La princesse Oghérof
Chapitre XXIX
En rentrant chez elle, la princesse trouva Pauline et son mari qui déjeunaient en tête à tête : la première, très réservée et se tenant visiblement sur ses gardes ; le second, très maussade : – le souper de la veille ne lui avait pas réussi.
– Vous êtes sortie ce matin, par ce froid de loup ? dit le prince d’un ton bourru, vous n’avez pas trouvé d’autre moyen de vous enrhumer ? Encore une de vos visites de charité, je gage. – Que le diable les emporte !
– Non, mon ami, répondit Marthe en déployant sa serviette, je viens du Jardin Botanique.
À ce mot, Pauline lança un regard oblique à sa chère princesse, puis revint à son assiette.
– Tiens, c’est une idée ! s’écria le prince, sortant de son apathie. Vous auriez dû
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m’emmener.
– Vous dormiez, m’a-t-on dit.
– C’est une jolie promenade, hein ? Vous aviez fait atteler Black ?
La princesse fit un signe de tête affirmatif.
– Il va bien sur la glace ?
– À merveille.
– Oh ! je n’en doute pas. Il faudra retourner à ce Jardin botanique : c’est délicieux en hiver ! Et puis il y a encore les serres de Gromof... Vous ne les avez pas visitées ?
– Non.
– Nous irons ensemble au premier jour.
– Quand vous voudrez, répondit Marthe en déposant sa serviette sur la table.
Le prince sortit, comme à l’ordinaire, sans entendre malice. Mais Pauline avait remarqué chez la princesse une certaine hâte fébrile dans les réponses, une sorte d’affectation à feindre l’appétit pendant que les morceaux déchiquetés, mais non diminués, restaient sur l’assiette. Aussi,
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comme la veille, elle se hâta de sortir et prit un drojki, non sans faire la triste réflexion que toutes ces démarches lui coûtaient cher et ne lui rapportaient rien. Mais la vengeance ! À cette idée, Pauline cessa de marchander avec son izvostchik, et partit pour le Jardin Botanique, au trot écourté d’une rosse ventrue conduite par un Finnois pur sang.
Aussitôt arrivée, elle entra dans le vestibule et demanda si la princesse Oghérof n’avait pas laissé tomber un bracelet dans la serre, le matin, entre dix et onze heures.
– On n’a rien trouvé, lui répondit le suisse.
– Il n’est venu personne de ce nom, ajouta l’homme à la plume.
– Alors c’est hier ; on m’a peut-être mal indiqué la date. Permettez-moi de voir le registre.
Le registre était là sous ses doigts. Ne voyant pas d’opposition, elle allongea la main sur le feuillet encore peu rempli, et remonta les noms des visiteurs jusqu’à la semaine précédente. Le nom de la princesse ne s’y trouvait pas.
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– On m’aura mal renseignée, dit-elle : je vais aller voir chez Gromof.
Elle revint au logis très penaude. Voilà deux expéditions qui avaient mal réussi : est-ce que la chance allait tourner ? Est-ce que son étoile allait l’abandonner ? Ne pourrait-elle pas savoir où Marthe avait passé cette heure-là ?
Son étoile ne l’avait point abandonnée : elle en eut la preuve le soir même.
Les jeunes époux Avérief dînaient, ce jour-là, chez la princesse. Au beau milieu du dîner, Nastia se tourna vers sa sœur :
– Comment se fait-il que nous ne t’ayons pas vue ce matin au Jardin Botanique ? Nous avons trouvé ton Black à la porte.
Marthe sourit, un peu pâle d’angoisse.
– Je vous ai vus passer, répondit-elle : j’étais dans la grande serre, sur la galerie.
– Pourquoi ne nous as-tu pas appelés ? demanda Nastia avec sa petite moue : nous serions revenus ensemble.
– Vous aviez l’air si enchantés de votre
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compagnie mutuelle, que j’ai craint de vous déranger, répondit Marthe toujours souriante. Et puis j’aurais couru risque de vous mettre en retard pour le déjeuner et de vous faire gronder par grand-maman.
– Oh ! Serge, s’écria Nastia en se tournant vers son mari, elle nous a entendus !
