La Mère

Maxime Gorki · Chapitre 8 sur 12

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La Mère

Chapitre XI

tume; elle s'adressa à son voisin, jeune homme p a u -

vrement vêtu, et lui dit :

Le lendemain matin, quelques dizaines d'hommes et — On ne permet pas même aux gens d'enterrer un

de femmes se tenaient à la grille de l'hôpital, attendant camarade comme ils l'entendent !... qu'on sortît le cercueil de l e u r camarade. Autour d'eux L'hostilité grandissait, le couvercle du cercueil vacil-

rôdaient avec précaution des espions qui saisissaient lait au-dessus des têtes; le vent jouait avec les rubans,

chaque exclamation, gravaient dans leur mémoire les enveloppait les têtes et les visages; on entendait le cla-

visages, les gestes, les paroles; sur l'autre trottoir, il y quement nerveux et sec de la soie.

La mère, envahie p a r la terreur froide d'une mêlée s'apaisa; seuls les pas assourdis résonnaient, faisaient

possible, adressait à mi-voix à ses voisins des phrases une rumeur qui s'élevait par-dessus les têtes, s'envolait

rapides : ~ dans ie ciel transparent, ébranlait l'air comme l'écho

— Q u ' i m p o r t e ! , , , puisqu'il en est ainsi... il faut du premier grondement de tonnerre d'un orage encore

lointain. Le vent toujours plus froid jetait avec animosité

enleyer les rubans... il faut céder... A quoi bon ?

aux visages la poussière et la boue, gonflait les robes,

Une voix âpre et sonore retentit, recouvrant le

s'embarrassait dans les jambes, frappait les poitrines...

tumulte :

Ces funérailles silencieuses, sans prêtres, ni chants

' — Nous exigeons qu'on nous laisse accompagner à funèbres, ces visages pensifs aux sourcils froncés, ce

sa dernière demeure un camarade que vous avez tor- bruit de pas décidés, tout cela faisait naître en la mère

turé..-. un sentiment d'angoisse poignante; sa pensée tournoyait

Quelqu'un, une jeune fille sans doute, entonna d'une lentement, revêtait ses impressions de paroles mélan-

voix aiguë et grêle : coliques :

—-Vous n'êtes pas nombreux... lutteurs pour la

Vous êtes tombes victimes, dans la lutte...

liberté, vous n'êtes pas nombreux ! Et p o u r t a n t on a

peur de vous !

—• Je vous p r i e d'enlever les rubans ! Jalcovlcf,

Il lui semblait que ce n'était pas le légor qu'elle con-

coupe-les !

naissait qu'on enterrait, mais une chose coufumïère, qui

On entendit le cliquetis d'un sabre retiré du fourreau.

lui était proche ei indispensable. Un sentiment âpre

La mère ferma l e s yeux, s'attendant à un cri. Mais le

et inquiétant envahissait son cœur : elle n'était pas

bruit s'apaisa; les gens grommelaient, montraient les

d'accord avec ceux qui accompagnaient ïégor.

dents comme des loups traqués. Puis, la tête baissée,

— Je le sais bien, pensa-t-elle, légor ne croyait pas

silencieux, écrasés p a r le sentiment de leur impuissance,

en Dieu, et tous ceux-là non plus...

ils se mirent en marche, remplissant la r u s du bruit de

Mais elle ne parvenait pas à achever sa pensée, et

leurs pas.

elle soupirait, comme p o u r débarrasser son âme d'un

En avant, le couvercle du cercueil-dépouille planait

fardeau :

en l'air, avec les couronnes fripées; les agents de police

— O Seigneur ! ô Seigneur !... Jésus-Christ... Est-il

venaient ensuite, se balançant de côté et d'autre sur

possible que, moi aussi, on m'enterre ainsi ?...

leurs chevaux. La mère marchait sur le trottoir; elle

On arriva au cimetière. Longtemps on fit des détours

ne pouvait apercevoir le cercueil, à cause de la foule

entre les tombes jusqu'à ce qu'on fût parvenu à un

qui l'entourait; le nombre des manifestants augmentait

emplacement vide, parsemé de petites croix blanches.

sans cesse, ils occupaient toute la largeur de la chaussée.

La foule se groupa autour d'une fosse et l e silence se fit.

Derrière la foule, se dressaient les silhouettes égales et

Et cet austère silence des vivants au milieu des tom-

grises des cavaliers; de chaque côté, les agents de

beaux présageait quelque chose de terrible,-qui fit tres-

police, la main à la poignée du sabre; et partout îa

saillir le cœur de la mère. Elle se figea dans l'attente.

mère voyait des visages d'espions, dont les yeux per-

Ectre les croix le vent sifflait et hurlait; sur le cercueil

çants scrutaient les physionomies.

des fleurs flétries palpitaient tristement...

