rôdent... il n'y a rien ni

P i e r r e prenait un morceau de pain, .une cuiller, puis

personne qui les rassemble... on ne sait pas ce qu'il faut

se répandait de nouvaau en paroles, ' c o m m e un jeune

faire ! Voilà ce que c'est qu'une vie qui n'a p a s de sens.

chardonneret en chansons. Enfin, après le souper il

Je voudrais m'enfuir loin d'elle, sans même regarder en

se leva brusquement eh déclarant :

a r r i è r e . . . on est si malheureux quand on comprend

•—• C'est le moment de r e n t r e r ! . . .

tant soit peu... .

Il s'approcha de la mère et lui secoua la main :

— Adieu, petite mère ! Peut-être ne nous reverrons- La mère voyait cette douleur dans l'éclat des yeux

nous jamais... Je dois vous dire que cela m'a été agréa- verts de la jeune femme, sur son visage m a i g r e ; elle

ble de faire votre^*connaissance et de vous écouter... l'entendait,tinter dans sa voix. Elle voulut la consoler,

oui, très agréable ! l'apaiser..., ' „Y a-t-il autre chose que des livres dans la valise ?. Un châle de laine ? Très bien un — Mais vous, ma chérie, vous comprenez ce qu'il

châle de laine, tu entends, Stépane ! Il va vous rappor- faut faire... ter votre valise tout de suite... Allons, Stépane ! Adieu ! Tatiana l'interrompit doucement : Portez-vous bien ! — Il faut savoir comment faire... Votre lit est p r ê t . . .

Lorsqu'ils furent sortis, Tatiana p r é p a r a une couche couchez-vous !

poêle et dans la soupente et les arrangea sur le banc. Et elle alla vers le poêle, grave et concentrée... Sans

- — C'est un garçon déluré ! dit la mère, se dévêtir, la mère se coucha; ses os brisés de fatigue

pour l a ; m è r e ; elle alla chercher des vêtements sur le la faisaient souffrir; elle poussa un faible gémissement.

La jeune femme répondit en lui jetant un coup d'oeil Tatiana éteignit la lampe. Lorsque la chaumière se fut

furtif : remplie de ténèbres, sa voix basse et égale résonna

de nouveau : :

.— Il est léger... ça sonne, ça sonne, mais ça ne

s'entend pas de loin... — Vous ne priez pas... Moi aussi, je crois qu'il n'y a

•— Et votre mari ? demanda la mère, pas de Dieu, ni de miracles. Tout cela a été inventé p o u r

— C'est un brave h o m m e . . . il ne boit pas, nous nous effrayer, parce que nous sommes bêtes...

accordons bien... Seulement, il est faible de carac- La mère s'agita avec inquiétude sur sa couche; p a r

t è r e . . . . la fenêtre, les ténèbres infinies la regardaient, et dans

le silence, des frôlements, des bruits furtifs à peine per- Une clarté se lit, tremblota et se noya dans les ténè-ceptibles glissaient autour d'elle. Elle m u r m u r a d'une bres. Le paysan s'approcha de îa couche de la mère et

arrangea la pelisse qu'elle avait mise sur ses jambes.

voix craintive :

P o u r ce qui est de Dieu, je ne sais t r o p que Cette attention toucha profondément Pélaguée; fermant

d i r e . . . mais 'e crois en Jésus-Christ, je crois en ses pa- de nouveau les yeux, elle sourit. Stéphane se déshabilla roles : — «^Aime ton prochain comme toi-même... » sans bruit et grimpa dans îa soupente. oui, je crois en cela... Tout en p r ê t a n t une oreille attentive aux oscillations

Et soudain, elle fit avec perplexité : paresseuse du silence somnolent, la mère restait immo-

Mais si Dieu existe, pourquoi nous a-t-il abandon- bile; devant elle, dans les ténèbres, le visage ensan-

nés ? Pourquoi sa puissance miséricordieuse ne nous glanté de Rybine se dessinait... protège-t-elle pas ? Pourquoi permet-il que le monde se Un léger chuchotement lui arriva de la soupente... partage en deux classes ? Pourquoi permet-il les souf- — Tu vois, regarde quelles gens se mettent à cet frances humaines, les tortures, les humiliations, le mal ouvrage, des gens déjà âgés, qui ont eu mille chagrins, et les férocités de toutes sortes ? qui ont travaillé; le moment serait venu de se reposer,

Tatiana garda le silence. Dans l'ombre, la m è r e aper- mais eux, voilà ce qu'ils font... Et toi, Stéphane... tu es

cevait les contours vagues de sa silhouette droite, des- jeune, tu es intelligent... ah !... sinée en gris sur le fond noir du poêle. La jeune femme La voix épaisse et humide de l'homme répondit : était immobile. Pélaguée ferma les yeux, tout angoissée. — On ne peut pas s'engager dans une affaire pareille

Soudain, une voix froide et gémissante résonna : sans réfléchir... attends un peu... je connais ce r e -— Jamais je ne p a r d o n n e r a i la mort de mes enfants frain...

ni à Dieu ni aux hommes... jamais ! Les sons moururent, puis résonnèrent de nouveau.

La mère se mit sur son séant; la profondeur de cette Stéphane dit :

douleur îa saisit : — Voilà ce qu'il faut faire : il faut, d'abord p a r i e r

—• Vous êtes jeune, vous aurez encore des enfants 1 avec chaque paysan en particulier. Ainsi, p a r exemple,

dit-elle doucement. avec Aîécha Makov... il est instruit, audacieux et irrité

Après un silence, la femme chuchota : contre les autorités... avec Serge Chorine aussi, c'est — Non ! Le médecin a dit que je n'en aurais plus un paysan sensé'.., avec Kniazev, il est honnête et cou-,

jamais... rageux ! C'est assez p o u r commencer !... Après, quand

Une souris courut sur le sol. Un craquement sec et nous serons une petite bande, nous verrons i II faut sa-

bruyant déchira l'immobilité du silence, et de nouveau voir comment retrouver cette femme... il faut se r a p -on entendit distinctement les frôlements et le bruisse- p r o c h e r des gens dont elle parlait... Je vais p r e n d r e ment de la pluie sur le chaume, caressé comme p a r des ma hache et j'irai à la ville... tu diras que j ' a i été ga-doigts menus et tremblants. Les gouttes de pluie tom- gner quelque argent en fendant du bois... Il faut p r e n -baient tristement sur la terre et rythmaient le cours de dre des précautions... Elle a raison quand elle dit que cette lente nuit d'automne... c'est l'homme lui-même qui doit fixer sa p r o p r e valeur...

Dans une lourde somnolence, la mère entendit des Et quand il s'agit d'une affaire pareille, il faut s'appré-

pas sourds résonner au dehors, puis dans le corridor. cier à un très haut prix, si on veut s'en mettre... Re-La porte s'ouvrit doucement, une exclamation étouffée garde ce paysan, ue Rybine... If ne céderait pas à Dieu se fit entendre : lui-même, et encore moins à un commissaire... Il reste

— Tatiana...tu es couchée ? ferme, comme s'il étati enfoncé dans le sol jusqu'aux —- Non.

genoux... Et Nikita, hein ? Il a eu honte... c'est un vrai

— « Elle » dort ? miracle... Ah ! si le peuple se met à l'œuvre en chœur, — Oui, je crois...

il entraînera îe monde après lui...

-LA MERE 309

 

— En c h œ u r î On frappe un homme sous vos yeux

et vous, vous restez "là, les bras croisés ! taupe, sans brait, et sans cesse. Et toujours la voix mé-

— Attends ! Dis plutôt : — Dieu merci, vous ne l'avez contente de sa femme résonnait à son oreille; toujours

pas battu vous-mêmes, cet homme I Car, parfois', on ses yeux verts brillaient avec un éclat sec et b r û l a n t ;

oblige les paysans à battre les prisonniers ! Et ils obéis- tant qu'elle vivrait, sa douleur vindicative et féroce

sent ! Peut-être pleurent-ils de pitié dans leur cœur, de mère qui pleure ses enfants, vivrait aussi... mais ils frappent quand même... Ils n'osent pas refuser Pélaguée pensa à Rybine, à son visage, à son sang,

d'accomplir des férocités, de peur d'être châtiés eux- à ses yeux ardents, à ses paroles et, de nouveau, son

mêmes ! On vous ordonne d'être ce qu'on veut, un porc, c œ u r se serra, elle avait l'amer sentiment de son im-

un loup... mais pas un h o m m e . . . c'est interdit... Et ceux puissance contre les fauves. Et tout le temps jusqu'à son

qui désobéissent, on s'en débarrasse... Non, i l faut s'ar- arrivée à la ville, elle vit se dessiner sur le fond terne

ranger de manière à être nombreux et à se révolter en- du jour gris la silhouette robuste de Rybine, avec sa

semble ! barbe noire, sa chemise déchirée, ses m a i n s attachées

Longtemps, il continua; tantôt il chuchotait si bas derrière le dos, ses cheveux ébouriffés, son visage illu-

que la mère ne le comprenait presque p l u s ; tantôt il miné p a r la colère et la foi en sa mission... Elle pensait

parlait d'une voix sonore et épaisse. Alors, sa femme aussi aux innombrables villages, aux populations qui

lui disait : . . attendaient en secret la-venue de îa vérité, aux milliers

de gens qui travaillaient silencieusement, sans savoir

— Doucement ! tu vas-la réveiller 1

pourquoi, pendant toute leur vie, sans rien attendre.

