La princesse Oghérof

Henry Gréville · Chapitre 5 sur 38

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La princesse Oghérof

Chapitre V

 

Les jours s’écoulaient ; la parade de mai avait eu lieu par un temps magnifique ; les glaces du lac Ladoga avaient été se perdre dans la Baltique ; Pétersbourg, devenu très chaud, était à peine habitable ; Michel attendait son père dans un mois. M. Milaguine comptait déménager d’un jour à l’autre à sa villa, et, le cercle de ses relations comptant déjà beaucoup d’émigrants, il s’attachait avec énergie à la société des jeunes gens condamnés par leur service à rester en ville. Deux ou trois attachés aux ministères, quelques officiers de la garde, spécialement Michel et le prince Oghérof, lui tenaient presque journellement compagnie à dîner ou le soir.

Marthe et Michel étaient tombés dans une sorte d’entente tacite. Les témoins de leurs entretiens n’y remarquaient aucune intimité ; les jeunes gens qui venaient tous les jours étaient en

 

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apparence exactement sur le même pied de politesse familière ; – mais une chaise se trouvait toujours vacante près de la jeune fille quand le jeune homme s’approchait ; lorsque les visiteurs sortaient, c’était toujours Michel qui fermait la marche, et Marthe ne donnait plus à personne la main qu’il avait touchée.

Un soir, comme Avérief entrait dans le salon peuplé de housses blanches, il vit Marthe venir à lui dans la demi-obscurité. La salle à manger voisine était pleine de lumière et de bruit ; cette grande pièce déserte et fraîche semblait, par contraste, peuplée de fantômes. Marthe elle-même, vêtue de gris-pâle, avait l’air d’une ombre flottante. Quand elle reconnut Michel, elle s’avança avec plus de confiance.

– Nous partons demain, dit-elle. Après-demain, c’est l’anniversaire de ma naissance ; papa veut pendre la crémaillère à Kamennoï. Vous viendrez, n’est-ce pas ?

– Certainement ! répondit-il en lui tendant la main.

Ils étaient seuls ; dans la salle à manger, on ne

 

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songeait guère à eux. Que de fois Michel avait espéré, sans la trouver, cette minute de solitude ! Il garda la main qu’elle avait mise dans sa main.

– Marthe Pavlovna, dit-il à demi-voix, bientôt, j’espère...

Un bruit léger l’interrompit ; il tourna la tête : – ils étaient seuls.

– Je vous dirai, et vous me répondrez...

– On nous épie, dit tout à coup Marthe assez haut pour être entendue dans tous les coins de la pièce.

Ce « nous » était un avis ; du moins Marthe pensait ainsi, car elle arracha sa main de celle de Michel, et la porta à ses yeux comme pour se cacher aux regards du jeune homme.

– Merci ! murmura celui-ci tout bas, si bas qu’elle seule put l’entendre.

Arrivée au seuil de la salle à manger, enhardie par le bruit et l’éclat des bougies, elle se retourna et regarda Michel en plein visage. Ivre de joie, le jeune homme lut dans ses yeux de velours qu’il était aimé.

 

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La soirée s’écoula comme un rêve. En partant, il pressa la main de Marthe, non plus en ami, mais comme celui qui a un secret à dire, et les doigts de Marthe lui rendirent faiblement son étreinte.

– Encore vingt-huit jours, se dit-il en posant la tête sur l’oreiller ; vingt-huit jours, ce n’est pas bien long !

Le lendemain, à son réveil, Michel reçut à la fois une lettre et un télégramme. Le télégramme, signé Paul Avérief et daté de Menton, ne contenait que cinq mots : « Ne perds pas une minute. »

Effrayé, Michel ouvrit la lettre, qui était aussi de son frère ; celle-ci, dont la date était de trois jours antérieure au télégramme, était ainsi conçue :

« Mon cher frère, c’est ton amitié seule qui peut m’épargner une des plus vives douleurs et le plus cruel remords de mon existence. Aussi je n’hésite pas à te demander un très grand service que tu peux me rendre, je crois, sans te faire de tort aux yeux de tes chefs. Mais je ferai mieux de

 

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commencer par le commencement.

» Il y a huit ans, deux ans après la malheureuse rupture de mon mariage, je fis connaissance avec une jeune fille, telle qu’on peut désirer sa femme. Une seule chose parlait contre elle – sa naissance. Elle était fille illégitime d’un prince K..., qui, du reste, avait eu d’elle le plus grand soin.

» Je n’eus pas le courage de braver l’opinion et de lui proposer de m’épouser. Peut-être la rupture inconcevable de mon mariage fut-elle pour quelque chose dans ma répugnance à cette union : je ne voulais pas qu’on pût voir dans cette mésalliance un pis-aller. Condamne-moi si tu veux, tu auras sans doute raison, mais épargne-moi les reproches, car je suis bien puni.

