La Mère
— Et comment va Fédia Mazine ?…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
— Et comment va Fédia Mazine ? cria de la cuisine — Oui, bien, entendu... s'il en est ainsi, il vaut mieux
le Petit-Russien. Il écrit toujours des p o é s i e s ? p a r t i r ! dit-elle p o u r ne pas l'offenser en gardant le
— Oui ! Te n'y comprends rien ! dit le jeune homme silence,
en hochant la tête. Est-ce que c'est un p i n s o n ? On le André sortit de la cuisine, et demanda en riant : met en cage... et il c h a n t e . . . Il y a une chose que je — Qu'est-ce que tu racontes, h e i n ? sais : je n'ai pas envie d'aller à la maison... Lo. mère, se leva et dit : '
— En effet, qu'y trouverais-tu ? répondit la mère en — Je vais p r é p a r e r quelque chose à manger.
réfléchissant. Elle est vide. le poêle n'est pas allumé, Vessoftchikov regarda fixement le Petit-Russien et il doit y faire froid... déclara soudain : .
Vessoftchikov se tut, ferma à demi les yeux, puis, — Je dis qu'il y a des gens qu'il faut tuer !
— Hou tEi pourquoi î domands le Petit-Russien avec - - Voiià l'affaire 1 s'écria le' Petit-Russien, .mais qoi
tranquillité. te reprocherait la vie même de ton père V Les imbé-
— Pour qu'ils n'existent plus ï ciles ! — Tu p.S donc le droit de. transformer en cadavres • — Les imbéciles... et les gens., d'esprit aussi ! Ainsi
des vivants *t Où l'as-tu pris ? toi, ta e,s nn garçon intelligent, Pavel aussi... eh bien,
— Les hommes nie l'ont donné... me considérez-vous d e . la même manière que Fédia Le Petit-Russien, grand-et sec, resta au milieu de la Marine ou Samoïlov, o u comme vous vous considérez
pièce, balançant son long c o r p s ; il examinait le grêlé mutuellement ? Ne mens pas, je ne te croirais pas quand du haut en bas, les mains dans les poches. Vessof- m ê m e . . . vous tous, vous me poussez- de côté, vous m e tchikov était assis, enveloppé d'un nuage de fumée; des mettez à l'écart... plaques rouges apparaissaient sur son visage blême. — Tu as l'âme malade, ami î répondit le Petit-
— Les hommes me l'ont donné ! rénéta-t-il en faisant Russien d'nne voix douce et affectueuse,, ea s'asseyant
le poing. Du moment qu'on ne iance des coups d e pied, à côté de lui. j'ai le droit de riposter... de frapper au museau... aux — Oui. La vôtre aussi souffre... Seulement vous yeux... Si on ne me touche pas, je ne touche personne. croyez que vos ulcères sont plus nobles que les m i e n s . . . Si on me laisse vivre comme je veux, je vivrai tranquil- Nous agissons tous eh canailles les uns envers les lement, sans déranger personne, je le jure î Admettons a u t r e s . . . voilà ce que je dis... Et. que peux-îu me que je veuille m'installer dans la forêt. Je m'y cons- r é p o n d r e . . . hein ï truirai une hutte dans un. ravin, au bord d'un ruis- • Il fixa son regard aigu stir André et attendît en décou-seau... et je resterai là... tout seul... v r a n t ses dents. Son visage btême était impassible;
— Eh bien...- fais-le ï dit îe Petit-Russien en haus- seules ses lèvres épaisses tremblaient comme si elles
sant les épaules. eussent été brûlées et contractées p a r quelque liquide
— Maintenant ? demanda le jeune homme. caustique. Il hocha la tête, et se frappant le genou d u poing : — Je ne te. r é p o n d r a i rien ! répliqua le Petit-Russien — Maintenant, ce n'est plus possible ï en caressant le regard hostile de Vessoftchikov avec le — Qui t'en empêche ? sourire lumineux et triste de ses yeux bleus.... J e le sais — Les hommes ! Je suis étroitement lié à eux jus- bien... vouloir discuter avec quelqu'un dont ie cœur
qu'à ma m o r t . . . ils ont enlacé mon cœur avec de la saigne, c'est seulement L'irriter... je le sais, frère i h a i n e . . . ils m'ont attaché à eux par îe mal... et c'est un - - On ne peut pas discuter avec moi, je ne sais pas lion solide.... Je les hais, et partout où j ' i r a i , je les discuter ! gronuwela le jeune homme, en baissant des empêcherai de vivre tranquilles, lis me. gênent, -, i moi yeux. je les gênerai. Je réponds• de moi... de moi seul...-et je — - Je c-fis. qio chacun de nous a m a r c h e pieds nus ne peux r é p o n d r e de personne autre... Et si. ir«--n père sur des éclats de verre, continua Anaré, chacun de nous est un voleur... a respiré dans fus heures sombres, comme ta le fais
— A h ! dit le Petit-Russien à mi-voix en sYppio- "l'îii-bînaîst... .
chant de Vessoftchikov. — Tu ne peux rien dire qui m'apaise l dit Vessof-
— J ' a r r a c h e r a i la tête à Isaïe Gorbov, tu verras ! lehiki7 .' "'fetûert. Rien !. Mon âme hurle comme un —- Pourquoi ? demanda André sérieux, à vf''v. basse. loup. —• Pour qu'il n'espionne et ne rapporte pins. C'est — j e n'en ai pas l'intention. Seulement, je sais que
à cause de lui que mon père s'est dégradé... et c'est sur cela passera... Peut-être pas tout de suite, mais cela lui que mon père compte p o u r entrer dans la police passera... secrète ! répondit Vessoftchikov en regardant André Il se mit à r i r e et reprit en frappant sur l'épaule du avec hostilité. jeune homme :
— C'est une maladie de l'enfance... dans le genre de Resté seul, Vessoftchikov jeta un coup d'œil autour
la rougeole, frère... Nous en avons tous été atteints, avec de lui;, il étendit sa jambe, chaussée d'une lourde botte,, plus ou moins de violence, selon que nous étions forts la considéra, se pencha, tâta son gros mollet, puis ii ou faibles... Elle attaque les gens de notre espèce quand leva la main, en examina attentivement la paume et le on se trouve tout seul, qu'on ne comprend pas encore la dos. Sa main était épaisse et^couverte d'un duvet jaune; vie efxni'on ne voit pas la place qui nous est destinée; les doigts courts. Il les agita on l'air et se leva. ii semble qu'on soit ie seul vrai nomme de la terre e t Quand André revint, portant le samovar, le grêlé que personne ne se soucie de nous, excepté pour nous devant le miroir, l'accueillit par ces paroles : dévorer, Plus tard, dans quelque temps, quand tu verras — Il y avait longtemps que je n'avais vu mon mu-qu'il y a aussi une bonne âme dans d'autres poitrines seau... que la tienne, tu seras soulagé... et un peu, honteux alors Il ajouta en souriant et en hochant la tête : d'avoir cru que seul tu donnais la note juste, et d'avoir — Je suis bien laid... voulu grimper au clocher, quand ta cloche est si petite — Qu'est-ce que cela peut te faire ? demanda André qu'on ne l'entend pas dans la sonnerie des jours de en le considérant avec curiosité. fête... Ensuite tu t'apercevras que tu n'es qu'une voix . — Sachenka dit que le visage est le miroir de l'âme, à peine perceptible, mais nécessaire cependant, dans le expliqua lentement le jeune homme. c h œ u r puissant et magnifique- de la vérité... Gom- — Ce n'est pas vrai !. s'écria le Petit-Russien. Elle a prenis-l.i ce que je veux d i r e ? un nez crochu, des pommettes pointues comme des
— J e c o m p r e n d s . . . répondit Vessoftchikov. en ho- ciseaux et l'âme pareille à une étoile... d'une pureté...