La mère s'endormit profondément; comme un nuage

accablant, le sommeil se jeta sur elle, l'enveloppa et En réfléchissant au succès de son voyage, elle éprou-

l'entraîna... vait au fond d'elle-même une joie douce et palpitante,

Tatiana la réveilla alors qu'une aurore grise regar- et elle tâchait de ne plus penser à Stépane, ni à sa

dait de ses yeux vides les fenêtres de la c h a u m i è r e ; femme. au-dessus du village, dans un silence froid, la voix cui- Elle aperçut de loin les clochers et les maisons de la

vrée de la cloche planait et mourait : ville, un sentiment agréable ranima son c œ u r inquiet et

— Je vous ai fait du thé, buvez-en, sinon, vous au- l'apaisa : dans sa mémoire défilèrent les visages sou-

rez froid en charrette.... cieux de ceux qui, de jour en jour, alimentaient lè feu

Tout en lissant sa barbe ébouriffée, Stépane s'infor- de la pensée et en éparpillaient les étincelles sur le

mait d'un air affairé où il pourrait retrouver îa mère en monde. Et l'âme de la mère se remplit du calme désir

ville; il sembla à Pélaguée que îe visage du paysan était de donner à ces créatures toutes ses forces et fout son

plus achevé, plus sympathique que la veille... E n p r e - amcur de mère. nant le thé, il s'exclama gaîment : .

— Comme tout cela est bizarre î

-— Quoi ? demanda Tatiana. XVIII — Cette r e n c o n t r e . . . C'est tellement simple...

—- Dans la cause du peuple, tout est d'une simplicité Echevelé, un livre à la main, Nicolas lui ouvrit la

extraordinaire... dit Pélaguée d'un ton pensif et con- porte. vaincu. . — Déjà ! s'écria-t-iî, tout joyeux. C'est très bien !...

Le mari et îa femme p r i r e n t congé d'elle sans dépen- Je suis content !

ser beaucoup de paroles, mais en manifestant p a r mille Ses yeux.papillotaient amicalement sous ses lunettes;

petits soins, une sollicitude sincère... il aida Pélaguée à enlever son manteau, et lui dit en la

Quand la mère fut de nouveau en voiture, elle songea regardant avec affection :

que ce paysan travaillait avec p r u d e n c e , comme une — On est venu perquisitionner ici, cette nuit; je me

suis ' demandé pourquoi ? J'ai eu p e u r qu'il vous fût arrivé quelque chose... Mais on rie m'a p a s e m m s n é . . . marcha à grands pas, les poings dans ses poches, puis

Je me suis tranquillisé : si on vous avait arrêtée, on ne murmura, les dents serrées : m'aurait pas laissé en liberté... — Ce doit être un homme remarquable... Quel h é -

II la conduisit dans la salle à manger, continuant roïsme 1 II souffrira en prison, ceux qui lui ressemblent

avec animation : y sont très malheureux...

— Toutefois, on m'a chassé de mon bureau... Cela ne Puis, s'arrêtant en face de la mère, il ajouta d'une

me chagrine p a s . . . J'étais las de dénombrer les paysans voix vibrante : qui n'ont plus de chevaux... j ' a i autre chose à faire... — Evidemment, tous ces commissaires, ces officiers,

A voir l'aspect de la pièce, on aurait dit qu'une main ne sont que des instruments, des gourdins dont se sert

vigoureuse dans un stupide accès de violence avait se- un coquin intelligent, un dresseur de bêtes î Mais il faut

coué du dehors les murs de la maison jusqu'à ce que tuer la bête p o u r la châtier de s'être laissé transformer

tout fût sens dessus dessous. Les portraits gisaient à en fauve ! Moi j ' a u r a i s tué ce chien enragé ! terre, les tentures étalent arrachées et pendaient en Il enfonçait toujours plus profondément ses poings

lambeaux; à un endroit, on avait soulevé une lame du dans ses poches, essayant, mais en vain, de r é p r i m e r

p a r q u e t ; la tablette de la fenêtre était éventrée; devant une émotion qui se communiquait à îa mère. Ses yeux

le fourneau, les cendres répandues. s'étaient rétrécis, comme des lames de couteau. Il re-

Sur ia table, à côté du samovar éteint, se trouvaient prit, d'une voix froide et furieuse, en se mettant de

de la vaisselle sale, du jambon et du fromage sur u " nouveau à m a r c h e r : morceau de papier, des chanteaux de pain, des livres et — Voyez donc, l'horrible chose ! Une poignée d'hom-

du charbon. La mère sourit. Nicolas p r i t un air confus. mes stupides frappent, étouffent et oppressent tout le

—- C'est moi qui ai complété le désordre... mais cela monde pour défendre leur funeste puissance sur le

ne fait rien, mère, cela ne fait rien. Je crois qu'ils re- peuple... La férocité augmente, la cruauté devient la loi

viendront, c'est pourquoi je n'ai rien rangé. E h bien, de la vie... Réfléchissez! Les uns frappent et agissent en

avez-vous fait bon voyage ? brutes, parce qu'ils sont sûrs de l'impunité, parce qu'ils

Cette question la frappa l o u r d e m e n t à la p o i t r i n e ; sont atteints du besoin voluptueux de torturer, de cette

de nouveau l'image de Rybine se dressa devant elle; répugnante maladie des esclaves auxquels on permet de

elle se sentit coupable de n'avoir pas parié de lui tout manifester leurs instincts serviies et leurs habitudes'

de suite. Elle s'approcha de Nicolas et se mit à raconter bestiales dans toute leur force. Les autres sont em-

en essayant de restar calme et de ne rien oublier. poisonnés par îa vengeance, les troisièmes, abêtis sous

— On l'a arrêté î... les coups, deviennent aveugles et muets... On pervertit

le peuple, le peuple tout entier !

Nicolas tressaillit.

—- Oui ? Comment ? Il s'arrêta, se prit la tête des deux mains. La m è r e le fit taire d'un geste, et reprit comme si — On s'abruit sans le vouloir dans cette vie féroce!

elle eût été devant le visage de la justice elle-même et .continua-t-il à voix basse. qu'elle se fût plainte du supplice de cet homme. Nicolas, Puis, il se maîtrisa. Ses yeux brillaient d'un éclat

adossé à sa chaise, pâlissait et écoutait en se m o r d a n t ferme; il regarda presque familièrement ia mère dont

les lèvres. Lentement, il enleva ses lunettes, les posa sur le visage était inondé de larmes. la table, passa sa main sur sa figure, comme p o u r en en- — Nous n'avons pas de temps à p e r d r e , Pélaguée...

lever une toile d'araignée invisible. Ses traits devinrent Où est votre valise ?... aigus; ses pommettes se firent étrangement saillantes, — À la cuisine ! répondit-elle. ses narines frémirent. C'était la première fois que Péla- — La maison est entourée d'espions, nous ne pour-

guée le voyait dans cet état; cela l'effraya un peu. rons pas sortir une telle masse de journaux sans qu'on

Lorsqu'elle eut achevé son récit, il se leva en silence, le r e m a r q u e . . . je ne sais pas où les cacher... je pense

que les gendarmes reviendront cette nuit... je ne veux des paperasses... Une année de cette vie a suffi à me pas qu'on vous a r r ê t e . . . Bien que ce soit dommage, nous mutiler... Car j'étais habitué à vivre p a r m i le peuple, et allons brûler tout cela... quand je me sépare de lui, je suis mal à mon aise... Je

—• Quoi ? demanda 3a mère. tends de toutes mes forces vers la vie populaire... Et — Tout ce qui est dans la valise... maintenant, je puis de nouveau vivre librement, je puis Elle comprit et, quelque grande que fût sa tristesse, revoir les ouvriers, leur enseigner es que je sais... Com-

la fierté qu'elle éprouvait d'avoir réussi fit naître un prenez-vous : je resterai près du berceau de la pensée sourire sur son visage. - nouveau-née, devant îe visage de l'énergie créatrice

•— Iî n'y a rien dans la valise, pas même une feuille naissante. C'est étonnamment simple et beau et terrible-

de p a p i e r ! dit-elle en s'animant peu à peu, et elle ra- ment excitant... On devient jeune et ferme, on se ras-conta la suite de ses aventures. sénère, on vit intégralement...

Nicolas l'écouia d'abord avec inquiétude, puis avec Il se mit à r i r e avec gaîté; et son bonheur, la mère

étonnement; enfin, iî s'écria en l'interrompant : le partageait.

— C'est tout simplement merveilleux ! Vous avez une. — Et puis, vous êtes une créature excessivement

chance étonnante ! bonne ! déclara Nicolas. Vous avez en vous une force si

Il s'agita tout confus et continua en lui serrant la grande et si douce.U elle attire îes cœurs à vous avec

main : N tant de puissance... Vous dépeignez si parfaitement les

—• Vous me touchez p a r votre confiance dans îe peu- gens-. Vous les voyez si bien !

ple... vous avez une si belle âme !... je vous aime mieux — Je vois votre existence, je comprends, mon a m i . . . que j ' a i aimé ma p r o p r e m è r e . . . — On vous aime... et c'est si merveilleux d'aimer

Elle îe p r i t dans ses bras et, avec des sanglots de une créature h u m a i n e . . . c'est si bon, si vous saviez !

bonheur, elle approcha de ses lèvres la tête de Nicolas. — C'est vous qui ressuscitez les êtres d'entre îes

•— Peut-être ai-je parlé très bêtement i murmura-t-il, morts, c'est vous ! chuchota la mère avec chaleur en lui

ému et déconcerté p a r la nouveauté du sentiment qu'il caressant la main. Mon ami, je réfléchis, je vois qu'il y éprouvait. a beaucoup à faire, qu'il faut beaucoup de patience ï Et

La mère pensait qu'il était profondément heureux, elle je veux que vous ne perdiez pas courage... Ecoutez la

le suivait de l'œil avec une curiosité affectueuse; elle suite... La femme, disais-je, la femme du paysan...

aurait voulu savoir pourquoi il était devenu si vibrant. Nicolas s'assit à côté d'elle, ^détournant son visage

— En général... tout est merveilleux I déclara-t-il en joyeux et se caressant les cheveux; mais bientôt il

se frottant les mains avec un petit rire caressant. Sa- reporta son regard sur Pélaguée, et écouta avec avi-rez-vous, tous ces jours-ci, j ' a i étrangement bien vécu... dité son récit. ' J'étais tout le temps avec des ouvriers, je leur ai fait — Quelle chance étonnante! s'écria-t-iï. Il était très des lectures, nous avons conversé, je les ai observés... possible que vous fussiez arrêtée, mais non... En effet, Et j ' a i amassé dans mon c œ u r des sensations si éton- le paysan lui-même bouge, à ce qu'il p a r a î t ! Ce n'est namment pures et s a i n e s ! Quels braves g e n s ! . Aussi pas surprenant, d'ailleurs! Et cette femme, je la vois clairs que des jours de m a i ! Je parle des jeunes ou- d'ici... Je devine son cœur courroucé... Vous avez rai-v r i e r s ; ils sont robustes, sensitifs, ils ont soif de tout son, de dire que sa douleur ne s'éteindra jamais!.:. Iî c o m p r e n d r e . . . Quand on les voit, on se dit que la Rus- nous faudrait des gens qui s'occupent spécialement de sie sera la démocratie la plus éclatante de la terre ! îa campagne... Des gens ! Nous en manquons... p a r -

Il avait levé le bras comme pour prêter serment; tout ! L a . v i e exige des milliers de bras."..

après un instant de silence, il reprit : — II faudrait que Pavel fût libre... et André aussi !