» Elle n’en fut pas moins pour moi une femme irréprochable. Pour son enfant, – car elle mit au monde une petite fille, il y a bientôt trois ans, – elle fut une mère non moins parfaite. Elle fut, dis-je, car je viens d’apprendre qu’elle est morte subitement, le mois dernier, de la rupture d’un anévrisme. Les gens chez qui elle logeait se sont

 

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bien gardés de m’en informer ; ils ont d’abord fait main basse sur tout ce qu’elle possédait, – et je l’ai appris par hasard ! Ma pauvre petite fille est dans un dénuement absolu, mal nourrie, à peine vêtue, et battue, Michel ; cette enfant de ma chair et de mon sang est battue par ma faute, à moi, misérable qui n’ai su être père qu’à moitié.

» Je ne parle pas du chagrin que me causa la mort de celle qu’à présent je voudrais, au prix de ce que j’ai de plus cher, pouvoir nommer ma femme ; je ne te parlerai que de l’enfant, puisque la mère ne souffre plus.

» Au reçu de cette lettre, demande un congé ; dis que je suis très malade, – et tu ne mentiras pas, car tant de chagrin et d’inquiétude m’ont occasionné une terrible rechute, et je souffre plus que jamais. Vas rue... n°..., fais-toi remettre l’enfant – qui s’appelle Marie, comme notre défunte mère ; – engage une gouvernante n’importe où ; pourvu qu’elle puisse débarbouiller la petite jusqu’à Menton, je la tiens quitte du reste ; ne quitte plus l’enfant, pars avec elle sur-le-champ, demain si tu peux, et amène-

 

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moi tout ce qui me reste de mon bonheur passé. S’il arrivait quelque malheur à cette petite, j’y verrais une juste punition du ciel et je mourrais dévoré de remords. »

Une traite considérable accompagnait cette lettre, « afin de lever tous les obstacles », ajoutait Paul Avérief.

En lisant cette lettre, Michel crut rêver. Son frère, si rangé, si sérieux, avait une petite fille de trois ans ! Et voilà que lui, Michel, lieutenant aux gardes à cheval, était chargé de ramener cette petite fille à son père, de trouver une gouvernante, d’acheter des habits et tout ce qui s’ensuit, pour une enfant à peine vêtue !... La tête lui tournait, les oreilles lui tintaient, le sifflet de la locomotive l’assourdissait par avance. Et le congé, et le passeport, et cette gouvernante surtout, cette gouvernante qu’il fallait trouver dans les vingt-quatre heures, et Marthe qui l’attendait le lendemain !

Il se laissa tomber dans son fauteuil, tout découragé... et se leva bien vite pour aller chez son colonel lui demander un congé... car il fallait

 

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bien commencer par là.

Le congé lui fut délivré sans difficulté : Michel était l’officier le mieux noté de son régiment. Les formalités de police furent éludées ou remplies aussi sans trop de peine. La partie de sa mission qui touchait à l’enfant fut moins facile à remplir. Les gens qui l’avaient gardée depuis la mort de sa mère firent semblant de faire des façons, à la vue d’un brillant officier ; Michel fut obligé de menacer et de parler de perquisitions immédiates, ce qui mit fin à toutes les difficultés. Il enleva la petite, fort effrayée, tout en larmes, la mit dans une voiture qu’il trouva à grand-peine, et l’emmena dans une demi-douzaine de magasins pour la faire habiller de pied en cap, ce qui lui prit beaucoup de temps, la centralisation étant inconnue à cette époque en fait de costumes d’enfants.

Il était quatre heures de l’après-midi lorsque Michel s’aperçut qu’il n’avait pas encore de gouvernante pour la petite nièce que le ciel lui envoyait inopinément.

Une idée lumineuse lui vint : en allant

 

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prévenir Marthe de son départ, il lui demanderait une protégée, femme de chambre ou autre, pour l’accompagner dans son voyage. Marthe, en effet, était dame patronnesse d’un établissement pour les jeunes filles sans fortune. Il se rendit donc chez M. Milaguine. Le devant de la porte était jonché de paille et de papiers d’emballage. Il monta à la hâte, pénétra jusqu’au fond de l’appartement sans rencontrer personne, et comme il revenait sur ses pas, désespéré, il se trouva nez à nez avec Pauline Hopfer.

– Ah ! Pauline Vassilievna, s’écria-t-il avec l’accent d’une joie sincère, enfin je vous trouve ! Où est M. Milaguine ?

– M. Milaguine et ses filles sont partis, il y a deux heures, pour leur maison de campagne. Mais vous le saviez, monsieur Michel, ne dînez-vous pas demain avec nous ?

– Non, fit piteusement Michel, je ne puis pas, je pars pour l’étranger.

– Pour l’étranger ? répéta Pauline bouleversée. Vous y resterez longtemps ?

 

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– Non, je serai ici dans quinze jours. Et ils sont partis ? répéta-t-il consterné.

– Oui, je vais les rejoindre à l’instant, dit Pauline un peu sèchement. La voiture doit être revenue pour me chercher. N’est-elle pas en bas ?

– Non, pas encore, fit Michel préoccupé. Puis tout à coup : – Pauline Vassilievna, vous ne connaîtriez pas une gouvernante ?