— Adieu, camarade, adieu ! chantèrent doucement

Les hommes de la police, aux aguets, s'étaient alignés

deux belles voix.

et suivaient leur chef de l'oeil. Un grand jeune homme,

— Silence ! cria quelqu'un. Taisons-nous, amis ! Tai-

tête nue, iâle, aux sourcils noirs, aux longs cheveux

sons-nous pour le moment !

noirs aussi, se plaça p r è s de la fosse. Au même instant

Il y avait dans cette exclamation tant de rudesse,

résonna îa voix enrouée de l'officier de police.

suggestive d'avertissements menaçants, que la foule

— Messieurs ! -

obéit. Le chant funèbre s'interrompit, le bruit des voix

— Camarades ! commença le grand jeune homme On lui obéit. Lançant au loin leurs gourdins, les gens

d'une voix forte et sonore. s'écartèrent les uns après les autres; la mère m a r c h a i t

— Permettez I cria l'officier... Je vous déclare que je toujours en avant, entraînée p a r une force invincible.

n'autorise aucun discours... Elle vit Nicolas, le chapeau sur la nuque, repousser les

— Je ne dirai que quelques mots I répondit paisi- manifestants ivres de colère; elle l'entendit leur faire

blement le jeune homme : Camarades ! Jurons sur la des reproches. tombe de notre maître et ami, de ne jamais oublier ses — Vous êtes devenus fousl... Mais calmez-vous d o n c !

enseignements, jurons que chacun de nous travaillera Il lui sembla qu'il avait une main toute rouge. toute sa vie sans se lasser à anéantir ia source de tous — Allez-vous-en, Nicolas 1 cria-t-elle en s'élançant

les maux de notre patrie, la force malfaisante qui vers lui. l'oppresse, l'autocratie ! — Où courez-vous ? Vous allez recevoir des coups.

— Arrêtez-le ! cria l'officier. Mais sa voix fut couverte A côté d'elle, la p r e n a n t p a r l'épaule, elle aperçut

par une explosion d'exclamations : Sophie, nu-tête, les cheveux épars, soutenant un jeune

— A bas l'autocratie !... homme, un enfant presque, qui essuyait de la main

Ecartant la foule à grands coups de coude, les agents son visage tuméfié et chuchotait de ses lèvres trem-

de police se précipitèrent sur l'orateur étroitement blantes : entouré de toutes parts et qui criait : —• Laissez-moi... ce n'est rien !

— Vive la liberté ! Vivons et mourons p o u r elle ! — Occupez-vous de l u i . . . conduisez-le à la maison,

La mère fut jetée de côté; dans sa terreur, elle se chez n o u s . . . Voilà un mouchoir... Eandez-lui la figure !

cramponna à une croix et ferma les yeux dans l'attente dit vivement Sophie. du coup. Un tourbillon impétueux de sons discordants Et mettant ia main du jeune h o m m e dans celle de la

l'assourdit; la terre vacilla sous ses p i e d s ; le vent et la mère, elle s'enfuit avec un dernier conseil : t e r r e u r l'empêchaient de respirer. L'air était déchiré — Partez vite î... sinon vous serez arrêtés. p a r les coups de sifflet des agents de police; une rauque Les manifestants sortaient du cimetière p a r toutes

voix de commandement retentissait;, des femmes pous- les issues; derrière eux, les agents de police marchaient

saient des cris hystériques; le bois des clôtures craquait; pesamment entre les tombes; s'embarrassant dans les

le lourd piétinement des gens sur le sol sec résonnait pans de leur capote, ils juraient et brandissaient leurs

sourdement... Cela dura longtemps. Pélaguée ne pouvait sabres. Le jeune homme les suivait des yeux. plus tenir ses yeux fermés; son épouvante était trop — Allons vite ! dit doucement la mère, et elle lui

g r a n d e . . . Elle regarda autour d'elle et, avec une excla- essuya le visage... ' mation, elle se mit à courir, les b r a s tendus. Non loin Il cracha du sang en marmottant : de là, dans un étroit sentier, entre les tombes, les agents — Ne vous inquiétez p a s . . . je ne souffre p a s . . . Il m'a

de police, cernant le grand jeune homme, se défendaient frappé avec la poignée de son sabre,., sur la figure et

contre la foule qui les attaquait. Les lames nues étin- sur la tête... Et moi, je lui ai donné avec mon b â t o n . . .

celaient en l'air avec un éclat blanc et froid; elles une fameuse volée... il a hurlé 1 s'élevaient au-dessus des têtes et s'abaissaient rapide- — Vite ! disait la mère, se dirigeant rapidement vers

ment. Des cannes, des débris de palissade se montraient un petit guichet pratiqué dans la clôture du cimetière.