— Vous le savez, j'étais.fonctionnaire dans une ad- dit-elle à voix basse.

ministration; je me suis aigri au milieu des chiffres et Il lui jeta un coup d'œil et baissa îa tête.- J

314

 

— Voyez-vous, mère, je vais vous dire la vérité, quand- — Que le diable les emporte ! répondit-elle tranquil-

même elle vous ferait souffrir : je connais bien Paveî, je lement. suis certain qu'il refusera de s'évader ! Il veut être jugé, Le soir, le docteur arriva. il veut se m o n t r e r dans toute sa force... il ne renoncera — Pourquoi les autorités sont-elles tout à coup si

pas à cela. Et ce sera inutile !... Il reviendra de Sibérie... agitées? demanda-t-ii, allant et venant dans la pièce. Il

y a eu sept perquisitions cette nuit... Où est le malade?

La mère soupira à voix b a s s e : — Il est p a r t i h i e r ! répondit Nicolas. C'est samedi

— Que f a i r e ? . . . Il sait mieux que moi ce qu'il doit aujourd'hui... il ne pouvait pas manquer la séance de

décider... lecture, comprends-tu...

Nicolas se leva brusquement, de nouveau envahi p a r — C'est stupide d'aller à une conférence quand on a

la joie, et dit en penchant ia tête : la tête fendue...

— Grâce à vous, mère, j ' a i vécu aujourd'hui des —• C'est ce que j ' a i essayé de lui démontrer, mais en

minutes meilleures... les meilleures de nia vie, peut- vain.., être... Meroi... Embrassons-nous ! —• Il avait envie de fanfaronner devant ses cama-

Ils s'étreignirent silencieusement. rades, dit la mère, de leur montrer qu'il avait déjà

— Que c'est bon 1 fit-il à voix basse. versé son sang p o u r la cause. La mère laissa tomber ses b r a s et souriait d'un air Le docteur lui jeta un coup d'œil, prit un air féroce

heureux. et déclara en serrant les dents :

— Hum ! reprit Nicolas en la regardant à travers ses — Oh! que vous êtes sanguinaires!

lunettes. Si seulement votre paysan venait bientôt! Il — Eh bien, mon ami. tu n'as plus rien à faire ici,

faut absolument écrire un petit article sur Rybine et et nous attendons des visites, va-t'en! Mère, donnez-lui

le distribuer dans les villages... cela ne lui nuira pas, donc le p a p i e r . . . • . '

du moment qu'il agit ouvertement lui-même et que îa — Encore ? s'écria le médecin. cause du peuple en profitera... Je vais le composer — Tiens, prends et porte-le à l'imprimerie ! tout de suite. Lioudmila l'imprimera demain... Oui, — Entendu. Je le porterai. C'est t o u t ? mais comment expédier les feuillets ? — Oui... H y a un espion devant la maison...

— J'irai les porter... , — Je l'ai vu... Chez moi aussi. Eh bien, au revoir !

— Non, m e r c i ! s'écria vivement Nicolas. Ne croyez- Au revoir! femme cruelle! Savez-vous, mes amis, la

vous pas que Vessoftchikov pourrait faire l'affaire ? bagarre du cimetière est une excellente affaire, en défi-

— Faut-il lui en parler ? nitive! On en parle dans toute la ville, ça émotionne

— Essayez, et dites-lui comment il doit s'y p r e n d r e ! les gens et les oblige à réfléchir... Ton article à ce

— Et moi, que ferai-je ? sujet était très bien et il a p a r u au bon moment. J'ai

— Ne vous inquiétez pas ! toujours dit qu'une bonne querelle valait mieux qu'un

Il se mit à é c r i r e ; tout en débarrassant la table, la mauvais arrangement...

mère le regardait et voyait la plume qui tremblait et — C'est bon, va-t'en ï... traçait de longues séries de mots sur le papier. Parfois, la — Tu n'es pas très aimable ! Votre main, m è r e ! Le

nuque du jeune homme frémissait, il rejetait la tète en gamin a agi stupidement. Tu sais où il demeure ? arrière et fermait les yeux. Pélaguée se sentait tout émue. Nicolas donna t'adresse.

— Châtiez-les! chuchota-t-clle. Ne les épargnez pas, — :TI faut aller chee lui demain... c'est un brave

ces assassins ï garçon, n'est-ce pas ?

— Voilà, c'est p r ê t ! dit-il en se levant. Cachez ce — Oui... un excellent c œ u r . . .

papier sur vous... Mais, vous savez, si les gendarmes — Il ne faut pas le perdre de vue, il n'est pas bête!

viennent, on vous fouillera aussi... dit le médecin en s'en allant. .Ce sont justement ces

•— Bien entendu !... Vous devez être atrocement fa-

gaillards-là qui formeront le véritable prolétariat tiguée, mère, iî faut aller vous coucher I Vous êtes ro-cultivé et qui p r e n d r o n t notre place, quand nous par- buste, cependant, tous ces soucis, toutes ces inquié-tirons p o u r l'endroit où il n'y a probablement pas de tudes... vous les supportez admirablement. Vos cheveux différences de classe... seulement ont blanchi très vite... Allez vous reposer,

— Tu es devenu bien bavard, ami... allez... — Je suis heureux, c'est pourquoi je babille... Je Us se serrèrent la main et se quittèrent.

pars, je. p a r s . . . Ainsi donc, tu penses que tu vas aller

en p r i s o n ? Je te souhaite de t'y reposer...

— Merci, je ne suis pas fatigué.

La mère les écoutait, heureuse de les voir s'inquiéter

du blessé. XIX •

Lorsque le docteur fut parti, Nicolas et Pélaguée se

mirent à table en attendant leurs hôtes nocturnes. Long- La mère s'endormit vite cl tranquillement; au matin, temps, à voix basse, Nicolas parla de ses camarades qui des coups violents frappés à la porte de la cuisine la vivaient en èxiî, de ceux qui s'étaient échappés et conti- réveillèrent. On heurtait avec entêtement, il faisait en-nuaient à travailler sous de faux noms. Les murailles core sombre. S'habillant à la bâte, la mère courut à la nues de la pièce renvoyaient le son étouffé de sa voix, cuisine et demanda de derrière ia porte : comme si elles doutaient de ces étonnantes histoires de

•—• Qui est là ?

héros modestes et désintéressés qui avaient sacrifié

— Moi I répondit une voix inconnue.

leurs forces à la grande œuvre de la rénovation hu-

— Qui ?

maine. Une ombre tiède entourait la m è r e ; son cœur se

— Ouvrez ! r e p r i t la voix, basse et suppliante.

remplissait d'amour pour ces inconnus qui se résu-

La mère tira le verrou et poussa ia porte. Ignati'.

maient dans son imagination en un seul être immense,

entra, s'écriant avec joie :

plein d'une force mâle et inépuisable. Lentement, mais

— Ah ! je ne me suis pas trompé ! Je suis au bon

sans s'arrêter, cet être marchait sur la terre, a r r a c h a n t

endroit...

la séculaire moisissure du mensonge, découvrant aux

Il éuni couvert de boue jusqu'à la ceinture, il avait le

yeux des hommes la vérité simple et nette de la vie,

visage blême, les yeux cernés; ses cheveux bouclés

qui promettait à fous de les libérer de l'avidité, de la

s'échappaient en désordre de dessous sa casquette :

haine et du mensonge, ces trois monstres qui avaient

asservi et épouvanté le monde entier... Cette vision fai- — II esc arrivé des malheurs chez nous ! chuchota-sait naître dans le cœur de Pélaguée une impression t-il en fermant la porte. pareille à celle qu'elle éprouvait jadis en s'agonouiliant — Je le sais... devant les saintes images, pour terminer p a r une prière L'ouvrier s'étonna et demanda avec un clignement reconnaissante des journées qui lui semblaient moins d'œil : pénibles que les autres. Maintenant, elle avait oublié — Comment ?... Par qui ? son passé, et îe sentiment qu'il lui inspirait s'élargis- La m è r e raconta brièvement sa rencontre. sait, devenait plus lumineux et plus joyeux, pénétrait — El les deux autres, tes camarades, on les a aussi plus profondément son âme, vivait et s'enflammait tou- arrêtés ? jours davantage. — Us n'étaient pas là, ils étaient au conseil de révi-

sion. On en a arrêté cinq, en comptant Rybine.