chant la tête. Seulement, je ne te croîs pa.s I Ils s'assirent pour p r e n d r e le thé ët manger.
Le Petit-Russien se mit à rire, se leva soudain et Vessoftchikov s'empara d'une grosse pomme de terre,
arpenta bruyamment la chambre. sala un morceau de pain et se mit à mâcher tranquille-
Moi non plus, je n'ai pas voulu croire... Hé... tu ment, lentement, comme un loup.
n'es qu'une charrette 1 — Et comment vont les afïa.ires ici ? reprit-il, la • — Pourquoi ? dit le jeune homme, en regardant André .bouche pleine.
d'un air m e r n e . ' Lorsque André lui eut raconté avec enthousiasme
— Tu ressembles à une charrette ! combien la p r o p a g a n d e socialiste se développait à la Le grêlé riait aussi, la Louche fendue Jusqu'aux fabrique, il redevint sombre et dit d'une voix rauque :
oreilles. — C'est bien long, tout cela ! Il faut aller plus
— Qu'as-tu 1 demanda le Petit-Russien étonné, en vite... - ,
s'arrêtant devant lui. * La mère lui jeta un coup d'œil; u s sentiment'hostile'
- - Je me disais que celui qui t'insulterait serait un s'agita dans son cœur.
imbécile 1 — La vie n'est p a s un cheval, on ne la fait p a s avan-
:— Mais comment pourrait-on m'insulier ? répliqua cer à coups de fouet ! répliqua André.
André en haussant les épaules. Mais le grêlé hochait la tête avec opiniâtreté.:
— J e n'en sais rien, répondit le grêlé avec un sourire —• C'est trop long I Je n'ai pas assez..de patience...
condescendant. Je disais seulement que l'homme qui Que faut-il que je fasse Y -t'aura insulté sera joliment confus, après ! Il laissa tomber ses bras* avec découragement, regarda
— Ah ! voilà, où tu voulais en venir ! dit le Petit- le Petit-Russien "et 'se tut, attendant une réponse. -
Russien en riant. — Nous devons tous a p p r e n d r e et enseigner aux
— André,- venez p r e n d r e le t a m o v a r ! "appela h"; p.utres, voilà notre tâche ! "dit André en baissant la tête.
mère. Vessoftchikov demanda : ..
André sortit. — Et"quand nous b a t t r o n s - n o u s ? -
— On nous battra encore pli • V n jo . " l o 'de- ' ï a . ï j t i •• i I N " , t, " a y a ar
je l é s a i s bien... Mais j'ignore-qu-inJ a o iir n d° luticr c i ' C j 'ÎUJ -0 N , j J L I F C sont s
L n i t q ,
tête et après seulement les mains... a mon avis... * * t viendra pour nous ! Vois-tu, ii faut u'aboru armer la — ïl il L e-1 n o u i -
Le jeune homme garda ie siic"i e n o »»inu a r^aa- bt % . "IR cb.f n, c l
ger. Sans q u ' i l s'en aperçût, la m e . e e ^ a i n n a u s«a lfrgî visage grêlé, essayant d'y trouva »â"C I1' * n'n-' qui a
réconciliât avec, la personne ma- u 'T i - - ! j rat-
homme. Et quand elle r e n c o n t i r 1 ic rcgn c. \ r . ( „ p t ' e
ses petits yeux, elle remuait 'e-. • u,ra*- •
I o »jo s . c i i l c i u idi*d , b ^ jou - ...a eut b a n kt et
prenait la tête entre les mains of , ait „i t*. ta )tC s.e
divo * 'M u t n u ij -or f doue co i 1 oc i,' x-
mettait à p a r l e r et à r i r e , tan!'» ,» p . t * . i j i-t l " u -
vva i . q s ne i ' O i ' h i j i i p i ' s H f e \ . De plu p - t/it-s
queutent, sifflotait un air.
s o . j \ 2 i i i , d js ut o i in s i i ' £.i« ut .u il i s coii.er-
Il semblait à la mère qu'elle c . T Q r-* a t " . i ° c
sueiit a tri a i ' , , d ' " i i a'f s o 4 ' ; e u x ; d m - ,
l'inquiétude du jeune homme. » o, ,f't - .1 ». r -
ttoi t i r ' , n , , c l b i " , i i p lc^ .v-uc'i p« p. udenlô,
t u r n e ; quand ie Petit-Russien i t r "n«r -i r i-
p o r t e . quoi, il répondait briève t t u t , m?* u p u S r ' i ,1 ii t i*o ' r!i , p c 1 I e. , t, s i c i n" ïe^r r i-
qi^tli i . s b T ' i ' f E, l'o'-i -.Ci.'.it que cb.ici'n . . ' t u . reu
griauee visible.
p tu si,, Peifi'i i , r,i » tou t u r ie ,t \ o u s. i i i o i e . c'
Les 'deux habitants de ïa c n a u m i t r s», -en -ui-nt a
jetaient tour à lotir un furtif co1 o o*i z a »«r H -, i i . u me ! j ( ) , j m v'I . i u i I . u a' , ' i Enfin, celui-ci se leva en disant : c o i t p " „ i M ï i I ' i K I C ' 1 H , ' ( i . t O " j , . . *• j c j \ — J'-aimerais' me .coucher... '• \ ~ ( l e g ^ n r s «•"-k i ir.e v, ,pv!qu r l'étroit et mal à leur aise dans "a petite e; uMc et î o i i i o , s o r s ' ^ L. , i i i f , ' o ' i k i i i e j ci « r a . t s i ^ , , , *cc u r e , I I i , c,i i i 5 , -'^n a-- uc.i pa. te i o 1 . ils eî I°ut
c.-,^ g y , ' . , t r ' et c ' ! I C "t i.