et disparaissaient; en un tourbillon sauvage les cris de Il semblait à Pélaguée que deux agents les attendaient

la foule ameutée s'entrecroisaient; on apercevait de

derrière le mur, dissimulés dans les champs, et que dès

temps en temps le Visage pâle du grand jeune h o m m e ;

qu'on les apercevrait, son compagnon et elle, ils se p r é -

sa voix, forte grondait au-dessus de la tempête des

cipiteraient sur eux p o u r les frapper. Mais lorsque,

colères :

après avoir ouvert la petite porte avec précaution, elle

— Camaradss 1 Pourquoi vous sacrifiez-vous en vain? regarda la campagne toute revêtue du gris tissu du

crépuscule automnal, le silence et la solitude qui y — Oui, il est cordonnier... Moi, je suis cuisinière...

régnaient la calmèrent du coup. — C'est un métier pénible... oui !

— Attendez ! je vais vous bander le visage, proposa- Après avoir allongé un coup de fouet à son cheval, le

t-elle. cocher se tourna de nouveau et continua en baissant la

— Mais non, je n'ai pas honte de mes blessures ! voix : La mère pansa rapidement les plaies; la v u e du sang — Tu sais, il y a eu une échauffourée au cimetière,

frais et vermeil la remplissait de pitié; quand ses doigts tout à l'heure... On enterrait un de ces politiques, de

en sentirent la chaude moiteur, un frisson de terreur la ces hommes qui sont contre les autorités... qui ont des

secoua. Puis elle conduisit le blessé à travers ehamps, contestations avec les autorités... Et c'est ses amis qui

sans mot dire, en le tenant par le bras. Il dégagea sa l'accompagnaient... Alors ils se sont mis à crier : A bas

bouche du bandeau et dit avec un sourire dans la voix: les autorités, elles ruinent le peuple !... La police les a

— Pourquoi me traînez-vous, camarade ? Je puis battus... On dit qu'il y en a qui sont m o r t s . . . Mais la

bien m a r c h e r seul... police aussi a reçu, des coups...

Mais îa mère sentait qu'il chancelait, que ses pieds Le cocher se tut et hocha la tête d'un air découragé,

vacillaient. D'une voix faiblissante, il lui parlait, la puis il reprit d'une voix bizarre : questionnait sans attendre ses réponses : — On dérange les morts... on réveille les Cadavres...

— Je m'appelle Ivan, je suis ferblantier... et vous... La voiture bondissait sur les pavés en g r i n ç a n t ; la

qui êtes-vous ? Nous étions trois dans le cercle de tête d'Ivan roulait doucement sur la poitrine de la

légor... trois ferblantiers; en tout, nous étions o n z e ! mère. Le cocher, tourné de leur côté, continua, pensif :

Nous l'aimions beaucoup... — Il y a de l'agitation dans le peuple... îes désordres

Dans une rue, la mère p r i t un fiacre, y fit monter Ivan sortent de t e r r e . . . o u i ! Cette nuit, les gendarmes sont

et chuchota : venus chez des voisins, ils ont fait on ne sait quoi

— Taisez-vous, maintenant. jusqu'au matin et puis, quand ils sont partis, ils ont

P o u r plus de sûreté, elle lui replaça le bandeau sur la pris avec eux un forgeron... On dit qu'on le conduira

bouche. Il porta la main à son visage, mais ne parvint une de ces nuits au bord de la rivière et qu'on le noiera

pas à libérer ses lèvres; sa main retomba sans force en secret. Et pourtant, c'était un homme intelligent, ce

sur ses genoux. Néanmoins, iî continuait à m u r m u r e r forgeron... au travers du mouchoir : — Comment s'appelle-t-il ? demanda la mère.

— Je n'oublierai pas ces coups, mes bons amis de la — Le forgeron ? Savyl, son surnom est Evtchenko. Il

police 1... Avant légor, c'est un étudiant qui s'occupait est tout jeune, mais il comprenait déjà beaucoup de

de nous... il nous apprenait l'économie politique... U choses, et il est défendu de comprendre, à ce qu'il

était très sévère... et ennuyeux... on l'a a r r ê t é . . . paraît... Il venait parfois à notre station de voitures et

La mère entoura Ivan de son b r a s et appuya sur sa disait : Quelle vie vous avez, vous autres, cochers !

poitrine là tête du jeune h o m m e . Soudain, il s'alourdit — C'est vrai, disions-nous, notre vie est p i r e que

et se tut. Glacée par là peur, la mère lançait des regards celle des chiens, oui 1 craintifs de tous côtés; il lui semblait qu'à chaque coin — Arrête ! dit la mère. de rue, un agent de police allait apparaître, saisir Ivan Le soubresaut fit revenir Ivan à lui; il se mit à gémir

et le tuer. faiblement.

