La princesse Oghérof

Henry Gréville · Chapitre 14 sur 38

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La princesse Oghérof

Chapitre XIV

 

Le lendemain, dès huit heures, la princesse Oghérof parcourait le jardin de sa nouvelle demeure.

Peu soucieuse d’en découvrir les beautés, elle marchait rapidement le long d’une épaisse avenue de tilleuls qui bordait le lac Ladoga. Elle allait devant elle comme poussée par un ressort, arrivait à la clôture, et revenait incessamment sur ses pas.

Une fois ou deux elle accrocha ses dentelles aux branches d’un buisson, à une racine sortie de terre, – elle continua sa marche, laissant le morceau déchiré du frêle tissu flotter au vent du matin, jusqu’à ce qu’un oiseau furtif s’en emparât pour son nid.

Le lac brillait à perte de vue devant elle ; elle le regardait fixement sans être aveuglée, puis son regard se détachait inconscient et errait sur le

 

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sable du sentier, qui lui semblait alors parsemé de grandes taches noires.

Elle marcha ainsi longtemps, une heure environ, puis s’arrêta, lasse à en mourir. Appuyée contre le tronc d’un vieux tilleul, elle laissa tomber ses mains nouées devant elle et baissa douloureusement la tête.

– Outragée ! C’est le mot qui revenait malgré elle à ses lèvres muettes, à son esprit révolté.

Depuis une heure elle s’efforçait de le chasser, ce mot odieux, de le rayer de sa pensée, d’en oublier l’existence, et toujours il revenait obstinément se placer devant ses yeux, sur le miroir éblouissant du lac, sur le gravier des chemins, sur l’herbe des pelouses. Elle voyait le mot « outrage » écrit partout dans cette demeure, celle de son mari, – la sienne.

Depuis la veille, un monde nouveau pour elle s’était dévoilé. Le prince, toujours et partout gentleman irréprochable, lui avait sans s’en douter révélé son existence passée. Elle l’avait entendu lui adresser des paroles de tendresse qui n’étaient pas nées spontanément pour elle du

 

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cœur débordant de l’époux.

– Outragée ! se répétait Marthe en essayant vainement de lutter contre la réalité. Outragée ! mais pas plus que les autres ! comme les autres ! Moi qui étais si fière, où est mon orgueil aujourd’hui ?

Son orgueil était de ceux qui ne meurent pas. Il se retrouva dans le sourire qu’elle adressa à son mari lorsqu’elle le rejoignit dans la salle à manger.

Pas plus que le reste du monde, il ne saurait jamais que cette femme considérait sa tendresse comme une insulte ; qu’elle avait rêvé un cœur qui n’eût battu que pour elle, des lèvres qui n’eussent murmuré d’autre nom que le sien.

Elle avait voulu tout plutôt que de revoir Michel après son abandon. Elle avait tout, en effet : une vie d’orgueil blessé, de souffrance secrète et inavouable ; – mais, du moins, quand Michel reviendrait, il la retrouverait mariée !...

Et, contrairement à ce qu’elle espérait, cette pensée enfonça le poignard plus avant dans son

 

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âme.

La bouilloire fumait entre eux, le prince déjeunait avec appétit, leur conversation était celle de gens parfaitement élevés, appelés à vivre ensemble ; la vieille argenterie, les porcelaines de Saxe, les panneaux de tapisserie ancienne, tout respirait autour d’eux le luxe d’une grande maison. Les vitrages des serres brillaient au soleil ; par la fenêtre ouverte, le parterre français envoyait ses émanations parfumées. Le cœur de Marthe se serra.

– Tout cela est à moi, se dit-elle, et rien qui m’attire ou me plaise. J’aurais mieux fait d’être gouvernante dans quelque famille de province, au moins je serais libre encore.

En ce moment le prince déposa sur la main qui lui tendait son verre un baiser de nouveau marié. Marthe sourit et le regarda en face. Il fallait bien s’habituer à cette existence !

Les huit premiers jours furent interminables. Alexandre Oghérof était un charmant garçon, mais creux comme un ballon rouge.

 

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Sans les chevaux de selle, les chiens, la volière somptueuse, sans la yole pour les promenades sur le lac, et les serres divinement embaumées par les orangers en fleurs, sans tout ce luxe qui mettait à chaque heure un jouet nouveau dans ses mains, la vie de la princesse eût été insupportable. Heureusement, son mari bouscula si activement leurs existences, que la fatigue l’empêcha de penser, jusqu’au jour de l’arrivée de sa famille.

La première figure qu’elle aperçut ce jour-là, lorsque la berline de famille déboucha dans la cour seigneuriale, fut le museau pointu de Pauline Hopfer.