fermé, oo m'a lâché subitement, t «i «« '» i ' * »s
f'îo. l i t c b g " " «i di!i.n.n1t • «^c. L-l! -,
fatigué... -' (on a.ea" en tm seul - . 1 , e m i, re Pdbii- . • j u . s
Lorsqu'il fut dans la cuisine, il i e .„„ n . " c c ti.i p e a . ti , --'-o'f^ a . rege J y,i- o 'd, ca est ont c s « u " r ,
Te bruit cessa, puis un, silence s moi ' e • * * -.if»* co i n , ' ctbii J e J . s h " Î a L nm u .
chuchota- à André l La n „ » e 1 ! pl it, a s" l»s 't rcs"nt î . i ^ - " . i p i i t — .11 -a des pensées terribles i . -Pov ) ro»iiii3 d i ,i î o j 1 a.n j t. ^ e t i r » u , . i . ' i n s — C'est un garçon pas eomr.it i c", » is reli*-visioie aux yeux des eunenns. Russien, en bochaul la tête. 'a.s • rîa f v - ' c - !' ' Un st,f, u% io.,n Lu - J I J , I , l X cheve A hoi olés, aussi, j'étais comme lui. Q u a r i L t • -or » " a- ï m s a r n \ „ do la vii, c'k as, o u d un p - o - n , ç ' m é: avec ardeur, il s'y accumule 1 c j u c o m i suir .. i ' c. en -oit.ir.', eiU d'I i ,a „ \ t c a.i .-c^hà r^cus vous coucher, petite mère, ;» v 1 • n» ir^ u r et eliuceiant : monient... — Au revoir, camarane !
Elle alla d a n s . u n angle, où ÏL * . - G . , I •, i i.f ?« «»• . - - i H V " I I j po n il ia ] " . ' ( , ' y ro-i''xa*d «t1
d'indienne. Assis à la table, idie «nt«. .dit le c b a u l
sourire.
m u r m u r e de ses prières et d e s." ' t ' r ' " t o m -
n a n t avec rapidité les pages c ' - , il t V u r . . ] i ( c e r c , . ( a a «. ( ï i « . i « f i » • s'ci ' L', après U ' . i K n la je Lfe, "ho i t v m t a le front fiévreusement, effilai! ' • ,\. ' cf " \ t c ~ rt.o ! î c 'ia" la l o I . j h i *iaî"h' c N n n " i, j - n n « m t o ,
longs doigts, remuait Tes pieds Le ' c i ' c ^ j ' t cf n 1 1 " ' p- pP on. loge "résonnait; aux fenêtres, h ™ei' 2 » i ON
Cdn,.r,u' ' i j «.i» dit T£? n . ' K , bir« ne J.i j r u n r
vitres en gémissant. Et la mt "*. • •• » ' h* - c :
iilie eut. disparu. Ah i raa chérie î que Dieu te doune un avait imaginé toutes sortes, rte ruses très habiles; les
bon camarade pour ia vie entière I agents de police, habitués à la voir, ne faisaient plus
Elle remarquait que souvent ceux qui venaient de attention à elle. A plusieurs reprises cependant, on
la ville avaient quelque chose d'enfantin sur leurs la fouilla, mais toujours le lendemain du jour où les
traits; elle souriait alors avec condescendance;, mais, en feuillets avaient été distribués. Lorsqu'elle n'avait rien
même temps, un étonnement j o j e u x la touchait en face de compromettant sur elle, elle savait exciter les soup-
de cette foi, dont elle sentait de plus en pi us la profon- çons des gardiens et des espions; ils l'arrêtaient, la
deur; leurs rêveï du triomphe de la justice la char- palpaient. Alors elle feignait d'être outragée, se que-
maient et ia réchauffaient; quand ils en pariaient, elle rellait avec les agents; puis, après les avoir confondus,
soupirait sans le vouloir, en proie à un chagrin incon- elle s'en allait, itère de son adresse. Le jeu commençait
nu. Maiâ ce qui l'émouvait surtout, c'était leur simpli- à lui plaire,
cité, leur si beau et si généreux oubli de soi-même. Vessoftchikov ne fut pas repris à la fabrique; il
Elle comprenait déjà bien des choses lorsque ses hôtes s'embaucha comme ouvrier chez un marchand de bois;
discutaient de. la vie; elle sentait qu'ils avaient, eu effet, du matin au soir il accompagnait dans le faubourg des
trouvé la vraie source du malheur des hommes, et elle chargements de poutres, de bois de chauffage, de plan-
s'accoutumait à approuver leurs opinions. Mais, au fond ches. La m è r e le voyait presque chaque jour. Une paire
de son âme, elle ne croyait pas qu'ils pourraient trans- de chevaux noirs avançaient leurs jambes tremblantes
former l'existence à leur idée, ni qu'ils auraient sufil- sous la tension, fortement appuyées sur le sol ; c'étaient
samment de force p o u r attirer tous les ouvriers à eux. de vieilles bêtes osseuses; leur tête s'agitait triste et
Chacun veut être rassasié le jour même, personne ne fatiguée, leurs yeux t e r n e s clignotaient de lassitude.
veut remettre son dîner, ne fût-ce que d'une semaine, Derrière eux, s'allongeait une poutre trépidante et.
s'il peut le manger à l'instant. Ceux qui p r e n d r a i e n t mouillée ou un tas de planches dont les extrémités ré-
cette voie lointaine seraient peu n o m b r e u x ; les yeux sonnaient avec fracas; et à côte, sans tenir les rênes
n e verraient pas tous qu'elle menait au royaume légen- marchait le grêlé, sale, déguenillé, chaussé de lourdes
daire de la fraternité des hommes. Et c'est pourquoi bottes, la casquette sur l'oreille, gauche et équarri
tous ces braves gens, malgré leur barbe et leur visage comme une bûche qu'on n'a p a s encore façonnée. Il se-
souvent fatigué, étaient des enfants à ses yeux. couait ia tête, les yeux à terre, pour ne rien voir. Ses
— Mes chéris ! pensait-elle en hochant la tête. chevaux marchaient aveuglément sur les gens, sur les
Us vivaient tous maintenant d'une vis bonne, sérieuse charrettes qui venaient en sens inverse; autour du jeune
et intelligente; tous parlaient • .du • b i e n ; -et désireux homme voltigeaient, comme dés bourdons, des cris de
d'enseigner aux gens ce qu'ils savaient, ils le faisaient c c l è r e ; des invectives furieuses. Sans lever la tête, sans
sans s'épargner. La mère comprenait qu'on pouvait répondre, il sifflait d'une manière assourdissante, aiguë,
aimer une existence pareille, malgré ses dangers; et et grommelait sourdement à ses chevaux : avec un soupir, eile regardait en arrière, là où son passé — En bien, p r e n d s , p r e n d s 1... s'allongeait en une étroite bande, sombre et plate. Sans Chaque fois qu'on se rassemblait chez André p o u r
qu'elle s'en doutât, la conscience d ' ê t r e indispensable lire une brochure, le dernier numéro d'un journal
à cette nouvelle vie lui venait peu à peu; autrefois, elle étranger, Vessoftchikov venait, s'asseyait et écoutait
ne s'était jamais sentie utile à qui que ce fût; et main- sans mot dire «ne heure ou deux. La lecture terminée,
tenant, elle voyait nettement que beaucoup de gens les jeunes gens, discutaient longuement; mais le grêlé
avaient besoin d'elle; c'était une sensation nouvelle et ne prenait jamais part à la controverse; il s'en allait le
agréable, qui lui faisait redresser la tête. dernier. Quand il restait seul avec André, il lui posait
Elle introduisait régulièrement des brochures - à ia des questions, d'un air morne.