— Il a bu ? demanda le cocher avec un sourire en se — Il est bien malade, ce garçon ! observa le cocher...

tournant sur son. siège. Tout chancelant, Ivan traversa la cour, mettant avec

— Oui, plus que de raison I répondit îa mère en difficulté un pied devant l'autre, il d i s a i t :

soupirant, — Ce n'est rien... je puis m a r c h e r . . .

—. C'est ton fils ?

— Vous avez reçu aussi un coup ?

X I I — Je crois que C'est de ma faute... Sans le vouloir,

j ' a i frôlé je ne sais quoi de la main et me suis arraché

Sophie était déjà rentrée. Agitée et affairée, elle la peau. Buvez votre vin... il fait froid et vous êtes

accueillit la mère, une cigarette à la bouche. Elle plaça habillée légèrement... le blessé sur un canapé, lui banda adroitement la tête Elle tendit ses mains vers le v e r r e et vit que ses

tout en donnant des o r d r e s ; la fumée de sa cigarette la doigts étaient couverts de sang figé; d'un geste ins-

faisait clignoter : tinctif elle laissa tomber le bras sur ses genoux; sa jupe

— Docteur I 1rs voilà... Vous êtes fatiguée, Pélaguée? était humide. Les yeux grands ouverts, le sourcil

Vous avez eu peur, n'est-ce pa« ? Eh bien, reposez-vous relevé, elle regarda ses doigts à *a dérobée; la tête lui

maintenant... Nicolas, donne vite du thé et un v e r r e de t o u r n a ; une pensée martelait son c e r v e a u : porto à la m è r e . . . — Voilà... voilà... voilà ce qui attend Pavel un jour...

Ahurie p a r les événements, Pélaguée respirait ayec Le médecin entra; il était en bras de chemise et les

difficulté et ressentait une douloureuse sensation de manches retroussées. A la question muette de Nicolas, il

piqûre à la poitrine : répondit de sa voix grêle :

— Ne vous inquiétez pas de m o i . . . murmura-t-ellc. — La blessure du visage est insignifiante; mais il y a

Et de tout son être effrayé, elle demandait une caresse une fracture du c r â n e ; elle n'est p a s très grave, non

apaisante, u n peu d'attention... plus... le gaillard est vigoureux... toutefois, il a p e r d u

Nicolas sortit de la pièce contiguë; il avait la n a i n beaucoup de sang... Nous allons le t r a n s p o r t e r à

entourée d'un bandage; le médecin le suivit, ébouriffé, l'hôpital... semblable à un hérisson. Il courut à Ivan, se p e n c h a — Pourquoi ? Qu'il reste ici ! s'écria Nicolas. sur lui, et dit : — Oui, aujourd'hui et demain peut-être. Mais ensuite,

•— De l'eau, beaucoup d'eau... des chiffons de toile il serait préférable qu'il fût à l'hôpital. Je n'ai pas le

p r o p r e s , de la ouate I... temps de faire des visites. Tu te charges du compte

La mère se dirigeait vers la cuisine, mais Nicolas la rendu des événements au cimetière ?

prit p a r le bras et lui dit affectueusement en l'entraî-

— Bien entendu ! répondit Nicolas.

nant dans la salle à manger :

La mère se leva sans bruit et se dirigea dans la

— Ce n'est pas à vous qu'il parle, mais à Sophie.

cuisine.

Vous avez eu bien des émotions, n'est-ce pas, chère amie?

— Où allez-vous ? s'écria Nicolas alarmé. Sophie

La mère répondit à son regard compatissant p a r un saura bien s'arranger toute seule !

sanglot qu'elle ne p u t contenir, et s'écria :

Elle lui jeta un coup d'oeil et répondit, frémissant';

— Ah 1 c'était affreux !... On a sabré des gens... on

avec un sourire bizarre et involontaire :

les a sabrés !"

— Je suis couverte de sang... je suis couverte de

— J'étais là aussi, dit Nicolas en hochant la tête —

il lui versa un verre de vin chaud. Les deux camps se sang ! sont un peu emportés... Mais ne vous inquiétez p a s . . . la Tout en changeant de vêtements dans sa chambre,

police a frappé seulement avec le plat des sabres; il n'y elle pensa une fois de plus au calme de ces gens, à la

a qu'une seule personne grièvement blessée, à ce que faculté qu'ils avaient de ne pas s'arrêter longtemps sur

je crois... elle est tombée près de m o i . . . et je l'ai sortie l'horreur des événements. Cette réflexion la fit revenir

de la mêlée... à elle et chassa l'effroi de son cœur. Lorsqu'elle

Le visage et la voix de Nicolas, la clarté et la chaleur retourna dans la chambre où était le blessé, Sophie se

régnant dans la pièce calmèrent Pélag uée. Elle jeta un penchait sur lui, et disait : ,

regard reconnaissant à son hôte et demanda : — Quelle sottise, camarade I

Elle répliqua en soupirant :

