La princesse Oghérof

Henry Gréville · Chapitre 33 sur 38

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La princesse Oghérof

Chapitre XXXIII

 

La guerre du Caucase était finie, à proprement parler, depuis que Schamyl n’était plus à la tête de la résistance. Seules, quelques bandes acharnées combattaient avec la ténacité du désespoir. La lutte, resserrée sur un espace de terrain relativement peu considérable, avait le charme irritant d’une partie dont la réussite est assurée, mais dont le résultat final recule au moment où l’on croit le saisir. Les officiers sérieux et intelligents étaient autant que jamais les bienvenus, et Michel n’eut pas de peine à obtenir son changement. Tout fut fait si vite, qu’il put partir à la mi-mars.

Il quitta Pétersbourg dans un état d’esprit très calme. Il avait choisi le Caucase, parce que ce théâtre de luttes et de gloire était le seul où il pût servir effectivement son pays ; mais l’enthousiasme des armes ne l’avait pas guidé

 

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dans son choix. Il savait dangereuse cette guerre de surprises et de ruses, et, dans le fond de son âme, il n’en était pas fâché, mais rien n’était plus loin de son esprit que de se faire tuer de propos prémédité. Il pouvait, en vivant résigné, faire preuve de plus de courage et se montrer utile ; – et qui sait si un jour Marthe n’aurait pas besoin de lui ?

Telles étaient ses dispositions lorsqu’il prit congé de sa vieille tante.

– Le Caucase m’a pris mon fils, lui dit-elle, comme la Turquie m’avait pris mon mari. Vous reviendrez, je l’espère, plus heureux... Mais là comme ici, mon enfant, faites honneur au nom d’Avérief.

Semblable aux matrones antiques, elle garda son courage, et bénit Michel avec un front serein. Au fond de son âme, elle se disait que les martyres les plus courts sont les meilleurs, et que Michel, attendant si peu de joies de la vie, n’aurait pas grand-chose à regretter s’il venait à la perdre. Et tout au fond, tout au fond, inavouée à elle-même, elle eût trouvé une joie secrète à

 

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penser que, si ces deux êtres malheureux étaient définitivement séparés, du moins l’honneur resterait sauf.

La nouvelle de la mort du prince Oghérof bouleversa toute la famille, et madame Avérief plus profondément que les autres. Le sacrifice si courageusement accompli se trouvait donc inutile. Sa première impulsion fut d’écrire à Michel de revenir. Mais on ne revient pas ainsi, sans avoir senti l’odeur de la poudre. Elle se retint à grand-peine, pour ne pas exposer son neveu à une tentation trop vive. Elle craignait bien à tort : femme, elle ignorait la puissance du devoir militaire, – et plus de huit jours s’étaient écoulés depuis la nouvelle de la mort du prince, lorsqu’elle se décida à écrire à son neveu.

Paul n’avait pas pris tant de précautions ; son premier mouvement avait été le bon. « La princesse est veuve », disait-il à son frère. Au moment de s’épancher, il s’était arrêté. À quel propos lui ferais-je compliment ? s’était-il dit : il ne m’a jamais parlé de rien ! Et ses renseignements s’étaient arrêtés là.

 

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Par malheur, Michel ne reçut pas sa lettre. Il n’atteignit son régiment que pour se mettre en marche avec lui, et la lettre courut après lui de bourgade en bourgade sans parvenir à le rejoindre.

Ces huit jours furent huit journées de combats pour la troupe héroïque où le jeune officier venait de recevoir le baptême du feu. Un parti considérable de rebelles s’était massé dans une sorte de cirque de montagnes et, de là, faisait à tous moments des incursions meurtrières dans les campements russes.

Michel reçut quelques égratignures et n’en fut pas plus fier. Pendant un mois, il ne pensa plus à rien qu’à la guerre. La fièvre l’avait pris, il voulait vaincre : toute sa force, toute la solide énergie de son caractère résolu s’était tournée vers ce but, et il se jetait tête baissée dans le danger, à tel point que son colonel fut obligé de le réprimander pour sa témérité. Le jeune homme promit d’être plus sage, mais, au combat suivant, les circonstances furent plus fortes que ses résolutions.

 

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Un soir de mai, la petite troupe que commandait Michel cheminait prudemment dans une étroite vallée ; le colonel avait ordonné une reconnaissance, le bétail du régiment ayant été volé la nuit précédente. Tout paraissait tranquille ; le torrent dont les soldats suivaient le lit roulait ses eaux impétueuses avec un rythme musical. Au fond de la vallée, une fente étroite et noire laissait tomber un filet d’argent qui baignait au pied du roc une jeune oseraie aux couleurs tendres. La vallée étroite se resserrait de plus en plus et semblait se terminer là, bornée par des roches inaccessibles.