fabrique, avec le sentiment du devoir accompli; elle — Qui est - le plus coupable de t o u s ? .
.9
— C'est celui qui a dit le p r e m i e r : C'est à moi ! Cet • — J ' a i p e u r de l u i ! dit-elle, avec inquiétude, a p r è s
homme est mort il y a des milliers d'années, il est donc le départ du grêlé. On dirait un poêle chauffé à blanc,
inutile de se fâcher contre lui ! disait le Petit-Russien il ne donne pas de chaleur, mais il brûle... en plaisantant, mais ses yeux avaient une expression — Oui ! répondit îe Petit-Russien, appuyant sur les
inquiète. mots. C'est un gamin irascible. Ne lui parlez jamais
.— Mais les r i c h e s et les puissants ? Et ceux qui les d'Isaïe, petite m è r e . . . Cet Isaïe est vraiment un es-
défendent ont-ils raison ? p i o n . . . il est même p a y é p o u r ça...
Le Petit-Russien se prenait la tête entre les mains, — Ce n'est p a s étonnant ! Son meilleur ami est un
tortillait sa moustache et parlait longuement de la vie gendarme ! des hommes, avec des paroles simples et ciaires. Mais — Vessoftchikov finira p a r l'égorger ! r e p r î t André
il ressortait toujours de ses propos que tous les hommes avec inquiétude. Là, voyez-vous quels sentiments mes-
en général étaient fautifs, ce qui ne satisfaisait p a s le sieurs les commandants de notre vie font naître dans
grêlé. Les lèvres épaisses fortement pincées, celui-ci les rangs inférieurs!... Quand tous ceux qui ressemblent
hochait la tête et déclarait d'un ton méfiant qu'il n'en au grêlé p r e n d r o n t conscience de leur situation humi-
était pas ainsi, et s'en allait mécontent et sombre. liante et qu'ils p e r d r o n t patience... mon Dieu, qu'arri-
Il s'écria une fois : vera-t-il î Le ciel sera éclaboussé de sang, et la terre
— - N o n . . . il doit y avoir des coupables... ils scnl là ! écumera comme si u n e mousse rouge la recouvrait.
Je te le dis, il faut que nous labourions à fond la vie — C'est terrible, mon André ! articula fébrilement
tout entière, sans pitié, comme un champ couvert de la mère. mauvaises herbes... — Nos ennemis n'auront que ce qu'ils méritent...
— C'est ce qu'Isaïe le pointeur a dit une fois en par- Et pourtant, petite mère, chaque gouttelette de leur
lant de vous ! observa la mère. sang aura été lavée à l'avance p a r les lacs de larmes
— ïsaïe ? demanda Vessoftchikov, après un instant du peuple...
# e silence. Il se mit soudain à r i r e et ajouta :
— Oui ! Quel méchant homme ! Il surveille et épie —. C'est juste, mais ce n'est pas consolant...
tout le monde, il questionne... il s'est mis à venir sou-
vent dans notre rue, il regarde nos fenêtres..,
— Vos fenêtres i répéta Vessoftchikov,
La m è r e était déjà couchée et ne pouvait pas voir XXII ' -
sa physionomie. Mais elle comprit qu'elle avait trop
parlé; lorsque le Petit-Russien s'écria vivement, d'un Un dimanche, lorsque la mère, revenant de l'épicerie,
ton conciliant : ouvrit la porte d'entrée et parut sur le seuil, elle fut
—• P e u importe ! qu'il vienne dans cette rue et qu'il envahie p a r une joie subite, pareille à une pluie d'été :
regarde chez nous ! Il a des loisirs et il se promène. elle avait entendu résonner dans la c h a m b r e la forte
— Non, attends î s'exclama le jeune homme d'une voix de Pave!. -
voix sourde. Le voilà, le c o u p a b l e ! —• La voilà ! s'écria le Petit-Russien.
—-Coupable de quoi ? demanda André, d'être bête ? La mère r e m a r q u a la rapidité avec laquelle son fils
Mais le grêlé ne répondit pas et s'en alla. se tourna vers elle; ello vit son visage s'illuminer d'un
Le Petit-Russien marchait de long en large, lente- sentiment qui promettait de grandes choses.
ment, avec lassitude," traînant doucement ses pieds — Te voilà revenu... à la maison ! chuchota-t-elle,
m i n c e s comme des pattes d'araignée. Il avait enlevé toute, déconcertée par la surprise, et elle s'assit.
ses boites, comme toujours, pour ne pas faire de bruit Pavel se pencha vers elle, très pâle; de' petites larmes
ni déranger la mère, Mais elle ne- dormait pas. lumineuses brillaient au coin de ses yeux et ses lèvres
— Tu as bien ie temps, viens !
frémissaient. Pendant un instant, il garda le silence;
- - Oui...
Pélaguée le considérait sans mot dire.
— Mais il ne r e n t r a pas immédiatement et, sur le -
Le Petit-Russien passa devant eux en sifflotant, tête
seuil de la cuisine, il déclara d'un air affairé :
baissée, et sortit.
— H faut dire à Vessoftchikov qu'il apporte du bois,
— Merci, maman .1 dit Pavel d'une voix basse et p r o -
il n'en reste plus beaucoup. Vous voyez comme la
fonde, en lui serrant la main de ses doigts tremblants.
prison a fait du bien à Pavel... Au lieu- de p u n i r
Merci, chérie S
les révoltés, ie gouvernement les engraisse...