— Mais je vous gênerai i répliqua-t-il d'une Voix

faible. — Ce ne serait pas une grande privation pour Pavel...

et à moi aussi, ces visites me fendent le c œ u r . . . Il est

— Taisez-vous cela vaudra mieux !

interdit de parler de quoi que ce soft..: j ' a i l'air d'une

La mère s'arrêta derrière Sophie et lui posa la main

idiote aux yeux de mon fils... on nous épie sans cesse.

sur l'épaule; elle regarda en souriant le visage pâle du

blessé et se mit à raconter combien son accès de délire Les événements récents l'avaient fatiguée, et mainte-en fiacre l'avait épouvantée. Ivan écoutait, les yeux nant que l'occasion se présentait pour elle de s'éloigner brillants de fièvre; il claquait des dents et s'écriait de des drames de la ville, elle s'y raccrochait de toute sa temps à autre avec confusion : force.

— Oh 1 que je suis bête ! Mais Nicolas changea de sujet de conversation r — Eh bien, nous vous laissons ! déclara Sophie en — Â quoi penses-tu ? demanda-t-il au docteur.

arrangeant la couverture du malade. Reposez-vous 1 Celui-ci répondit d'un ton maussade :

Les deux femmes passèrent dans la salle à mangei, — Nous sommes peu, voilà à quoi je pense... Il faut

où avec Nicolas et le médecin elles s'entretinrent long- absolument travailler avec plus d'énergie... il faut déci-temps et à voix basse des événements du jour. Déjà on der André et Pavel à s'évader... ils sont tous deux trop traitait ce drame comme quelque chose -de lointain, on précieux p o u r , rester ainsi dans l'inaction... regardait l'avenir avec assurance, on p r é p a r a i t la beso- Nicolas fronça le sourcil et hocha la tête d'un air gne du lendemain. Si les visages exprimaient la fatigue, dubitatif; il jeta un coup d'œil sur la mère. Elle com-les pensées étaient alertes. Le docteur s'agitait nerveu- prit qu'ils se gênaient de parler de son fils en sa p r é -sement sur sa chaise s'efforçant d'assourdir sa voix sence et elle s e rendit dans la chambre, légèrement i r r i -grêle et aiguë : tée contre ceux qui se préoccupaient si peu de ses

— La propagande, la propagande ! Ce n'est plus suf- désirs.

fisant, les jeunes ouvriers ont raison : i l faut faire de Elle se coucha et, les yeux ouverts et bercée p a r le l'agitation sur un plus vaste t e r r a i n . . . je vous dis qae chuchotement des voix, se laissa envahir p a r l'inquié-les ouvriers ont raison !.., tude. La journée qui venait de s'écouler lui semblait in-

Nicolas répliqua d'un ton morne : compréhensible, pleine d'allusions menaçantes; mais ce — Partout on se plaint de l'insuffisance des livres, et genre de réflexions lui était pénible, elle les écarta de

nous ne sommes pas encore parvenus à créer une bonne son cerveau et se mit à penser à Pavel. Elle aurait voulu i m p r i m e r i e . . . Lioudmila est épuisée, elle tombera ma- le voir en liberté et, en même temps, elle s'effrayait à lade, si nous ne lui trouvons pas de collaborateurs... cette idée; elle sentait qu'autour d'elle tout s'agitait,

— Et Vessoftchikov ? demanda Sophie. que la situation se tendait de pins en plus, que des — Il ne peut pas vivre en ville... Il se mettra à l'ou- collisions violentes étaient imminentes. La patience du

vrage à la nouvelle i m p r i m e r i e . . . mais II nous manque peuple avait, fait place à une expectative énervée; l'irri-encore quelqu'un... - tation croissait visiblement, des paroles â p r e s réson-

naient; partout se dégageait un souffle nouveau,, un

— Pourrais-je faire l'affaire ? proposa la mère douce-

souffle d'excitation... Chaque proclamation: était discu-

ment.

tée avec animation au m a r c h é , dans les boutiques,

Les trois camarades la regardèrent un instant.

parmi les domestiques et les a r t i s a n s ; dans la ville,

— C'est une bonne idée i s'exclama Sophie brusque-

chaque arrestation réveillait un écho craintif, incon-

ment.

sciemment sympathique parfois; on en ..commentait les

— Non, c'est trop difficile pour vous, Pélaguée, dit

causes. La mère entendait le plus souvent les gens du

Nicolas d'une voix sèche. Il faudrait que vous alliez

peuple p r o n o n c e r les mots qui l'avaient jadis effrayée :

vivre hors de la ville, vous ne pourriez plus voir Pavel,

« socialistes, politique, révolte ». On les répétait avec

et en général...