– Une gouvernante ? répéta celle-ci de plus en plus étonnée. L’idée lui vint que Michel avait perdu la raison.

– Oui, une gouvernante, ou une bonne, c’est la même chose, dit innocemment Michel.

– C’est la même chose ! Encore un mot que tu me paieras ! dit à part soi l’irascible demoiselle. – Non, monsieur Michel, je ne connais ni bonne ni gouvernante. Pourquoi faire, cette bonne ?

– Pour une petite fille, dit Michel.

Il sentit tout à coup qu’il s’était imprudemment engagé, et que cette petite fille avait en sa compagnie quelque chose de bien singulier, d’autant plus qu’il n’espérait pas

 

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rencontrer chez Pauline la même discrétion que chez Marthe.

– Une orpheline... reprit-il.

– Pour Pétersbourg ? fit Pauline intriguée.

– Non, pour l’étranger.

– Attendez... oui, je connais quelqu’un, dit Pauline frappée à son tour d’un trait de génie. Qu’est-ce que vous donnez d’appointements ?

– Je n’en sais rien, répondit Michel pris au dépourvu : ce qu’on donne en pareille circonstance.

– Quatre cents roubles et le voyage payé, si on ne se plaît pas là-bas ; où cela ?

– Près de Nice.

– Joli pays. Et... quel âge a la petite fille ?

– Trois ans, fit Michel avec répugnance.

Il lui semblait se mettre dans la gueule du loup.

– Très bien, attendez-moi ici, monsieur Michel, je vais voir si je puis décider une personne qui vous conviendrait parfaitement.

 

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Michel, désorienté, s’assit dans le salon désert. L’image de Marthe ne vint pas lui tenir compagnie ; l’abandon où il avait trouvé la petite, la figure étonnée de son cocher quand il était sorti tenant par la main l’enfant déguenillé, les courses de magasin en magasin, la singulière physionomie de ses domestiques quand ils l’avaient vu rentrer avec elle, la question de sa vieille bonne qui lui servait de cuisinière : « Seigneur, mon Dieu ! d’où cela vous tombe-t-il ? » tous ces détails lui revenaient en mémoire d’une façon désagréable.

Dans sa hâte fébrile, trop naïvement honnête d’ailleurs pour voir du premier coup d’œil l’envers des choses, – il n’avait pas songé qu’il eût dû s’entourer de quelques précautions, cacher l’enfant à tous les yeux, ne pas en parler, surtout à cette Allemande futée dont il se méfiait vaguement. Mais le mal était fait.

Et puis qui sait ? Tout finirait peut-être très bien.

Pauline le fit attendre une heure à peu près, puis revint avec une femme entre deux âges, à

 

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l’air maussade, qui se présenta comme « mamselle », – et capable d’élever « plus d’un enfant » .

– Très bien, dit Michel, qui se rappela la phrase : « Je la tiens quitte du reste ». Êtes-vous prête à partir dès demain ?

– Si monsieur veut bien me porter sur son passeport, dit la duègne.

– C’est chose faite ! dit Michel, enchanté de voir cette difficulté s’aplanir comme les autres. Nous partons demain matin.

– Bien, monsieur. On couche chez monsieur ?

– Pourquoi ? Non, dit Michel abasourdi, je n’ai pas de place. Vous viendrez à huit heures. Pauline Vassilievna, dit-il à cette dernière, je vous en prie, dites à mademoiselle... à M. Milaguine, veux-je dire. – Mais non, ne dites rien du tout, j’irai moi-même m’excuser, après dîner, de mon départ précipité. Je vous remercie de tout mon cœur du mal que vous vous êtes donné pour moi... je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.

 

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– Vous me remercierez à votre retour, fit méchamment Pauline en le quittant sur le seuil de la porte.

– Écoutez, Marguerite, dit-elle en revenant à la duègne restée immobile dans le salon, vous comprenez que je ne vous ai pas enlevée à votre cuisine, et que je ne vous ai pas fait avoir quatre cents roubles d’appointements, au lieu de cent vingt que vous aviez, uniquement pour le plaisir de vous rendre service. Vous m’écrirez tout ce qui se passera là-bas.

– Je ne sais pas très bien l’orthographe, dit l’ex-cuisinière, récemment promue à un grade supérieur.

– Écrivez avec l’orthographe que vous savez, et ne soyez pas économe de ports de lettre. Attendez, je vais vous donner des enveloppes toutes prêtes, pour que votre orthographe n’attire pas l’attention de ceux... que cela ne regarde pas.

– Vous croyez donc que la petite demoiselle est la fille du jeune monsieur, mademoiselle Pauline ?

 

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– Je ne crois rien du tout, et cela moins que le reste. Si c’était sa fille, il ne serait pas si bête, murmura irrévérencieusement Pauline à l’adresse de son ancienne idole.

– Et maintenant, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? dit Marguerite.

– Il faut aller dîner n’importe où, et ne vous vanter de rien, lui répondit sa protectrice en lui donnant un rouble.

 

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