– Je n’ai entendu que cela, ajouta Marthe, étonnée de son propre sang-froid. Comme on s’accoutume à dissimuler ! pensa-t-elle avec horreur ; je ne mens pas, mais je les trompe pourtant, et avec quelle aisance !
Pauline, stupéfaite d’abord, puis ravie, écoutait cette conversation de toutes ses oreilles.
– Vous ne m’aviez pas dit, ce matin, que vous aviez vu nos amoureux ! dit le prince d’un ton de reproche enjoué.
– Je ne savais pas s’ils seraient bien aises de voir divulguer leur secret, répondit la princesse. Les amoureux sont cachottiers de leur nature, ajouta-t-elle d’un ton indifférent, dégoûtée au fond d’elle-même et de tant de ruses.
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Pauline était si charmée, qu’elle en avait perdu l’appétit. – Comment, se disait-elle, elle va au Jardin Botanique et ne donne pas son nom ! C’est qu’elle avait peur d’y être rencontrée. Le fait est certain... elle était sur la galerie avec Michel Avérief quand ces nigauds ont passé. Et ils n’ont pas seulement su lever le nez pour la voir !
Pauline haussa les épaules, pleine de pitié pour la bêtise humaine, et l’appétit lui revint immédiatement.
Mais quelle fut sa surprise lorsque, deux ou trois jours plus tard, le thermomètre ayant considérablement haussé, Marthe annonça son intention de se rendre dans une de ses terres située au sud de Moscou, pour y attendre le printemps dans un climat moins rigoureux.
– Comment, elle s’en va ! se dit la demoiselle de compagnie, elle s’en va au moment où ils viennent de s’entendre ! Et elle va m’emmener, et voilà que Milaguine va tout à fait se déshabituer de moi !
Marthe en effet s’était décidée à emmener la demoiselle de compagnie : le prince avait insisté
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là-dessus, ne comprenant rien à ses répugnances, – dont, plus que tout autre, il devait ignorer la cause. Et puis, la princesse éprouvait une vague appréhension à l’idée de laisser Pauline auprès des siens : elle préférait l’avoir sous sa main pour la mieux surveiller.
En ce qui concernait l’oubli de M. Milaguine, la chose était faite et archi-faite ; mais Pauline, comme des moineaux en temps de disette, nourrissait encore quelques illusions avec les miettes de ses espérances. Cette maudite princesse ne cesserait donc jamais de se mettre en travers des projets de mademoiselle Hopfer ! Pauline songea sérieusement à résister, à rester à Pétersbourg ; mais sous quel prétexte ? Elle eut beau chercher, elle ne trouva rien, et force lui fut d’occuper mélancoliquement ses mains agiles à emballer les robes et les jupons de Marthe, – occupation subalterne, que le plaisir d’avoir pour un temps presque toutes les clefs ne parvint pas à rendre moins humiliante pour son âme ambitieuse.
Marthe eut quelque peine à faire accepter par
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ceux qui l’entouraient ce départ précipité. Nastia retrouva les torrents de larmes de son enfance en conjurant sa sœur de rester ; M. Milaguine, désolé, ne savait plus par quelles prières conjurer la fantasque lubie de sa fille bien-aimée.
– Viens avec moi, père, lui dit-elle un beau jour : tu ne t’amuseras pas beaucoup, mais je serai si heureuse !...
– À cette saison, Marthe, avec mes rhumatismes, et mon asthme ! Y penses-tu ? Mais ce voyage serait ma mort, – comme il sera la tienne, ajouta-t-il désespéré : il faut que ton mari ait perdu la tête pour te laisser partir à cette saison !
Ces doléances générales avaient fini par attrister Marthe, sans ébranler sa résolution. Elle trouva une ferme alliée en madame Avérief, confidente naturelle de tous les chagrins de la famille.
– Laissez faire la princesse, répéta-t-elle tant qu’on voulut l’entendre. Elle sait ce qui lui convient : c’est une femme de tête et de cœur, et je sais qu’elle a raison lorsqu’elle dit que l’air de
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Pétersbourg ne lui convient pas en ce moment. Voulez-vous la voir retomber malade, comme au printemps dernier ?