— Les gendarmes ne viennent pas ! s'écria Nicolas U renifla et dit en souriant. :

en s'interrompant. — Et moi, je suis resté libre... On me cherche p r o -

La mère le regarda et fit, après un silence : bablement... Qu'ils me cherchent î Je n'y retournerai — Qu'ils aillent au diable !

p a s . . . p o u r rien an monde I II y a encore là-bas six ou Il s'agenouilla devant l'ouvrier et se mit à défaire

sept garçons et une jeune tille sur lesquels on peut rapidement la bande sale et mouillée. compter... - — Il faut lui frotter les pieds avec de l'alcool cela

— Comment as-tu pu l'échapper ? demanda la mère. lui fera du bien dit la mère. — Moi ? s'écria Ignati en s'asseyant sur un b a n c et — C'est ça ! répondit Nicolas.

en regardant autour de lui. Les gendarmes sont venus, Ignati renifla, tout confus. la nuit, tout droit à la fabrique... une minute avant, le Enfin, Nicolas trouva le billet; il le lissa, le regarda

garde forestier est arrivé en courant; frappant à la et le tendit à la mère. fenêtre, il a dit : — Attention, les enfants, on vient — Voilà i C'est pour vous î vous chercher ! , — Lisez S

Ignati se mit à rire, essuya son visage avec le pan de Approchant le morceau de papier gris ef froissé de

son sarrau et continua : son visage, Nicolas lut :

— L'oncle Rybine, il n'est pas facile à déconcerter... a. Mère, ne laisse pas tomber l'affaire, dis à îa dame

Il l'a bien montré !... Il n r a dit tout de suite : — Ignati, qu'elle n'oublie pas qu'on écrive toujours plus sur nos

cours à la ville 1... Tu te souviens des deux femmes affaires, je t'en prie. Adieu, Rybine. » qui sont venues ? Et il a vite écrit quelque chose... — Brave homme ! dit tristement la mère. On le p r e -

— Tiens, va, adieu, frère ! m'a-t-il dit, et il m'a poussé nait à la gorge qu'il pensait encore aux autres. dans le dos. Je me suis élancé h o r s de la chaumière, je Lentement, Nicolas laissa tomber le bras qui tenait

me, suis caché derrière les buissons, j ' a i rampé, j'ai le billet, et fit à mi-voix : entendu que les gendarmes venaient ! Ils étaient nom- — C'est merveilleux S breux, ils arrivaient de tous côtés ! Ils ont cerné la Ignati les regardait eâ remuant doucement, les doigts

fabrique... J'étais dans une h a i e . . . ils ont passé devant crasseux de son pied déchaussé. La mère, cachant son

moi. Après, je me suis levé et j ' a i marché. J'ai m a r c h é visage inondé de larmes, s'approcha de lui avec un

une journée et deux nuits sans m'arrêter. Je suis fati- baquet d'eau; elle s'assit à terre et tendît la main p o u r

gué pour toute une semaine. Mes jambes sont rompues 5 p r e n d r e la jambe de l'homme.

On voyait qu'il était satisfait de lui-même; un sou- -— Que voulez-vous faire... c'est inutile... c'est...

r i r e illuminait ses yeux b r u n s ; ses lèvres épaisses et — Donne vite ton pied ï... rouges frémissaient. — Je vais apporter de l'alcool, dit Nicolas.

— Je vais te faire du thé à l'instant ! dit vivement L'homme cachait toujours plus sa jambe sous le b a n c

la mère en prenant le samovar. Lave-toi en attendant, en m u r m u r a n t : tu seras mieux ! — Je ne veux p a s . . . ça ne se fait p a s . . .

— J e veux vous donner le billet... Sans répondre, la mère se mit à défaire les bandes

Il leva la jambe avec difficulté, la ploya, posa le de toile de l'autre pied. Le visage rond dTgnati s'allon-

pied sur le banc avec force grimaces et gémissements gea d'étonnement. La mère commença à ls laver.

et commença à défaire la bande de toile qui entourait — Tu sais, dit-elle, d'une voix frémissante, on a

ses pieds. battu Rybine...

Nicolas apparut sur le seuil de la porte. Embarrassé, — Vraiment ! s'écria Ignati effrayé.

Ignati remît le pied à t e r r e ; il essaya de se lever, mais — Oui, quand on l'a amené à Nikolski, il avait déjà

chancela et retomba lourdement sur Je banc, en s'y été roué de coups; et là, ie sous-officier et le commis-

appuyant des deux mains. saire l'ont frappé à coups de poing, à coups de pied...

— Ah î que je suis fatigué !... il était Couvert de sang... — Bonjour, camarade 1 dit Nicolas amicalement — A h ! cela, ils s'y e n t e n d e n t ! répondit l'ouvrier.

avec un signe de tête. Attendez, je vais vous aider ! (Ses épaules furent secouées p a r u n frisson.) J'en ai

p e u r autant que du diable... Et les paysans, ils ne l'ont

Après une pause, il chuehota en regardant le baquet

pas battu ?

plein d'eau Sale... -

— Un seul, sur l'ordre du commissaire. Les autres se

— j e ne sais pas comment vous remercier assez...

sont bien conduits, ils se sont même opposés à ce qu'on Tous trois passèrent dans la salle à manger, où ils

le frappe... déjeunèrent, Ignati raconta d'une Voix grave :

— Oui... Les paysans commencent à c o m p r e n d r e . . . — C'est m o i qui ai distribué les j o u r n a u x ; j ' a i m e

— Il y en a aussi qui sont intelligents, dans ce vil- beaucoup marcher. C'est Rybine qui m'a dit : — Va les

lage... porter I Si on t'attrape, on ne soupçonnera personne

— Où n'y en a-t-il pas ? Il y en a partout ! Il faut d'autre...

bien qu'il y en ait; seulement, il est difficile de les — Y a-t-il beaucoup de gens qui les lisent ? demanda

trouver. Ils se cachent dans lès coins et se rongent le Nicolas.

cœur, chacun pour soi... ils n'ont pas le courage de Tùus ceux ..qui savent lire...

se. rassembler... Nicolas s'écria tout pensif :

Nicolas "apporta une bouteille d'alcool, mit des char- — Comment s'arranger pour que cette feuille à pro-

bons dans le samovar, et sortit sans rien dire. Après pos de l'arrestation de Rybine parvienne bientôt à la

l'avoir suivi d'un regard curieux, Ignati demanda à campagne ? voix basse à la mère :

Ignati dressa l'oreille.

—• C'est le maître ?

— Dans la cause du peuple, il n'y a pas de maîtres, — Je m'en occuperai aujourd'hui ! Il y en a déjà, de

il n'y a que des camarades... ces feuillets ? dit-il.

— C'est bien étonnant 1 dit l'ouvrier en souriant, —' Oui !

perplexe et incrédule. , — Donnez-les, je lés porterai 1 proposa Ignati, les

— Quoi ? yeux étincelants et se frottant les mains. Je sais où il

—• Tout... A un endroit, on vous donne des souf- faut les porter et comment... Donnez i

flets... à l'autre, on vous lave les p i e d s . . . est-ce qu'il La mère souriait sans le regarder. y a un milieu ? — Mais tu es fatigué et tu as peur, tu viens de dire

La porte de la chambre s'ouvrit toute grande, et que tu ne voulais jamais retourner là-bas...

Nicolas répondit : ' . - Ignati" fit claquer ses lèvres et, lissant ses cheveux

— Au milieu, il y a ceux qui lèchent les mains des bouclés de sa large main, dit d'un ton sérieux et pai-

gens qui frappent et qui sucent le sang des gens qui sible : •' . ' • sont battus... voilà ce qu'il y a au milieu ! — Je suis fatigué... eh bien, jè me reposerai... Quant

Ignati le regarda avec déférence, et dit après un à avoir peur, ça c'est vrai !... Vous dites vous-même

silence : .. qu'on bat les gens jusqu'au sang... personne n'a envie

—• Ça... c'est la vérité... de se faire estropier ! Je m'arrangerai, j ' i r a i de nuit...

— Pélaguée I reprit Nicolas vous devez être fati- je trouverai bien le m o y e n ! Donnez... je p a r t i r a i ce

guée... làissez-moi faire... soir même.

L'homme retira ses jambes avec inquiétude.,. . Il se tut un instant, les sourcils froncés. — C'est fait ! répondit la mère en se levant. Eh — J'irai dans îa forêt et je m'y cacherai; ensuite,

bien, Ignati, lève-toi maintenant i

j'avertirai les camarades, je leur dirai : — Venez et ser

Il se redressa, se tint tantôt sur un pied, tantôt sur vez-vous. C'est ce qu'il y a de mieux à faire... Si je dis

l'autre, s'appuyant avec force sur le sol, et déclara : tribuais les papiers moi-même et qu'on m'attrapât, ce

— On dirait qu'ils sont tout neufs ! Merci.., grand

serait dommage pour les journaux... Il y en a déjà si

merci ! peu, il faut en p r e n d r e grand soin.

21

— Et ta peur, qu'en fais-tu ? demanda de nouveau la — H é ! îa vie est b i z a r r e ! . . . on rit cinq fois p a r

mère. jour... on pleure tout autant... C'est agréable ï... Tu as

Ce solide gaillard à la tête bouclée l'amusait p a r fini Ignati ? Va d o r m i r !

la sincérité qui résonnait dans chacune de ses paroles, — Non, je ne veux pas ! par son visage rond et son air obstiné. — Va dormir, te dis-je !

— La p e u r c'est la peur, et les. affaires sont les — Vous êtes bien sévère 1 Eh bien, j ' y vais ! Merci

affaires ! rep!iqua-t-iî en découvrant les dents. Pour- pour le thé, p o u r le sucre... pour l'amitié. quoi vous moquez-vous de moi ? Voyez-vous ça I... Est- Il se coucha sur le lit de la mère et m u r m u r a en se ce que ce n'est pas effrayant'peut-être ? Mais si c'est grattant la tête : nécessaire, on passera par -le feu... Quand il s'agit — Maintenant, tout sentira le goudron chez vous... d'une affaire pareille... il faut... Vous avez t o r t ! . . . Vous me gâtez ! Je n'ai pas som-

Ah... ah î mon e n f a n t ! s'exclama involontaire- meil... Vous êtes de braves gens... Je n'y c o m p r e n d s

ment la mère, en se laissant aller au sentiment de joie plus r i e n . . . on se croirait à cent mille kilomètres du qu'il provoquait en elle. village... Comme il a bien parlé à propos du milieu...