Joyeusement émue par l'expression du visage de son
La mère se mit à rire, son cœur tressaillit douce-
lils et les accents de sa voix, elle lui caressait les che-
ment; elle était comme grisée de b o n h e u r ; mais déjà u r
veux et, r é p r i m a n t les battements de son cœur, elle dit
sentiment de p r u d e n c e lui faisait désirer de voir son
doucement :
fils calme comme il l'était toujours. Son âme trop heu-
— Que Dieu soit avec toi!... Pourquoi me remercier?...
reuse voulait que la première joie de sa vie se repliât
—• De ce que tu nous aides à accomplir notre grande
d'un coup dans son cœur pour rester pour toujours
œuvre ! Merci ! reprit-il. C'est un grand bonheur p o u r
aussi forte et aussi vive. Comme si elle eût craint que
l'homme quand il peut dire de sa mère qu'elle lui est
son b o n h e u r ne s'amoindrît, elle se hâta de le recou-
parent p a r l'esprit aussi... :,
vrir, tel l'oiseleur qui a p r i s par hasard un oiseau mer-
Elle ne répondit p a s ; le c œ u r épanoui, elle aspirait veilleux,
avec avidité les paroles de Pavel, le contemplait, r a v i e ;
— Tu n'as pas encore mangé, allons dîner, Pavel !
il lui semblait s i . l u m i n e u x , si p r o c h e . . .
proposa-t elle.
— Je me taisais, m a m a n . . . je" voyais bien que des
— Non. Le surveillant m'a appris M e r qu'on avait
choses dans ma vie le froissaient... j'avais pitié de ton
décidé de'"me libérer et depuis lors je n'ai eu ni faim .
âme, et je ne pouvais rien faire, je ne savais pas com-
ni soif... La p r e m i è r e personne que j ' a i rencontrée ici,
ment m'y p r e n d r e !... Je croyais que jamais tu ne te
c'est le vieux Sizov, raconta-t-il à André. En me voyant,
joindrais à nous, que tu n'adopterais jamais nos opi-
ii a traversé ia rue p o u r me dire bonjour... je l'ai
nions... mais que tu continuerais à ' t o u t supporter en
engagé à. être plus prudent, puisque je suis un homme
silence, comme tu Pas fait toute ta vie... Cela m'était
dangereux, sous la surveillance de la police î — Cela
p é n i b l e ! . . . '
ne fait rien, .m'a-t-il r é p o n d u . Et sais-îa C J qu'il m'a
— André m'a fait comprendre bien des choses ! dit-
demandé au sujet de son neveu ? — Fédor s'est-il bien
elle, désireuse de rappeler le Petit-Russien à son fils.
conduit en prison ? — Qu'entendez-vous p a r bien se
— Il m'a raconté tout ce que tu faisais î r e p r i t Pavol
conduire quand on est en prison ? — Eh bien, ne pas
en riant. -
bavarder au sujet des camarades ! Quand je lut ai
.—• légor aussi. Nous sommes du même village...
appris que. Fédor est un garçon honnête et intelligent,
André voulait même m ' a p p r e n d r e à lire...
il s'est caressé la barbe en me déclarant fièrement :
— Et tu as eu honte et tu t'es mise à étudier toute
—- Nous autres Sizov, nous n'avons pas de coquins
seule, en cachette... . '
dans la- famille...
— Ah î il m'a espionnée 1 s'écria-t-elle avec embar-
ras. Et, agitée p a r l'excès de j o i e . q u i remplissait son — Il n'est pas bête, ce vieillard, dit André en se-
cœur, elle proposa à Pavel : couant ia tête. Nous parlons souvent ensemble... c'est
on brave homme î -Fédia* sera-t-il. bientôt libéré ?
—- Il faut l'appeler ! II est sorti p o u r ne pas nous
— Ces jours-ci, probablement... Je crois qu'on relâ-
gêner. Il n'a pas d é m è r e . . .
chera tcut le monde. On n'a point de preuves contre
— André ! cria Pavel, en ouvrant la porte d'entrée
ncus, sauf ' les dépositions d'Isaïe; et que ' pouvait-il
Où es-tu ? - . • •
savoir ?
-— Ici,-je vais fendre du bois...
La mère allait et venait, et contemplait son fils. An- pas mâché suffisamment et il vous est resté un morceau
dré écoutait le jeune homme, debout devant la fenêtre, dans la gorge... Vous vous gargarisez... les bras croisés derrière le dos. Pavel arpentait la — Ne dîtes pas de bêtises, conseillait Pavel. chambre à grands pas. Il avait laissé pousser sa barbe, — Moi ! Je suis aussi sérieux qu'à un enterrement!.,,
qui bouclait sur ses joues en petits anneaux noirs et La mère riait en hochant la tête... lins et atténuait la vigueur de son teint basané. Ses
yeux cernés avaient un regard sombre.
— Asseyez-vous ! dit la mère en servant le dîner.
Tout en mangeant, André mit. la conversation sur \ ' O ^ J
ïtybine. Quand il eut achevé de raconter ce qui était
arrivé, Pavel fît, d'une voix pleine de regrets : Le p r i n t e m p s approchait, la neige fondait, décou-
— Si j'avais été là, je ne l'aurais pas. laissé p a r t i r vrant la fange et la suie des cheminées de la fabrique,
a i n s i ! Qu'emporte-t-iî avec lui ? Un sentiment de ré- qu'elle avait dissimulées sous sa blancheur. volte et des idées embrouillées !... Chaque jour, la boue se faisait plus agressivement
apparente, le faubourg tout entier semblait sale et cou-
— Hé ! s'écria André en riant, quand un homme a
vert de guenilles. Le jour, les toits dégouttaient et les
•quarante ans, qu'il a lui-même longtemps lutté contre
murs gris des maisons fumaient Comme s'ils transpi-
les doutes et les soupçons de son âme, il est difficile
raient. La nuit, des glaçons pendaient partout et scin-
de le transformer...
tillaient faiblement. Le soleil'sp--montrait de plus en
Ils discutèrent en employant des termes que la m è r e
plus souvent, et les ruisseaux Indécis se mettaient à
ne comprenait pas. Le dîner était achevé qu'ils conti- couler doucement vers le marais. A midi, la chanson
nuaient encore à se b o m b a r d e r sans pitié de paroles caressante des espoirs printaniers palpitait au-dessus
savantes. Parfois, ils s'exprimaient plus simplement : du faubourg.