ironie, mais cette ironie dissimulait mal le besoin de

s'instruire; avec colère, mais sous cette colère il y avait XIII d e l à p e u r ; pensivement, avec u n e nuance d'espoir et de

menace... En larges cercles, lentement, l'agitation se A m i d i , elle était au greffe de la p r i s o n ; les yeux propageait dans la vie sombre et stagnante; la pensée troublés, elle examinait le visage barbu de Pavel, assis endormie se réveillait; on ne traitait plus les événe- en face d'elle, guettant le moment où elle p o u r r a i t lui ments journaliers avec le calme coutumier et la force remettre ie billet fortement serré entre ses doigts. d'auparavant. La mère remarquait cela plus distincte- — Je suis bien portant ainsi que tous les autres 1 dit ment que ses compagnons, car elle connaissait mieux Pavel à mi-voix. Et toi, comment vas-tu ? qu'eux la figure désolée de la vie; elle en était plus — Très bien ! légor est mort ! répondit-elle machi-p r o c h e et voyait s'y former des rides de réflexion et nalement.

d'irritation, une vague soif de quelque chose de nou- — Vraiment ! s'écria Pavel en baissant la tête. veau; elle se réjouissait et craignait en même temps. — La police est venue à l'enterrement, il y a eu u n e Elle se réjouissait, parce qu'elle considérait tout cela bagarre, on a arrêté quelqu'un, continua-t-elle avec sim-comme l'œuvre de son fils ; elle craignait, car elle sa- plicité. vait que, dès sa sortie de prison, il se placerait à l'en-

droit le p l u s dangereux, à la tête des c a m a r a d e s . . . et minces avec énervement et grommela en se levant : Le sous-directeur de la prison fît claquer ses lèvres qu'il périrait.

-r- Ne pariez pas de cela... c'est interdit... vous le

savez bien 1 II est défendu de parler de politique... oh 1

Pélaguée sentait souvent s'agiter en elle les grandes mon Dieu 1

pensées indispensables à l'humanité et éprouvait le be- La mère se leva aussi et déclara d'un ton innocent, soin de parler de la vérité; mais elle ne p a r v e n a i t p r e s - comme pour s'excuser : que jamais à réaliser son désir. Sourdes et muettes, ses — Je ne parlais pas de politique, je parlais de la pensées l'accablaient. Parfois, l'image de son fils p r e - bagarre. Et c'est bien v r a i qu'ils se sont battus... Il y nait à ses yeux les proportions gigantesques d'un héros en a même un qui a eu la tête fendue. de légende; elle résumait en lui toutes les paroles fortes — C'est égal I J e vous p r i e de vous taire 1 c'est-à-dire et loyales qu'elle avait entendues, toutes ses affections, d'être muette sur tout ce qui ne concerne pas person-toutes les choses grandes et lumineuses qu'elle con- nellement vous, votre famille ou votre maison... naissait. Alors, elle le contemplait avec un enthou- Sentant que ses explications n'étaient p a s claires, il siasme muet; ilère, attendrie, remplie d'espérance, elle s'assit à la table, et ajouta d'un ton las et désolé, en se disait : classant ses documents :

--- Tout i r a bien !... tout ! — C'est moi qui suis responsable... Son amour maternel s'enflammait, lui étreignait le La mère lui jeta un coup d'œil, glissa vivement le

c œ u r jusqu'à le faire saigner, mais il empêchait l'amour billet dans la main de Pavel et soupira avec soulage-p o u r l'humanité de croître et le consumait; et il ne res- ment : tait plus, à la place de ce grand sentiment, qu'une petite — Je ne sais vraiment pas de quoi parler... pensée désolée qui palpitait timidement sur les cendres Pavel sourit : grises de l'inquiétude. — Moi non plus.,.

— II p é r i r a . . . il p é r i r a t... — Alors il est inutile de faire des visites ! observa le Très tard, elle s'endormit d'un lourd sommeil, mais fonctionnaire avec irritation. Vous ne savez p a s de quoi

se réveilla de bonne heure, les os rompus, la tête lourde. parler, et vous venez, vous nous dérangez...

— Quand passeras-tu en jugement ? demanda ia mère

après un instant de silence.

 

1 8

— Le p r o c u r e u r est venu ces jours-ci, il a dit que ce Attendons encore u n e semaine... Qu'en pensez-vous ?

serait bientôt... sera-t-il d'accord ?

Elle regarda fixement la mère.