– Halte ! commanda Michel.

Les crosses des fusils résonnèrent sur le roc. Au même moment, une grêle de balles fondit sur le petit groupe, puis, le silence. Un nuage de fumée bleuâtre, en se dissipant, montra dans les rochers une fente étroite par laquelle on pouvait passer un à un, pas davantage.

Avérief compta ses hommes. Quelques-uns avaient reçu de légères blessures, mais personne n’était hors d’état de marcher. Engager une lutte

 

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avec l’ennemi invisible était inutile ; attendre une seconde décharge était insensé. Les montagnards guettaient la troupe, mais oseraient-ils descendre pour l’attaquer ?

Michel ordonna la retraite, – et une seconde décharge atteignit au bras droit son lieutenant, tout jeune homme à peine sorti d’un corps militaire de province. Le jeune garçon perdait beaucoup de sang. Michel le prit par le bras, et, tout en couvrant de son corps la retraite de ses hommes, il serrait la blessure comme dans un étau. Lorsqu’un détour de la vallée les eut mis à l’abri, il pansa de son mieux le jeune lieutenant et revint au campement, tout préoccupé.

Après avoir fait son rapport, il attendit les ordres de son colonel.

– Il n’y a d’autres ordres que de doubler les sentinelles, dit celui-ci : nous ne sommes pas en nombre.

Michel fit le salut militaire et revint à sa tente. Depuis son retour, le désir irrésistible de découvrir l’ennemi tournait dans sa tête comme sur un pivot : sans mot dire, il laissa l’ordre

 

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nocturne s’établir sur tous les points, puis, vers une heure après minuit, il quitta le camp à pas de loup, en quête de son idée.

Depuis qu’il parcourait la montagne, il s’était rompu aux difficultés des chemins ; aussi n’eut-il pas de peine à retrouver l’endroit où ils avaient été attaqués. La fissure du roc était à vingt pieds au-dessus du sol. Une faible lueur de lune à son dernier quartier la fit apercevoir. S’aidant des pieds et des mains, il grimpa tant bien que mal, et parvint à se glisser dans un étroit couloir de roches.

Michel s’attendait à le trouver gardé ; – à sa grande surprise, il n’en était rien. Les montagnards n’avaient probablement pas compté sur un si prompt retour. La main sur son poignard, car son revolver l’eût perdu, il s’avança jusqu’au bout du couloir. Pour tirer sur les Russes, les ennemis avaient dû s’étager et se presser les uns contre les autres, car on pouvait à peine tenir trois de front entre les parois du rocher. Le couloir s’élargit, et Michel vit devant lui, à quelques centaines de mètres, un aoul

 

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perché sur une cime.

Une faible lueur matinale éclairait le ciel ; le jeune officier, perdu dans l’ombre des rochers, regardait les maisons blanches d’où sortait un peu de fumée. La quiétude régnait dans cette demeure, entourée de tous côtés par l’ennemi. Au pied de l’aoul, une source, tombait du rocher dans un bassin naturel : une femme, enveloppée de ses voiles blancs, descendit, un vase de forme antique sur l’épaule, puisa l’eau du repas, et remonta péniblement le long des parois presque abruptes du rocher, où quelques coups de pic ébauchaient un escalier. Un grand arbre dressait son panache au-dessus de l’aoul, et le vent du matin faisait passer des frissons dans son feuillage.

Michel, pris au cœur d’une émotion inattendue, regardait cette femme chargée de son amphore gravir les degrés de granit. Là était l’ennemi, mais aussi la vie patriarcale, – des enfants peut-être ; – et il allait revenir dans une heure saccager et brûler l’aoul, repaire de brigands, soit, mais nid de famille.

 

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Un coup de fusil lointain, dans la montagne, lui rappela la réalité de l’existence militaire. Il reprit le chemin du camp, fit réveiller son colonel, lui raconta sa découverte, et reçut ses instructions.

Une heure après, le couloir était envahi par les Russes, et le premier montagnard qui vint à la découverte trouva la place prise. Une décharge de son fusil, au moment ou il était tué d’un coup de baïonnette, fit sortir les hommes de l’aoul, et la lutte s’engagea dans la plaine.

La garnison de la petite forteresse n’était pas sans importance ; après quelques essais de lutte en rase campagne, les hommes se replièrent derrière leurs murailles, non sans perdre du monde. Michel se battait comme un lion, avec une arrière-pensée mélancolique qu’il ne pouvait chasser. Enfin l’aoul fut pris et livré aux flammes.