— Nous devons suivre notre voie, sans nous en écar- On se préparait à fêter le Premier Mai.
ter d'un seul p a s . . . déclara Pavel avec fermeté. Des feuillets avaient été répandus à la fabrique et
— Et nous h e u r t e r en chemin à des dizaines de mil- dans le q u a r t i e r : ils expliquaient la signification de
lions d'hommes qui nous considèrent comme des enne- cette fête; et même des jeunes gens qui n'avaient rien
m i s . . . . de commun avec les socialistes, disaient en les lisant :
La mère écoutait; elle put saisir que Pavel n'aimait —• Il faut arranger ça !
pas les paysans, tandis qu'André prenait leur défense Vessoftchikov s'écriait avec un sourire maussade :
et trouvait qu'il fallait leur enseigner le bien à eux — Ce n'est pas trop tôt, c'est assez joué à cache-
aussi. Elle comprenait mieux André, il lui semblait qu'il cache ! avait r a i s o n ; chaque fois qu'il disait quelque chose à Fédia Mazine se réjouissait. II avait beaucoup maigri,
Pavel, elle tendait l'oreille et retenait sa respiration, et la nervosité de ses gestes et de ses propos faisait
attendant avec impatience la réponse de son fils, afin songer à une alouette en cage. Il était toujours accom-
de savoir si le Petit-Russien ne l'avait pas offensé. Mais pagné de Jacob Soniov, garçon taciturne, très sérieux
ils discutaient sans se fâcher. malgré son jeune âge et qui travaillait maintenant en
De temps en temps, Pélaguée demandait à son fils : ville, Samoïlov, dont les cheveux et la barbe étaient
— C'est bien comme ça, Pavel ? devenus encore plus rouges eu prison, Vassili Goussev,
Et il répondait en souriant : Boukine, Drégounov et quelques antres jugeaient qu'il
— Oui ! était indispensable de se m u n i r d'armes; mais Pavel.
— Ainsi vous, monsieur, disait le Petit-Russien d'un le Petit-Russien, Somov et leurs amis n'étaient pas de
ton malicieux, vous avez bien mangé et vous n'avez cet avis,
légor arriva alors; comme toujours, il était fatigue, rires de Natacha. Mais, quand elle était partie, il se
haletant et couvert de sueur. Il dit en plaisantant : mettait à siffler tristement ses innombrables c h a n s o n s ;
— La transformation de l'organisation actuelle ési et il se promenait à travers la chambre en t r a î n a n t les
une grande œuvre, camarades, mais, pour qu'elle mar- pieds. che plus facilement, il faut que je m'achète des souliers Sachenka venait souvent; elle était toujours morose
neufs 1 (If montra ses bottines éculées et trempées et pressée; elle devenait sans cesse plus âpre, plus angu-
d'eau.) Mes caoutchoucs aussi sont bien malades; tous leuse. les jours, je me mouille les pieds. Je ne veux pas des- Une fois que Pavel était sorti de la maison pour
cendre au sein de la t e r r e avant que nous ayons renié l'accompagner, sans refermer la porte derrière lui, la
ie vieux m o n d e d'une manière publique et visible; mère entendit une r a p i d e conversation : c'est pourquoi, repoussant la motion du camarade Sa- — C'est vous qui porterez le drapeau ? demandait ia
moïîov relativement à une démonstration armée, je p r o - jeune fille à voix basse, pose qu'on mo chausse d'une paire de solides bottes, — Oui ! car je suis profondément convaincu que c'est plus utile — C'est décidé ? p o u r le t r i o m p h e de notre cause que la plus vaste — Oui, c'est mon droit î échauffourée ! ; — Et de nouveau la prison ?,..
Toujours dans le même langage imagé, il dit com- Pavel garda le silence.
ment le peuple avait essayé d'améliorer son sort, dans — Vous ne pourriez p a s , . , reprit Sachenka. divers pays. La mère aimait à entendre s e s . discour s; Puis elle s'interrompit. ils produisaient sur elle un effet bizarre. Elle se repré- — Quoi ? demanda Pavel. sentait alors que les pires ennemis du peuple, ceux qui — Laisser un a u t r e . . . le trompaient si souvent et avec la plus grande cruauté, — Non ! dif-il résolument. c'étaient, de petits hommes, à la grande panse, aux joues — Réfléchissez... vous avez tant d'influence... on vous
rouges, rapaces, rusés, impitoyables et fourbes. Si ie aime. Vous êtes les chefs ici, André et vous... que de
pouvoir des tsars leur rendait la vie difficile, ils exci- choses vous pouvez faire en étant libres!... réfléchissez!
taient le m o n d e ouvrier à s'emparer de l'autorité; puis, Car on vous exilera pour cela... très loin... et p o u r des
quand le peuple se soulevait et arrachait le pouvoir des années Y... mains de l'empereur, les petits hommes le leur enle- Il parut à la mère qu'il y avait dans la voix de la
vaient adroitement et envoyaient les travailleurs dans jeune fille des sentiments qu'elle-même connaissait b i e n :
leur t a u d i s : et si ceux-ci voulaient discuter avec eux, de la peur et de l'anxiété. Et les paroles de Sachenka
ils les massacraient p a r centaines et p a r milliers. tombèrent sur son c œ u r de mère, comme de grosses
Pavel dit une fois en p a r l a n t d'Iégor : gouttes d'eau glacée... — Tu sais, André, les gens qui rient le plus souvent —: Non, je suis décidé ! répondit Pavel. Je n'y renon-
sont ceux dont le c œ u r souffre sans cesse. cerai pour rien au m o n d e . . . '
Après un instant de silence, le Petit-Russien répondit — Même si je vous en p r i a i s . . . même si je...
en fermant à demi les paupières : Pavel l'interrompit vivement, d'une voix particuliè-
— Ce n'est pas vrai ! S'il en était ainsi, la Russie rement sévère :
tout entière mourrait de r i r e S... — Il ne faut pas p a r l e r ainsi... à quoi pensez-vous ï
Natacha revint aussi; elle avait été en prison, dans Vous ne devez pas p a r l e r ainsi !
u n e autre ville, mais elle n'avait pas changé. La mère — Je suis une créature humaine ! piaida-f-elle. remarqua que lorsque la jeune fille était prés2nte, le — Une bonne et douce créature ! répliqua Pavel à
Petit-Russien devenait plus gai, plaisantait tout le voix basse, d'un ton bizarre, comme s'il avait de la
monde avec une malice sans méchanceté et excitait les psine à respirer, une Créature qui m'est c h è r e . . . si
chère !.., Et c'est p o u r cela... c'est pour cela qu'il ne Pavel s'éloigna un peu d'elle; elle l'entendit pronon-
faut p a s parler ainsi. cer des paroles t r a n c h a n t e s et acerbes :
—• Adieu i dit.la jeune fille. — Il y a des affections qui empêchent l'homme de
Et au bruit de ses talons, la mère comprit que Sa- vivre.
