La princesse Oghérof
Chapitre XXXV
Pendant le cours de cette conversation, M. Milaguine, de son côté, s’était tout à fait accoutumé à l’idée de la résurrection de Michel. Déjà il se promettait de l’attirer en hiver et de s’en faire un fidèle pour ses dîners du lundi, comme autrefois. La société de ce jeune homme lui avait de tout temps procuré un plaisir extrême, et la nécessité de renoncer à l’habitude de le croire mort une fois bien établie, le digne homme était enchanté d’avoir retrouvé son jeune ami.
La gravité de Michel à son entrée dans l’appartement, la compagnie de madame Avérief bouleversèrent une fois de plus ses idées mal affermies. Il offrit des sièges avec la conviction qu’on venait lui apprendre un malheur, et sa physionomie revêtit une expression appropriée à la circonstance.
– Monsieur, dit Michel, après que, s’étant
420
assis tous trois, ils se furent bien entreregardés, il y a deux ans et demi j’avais l’intention de vous demander la main de mademoiselle Marthe, votre fille. Un plus heureux me devança. Aujourd’hui, les circonstances me le permettant de nouveau ; j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille Marthe Palovna.
M. Milaguine resta interdit : le souvenir de sa fille en ces temps derniers était lié à des crêpes et des traînes de veuve, et voici qu’on la lui demandait en mariage. Les deux termes de cette proposition n’avaient pas de liaison entre eux.
– Mais, monsieur Michel, ma fille est veuve ! fit-il après un temps de réflexion.
– C’est précisément pour cela que j’ai l’honneur de vous demander sa main, répondit Michel sans pouvoir réprimer un sourire.
Madame Avérief riait dans son mouchoir.
– C’est juste. – Mais c’est bien singulier, – elle porte encore le deuil de son premier mari.
On le voit, Milaguine envisageait déjà la question à un nouveau point de vue.
421
– Est-ce qu’on demande les veuves en mariage avant qu’elles aient fini leur deuil ? dit-il en se tournant vers madame Avérief.
– Ce n’est pas l’usage, mais on peut bien fermer les yeux sur quelque infraction aux coutumes en faveur du désir bien arrêté de M. Michel de s’allier à votre famille, répondit celle-ci ; remarquez qu’une première fois il a déjà recherché cet honneur...
– Qu’est-ce qui vous en a empêché ? demanda Milaguine en s’enfonçant carrément dans son fauteuil.
Il était désormais au cœur de la question.
– Je n’avais pas eu la possibilité de demander le consentement de mon père, et je savais quel prix vous attachez à ces démarches respectueuses...
– Très bien ! très bien ! approuva M. Milaguine. Et maintenant ?
– J’ai eu la douleur de perdre mon père, – je ne dépends plus de personne.
– Mais on n’épouse pas une veuve en deuil !
422
s’écria Milaguine ramené tout à coup à la réalité. Ça ne s’est jamais vu ! Et puis elle n’est pas ici ; comment voulez-vous l’épouser ?
– Je vous demande précisément sa main, monsieur, afin d’avoir le droit, fort de votre consentement, d’aller la chercher et de la ramener près de vous. Quant à l’époque du mariage, le deuil n’est pas éternel et, quand les convenances le permettront, seulement alors...
– C’est une bien singulière idée de ma fille que d’être allée s’enfermer là-bas en province, quand on est si bien ici.
– Dites oui, cher monsieur Milaguine, et je vous la ramène dans quinze jours.
– Mais je ne demande pas mieux, moi ! s’écria l’excellent homme, vous êtes le gendre qu’il me faut ! – Il aurait eu dix gendres, que chacun d’eux se fût trouvé précisément celui qu’il lui fallait. – Mais si elle ne veut pas ?
– Permettez-moi d’aller m’assurer de son consentement, insista Michel.
– C’est inouï ! Je ne sais plus, moi ! Ça ne
423
s’est positivement jamais vu, répétait Milaguine abasourdi. Prascovie Pétrovna, tirez-moi donc de peine ! Vous voyez bien que je ne sais plus où j’en suis !
Quand Milaguine faisait cet aveu, on avait raison de lui tout de suite.
Au bout de dix minutes, le consentement était donné, Michel et son futur beau-père s’étaient cordialement embrassés, et on réunissait les autres membres de la famille pour leur apprendre l’heureuse nouvelle.
– Quand pars-tu ? demanda Paul.
– Il me faut trois jours pour arranger mes affaires de service, répondit Michel en comptant sur ses doigts. C’est aujourd’hui mercredi... Jeudi, vendredi, samedi... je partirai dimanche.
– Déjà, s’écria-t-on tout d’une voix.
– Je voudrais partir demain, répondit-il avec le beau sourire qui éclairait son noble visage comme le soleil de midi. – Où est-elle ? demanda-t-il à madame Avérief.
– Sa dernière lettre m’annonçait l’intention de
424
partir pour un bien qu’elle possède au gouvernement de Kazan, et de là pour une sorte de métairie en pays perdu, un pied à terre au milieu des forêts, sur le bord du Volga, du côté d’Oussolié, je crois, je ne sais où.
– Je la trouverai bien, moi ! dit Michel rayonnant de joie.
Le dimanche suivant, il quitta Pétersbourg, non plus l’âme navrée comme la dernière fois, mais plein d’ivresse et d’espérance.
425