 

que Pavel la regardait avec amour. Il n'avait p a s changé, — Oui... je ne sais p a s . . . je crois que oui ! répondit îa mère. Pourquoi ne s'évaderait-il pas ? Il n'y s pas Ils échangèrent des paroles banales; la mère voyait

il était toujours calme et p o n d é r é ; seule, sa barbe avait

de danger...

vigoureusement poussé et le vieillissait; ses poignets

étaient plus blancs. Elle voulut lui faire plaisir et lui Sachenka hocha la tête et demanda d'un ton sec :

p a r i e r de Vessoftchikov; sans changer de voix, du — Vous ne savez pas ce qu'on peut donner â manger

même ton dont elle disait des riens, elle continua : au malade ? Il dit qu'il a faim...

 

visage grêlé du jeune homme, la mère se picota les — J'ai vu ton filleul... — On peut lui donner de tout... de tout ! J'y vais de suite i Pavel la fixa d'un air interrogateur. Pour évoquer le Elle alla à la cuisine; Sachenka la suivit lentement. La mère se p e n c h a sur le fourneau pour p r e n d r e une joues avec le doigt... casserole. —: Il va bien, c'est un garçon robuste et déluré, il -—Attendez, dit la jeune fille à voix basse. va bientôt entrer en place... Tu te souviens ? il récla- Son visage pâlit, ses yeux se dilatèrent avec angoisse, mait toujours un travail pénible. et ses lèvres tremblantes chuchotèrent vivement : Pavel avait compris, il hocha la tête,et répondit, les -— Je voulais vous demander... je le sais, il ne vou- yeux illuminés d'un gai sourire ; dra pas I persuadez-le... Dites-lui qu'il nous est néces- — Comment donc 1... si je m'en souviens I... saire... qu'on ne peut se passer de lui... que j ' a i peur

— Eh -bien, voilà ! dit-elle avec satisfaction. qu'il en tombe malade... que j ' a i bien peur... Vous le

Elle était contente d'elle-même et touchée p a r la joie voyez, le jour du jugement n'est pas encore fixé !...

de son fils. Lorsqu'elle partit, il lui serra la main vigou- Elle parlait avec difficulté. L'effort la raidissait toute;

reusement : elle ne regardait pas la m è r e ; sa voix était inégale

— Merci, maman ! comme Une corde qu'on tend et qui se brise soudain.

Comme une vapeur d'ivresse, un sentiment d'extase Les paupières baissées avec lassitude, la jeune fille se

monta à la tête de la mère t Elle sentait le c œ u r de son mordit les lèvres, et les jointures de ses doigts contrac-

fils tout proche du sien; elle n'eut pas la force de lui tés craquèrent.

r é p o n d r e p a r des mots et se contenta de lui serrer la La mère fut toute saisie à la vue de cet accès d'émo- -

main, sans parler. tion, mais elle comprit; troublée, pleine de tristesse,

Lorsqu'elle rentra, elle trouva Sachenka. La jeune elle étreignit Sachenka et répondit à voix basse :

fille avait l'habitude de venir le jour où la mère allait Mon enfant... il n'écoute personne que lui-même...

à la prison. Jamais elle ne la questionnait au sujet de personne ! Pavel; si Pélaguée ne parlait pas elle-même de son fils, Les deux femmes gardèrent un instant le silence,

Sachenka la regardait fixement, et c'était tout. Mais, ce étroitement enlacées. Puis Sachenka se dégagea avec

jour-là, elle l'accueillit p a r une question inquiète : douceur et dit en frémissant :

— Eh bien, que fait-il ? — Oui... vous avez raison I Ce sont des bêtises... mes

— Il est bien I nerfs...

—- Vous lui avez donné le billet ? Et redevenant grave tout d'un coup, elle conclut sim-

— Bien entendu ! plement : — Il l'a lu ? — Pourtant, il faut donner à manger au blessé 1...

Mais non 1 Comment aurait-il pu le faire ! Puis, assise au chevet d'Ivan, elle lui demanda d'un

— C'est vrai... j'oubliais 1 dit lentement ia jeune fiiie. ton de sollicitude amicale :

— Vous avez bien mal à la tête ? de Pavel, c'était elle; mais elle se retint et pensa avec — Non, pas t r o p . . . seulement, tout est vague... je tristesse et un peu d'ironie :

suis faible ! répondit Ivan avec confusion en t i r a n t sa « Ah ! vieille sotte que je suis !... » couverture jusqu'au menton; ses yeux clignotaient — Mangez d o n c ! . . . Vous serez plus vite guéri p o u r comme si la lumière eût été trop forte. Remarquant que r e p r e n d r e la bonne besogne! dit-elle tout d'un coup avec le jeune homme ne se décidait pas à manger en sa pré- émotion en se p e n c h a n t vers lui. La cause du peuple sence, Sachenka se leva et sortit de la pièce. a besoin de bras jeunes et robustes^ de cœurs p u r s ,

Ivan se redressa, la suivit du regard et dit en cli- d'esprits loyaux... ce sont ces forces qui le font vivre,

gnant de l'œil : c'est p a r elles que seront vaincus tout le mal et toute

— Elle est si jolie... l'infamie... ' ' _ •

Il avait les yeux clairs et joyeux, des dents petites La porte s'ouvrit, laissant entrer le froid humide

et serrées; sa voix muait encore. de l'automne. Sophie parut, joyeuse, les joues toutes

rouges.