Il sourit avec embarras. Au milieu, il y a ceux qui lèchent les m a i n s . . . des gens — Voilà encore... moi, un enfant ! qui battent les autres... Diable !... Nicolas, qui n'avait cessé de considérer amicalement Et soudain, avec un ronflement sonore, il s'endormit,

le jeune homme, p r i t la parole. les sourcils relevés, la bouche entr'ouverte...

— Vous n'irez pas là-bas...

— Et que dois-je faire"? Où faut-il aller ? demanda

Ignati, inquiet.

— C'est un autre qui ira, et vous lui expliquerez en

détail comment il devra s'y p r e n d r e !... Voulez-vous ? XX

— Bien ! r é p o n d i t Ignati à contre-cœur, après un

instant d'hésitation., Très tard dans la soirée, Ignati se trouvait dans u n

— Nous vous fournirons des papiers et nous vous sous-sol assis en face de Vessoftchikov, et lui disait, en

trouverons une place de garde forestier. chuchotant :

- - Mais si les paysans viennent p r e n d r e du bois ou — Quatre fois, à la fenêtre du milieu...

b r a c o n n e r . . . que faudra-t-il faire ? Les arrêter ? Cela — Quatre ? répéta le grêlé d'un air soucieux. ne me va p a s . . . — D'abord trois, comme cela...

La mère se mit à rire, ainsi que Nicolas, ce qui

Et il frappa sur la table avec son doigt replié, en

troubla et chagrina de nouveau le paysan. comptant :

—• Soyez sans c r a i n t e ! fit Nicolas. Vous n'en aurez

• — Une, deux, trois; puis, encore une fois, après un

pas l'occasion... Croyez-moH

petit instant...

— Alors, c'est différent ! dit Ignati. (II se tranquil-

— Je comprends...

lisa et sourit à Nicolas d'un air confiant et joyeux.)

— Un paysan à cheveux rouges vous ouvrira; il vous

J'aimerais aller à la fabrique, on dit qu'il y a des gens

demandera : — C'est pour la sage-femme ? Vous lui

' assez intelligents... direz : — Oui, de la part du propriétaire ! Rien de

Il semblait que dans sa large poitrine, un feu brû- plus, il comprendra de quoi il s'agit !

lât, inégal encore, et s'éteignît ne laissant voir que la

Leurs têtes se r a p p r o c h a i e n t ; tous les deux, robustes

fumée de la perplexité et de l'inquiétude.

et grands, ils parlaient en étouffant leur voix; les b r a s

La mère se leva de table et alla vers la fenêtre en di- croisés sur la poitrine, la mère îes regardait, debout

sant d'un ton pensif : p r è s de la table. Tous ces signes mystérieux, ces ques-

rions et ces réponses convenues la faisaient s o u r i r e ; — Après-demain... elle pensait : Le grêlé reprit en s'approchant d'elle et en lui po-

« Ce sont encore des enfants ! » sant sa lourde main sur l'épaule : •

Au mur. une lampe brillait, éclairant les sombres — Dis donc aux chefs que c'est très facile... ils

taches de moisissure, les images découpées dans des t'écouteront ! Regarde toi-même... voilà Te m u r de la

•journaux;- sur le s o l ' t r a î n a i e n t des seaux bosselés, des prison, près du réverbère. En face, un terrain vague, à

débris de zinc; par la fenêtre, on apercevait au ciel gauche le cimetière, à droite, la rue, la ville. Un allu-

obscur une grande étoile scintillante. Une odeur de m e u r vient pour nettoyer le réverbère en plein j o u r ;

rouille, de couleur à l'huile et d'humidité remplissait il place son échelle contre le mur, il monte, il accroche

la pièce. au faîte du m u r les anneaux d'une échelle de corde,

qui se déroulera à l'intérieur de la cour, et c'est prêt !

Ignati était revêtu d'un épais pardessus en drap velu

Dans la prison, on connaît l'heure, on demande aux

qui lui plaisait b e a u c o u p ; la mère le voyait caresser

prisonniers de droit commun de faire du désordre, ou

avec amour sa m a n c h e ; il tordait avec effort son gros

on en fait soi-même; pendant ce temps, ceux qui sont

cou p o u r mieux s'admirer. Et une pensée martelait le

désignés grimpent l'échelle, et voilà tout ! Et ils s'en

c œ u r de Pélaguée.

vont tranquillement à la ville, parce u'on les cherchera

« Enfants !... mes chers enfants !... »

d'abord dans le cimetière, dans le t e r r a i n v g u e . . .

— Voilà ! dit Ignati en se levant. Donc, rappelez-vous!

d'abord chez Mouratov, demander le grand-père... Il gesticulait avec vivacité en exposant son plan, qui

— Je me rappelle ! répondit'Vessoftchikov, lui paraissait simple, clair et adroit. La mère avait

Mais Ignati n'avait pas l'air de le croire, il lui répéta connu le jeune homme lourd et gauche; il lui semblait

encore tous les signaux, et les mots de passe; enfin, il étrange de Voir ce visage grêlé si animé et mobile. Au-

lui tendit la main. paravant, les yeux étroits de Vessoftchikov regardaient

:— Maintenant, c'est tout ! Adieu, camarade ! Saluez- tout avec irritation et défiance; maintenant on eût dit

les de ma part 1 Dites-leur : — Ignati est vivant et bien qu'ils avaient été remplacés p a r d'autres; ils étaient

portant. Ce sont de braves gens, vous verrez... ovales et brillaient d'un feu égal et sombre, qui con-

vainquait et troublait la mère.

Il se contempla d'un air satisfait, passa la main sur

son pardessus et demanda à la m è r e : — Réfléchis donc, ce sera de jour !... Oui, de jour !

— Puis-je p a r t i r ? Qui penserait jamais qu'un prisonnier oserait s'enfuir

— Tu trouveras le chemin ? de jour, sous les yeux de toute la prison — Bien sûr !... Au revoir, camarades ! — Et si on les fusillait ? fit la mère en frémissant.

Il s'en alla, les épaules hautes, bombant îa poitrine, —Ï- Qui ? Il n'y a p a s de soldats; et les geôliers se

son chapeau neuf sur l'oreille, les mains enfoncées dans servent de leur revolver pour planter des clous...

ses poches. Sur son front et ses tempes, des bouclettes —• C'est presque trop simple, tout cela ! claires et enfantines tremblaient gaiement. — Tu verras, ce sera comme je te le dis ! Parles-en

— Enfin, j ' a i aussi de l'ouvrage I dit Vessoftchikov donc aux autres ! J'ai déjà tout p r é p a r é , l'échelle de

en s'approchant de la mère. Je m'ennuyais... je me corde, les crochets... j ' a i parlé à mon logeur... il fera

demandais pourquoi j'étais sorti de prison... Je ne fais l'allumeur... que me cacher... En prison, j ' a p p r e n a i s . . . Pavel nous Derrière la porte, quelqu'un r e m u a i t . e t toussait, un

remplissait le cerveau que c'était un plaisir ! Et André bruit de ferraille entrechoquée résonnait. nous dégourdissait aussi... Eh bien, mère, qu'a-t-on — Le voilà, le logeur ! s'écria le grêlé. décidé de l'évasion, l'organise-t-on ? Une baignoire de zinc apparut dans l'entre-bâille-

— Je le saurai après-demain ! répondit-elle, et elle ment de la porte, une voix enrouée d i t :

répéta eh soupirant sans le vouloir : — Entre, diable !

Puis on aperçut une tête ronde et barbue, à cheveux — J'ai entendu ce nom. Mon neveu le connaît. Il est

gris, sans coiffure, à l'expression débonnaire et aux aussi en prison, mon neveu; il s'appelle Evtchenko.

yeux bombés. Vous le connaissez? Mon nom est Gadoune. Bientôt

Vessoftchikov aida l'homme à faire entrer ia bai- tout le monde sera en prison; nous serons alors heu-

gnoire; puis le nouveau venu, grand gaillard voûté, reux et tranquilles, nous autres, les vieux. Le gendarme

toussa en gonflant ses joues glabres, cracha et dit de la m'a promis d'envoyer mon neveu en Sibérie... Et il le

même voix enrouée : fera, le maudit !

— Bonsoir 1 Il se mit à fumer en crachant à terre de temps à

— Eh bien, demande-lui ! s'écria le jeune homme. autre. — Quoi ? Que voulez-vous me demander 't — Ah I elle ne veut pas ? continua-t-il en s'adressant

— Â propos de l'évasion... au jeune homme. C'est son affaire... L'homme est

— Ah ! dit le vieillard en essuyant sa moustache de libre... S'il est fatigué, qu'il s'asseye; s'il est las d'être

ses doigts noirs. assis, qu'il marche... Si on le dépouille, qu'il se taise;

— Voyez-vous, Jacob, elle ne croit pas que ce soit si on le bat, qu'il le supporte avec patience. Si on le

très facile à organiser... tue, qu'il tombe... C'est'bien certain... Mais moi, je

— Ah ! elle ne 'Voit pas ? Elle ne croit pas, c'est-à- ferai sortir mon neveu... Je le ferai sortir...

dire qu'elle ne veut pas. Mais nous deux, comme nous Ses phrases courtes, pareilles à des jappements, ren-

voulons que ça se fasse, nous croyons que c'est très dirent la mère perplexe; sa jalousie fut excitée par les

facile, répliqua tranquillement l'homme. derniers mots du vieillard.