Comme les langues rouges léchaient les murailles, une forme blanche parut sur le toit et tendit des bras suppliants vers la troupe russe. Tous les hommes étaient morts ou fugitifs : –

 

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comment cette femme était-elle restée seule dans la maison ? N’y avait-il pas à l’aoul un passage secret donnant sur quelque issue éloignée, comme il arrive souvent dans ces sortes de forteresses ?

Après sa courte apparition sur le toit, la forme blanche avait disparu ; elle se montra bientôt dans la cour. La palissade de planches qui servait de clôture commençait à flamber. La malheureuse, habituée aux tueries féroces de ses compatriotes, n’osait descendre au milieu de la troupe russe qui lui faisait signe de venir ; elle préférait la mort par les flammes aux supplices qui devaient, pensait-elle, l’attendre en bas. Affolée de terreur, elle se tordait les bras... Michel s’élança le long des degrés.

– Avérief, cria-t-on de tous côtés, la maison penche ! Elle va crouler ! Revenez !

Il n’entendit pas. Arrivé en haut, il saisit la femme dans ses bras, la jeta sur son épaule comme un agneau, et s’apprêtait à redescendre... La maison tout entière s’effondra dans la cour, les séparant du reste du monde.

 

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Un cri d’horreur s’échappa de toutes les poitrines : Michel s’était fait aimer de tout le monde. Les soldats consternés regardaient le brasier qui achevait de s’éteindre ; la fumée s’envolait lentement par petits nuages, et l’arbre, grillé, tordu, étendait au-dessus du désastre ses branches desséchées.

– Il n’est peut-être pas mort, dit le colonel : dès que ce sera assez refroidi, nous viendrons voir.

On vint le chercher en effet, quelques heures plus tard. On fouilla les décombres, – on souleva les poutres à demi consumées, – on ne trouva ni son corps, ni celui de la femme qu’il avait voulu sauver. L’ordre du jour porta :

– « Défunt : le capitaine Avérief, mort au champ d’honneur. »

La nouvelle arriva à Pétersbourg comme un coup de foudre. Depuis qu’il était au Caucase, Michel avait envoyé deux ou trois fois à son frère de courtes lettres écrites au pied levé, entre deux escarmouches. Le colonel écrivit à Paul pour lui donner des détails sur la conduite du capitaine

 

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Avérief, et il lui exprima tout le regret que causait au régiment la perte d’un si bon et si brave officier.

Malgré ces témoignages, les amis de Michel ne pouvaient encore croire à sa mort. Il semble impossible de s’imaginer qu’un ami, là encore peu de temps auparavant, soit mort au bout du monde, sans qu’aucun des siens ait jeté une pelletée de terre sur son cercueil.

– On ne l’a pas retrouvé, disait Paul : il n’est peut-être pas mort.

Le gens sensés haussaient les épaules et plaignaient ce pauvre monsieur Avérief qui conservait des illusions.

La famille commença à deviner quelque chose en voyant le soin que prit madame Avérief pour cacher cette nouvelle à Marthe. Sous prétexte de ménager les nerfs trop éprouvés de la pauvre jeune femme, elle avait établi un cordon sanitaire qui ne laissait passer les journaux qu’après la plus minutieuse inspection.

Mais on ne saurait songer à tout. La famille

 

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tout entière s’était transportée à Tsarskoé-Sélo ; Paul Avérief venait quelquefois y passer la journée, – depuis les nouvelles du Caucase, beaucoup plus rarement qu’autrefois. Jamais il ne parlait de son frère, et Marthe n’avait pas encore demandé de ses nouvelles : son deuil lui interdisait de prononcer ce nom entre tous. Un jour, sur la demande expresse de la jeune veuve, il amena sa petite fille. Prudent comme une mère, il avait eu soin de faire mettre à l’enfant une toilette rose et blanche.

La petite, que Marthe avait emmenée au jardin pour faire un bouquet, jouait et jasait avec sa princesse, comme elle la nommait :

– Tu sais, lui dit-elle tout à coup, j’ai mis une robe rose pour venir te voir, mais elle est trop courte.

– Elle est bien jolie, dit Marthe.

– Elle est trop courte, insista l’enfant, et ma gouvernante dit que ce n’est pas la peine de la rallonger.

– Pourquoi ? fit la princesse distraite.

 

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– Parce que je ne la mettrai plus cette année. Depuis que l’oncle Michel est mort, je ne mets que des robes blanches.

Marthe, frappée au cœur, saisit la petite fille par le bras.

– Ton oncle Michel est mort ? dit-elle.