chenka s'en allait avec rapidité, presque en courant. Elle tressaillit et, de p e u r qu'il dît encore d'autres
Pavel la suivit dans la cour. choses pour repousser son cœur, elle s'écria vivement :
Une t e r r e u r accablante, atroce, envahît la mère. Elle — Ne parle pas ainsi, Pavel... J e c o m p r e n d s . . . tu n é
n'avait pas compris de quoi il était question, mais elle peux agir a u t r e m e n t , . à cause des camarades... devinait qu'un nouveau malheur la guettait, un grand — Non I dit-il. C'est p o u r moi que j ' i r a i . . . Je p o u r r a i s
malheur obscur. Et cette question : « Que veut-il ne pas le faire, mais je le veux et j ' i r a i î faire ? » pénétra dans son cerveau comme un clou. André s'arrêta sur le seuil; il semblait placé s u r un
Pavel r e n t r a dans la cuisine avec André; celui-ci c a d r e ; il était plus haut que la porte et ployait les
disait eu hochant la tête : genoux d'une manière bizarre, appuyant une épaule
— Ah ! cet P-iïe de malheur î que faut-il faire de lui? contre un montant et projetant en avant le cou, la tête
-•- Il faut lui conseiller de renoncer à l'espionnage, et l'autre épaule.
répondit Pavei morose. — Vous feriez mieux de ne pas tant bavarder, mon-
— Il dénoncera ceux qui l'avertiront 1 r e p r i t l e Petit- sieur I dit-il en fixant d'un air sombre ses yeux bombés
Russien, et il jeta sa casquette dans un coin. sur Pavel. Il ressemblait à un lézard caché dans la fente
— Que veux-tu faire, Pavel ? demanda la mère en d'une pierre.
baissant la tête. Là mère avait envie de p l e u r e r ; maîf ne voulant pas
— Quand ?... Maintenant ? que Pavel s'en aperçût, elle marmotta soudain : — Le P r e m i e r . . . le P r e m i e r M a i ? — Ah î voilà que j ' a i oublié... — Ah ! s'exclama Pavel en baissant la voix, je veux Et elle sortit. Sous l'auvent, elle appuya sa tête contre
porter notre drapeau... .le me placerai à la tête du cor- le mur, dans un coin, et donna libre cours à ses larmes;
tège, l'étendard à la main... On me mettra de nouveau elle pleurait sans bruit, sans gémissement, défaillant
en prison, probablement... comme si le sang de son cœur s'échappait p a r ses yeux.
— Les yeux de la mère devinrent b r û l a n t s ; une sé- P a r l'entre-bâillement de la porte mal fermée, des b r u i t s
cheresse fiévreuse lui remplit soudain la bouche. Pavei sourds de discussion arrivaient jusqu'à elle.
lui prit la main et la caressa : — Tu te plais à la tourmenter I disait le Petit-Russien.
— Il me faut cela, mère 1 C'est là qu'est le bonheur ! —• Tu n'as pas le droit de me parler ainsi I — Je n'ai rien dit ! proncnça-t-elle lentement, en -— Je ne serais p a s un bon camarade, si je me taisais
levant la tête. devant tes cabrioles stupidés... Pourquoi as-tu dit cela ?
Mais lorsque ses yeux eurent rencontré le regard Le sais-tu ?
obstiné de Pavel, elle baissa de nouveau la tête. — Il faut toujours parler avec fermeté, quoi qu'on
Il laissa tomber la main de sa mère, poussa un sou- ait à dire.
pir, et reprit d'un ton de reproche : —- À ta mère ?
— Tu devrais te réjouir et non pas te chagriner... — A tous! Je ne veux p a s d'un amour ou d'une amitié
Quand il y aura dès mères qui enverront leurs enfants qui m'arrête ou qui m'entrave... avec joie même à la mort... — Quel héros ! Mouche-toi ! et ensuite va dire cela
— Hop, hop î grogna le Petit-Russien. Notre bon- à Sachenka.., C'est à elle que tu aurais dû parler ainsi.
homme a enfourché son dada, et il va, il va !... -— Je l'ai fait !
— Je n'ai rien dit ! répéta la mère. Je ne t'empêche — Aussi durement ? Ce n'est pas vrai ! A elle, t u as
p a s . . . Si j ' a i pitié de toi, c'est mon affaire... parlé d'une voix caressante, avec tendresse... Je né t'ai
pas entendu, mais je îe sais... Mais devant ta mère, tu
l'exprimer et elle regardait son fils avec des yeux bril-
manifeste ton héroïsme... n'est-ce pas ? Comprends-le
lant d'une-douleur aiguë et ardente...
donc, animal, ton héroïsme ne vaut rien...
— C'est bon, maman i P a r d o n n e . . . J'ai tort ! chu-
Pélaguée essuya vivement ses larmes. Elle craignait
chota Pavel en baissant la tête. I l - M jeta un coup d'œil
que le, Petit-Russien offensât son fils; elle ouvrit la
rapide en souriant; puis il ajouta en se détournant,
portée et, r e n t r a n t dans ia cuisine, elle dit, toute trem- confus, mais apaisé : blante de chagrin et de peur :
— Je ne l'oublierai jamais, parole d'honneur !
—- Oh ! comme il fait froid I Et c'est le p r i n t e m p s . . .
_ L'écartant d'elle, Pélaguée passa dans la c h a m b r e et
Et t o u t . e n déplaçant des ustensiles sans savoir pour- fit d'une voix suppliante, à André :
ouoi, elle c o n t i n u a ' e n haussant la voix p o u r tâcher de . — André, ne le. grondez pas î... Je sais bien que vous a dominer îe bruit de la conversation des jeunes gens : êtes l'aîné... m a i s . . .
— T o u t a changé... les gens s'échauffent et le temps Le Petit-Russien, qui lui tournait le dos, ne bougea
se refroidit... Autrefois, à cette époque, iî faisait déjà pas et se mit à crier d'une voix bizarre et comique : chaud, le ciel était clair, le soleil brillait... — Hou I hou ! hou l Si, je le querellerai... je îe rosse-
Le silence se fit dans la chambre. La mère resta rai même !
immobile au milieu de la cuisine, attendant on ne sait La mère se dirigea lentement vers lui, la main tendue quoi. et dit :
—• Tu as compris ? demanda André à voix basse. II — Mon bon arui !...
faut c o m p r e n d r e . . . que diable ! Elle est plus riche de Le Petit-Russien se détourna, pencha la tête en avant cœur que toi 1... comme un taureau et s'enfuit à la cuisine, les mains
— Voulez-vous du thé ? dit la mère d'une voix entre- cachées derrière le dos. Sa voix résonna bientôt, iro-
coupée. Et, sans attendre la réponse, elïe s'écria p o u r nique et sombre : dissimuler son trouble : • — Va-t-en, Pavel, si tu ne veux pas que j e t'arrache
.— Qu'ai-je donc ? je suis transie de froid ! la tête I... Je plaisante, petite mère, ne me croyez pas I Pavel sortit lentement de la chambre. ïl regarda sa Je p r é p a r e le samovar ! Oui, parfaitement... Il est mau-
mère furtivement, et un sourire embarrassé tremblait vais, notre charbon... il est humide...' qu'il aille à tous sur ses lèvres. . • les diables !