Se pliant à angle droit, -il fut repris d'une quinte de Dans la rue, elle allait sous le vent froid et la pluie

toux, puis resta longtemps au milieu de la pièce en et pensait à Vessoftchikov. reniflant et en se frottant la poitrine. Les yeux écar- — Comme il a changé... voyez-vous ça ! quillés, il regardait ia mère. Et, songeant à Gadoune, elle médita, presque pieu-

— Mais ce n'est pas moi qui décide de cette ques- sement :

tion ! fit observer la mère. — À ce qu'il paraît, je ne suis pas la seule à vivre la

— Parle avec les autres, dis-leur que tout est prêt ' vie nouvelle.

Ah ! si je pouvais les voir, je saurais bien les convain- Puis, dans son cœur se dressa l'image de son fils :

cre 1 s'écria ie grêlé. — Si seulement il consentait !...

Il étendit les bras en un large geste, puis les croisa

comme pour étreindre on ne sait quoi; dans sa voix,

un sentiment dont l'énergie étonnait ia mère, résonnait

avec ardeur. XXI

— Voyez-vous, comme iî a c h a n g é ! pensa-t-elle, et

elle reprit à haute voix : Le dimanche suivant, en prenant congé de Pavel, au

— C'est Pavel et ses camarades qui décideront... greffe de la prison, elle sentit dans sa main une petite

Pensif, le grêlé baissa la tête. boulette de papier. Cela la fit tressaillir, et elle jeta sur

— Qui est ce Pavel ? demanda îe vieillard en s'as- son fils un regard interrogateur et suppliant; mais

seyant. Pavel ne lui donna aucune réponse. Ses yeux bleus

— Mon fils ! avaient comme d'habitude le sourire tranquille et ferme

— Quel est son nom de famille ? qu'elle connaissait bien.

— Vlassov. — Adieu ! dit-elle en soupirant. Il hocha la tête, sortit sa blague à tabac de sa poche De nouveau, Pavel lui tendit la main, tandis que son

et dit en bourrant sa p i p e : visage prenait une expression caressante.

— Adieu, maman ! coquins font de la justice une infâme comédie... Com-Elle attendit, retenant la main de son fils. prenez-vous, le jugement est rendu à Pétersbourg, avant — Ne t'inquiète p a s . . . ne te fâche pas.-.., reprit-il. ie verdict;.. Ces paroles et le pli obstiné de son front donnèrent — Laissez ceia, Nicolas, dit îa mère résolue. Il est

à la mère la réponse attendue. inutile de vouloir m e consoler ou de m'expliquer quoi

— Pourquoi dis-tu cela ? murmura-t-elie en baissant que ce soit... Pavel ne fera jamais rien de m a l . . . il ne

la tête. Qu'y a-t-il là ?... se tourmentera jamais en vain...

Et elle sortit vivement sans le regarder, afin que ses Elle s'arrêta et r e p r i t haleine... -» ,;

larmes ne trahissent pas ses sentiments. En chemin, — Pas plus qu'il ne tourmentera inutilement les au-il lui semblait qu'elle avait mal à la main qui serrait le tres !... Et il m'aime oui ! Vous voyez, il a pensé à billet de son fils;' son b r a s était pesant comme si elle moi... Qu'a-t-iî é c r i t : « Consolez-la! » h e i n ? avait reçu un coup à l'épaule. En rentrant, elle remit la Son cœur battait à grands coups, l'excitation lui fai-boulette de papier à Nicolas, Tout en le regardant sait un peu tourner la tête. défaire le p a p i e r fortement comprimé, elle eut de nou- — Votre fils est une belle âme ! s'écria Nicolas, d'une veau un peu d'espoir. Mais Nicolas lui dit : voix étrangement éclatante. J e l'aime et je l'estime

— Je le savais ! Voilà ce qu'il a écrit : « Camarades, beaucoup !... ,

nous ne nous évaderons pas, nous ne le pouvons p a s . . . — Si nous parlions de Rybine ! proposa la mère. aucun d'entre nous n'y consent. Nous perdrions le res- Elle aurait voulu agir immédiatement, partir, mar-pect de nous-mêmes. Occupez-vous plutôt du paysan cher jusqu'à en tomber de fatigue, puis s'endormir récemment arrêté. Il mérite votre sollicitude, il est satisfaite de sa journée de labeur. digne de vos efforts. Il souffre t r o p ici. Chaque jour, il — Oui, en effet ! répondit Nicolas, en continuant à est aux prises avec les autorités. II a déjà passé vingt- arpenter la pièce. Que -aire ?... Il faudrait que Sa-quatre heures au cachot. On le tourmente sans répit. chenka... - • .

Nous intercédons tous pour lui. Consolez ma mère, — Elle va venir... Elle vient toujours quand elle sait soignez-la. Racontez-lui cela, elle c o m p r e n d r a tout, que j ' a i été voir Pavel... Pavel. » " La tête baissée et l'air pensif, Nicolas s'assit s u r le

Pélaguée leva la tête et dit d'une voix ferme : canapé à côté de là m è r e ; il se mordait les lèvres et — Me raconter quoi ? Je comprends d é j à ! jouait avec sa barbiche. t Nicolas se tourna soudain, sortit son mouchoir de —• Quel dommage que ma sœur ne soit pas là !...

poche et, s'êtant mouché avec bruit, m u r m u r a : elle se serait occupée de l'évasion de Rybine...

— J'ai p r i s un r h u m e . . . — Si on pouvait l'organiser tout de suite, p e n d a n t que

_ Il se cacha les yeux de la main, sous prétexte de Pavel est encore là... il serait si content ! dit la mère. remettre ses lunettes, et continua en allant et venant Elle se tut, puis r e p r i t soudain d'une voix basse et dans la pièce : lente :

—: Voyez-vous... nous aurions quand même échoué... — Je ne comprends p a s . . . pourquoi refuse-t-il... — Q u ' i m p o r t e ! Qu'on le juge ! dit la mère, tandis puisqu'il peut ?

que sa poitrine se remplissait d'une angoisse vague... Un coup de sonnette retentit. Nicolas se leva brus-

—• Je viens de recevoir une lettre d'un c a m a r a d e de quement. La mère et lui se regardèrent.

Pétersbourg... — C'est Sachenka ! fit le jeune homme, tout bas.

— II peut s'enfuir de Sibérie aussi, n'est-ce pas ? — Comment lui dire ? demanda la mère sur le même — Bien entendu... Mon camarade m'écrit que l'af- Ion.

faire sera bientôt jugée; le verdict est déjà connu ? •— Oui... c'est difficile ! c'est la déportation p o u r tous... Vous voyez... Ces vils — Elle me fait pitié...

Le coup de sonnette se répéta, mais avec rroins de derrière la grille. Nicolas se mit à siffloter, puis s'assit

force; on aurait dit que celle qui était derrière la à la table et prit sa plume. porte hésitait aussi. Nicolas et la mère allèrent ouvrir — Elle s'occupera de cette affaire et cela la soula-

ensemble; mais, arrivé à la porte de la cuisine, Nicolas gera ! dit la mère à mi-voix. recula en chuchotant : — Evidemment ! répliqua Nicolas; et, se tournant

— Il vaut mieux que ce soit vous... vers la mère, il lui demanda, son bon visage illuminé

II refuse de s'évader ? demanda la jeune Allé avec p a r un sourire : Cette coupe a été épargnée à vos lè-

fermeté, lorsque la mère lui eut ouvert la porte. vres, m è r e . . . Vous n'avez jamais soupiré après l'homme

— Oui ! aimé ? c — Je le savais ! dit simplement Sachenka. — Quelle idée ! s'écria-t-elle, en agitant la main. Moi,

Mais elle pâlit. Elle déboutonna sa jaquette à moitié soupirer ? J'avais seulement p e u r qu'on m'obligeât à

et essaya en vain de l'enlever sans y p a r v e n i r . Elle épouser l'un ou l'autre... reprit alors : — Personne ne vous plaisait ?

— Il vente, il pleut, quel temps abominable !... Il est Elle réfléchit et répondit :

bien portant ? — Je ne m'en souviens pas, mon ami... Il est p r o -

— Oui 1 bable qu'il y en avait un qui me plaisait mieux que

— Content et en bonne santé... comme toujours ! dit les autres... Comment en serait-il autrement ?... Mais

Sachenka à mi-voix, en examinant sa main. je ne m'en souviens pas.

— Il nous écrit de faire évader Rybine, annonça la Elle le regarda et conclut avec une tristesse p é n i b l e :

mère, sans la regarder. — Mon m a r i m'a tellement battue, que tout ce qui

.—- Vraiment ? Ib faut mettre ce projet à exécution ! s'est passé avant s'est effacé de mon âme...

dit la j e u n e . fille avec lenteur. La mère sortit un i n s t a n t ; quand elle revint, Nicolas

—• Je suis du même avis ! déclara Nicolas en se mon- lui dit avec un regard affectueux, comme p o u r cares-

t r a n t sur le seuil. Bonsoir, Sachenka ! ser ses souvenirs avec des mots tendres et amoureux :

La jeune fille lui tendit la main et demanda : — Voyez-vous... moi aussi, j ' a i eu u n e . . . histoire...

— Quel obstacle y a-t-il ? Tous reconnaissent que le comme Sachenka. J'aimais une jeune fille, une créa-

plan est ingénieux, n'est-ce p a s ? J é le sais, tout le ture exquise; elle était l'étoile qui me guidait... Il y

monde est de cet avis... a vingt ans que je la connais et que je l'aime... je

— Mais qui se chargera de l'organisation ? Chacun l'aime maintenant encore, à vrai d i r e . . . Je l'aime tou-

est occupé... jours autant... de toute mon âme, avec gratitude...