– Oui... Oh ! fit la petite soudain effrayée, j’ai oublié qu’on m’avait défendu de te le dire... parce que tu es malade. Ne dis pas que je te l’ai dit, n’est-ce pas, papa me gronderait.

Marthe avait trop souffert pour ne pas supporter en silence les coups les plus cruels. D’ailleurs elle sentait bien, depuis plusieurs semaines, quelque chose autour d’elle. Plus d’une fois elle avait saisi des réticences, des temps d’arrêt dans la causerie, – mais elle avait cru seulement qu’on ne voulait pas la faire penser à Michel au milieu d’un deuil si récent. Frappée une fois encore, et dans ce qu’elle avait de plus intime, elle ne plia pas. Elle rentra doucement dans la maison, tenant l’enfant par la main.

– Michel est mort, dit-elle à madame Avérief,

 

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qui devint toute pâle. Vous pouviez me le dire : je suis forte à présent.

– Qui a parlé ? dit la vieille dame saisie de frayeur en la voyant si calme.

– Qu’importe ! Je le sais, je devais finir par le savoir. C’est Dieu qui m’a punie. Dieu est juste : je m’incline sous sa main.

Elle passa dans sa chambre sans que madame Avérief osât l’arrêter.

On parle de martyrs et de tortures... Heureux ceux qui voient couler leur sang et qui sentent crier leur chair ; la mort est proche et la gloire avec elle. Mais ceux qui, dans le silence de la nuit, dans le calme somnolent des journées d’été, regardant au fond de leur âme désolée, voient que l’implacable destin a tout détruit, tout arraché, et qu’il faut aller jusqu’au bout avec le deuil dans le passé et le néant dans l’avenir... ceux-là sont les vrais martyrs et la mort est lente à les délivrer.

Marthe ne fut pas malade ; cette dernière secousse changea sa vie du tout au tout, en lui inspirant une suprême résolution. Elle prit en

 

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main les affaires passablement embrouillées du prince et s’occupa activement de les débrouiller. Elle passait ses nuits sur les dossiers, lisant et compulsant les registres ; finalement, elle déclara qu’il lui fallait absolument visiter les domaines du prince avant de rien terminer. On pouvait l’avoir trompée sur la valeur des terres, disait-elle ; il y avait des ventes à conclure pour liquider et elle voulait faire les choses en conscience. En réalité, elle cherchait un prétexte pour quitter les amis affectueux, dont la tendre sollicitude la gênait à tout moment. Le soin qu’ils prenaient de sa santé, la nécessité de se composer un visage en leur présence, l’impossibilité d’être seule et de pleurer en paix quand elle en éprouvait le besoin, lui avaient rendu la vie de famille intolérable. Elle avait renoncé aux joies de l’existence, elle passerait le reste de ses jours à expier ses fautes, que Dieu avait si évidemment punies, mais elle voulait être libre de souffrir à sa guise.

Dans ce projet, elle eut pour elle son ancienne alliée, madame Avérief, qui vainquit et combattit les résistances.

 

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– Elle a raison, dit-elle, toujours raison, et vous êtes tous des enfants auprès d’elle. Voilà une femme qui a perdu son mari, qui a été plusieurs fois malade ; tout à coup elle s’imagine de faire de l’exercice, de s’occuper d’affaires, de changer de résidence, toutes choses propres à la distraire et à la fortifier, et vous voulez la contraindre à rester enfermée, à charger des étrangers du soin de ce qui la concerne personnellement et à vivre dans un milieu qui lui rappelle à tout moment ce qu’elle voudrait oublier. Vous voulez donc la voir s’étioler et mourir, pour le plaisir de la garder près de vous ? Je ne suis pas si égoïste, et, quoique la plus vieille, je la laisse partir de grand cœur, persuadée qu’elle s’en trouvera bien et nous reviendra guérie.

Marthe quitta Pétersbourg à la fin de juillet pour se rendre au gouvernement de Moscou d’abord, et de là où sa fantaisie la conduirait, car elle avait cinq ou six étapes à faire. Pour tout personnel elle emmena une femme de chambre et un ancien intendant du prince, mis à la retraite, qui s’était attaché à elle.

 

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Quand elle s’assit seule en wagon dans son compartiment réservé, elle baissa la glace et respira longuement.

– Je pourrai donc pleurer tout à mon aise, se dit-elle.

Mais l’air était si parfumé, la lune éclairait si tendrement le paysage, que son cœur oppressé s’apaisa peu à peu. Elle ne pleura pas ; une douce mélancolie s’empara d’elle et tout au fond de son âme, avec la solitude, cette amie des malheureux, elle sentit pénétrer un sentiment de joie inconnu jusqu’alors : l’indépendance, – la liberté.

 

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