La princesse Oghérof

Henry Gréville · Chapitre 31 sur 38

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La princesse Oghérof

Chapitre XXXI

 

Pauline n’avait pas perdu de temps. Elle était arrivée à son but : le plus pressé était désormais de fuir devant l’orage. Elle prit possession de son traîneau, acheta et paya en beaux roubles neufs un joli petit cheval que le paysan lui vendit pas trop cher, s’assit dans son équipage avec une petite valise, prit les rênes et se mit en route, toute rayonnante. Quel génie que le sien ! D’un coup, elle avait fait le prince malheureux, brisé la princesse, et probablement fondu la balle qui ne pouvait manquer, un jour ou l’autre, de tuer Avérief par la main du mari.

Elle excitait son petit cheval en lui tapant le dos avec les rênes, car, dans sa précipitation, elle avait oublié de prendre un fouet : on n’est pas parfait !

La route s’étendait déjà derrière elle sur un long espace, toute sillonnée de traînées noirâtres :

 

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on était à la fin de mars, et le dégel, depuis plusieurs jours, poursuivait son œuvre avec activité. Le trot du petit cheval envoyait à la figure de Pauline une notable quantité de boue et de neige fondue, mais elle n’y regardait pas de si près : dans la vie qu’elle avait choisie, il fallait savoir supporter bien des choses !

– J’ai eu le dernier mot tout de même, se répétait-elle joyeuse.

Elle se serait frotté les mains, si elle n’avait pas eu son cheval à guider. Elle remplaça ce geste de satisfaction par une forte secousse aux rênes, qui claquèrent sur le dos de la bonne bête. Celle-ci s’en vengea en envoyant un gros paquet de boue au visage de la propriétaire.

– Attends, attends, dit-elle à l’animal, je ne te punirai pas, toi, mais je te vendrai, et plus cher que je ne t’ai payé.

La rivière, cachée par une mince taillis de sapins, coulait au bas d’un talus escarpé. Pauline le descendit avec toute espèce de précautions, leva les yeux, et s’arrêta stupéfaite.

 

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La moitié des glaçons avait disparu, remplacée par un joli courant d’eau limpide et gaie, toute bleue au soleil ; l’autre moitié, protégée par l’ombre du bois, restait fixée au rivage, formant une sorte de pont solide jusqu’au milieu de la rivière. Et au delà, comment passait-on ? Un bac était bien à l’autre bord, mais la glace l’empêchait d’aborder du côté sud. De quelque côté qu’on se retournât, le problème restait sans solution.

Pauline héla le passeur. Celui-ci, n’ayant rien à faire, était allé dormir dans le foin ; il fit longtemps la sourde oreille. Mais la voix de Pauline eût réveillé des morts tant elle était perçante. Le passeur arriva en s’étirant et bâillant au soleil.

– Comment passe-t-on ? demanda-t-elle sans préambule.

– On ne passe pas, répondit l’homme. Retournez-vous-en chez vous.

– Je ne peux pas, je suis pressée. C’est une affaire importante. Je te paierai bien. Trouve un moyen de passer.

 

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L’offre d’une haute paie acheva de réveiller le passeur.

– Il y a un moyen, dit-il, pas très commode, mais il est bon pour nous autres.

– Quel moyen ?

– On vient en traîneau jusqu’au bord de la glace, j’amène mon bac, on fouette le cheval, et voilà !

– Le traîneau passe sur le bac ?

– Oui.

– Et la glace ne casse pas ?

– Cela arrive ; mais si vous êtes pressée ?

Le galop d’un cheval retentit en haut sur la route couverte de flaques d’eau. Une vague appréhension saisit Pauline.

– Allons, détache, dit-elle au passeur, je viens !

Le passeur détacha lentement son bac et se mit en devoir de prendre la gaffe.

– Le courant est trop fort, dit-il, il y a trop d’eau. Attendez, je vais chercher les avirons.

 

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– Dépêche-toi... je donne un rouble ! cria Pauline nerveuse.

Le galop du cheval se rapprochait rapidement.

L’homme reparut avec ses avirons et se mit à remonter le courant dans une direction oblique pour aborder à l’endroit favorable. En ce moment, le galop, devenu furieux, s’arrêta tout à coup, et Pauline, terrifiée, aperçut Oghérof au bord du talus, à quinze pieds au-dessus d’elle.

– Pauline ! cria-t-il, j’ai à vous parler. Attendez !

– Non ! répondit-elle. C’est fini.

– J’ai quelque chose à vous proposer.

– Rien ! répondit-elle en rassemblant les rênes.

Le traîneau avança sur la glace.

– Beaucoup d’argent ! dit le prince en faisant descendre avec précaution à son cheval la pente glissante et dangereuse du talus.

Le bac approchait ; quelques pieds seulement le séparaient de la glace.

– Beaucoup d’argent ! répéta le prince.

 

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– J’ai des goûts modestes, répondit Pauline en ricanant. Ce que j’ai me suffit. Adieu.

Elle s’engagea à mi-chemin sur la glace au-devant du bac.

– Vous ne partirez pas ! s’écria le prince, dont toute la fureur se réveilla.

– J’ai des preuves, dit Pauline sans tourner la tête.

– Elles sont fausses !

– On le verra bien ! fit méchamment l’Allemande, qui avait presque atteint le bac.

– Vous les rendrez, morte ou vive ! s’écria le prince au comble de la rage ; et il lança son cheval sur la glace fragile.

– Nous allons passer ensemble !

Un double cri lui répondit. Un craquement sec se fit entendre : la glace cédait autour d’eux. Affolée, Pauline frappa violemment son cheval, qui fit un bond furieux en avant, manqua le bac et disparut dessous avec le traîneau. Un large glaçon se détacha lentement et passa sur la place où elle parlait l’instant d’avant. Le prince, muet

 

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d’horreur, restait au bord du gouffre.

– Sauvez-la, prince, sauvez-la, s’écria le passeur, ce n’est pas bien profond.

Oghérof regarda l’eau bleue, où le remous faisait encore des ronds.

– C’est une femme, après tout, se dit-il... Et ma vie vaut si peu ! Marthe ne me pleurerait même pas ! À la grâce de Dieu !

Il excita son cheval de l’éperon pour le faire sauter à l’eau. Mais l’animal avait peur : il se cabra ; un second craquement ébranla la glace jusqu’au rivage, une large fente s’entrouvrit sous ses pieds et Oghérof disparut. Deux fois le cavalier et le cheval revinrent à la surface, deux fois le passeur, désespéré, tendit son aviron... La troisième fois le cheval, épuisé, gagna le rivage, – seul !

Pauline, incapable de nuire, dormait pour toujours au fond de la rivière... Marthe était veuve...

 

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