— Pardonne-moi, m è r e S murmura-t-iï, je suis encore Il se tut, Lorsque la mère rentra dans la cuisine, ii
un entant, im nigaud... était assis sur le soi et allumait le samovar. Sans îa
— Ne me gronde plus ! dit la mère avec tristesse, en regarder, il reprit : .
serrant la tête de Pavel contre sa poitrine. Ne m e dis — N'ayez pas peur, petite mère, je ne le toucherai plus rien... Que Dieu soit avec toi î... Ta vie, c'est ton pas i Je suis bon et doux... comme un navet bouilli... Et affaire... Mais ne louche pas à mon cœur 1 Comment une moi aussi, je l'aime i N'écouté pas, toi, le héros ! Mais mère pourrait-elle ne pas avoir pitié de son fils ?... C'est c'est, son gilet que je n'aime p a s . . . Il a mis un gilet neuf, impossible... J'ai pitié de vous tous... Ah ! comme vous voyez-vous, et qui lui pîaît beaucoup ; il m a r c h e le ventre êtes tous de la même race ! Vous êtes, tous b o n s . . . El en avant et pousse tout îe monde afin qu'on voie bien qui vous p r e n d r a i t en pitié, sinon moi ?... Tu as choisi son gilet ! Il est joli, c'est vrai, mais à quoi bon bous-cette voie... d'autres t'ont suivi et ont tout laissé et culer son prochain ! II y a déjà si peu de place I sont p a r t i s . . . ils sont partis, Pavel... Pavel demanda en souriant :
Une grande pensée s'agitait dans son cœur, lui don- — Grogneras-tu encore longtemps? Tu m'as déjà fait
nait des ailes et la remplissait d'une joie angoissée et des remontrances, ça suffit... martyrisée; mais la mère ne trouvait pas de paroles p o u r Le Petit-Russien, toujours assis à terre, avait placé
entre ses jambes le samovar et le contemplait; La mère.
debout p r è s de la porte, fixait ses yeux attristés et affec- —- Il n'est, pas bien de se vanter et, pourtant, nous
tueux sur la nuque ronde et sur le long cou d'André. venons de vivre un moment d'une vie bonne, humaine,
Il se renversa en arrière, les mains appuyées au plan- pleine d'amour 1 C'est sain... cher, et regarda la mère et le fils avec des yeux un — Oui! dit Pavel en jetant un coup d'œil sur la mère.
peu rougis : — Tout a changé ! répliqua-t-eile. Le chagrin est
—• Vous êtes vraiment de braves gens! dit-il à mi-voix. autre, la joie est a u t r e . . . Je ne sais plus... je ne com-
Pavel se p e n c h a et lui saisit le bras. prends plus ce qui me fait v i v r e . . . et je ne puis rien
— Ne tire pas î dit le Petit-Russien sourdement. Tu dire avec des paroles !
vas me faire tomber... Va-t-en... — Tout a changé !... Oui, et c'est ainsi qu'il doit en
— Pourquoi vous gênez-vous .?• demanda la i r è r e avec être ! déclara le Petit-Russien. C'est p a r c e qu'un nou-
tristesse. Vous feriez mieux de vous embrasser, bien fort. veau c œ u r se développe dans la vie, petite mère. Les
— Veux-tu ? dit Pavel à voix basse. cœurs sont tous brisés p a r la diversité des intérêts,
— Pourquoi p a s ? répondit André en se levant. rongés p a r l'avidité aveugle, mordus p a r l'envie, cou-
Pavel se mit à genoux et les deux hommes s'étrei- verts de plaies et de blessures purulentes... de men-
gnirent; p e n d a n t un instant, les deux corps n'eurent songe, de poltronnerie... Les hommes sont tous malades,
qu'une seule âme qui brûlait d u n e ardente amitié. ils ont peur de vivre... on dirait qu'ils errent dans le
Des larmes coulaient sur le visage d e la mère, mais brouillard... chacun ne connaît que sa p r o p r e douleur.
elles n'avaient rien d'amer. Elle dit avec e m b a r r a s en Mais voilà qu'il survient un homme qui éclaire la vie du
les essuyant : feu de la raison et. qui crie et appelle : Hé I. les pauvres
— Les femmes aiment à pleurer... elles pleurent de insectes égarés M l est temps de comprendre que vous
joie comme de chagrin... avez tons les mêmes intérêts, que chacun a le droit de
Le Petit-Russien écarta Pavel d'un léger mouvement vivre, de se développer ! Il est isolé, cet. homme qui
de la main et fit, en se frottant les yeux : crie, et c'est pourquoi il clame à haute voix; il lui faut
— Assez I Quand les veaux ont folâtré p e n d a n t quel» des amis. Il se sent triste tout seul, il a froid. Et à son
que temps, on en fait du rôti. Ah ! quel diable de char- appel, tous les cœurs se joignent en un seul, p a r ce
bon ! J'ai tant soufflé quo j ' e n ai plein les yeux... qu'ils ont de meilleur, formant un c œ u r immense, fort,
Pavel s'assit p r è s de la fenêtre, la tête i n c l i n é e s profond, sensible, comme u n e cloche d'argent... Et voici
— Il ne faut p a s avoir honte de pleurer ces larmes- ce qu'elle nous dit, cette cloche : Unissez-vous, hommes
de tons les pays, ne formez qu'une seule famille ! C'est
là !... dit-il doucement.
l'affection qui est la mère de la vie et non la haine.
La mère s'approcha de iui et s'assit à ses côtés. Son
Frères, j'entends déjà cette cloche î
c œ u r s'était rempli d'un sentiment de vaillance, doux
et chaud. —. Et moi aussi î dit Paveî,
— Qu'importe ! pensait-elle, en caressant la main de La mère serra ses lèvres avec force, p o u r les empêcher
son fils. Il est impossible qu'il en soit autrement... ii de trembler et ferma les yeux pour retenir ses larmes.
faut que ce soit ainsi I — Que je sois couché o u que je m'en aille n'importe
Et d'autres pensées familières tournoyaient dans sa où, j'entends cette cloche résonner partout... et j'en suis
mémoire, mais elle n'en trouva aucune qui pût exprimer heureux. Je le sais : la t e r r e est lasse de supporter l'in-
ce qu'elle éprouvait en cet instant. justice et la douleur, elle bruisse comme si elle répon-
— Je serrerai la vaisselle,., petite mère, restez assise, dait à la sonnerie, elle frémit doucement pour souhaiter
dit le Petit-Russien en se levant et passant dans la pièce la bienvenue au soleil nouveau qui se lève dans la poi-