Dévorée par le désir bien naturel de contempler son ouvrage, celle-ci avait depuis longtemps le nez à la portière. Elle voulait embrasser la première sa chère princesse ; mais, malgré toutes ses précautions, Nastia lui passa littéralement sur le corps ; avec sa grâce pataude de jeune chien, elle alla tomber dans les bras de sa sœur, riant et pleurant à la fois, et faisant un vacarme tel, que le prince fut obligé de demander trois fois à son beau-père s’ils avaient des

 

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bagages.

M. Milaguine avait un peu vieilli pendant cette semaine ; sans s’en rendre précisément compte, il trouvait que tout cela avait été bien vite. Son premier regard replongea sa bonne âme paternelle dans l’océan de félicité placide qui était son milieu habituel.

Marthe était belle à ravir, elle souriait d’un air heureux, – et qu’elle était heureuse, en effet, à ce moment, de retrouver les deux êtres chéris qui étaient plus que jamais les premiers dans son cœur ! – Marthe n’avait pas maigri, Marthe était fraîche et rose ; M. Milaguine ne tarissait pas en exclamations joyeuses. On eût dit qu’en venant chez son gendre, il s’attendait à retrouver les ossements de sa fille proprement cousus dans du velours rouge, après avoir été rongés par le loup !

Pauline Hopfer n’était pas contente. Elle avait vaguement partagé les idées de M. Milaguine relativement au loup, et voici qu’elle se trouvait en présence d’une bergerie où régnait la paix, où les chansons des oiseaux remplaçaient la flûte classique, où pas un nuage ne noircissait

 

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l’horizon toujours serein.

– Cela va trop bien ! se dit l’aimable personne, avec la perspicacité dont la Providence, à défaut d’autres dons, l’avait si largement pourvue : il doit y avoir quelque chose.

Marthe s’arrangea cependant pour que Pauline ne pût rien deviner.

Son mari fut tout étonné de l’aimable vivacité qu’elle apportait dans leurs conversations, de l’enjouement qu’elle déployait envers lui le long du jour, non moins que de l’apathie et de l’assoupissement qui succédaient, le soir, à ces journées si bien remplies.

– Elle se fatigue trop, se dit-il ; cela lui passera quand nous serons seuls et tranquilles.

Ce qu’il appelait être tranquille consistait à mettre la maison sens dessus dessous, de dix heures du matin à minuit.

Mais il était destiné à ne pas jouir de sitôt de cette tranquillité spéciale, car Marthe retourna avec sa famille à la villa de son père.

Depuis trois semaines environ, le prince

 

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habitait seul Pétersbourg où il se donnait un mal infini pour préparer à Marthe un appartement digne d’elle. Il allait à la campagne à tout moment, « mais ce n’était plus la vie à deux », disait-il en soupirant à son colonel, qu’il avait rencontré dans la Grande-Morskaia.

– Cela reviendra, lui dit en souriant à demi le colonel, qui était un homme d’esprit.

– Oh ! certainement ! dit le prince avec feu.

Ce soir-là, il quitta l’appartement vers cinq heures. Il était trop tard pour aller retrouver sa femme : son arrivée au milieu de la nuit aurait effrayé toute la maison. – Après avoir dîné au restaurant, il fit un tour au bord de l’eau. Le temps était magnifique, la soirée presque chaude. Un camarade passa en égoïste devant lui, au trot allongé de son cheval.

– Eh ! Demianof, cria le prince, où vas-tu ?

– Chez Isler, répondit le cornette, en touchant l’épaule de son cocher.

– Ah ! fit le prince déconcerté. Tu as un joli cheval.

 

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– Un trotteur Orlof, mon cher.

– Et tu vas ?

– Chez Isler, te dis-je. Il y a une chanteuse nouvelle. Viens-tu ?

– N...non, fit le prince résolument, après avoir hésité un instant ; tu n’as pas de place.

– Pas de place ? Sur un égoïste ? Mais, mon ami, on n’y est vraiment bien qu’à deux ! On se soutient mutuellement. Allons, viens : tu vas voir comme mon cheval trotte, nous serons là-bas dans un quart d’heure.

– Oh ! un quart d’heure !

– Puisque je te le dis ! Allons, viens-tu ?

Oghérof sauta sur le mignon véhicule, et s’assit plus d’à moitié sur les genoux de son camarade.

– Chez Isler, dit celui-ci à son cocher. Et vivement !

Le drojki disparut, quelques secondes après, au bout du pont Troïtsky.

Il fallut que le diable s’en mêlât ! Oghérof

 

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rencontra ce jour-là chez Isler une charmante blonde qu’il avait courtisée un moment jadis, – six mois auparavant, – et qui était brusquement partie on ne sait pour où. Il renoua connaissance ; elle était en joyeuse compagnie, on soupa ; et, pour revenir, le prince ne prit pas l’égoïste de son camarade, mais la voiture de la chanteuse blonde.

Il avait bien raison quand il se plaignait de n’avoir pas de chance !

 

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