— Moi, dit vivement la jeune fille en se levant. Moi, La mère voyait ses yeux illuminés d'une flamme

j ' a i le temps... vive et chaude. Il avait posé sa tête sur ses bras ap-

— Soit I mais il faut encore d'autres collaborateurs... puyés au dossier de son fauteuil, et regardait au loin,

— Bien... j'en trouverai... J'y vais à l'instant... on ne sait où; tout son corps, maigre et mince, mais

— Si vous vous r e p o s i e z ! proposa la mère. robuste semblait se. t e n d r e en avant, telle une tige qui

La jeune fille sourit, et répondit en adoucissant la se tourne vers la lumière du soleil,

voix : — Mais alors... mariez-vous ! conseilla la mère.

— Ne vous inquiétez pas de m o i . . . je ne suis pas — Oh ! Il y a cinq ans qu'elle est mariée !

fatiguée... - — Pourquoi ne l'avez-vous pas épousée avant ? Elle

Elle leur serra la main en silence et s'en alla, de ne vous aimait pas ?

nouveau froide et sévère... Il répondit après un instant de réflexion :

La mère et Nicolas s'approchèrent de la fenêtre et — Je crois qu'elle m'aimait... j'en suis même sûr !

la suivirent des yeux; elle traversa la cour et disparut Mais, voyez-vous, nous avons eu de la malchance :

 

v

quand elle était en liberté, c'est moi qui étais en prison ses serviteurs avec tant de zèle et pendant si longtemps,

et quand j'étais en liberté, c'est elle qui était en prison. il n'est donc pas sûr de leur bassesse ? Nous étions dans la même situation que Sachenka et Lioudmila s'assit sur le canapé en frottant ses joues

Pavel ! Enfin, on l'a envoyée en Sibérie p o u r dix a n s . . . caves; ses yeux sans éclat étaient pleins de mépris,

terriblement loin ! Je voulais la suivre... Mais nous tandis que sa voix se faisait de p l u s en plus cour-

avons eu honte tous les deux... Et je suis resté... Là- roucée : bas, elle a fait la connaissance d'un de mes camarades, — Ne dépensez donc pas votre p o u d r e en vain,

un très brave garçon. Ils se sont évadés ensemble... et Lioudmila ! lui dit Nicolas, le gouvernement ne vous

maintenant, ils vivent à l'étranger... entend p a s . . .

Nicolas enleva ses lunettes qu'il essuya, puis regarda Les cernes qui entouraient les yeux de la femme se

les verres à la lumière et commença de nouveau à les noircirent encore, couvrant son visage d'une ombre me-

frotter. naçante; elle continua en se m o r d a n t les lèvres :

— Ah ! mon cher ami ! dit affectueusement la mère — Je m a r c h e contre le gouvernement. Qu'il me tue,

en branlant la tête. • c'est son droit, je suis son ennemie. Mais qu'il ne cor-

Elle le plaignait et, en même temps, il y avait en lui rompe pas les gens p o u r défendre son pouvoir; qu'il ne

quelque chose qui obligea Pélaguée à sourire d'un bon m'oblige pas à les mépriser, qu'il n'empoisonne pas

sourire maternel. Nicolas changea d'attitude, reprit sa mon âme par son cynisme... plume, qu'il secouait au rythme de ses paroles, et dit : Nicolas la regarda à travers ses lunettes, plissant

— La vie de famille diminue l'énergie du révolution- les paupières et hochant la tête. La jeune femme conti-

n a i r e ; oui, elle la diminue toujours ! Les enfants nais- nuait à discourir comme si ceux qu'elle haïssait étaient

sent, l'argent devient rare, il faut travailler p o u r ga- devant elle. La mère écoulait attentivement ses paroles,

gner du p a i n . . . Et le vrai révolutionnaire doit déve- mais ne les comprenait p a s ; elle se répétait machina-

lopper son énergie sans se lasser, il faut du temps p o u r lement les mêmes mots :

cela. Si nous restons en arrière, vaincus p a r la fatigue — Le jugement... dans une semaine... le jugement...

ou séduits p a r la possibilité d'une petite conquête, nous Elle ne pouvait pas se représenter ce qui arriverait,

trahissons presque la cause du peuple... ni comment les juges traiteraient Pavel. Mais elle sen-

Sa voix était ferme, et, quoique son visage eût pâli, tait l'approche de quelque chose d'impitoyable, dont la

dans ses yeux brillait une énergie égale et soutenue. De cruauté et la férocité n'avaient plus rien d'humain. Ses

nouveau, un violent coup de sonnette retentit, inter- pensées lui troublaient le cerveau, voilaient ses yeux

rompant le discours de Nicolas. C'était Lioudmila, les d'une buée bleuâtre et la plongeaient dans quelque

joues rouges de froid. Tout en enlevant ses caou- chose de froidement visqueux qui la faisait frissonner,

tchoucs, elle dit d'une voix irritée : lui donnait des nausées, s'infiltrait dans son sang, arri-

— Le jour du jugement est fixé, ce sera dans une vait au cœur, étouffant en elle toute vaillance.

semaine 1

— Est-ce certain ? cria Nicolas de sa chambre.

La mère courut à lui, sans savoir si c'était la joie ou XXII

la crainte qui la troublait. Lioudmila la suivit et con-

tinua de sa voix basse et ironique : Elle passa deux jours dans ce nuage de perplexité et

— Oui 1 le substitut-dû p r o c u r e u r Chostak vient de d'angoisse. Le troisième jour, Sachenka vint, et dit à

dresser l'acte d'accusation. Au tribunal, on dit ouverte- Nicolas :. ment que le verdict est déjà rendu. Que signifie cela ? — Tout est prêt. C'est pour aujourd'hui, à u n e

Le gouvernement a-t-il donc peur que les fonctionnaires heure... traitent ses ennemis avec douceur ? Après avoir perverti — Déjà ? fit-il, étonné.

Nicolas et la jeune fille échangèrent u n coup d'œil.

— Ce n'était pas bien compliqué ! Je n'avais qu'à me

Sachenka haussa les épaules et dit :

p r o c u r e r des vêtements pour Rybine et trouver un en-

— C'est compréhensible...

droit p o u r le cacher... Le reste c'est Gadoune qui s'en

Puis, se tournant vers la mère elle la p r i t p a r le

est chargé... Rybine n'aura que quelques centaines de

bras, se pencha vers elle et déclara d'une voix simple et

pas à faire. Vessoftchikov; déguisé, bien entendu, ira

cordiale :

au-devant de lui et lui donnera un pardessus, une cas-

; — Pourtant, je vous avertis,^c'est en vain que vous

quette; il lui dira où aller... Moi, j ' a t t e n d r a i Rybine et

espérez...

l'emmènerai 1

— Ma chérie ! s'écria la mère en l'attirant à elle

— C'est très bien... Qui est Gadoune ? demanda Ni-

d'une main tremblante, emmenez-moi... je ne vous

colas.

gênerai p a s . . . Il faut que je voie... Je ne crois pas que

— Vous le connaissez. C'est chez lui que vous fai- ce soit possible... une évasion !

siez des lectures aux s e r r u r i e r s . . . • -J

— Elle viendra ! dit simplement la jeune fille à Ni-

— A h L j e m'en s o u v i e n s ! . . . Un vieillard bizarre...

— C'est un couvreur, un ancien soldat... Il est peu colas.

développé, il a une haine inépuisable p o u r toute vio- — C'est votre affaire ! répondit-il en baissant la.tête.

lence et pour tous les oppresseurs. C'est un peu un —• Mais nous ne p o u r r o n s pas rester ensemble, m è r e .

philosophe, dit pensivement Sachenka en regardant p a r Allez dans les champs, dans les j a r d i n s . . . De là on voit

la fenêtre. les murs de la prison... Autrement on vous demanderait

La mère l'écoutait en silence; peu à peu une idée ce que. vous faites là ?

vague mûrissait en elle. Pélaguée s'écria avec assurance :

— Gadoune veut faire évader son neveu, Evtchenko, — Je trouverai bien une réponse !

ce forgeron qui vous plaisait tant p a r sa p r o p r e t é e t — N'oubliez pas que les surveillants de la prison

sa coquetterie, vous souvenez-vous ? vous connaissent ! dit Sachenka. S'ils vous voient là...

Nicolas hocha la tête. — Ils ne me verront pas ! s'exclama la mère. — Il a tout arrangé à la perfection, continua Sa- Soudain l'espérance qui avait toujours couvé en elle

chenka, seulement je commence à douter du succès... sans qu'elle s'en doutât, s'enflamma et l'anima : Les prisonniers se promènent tous à la même h e u r e ; — Peut-être que... lui aussi... pensa-t-eile,en s'habil-

quand ils verront l'échelle, il y en a beaucoup qui lant à la hâte. voudront s'enfuir... Une heure après, elle était dans les champs, p r è s de

Elle ferma les yeux et se tut; la mère s'approcha la prison. Un vent vif soufflait, gonflant ses jupes, bat-

d'elle. tant le sol gelé, faisant chanceler la vieille clôture d'un

— . . . E t ils se gêneront mutuellement. jardin, frappant avec violence la muraille basse de la

Ils étaient tous trois debout près de la fenêtre, la prison, tombant d a n s la cour, qu'il balayait des cris

mère d e r r i è r e Nicolas et Sachenka. Leur conversation entraînés au ciel p a r sou souffle irrésistible. Des nuages

r a p i d e réveillait de plus en plus en Pélaguée un vague couraient; laissant entrevoir la profondeur bleue...

sentiment... Derrière la mère s'étalait la ville; devant elle, le cime-

— J'irai ! dit-elle soudain. tière. A droite, à une vingtaine de mètres, s'élevait la

prison. Près du cimetière, deux soldats p r o m e n a n t u n

— Pourquoi ? demanda S a c h e n k a ,

cheval, marchaient à pas pesants, sifflaient et riaient...