— Quel âge avez-vous ? demanda pensivement la

— Les espions me poursuivent comme les décavés

mère.

une r i c h e héritière, m a parole d'honneur ! Il faut que

— Dix-sept ans !...

je p a r t e d'ici... Eh bien, Ivan, comment allez-vous ?

— Où sont vos parents ?

Bien ?... Pélaguée, que dit Pavel ?... Sachenka est ici ?

— A la campagne... Il y a sept ans que je suis ici...

Tout en allumant une cigarette, elle questionnait sans

j ' a i quitté le village en sortant de l'école... Et vous,

attendre les réponses. Elle caressait la mère et le jeune

camarade, quel est votre nom ?

homme du regard de ses yeux gris. La mère la consi-

La mère était toujours amusée et touchée quand on

dérait et pensait avec un sourire intérieur :

l'appelait ainsi. Elle demanda en souriant :

« E t voilà que moi aussi, je deviens u n e c r é a t u r e

— Quel besoin avez-vous de le savoir ?

humaine... et une bonne même ! »

Après un instant de silence, le jeune homme, embar-

Se penchant de nouveau vers Ivan, elle dit :

rassé, expliqua :

— Guérissez-vous, mon garçon !

— Voyez-vous, un étudiant de notre cercle... c'est-à-

Et elle alla dans la salle à manger, où Sophie disait

dire celui qui nous faisait des lectures... nous a parlé

à Sachenka :

de la mère de Pavel Vlassov, vous savez, l'organisateur

— Elle en a déjà p r é p a r é trois' cents exemplaires.

de la démonstration du Premier Mai... le révolution-

Elle se tue à l'ouvrage... Quel héroïsme ! ^Savez-

n a i r e Vlassov.

vous, Sachenka, c'est un grand bonheur que de vivre

Elle hocha la tête et prêta l'oreille.

p a r m i des gens pareils, d'être leur camarade, de travail-

— C'est lui qui, le premier, a déployé l'étendard de

ler avec eux...

notre p a r t i 1 déclara fièrement le jeune h o m m e ; et sa

fierté eut un écho dans le c œ u r de la mère. Je n'y étais — Oui ! répondit la jeune fille à voix basse. p a s . . . Nous avions l'intention de faire une démonstra- Le soir,, Sophie dit : tion ici aussi; nous avons échoué, nous étions t r o p peu ! — Mère, il faudra que vous fassiez de nouveau un Mais cette année-ci, ce sera différent. Vous verrez !... voyage à la campagne !...

Il haletait d'émotion, se délectant à l'idée des évé- — Avec plaisir ! Quand faut-il p a r t i r ?

nements futurs; puis il continua en agitant sa c u i l l e r ; — Dans trois jours... cela vous va-t-il ?

— Donc, je parlais de l a . m è r e de Vlassov... elle s'est Oui !

aussi mise du p a r t i après l'arrestation de son fils... On — M a i s vous n'irez pas à pied ! conseilla Nicolas à dit que cette vieille-là est étonnante !... mi-voix. Vous louerez des cheveux de poste et vous

Pélaguée eut un large s o u r i r e ; elle était à la fois p r e n d r e z une autre route, par le district de Nikolski...

flattée et un peu gênée. Elle allait lui dire que la mère Il se tut; il avait un air sombre qui n'allait pas à son

visage; ses traits calmes eurent une grimace bizarre et regarda fixement sa sœur. Le silence embarrassé qui se

laide. lit agita Pélaguée; se levant avec un air gêné, elle allait

— C'est un grand détour 1 observa la mère. Et les parler, mais Sophie lui p r i t doucement la main et dit

chevaux coûtent cher,.. à voix basse :

— Voyez-vous... reprit Nicolas, en général, je suis — Excusez-moi !... Je ne le ferai jamais plus !

opposé à ces voyages. Il y a de l'agitation dans ces Cette promesse fit rire la m è r e ; quelques instants plus

endroits... i l y a eu des arrestations, on a enfermé un tard, ils parlaient tous trois affectueusement, mais avec

maître d'école... il faut être p r u d e n t . . . mieux vaudrait des airs soucieux, du voyage à la campagne. attendre un peu...

. Bah t déclara la mère en souriant. Et puis vous

dites qu'on ne torture pas en prison ?