— Non, non, mon amie ! 11 vous arriverait quelque

Obéissant à une impulsion instinctive, la mère s'ap-

chose ! Non ! conseilla Nicolas.

procha de ces hommes et leur cria :

La mère les regarda et répéta, plus bas, avec insis-

tance : — Soldats, avez-vous vu ma c h è v r e ? Elle n'est pas

— Si, j ' i r a i ! venue ici ?

— Non, nous ne l'avons pas vue, répondit l'un d'eux.

sait quoi dans la direction de la prison, p u i s tendait

Lentement, elle s'éloigna, les dépassant et se diri-

l'oreille et tournait la tête de ce côté-là.

geant Vers le m u r du cimetière, tout en regardant à la

Crispée, la mère regardait; ses yeux, qui avaient tout

dérobée. Soudain, elle sentit que ses jambes fléchis-

vu, ne croyaient à rien. L'évasion, qu'elle s'était figurée

saient, s'alourdissaient, comme si le gel les eût. collées

si terrible et compliquée, s'était faite trop vite et trop

au soi; à l'angle de la prison, un allumeur de réver-

simplement p o u r qu'elle en eût pleinement conscience.

bères, le dos courbé sous une petite échelle, apparut,

Dans la rue, on ne voyait déjà plus Rybine. Un homme

en courant, comme le font ses semblables. Après un

de haute taille vêtu d'un long pardessus et une fillette

cillement d'effroi, Pélaguée regarda du côté des sol-

étaient les seuls passants... Trois surveillants se mon-

dats; ils piétinaient sur place, le cheval tournait en

trèrent au coin de la p r i s o n ; ils couraient serrés l'un

r o n d autour d'eux; puis elle vit que l'homme avait déjà

contre l'autre, le bras droit tendu en avant. Un des sol-

placé son échelle contre le m u r ; il y grimpait sans se

dats se précipita à leur r e n c o n t r e ; l'autre suivait le

presser... Il fit un geste de ia main, descendit vivement

cheval essayant de sauter à sa tête, qui se dérobanVet

et disparut au coin de la prison. Le c œ u r de la mère

battait à grands coups; les secondes s'écoulaient len- bondissait; il sembla à la mère que tout oscillait autour

tement... L'échelle était à peine visible p a r m i les ta- d'elle. Les coups de sifflet déchiraient l'air de leur

ches de boue e t - d e plâtre écaillé qui laissait voir les trille incessant et désespéré. -Pélaguée comprit alors

b r i q u e s . . . Soudain, apparut au sommet du m u r la tête le danger qu'elle courait. Toute frémissante, elle s'en

noire de Rybine; puis son corps se montra, passa de alla le long de la clôture du cimetière, suivant de l'œil

l'autre côté et glissa... Une seconde tête, coiffée d'une les gardiens; ceux-ci s'élancèrent vers l'autre coin de la

prison et disparurent, ainsi que les soldats,.. Elle vit

casquette velue, surgit, une pelote noire roula sur le sol

le sous-directeur, qu'elle connaissait bien, p r e n d r e la

et disparut au tournant du bâtiment. Rybine se re-

même direction; son uniforme était déboutonné... Des

dressa, regarda autour de lui, hocha la tête...

agents survinrent, la foule s'assembla...

—• Sauve-toi 1 sauve-foi ! chuchota la mère eii frap-

Le vent tourbillonnait et se démenait comme s'il eût

pant d u pied.- -

été satisfait; il apportait aux oreilles de Pélaguée des

Elle avait des bourdonnements dans les oreilles; des

lambeaux d'exclamations confuses :

cris arrivaient jusqu'à elle; une troisième tête, blonde,

— Elle est encore là !

celle-là, émergea à la crête du mur. Saisissant sa poi-

— L'échelle ?

trine des deux mains, la mère regardait, pétrifiée... La

— Que le diable vous emporte ! qu'avez-vous donc ?..,

tête blonde et imberbe.eut Un élan en l'air comme pour

De nouveau, des coups de sifflets retentirent. Ce tu-

s'arracher du corps, puis disparut derrière le mur. Les

multe enchanta la m è r e ; elle hâta le pas, se disant :

cris devenaient plus bruyants et impétueux; le vent

les entraînait dans l'espace avec les trilles aigus des — Donc, c'était possible !... il aurait pu s'il avait

coups de sifflets... Rybine longea le mur, puis franchit voulu !... un t e r r a i n qui séparait là prison des maisons de la Soudain, à un angle de la clôture, elle se heurta à

deux agents de police, accompagnés d'un sergent.

ville. La mère trouva qu'il allait bien lentement et qu'il

levait trop la tête; sûrement, ceux qu'il croisait n'ou- — Arrête 1 s'écria celui-ci, haletant... Tu n'as pas vu

blieraient pas ses traits, un h o m m e . . . avec une barbe ? Il n'a pas couru p a r ici ?

Elle montra du doigt la campagne et répondit tran-

— Vite... plus vite !... chuchota-t-elîe.

quillement :

Dans la cour de la prison, quelque chose claqua sèche-

— Oui, il s'est dirigé p a r là !...

ment... on entendit le son grêle du verre brisé. S'ap-

— Jégourov ! Cours... siffle ! hurla le sergent. Il y a

puyant au sol de toute sa force, le soldat tirait le cheval

longtemps ?...

à. l u i ; l'autre portait son poing à la bouche, criait on ne

— Une minute, peut-être...

22

338 MAXIME GORKI 339 LA MÈRE

 

Mais sa voix fut dominée p a r un coup de sifflet. Sans fier... Il leur r é p o n d r a . . . Ou bien André se m o q u e r a

attendre la réponse, le sergent se mit à courir p a r m i d'eux... Ils sont tous si ardents, si loyaux, les nôtres I...

les tas de boue gelée, en agitant les mains dans la direc- Et voilà, je me dis : — S'il arrivait quoi que ce fût, si

tion des jardins. Tête baissée, le sifflet à la boucbe, les l'un d'eux perdait patience... les autres le soutien-

agents de police se précipitèrent sur ses traces... draient... ët on les condamnerait... de manière à ne les

La mère les suivit un instant de l'œil et r e n t r a à la revoir jamais.

maison. Sans penser à rien en particulier, elle, regret-

Nicolas, l'air sombre, tiraillant sa barbe, gardait le

tait quelque chose; elle avait dans le c œ u r de l'amer-

silence.

tume et du dépit... Lorsqu'elle arriva p r è s de la ville,

— Je ne peux p a s m'enlever Ces idées de la tête ! con-

un fiacre la fit s'arrêter. Elle leva la tête et aperçut

tinua la mère à voix basse. C'est terrible, un jugement !

dans la voiture un jeune homme à la moustache blonde, Ils vont se mettre à tout examiner, à tout soupeser...

au visage pâle et fatigué. Il la regarda aussi. Il était ils chercheront où est la vérité ! C'est vraiment af-

assis de biais; c'est peut-être pourquoi son épaule droite freux !.... Ce n'est pas le châtiment qui est effrayant,

était plus haute que la gauche... mais le jugement... l'évaluation d e l à vérité... Je ne sais

Nicolas accueillit la mère avec un soupir de soula- comment d i r e . . .

gement.

Elle sentait que Nicolas ne comprenait pas sa terreur,

— Vous êtes saine et sauve ? Eh bien, comment cela

et cela l'embarrassait encore davantage dans ses expli-

s'est-il passé ?

cations...

Tout en s'efforçant de se remémorer les moindres dé-

tails, elle raconta l'évasion, comme si elle eût répété

une histoire invraisemblable. XXIII . . . . . . :

— Voyez-vous, nous avons de la chance 1 dit Nicolas

en se frottant les mains. Mais que j ' a i donc eu peur à

Cette t e r r e u r ne fit que croître dans l'esprit de Péla-

cause de vous ! Vous ne pouvez pas vous imaginer !...

guée p e n d a n t les trois journées qui la séparaient du

N'ayez pas peur du jugement, mère... Plus vite il a r r i -

jugement et, ce moment venu, elle emporta avec elle,

vera, plus le jour de la libération de PaveLsera proche,

au tribunal, un fardeau qui la ployait en deux.

croyez-le ! Peut-être même pourra-t-il s'évader en p a r -

Dans la rue elle reconnut d'anciens voisins d u fau-

tant p o u r la Sibérie... Quant au jugement, voilà à peu

bourg, s'inclina silencieusement p o u r r é p o n d r e à leur

près ce que c'est...

salut et se fraya à la hâte un chemin à travers la foule

Il se mit à lui décrire le tribunal. La mère l'écoutait,

sombre. Elle se heurta dans les corridors, puis dans là

devinant qu'il redoutait quelque chose et s'efforçait de

salle, aux familles des prévenus. On parlait à voix étouf-

la rassurer...

fée; on échangeait des propos qu'elle ne comprenait

"— Vous pensez peut-être que je p a r l e r a i aux juges, pas. De la cohue se dégageait un sentiment poignant

que je leur adresserai une requête ? dit-elle. qui se communiquait à la mère et l'oppressait encore

Il se leva brusquement, agita la main et s'écria d'un davantage.

ton offensé : — Assieds-toi. dit Sizov en lui faisant place sur le

— Que dites-vous ? Je n'y ai jamais pensé. b a n c à côté de lui. — J'ai peur, c'est vrai ! j ' a i peur, et je ne sais pas

Elle obéit, arrangea les plis de sa robe et regarda

de quoi !

autour d'elle... Elle aperçut vaguement des bandes

Elle se tut, laissant son regard errer dans la pièce. vertes et cramoisies, des taches, des fils jaunes et minces

— P a r moments, il me semble qu'on se moquera de qui brillaient.

Pavel, qu'on l'insultera, qu'on lui dira : — Hé I paysan,

— Ton fils a mené le mien à sa ruine ! fit à voix

fils de paysan 1 qu'as-tu donc inventé ? Et Pavel est

basse une femme assise près d'elle.