À force de se répéter, elle finit par convaincre, et Marthe put s’occuper de son départ sans se trouver arrêtée à tout moment par des ruisseaux de larmes.
Lorsqu’elle alla prendre congé de sa vieille amie, elle la trouva seule.
– Vous partez, lui dit madame Avérief, vous faites bien. Mais ne jouez pas avec votre vie : elle n’appartient pas à vous seulement, elle est aussi à ceux qui vous aiment. Songez à votre père...
– Ne craignez rien, répondit Marthe, comprenant à demi-mots les appréhensions de la vieille dame : je veillerai sur ma vie. Vous l’avez dit, je ne m’appartiens pas. Mais j’ai besoin de solitude... Je reviendrai bientôt... n’en parlez pas.
Madame Avérief la regardait d’un air de doute.
– Oui, continua Marthe, bientôt je pourrai revenir... Vous ne savez rien ?
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Un signe négatif lui répondit.
– Il part pour l’armée, ajouta-t-elle à voix basse.
Un grand silence se fit. Madame Avérief pensait à tous les siens, que l’armée avait dévorés. Marthe revoyait Michel tel qu’il lui avait dit adieu.
– J’aurais voulu le voir une fois encore, – la dernière, – ici, chez vous, dit-elle tout bas : cela n’aurait fait de mal à personne...
Madame Avérief hésita un instant. La stricte morale lui défendait certainement de protéger une semblable rencontre ; mais ils avaient tant souffert tous les deux, et l’avenir n’avait plus pour eux de joies en réserve !
– J’inviterai toute la famille ici, la veille de votre départ, dit l’aïeule, dont les yeux s’étaient fatigués à pleurer pendant sa longue vie, et qui comprenait toutes les douleurs.
Marthe baisa la main que lui tendait sa parente, et ses yeux humides retinrent courageusement les larmes prêtes à déborder.
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Le jour désigné ne fut pas long à venir. Un soir de la fin de février, toute la famille se trouva rassemblée dans le salon de madame Avérief pour prendre congé de la voyageuse.
Tout le monde, individuellement, était fort triste : collectivement, on dit et fit mille folies, comme il arrive souvent lorsque les esprits sont tendus et les nerfs surexcités. Marthe riait de si bon cœur, qu’on lui eût donné dix-sept ans. Michel lui-même, assis loin d’elle, renvoyait à tout propos la balle au prince, qui ne tarissait pas en saillies.
Madame Avérief, seule, grave et muette, les regardait tous avec un triste sourire ; mais personne ne voulait tourner les yeux de son côté : parmi les rieurs, plus d’un aurait fondu en larmes, si quelque chose l’eût rappelé au sentiment de la réalité.
C’est que cette jeune femme qui s’en allait avait été pendant des années la joie et le conseil de la plupart d’entre eux : pour sa sœur, elle remplaçait une mère ; pour M. Milaguine, – lorsque la mort de sa femme l’avait laissé seul,
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embarrassé de deux enfants et d’une maison, – elle avait été la consolation, la sérénité, l’ordre et la paix domestique, et la vivante incarnation de la tendresse filiale. Les plus éloignés mêmes avaient senti son influence : pas un d’entre eux qui n’eût à se rappeler une bonne parole dans une heure difficile, ou le secours discret, mais efficace, d’un regard, d’un mot dit à propos à des tiers, d’un avis délicat donné sans importance... Et, en la voyant partir bien avant l’époque où le printemps rend les départs fréquents et les séparations faciles, tous les cœurs se serraient, comme si un malheur eût menacé la voyageuse.
À mesure que l’heure avançait, les conversations s’éteignaient peu à peu ; la tristesse planait sur l’assemblée. Marthe eut le courage de donner le signal du départ : elle quittait Pétersbourg le lendemain de bonne heure.
– Au revoir, vous tous, mes amis et parents, dit-elle en se levant. Que Dieu vous garde en bonheur et santé ! J’espère vous retrouver bien portants, à mon retour.
Toutes les voix lui répondirent par des
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souhaits venus du fond du cœur. Paul Avérief, qui ne la voyait plus sans remords, lui exprima particulièrement ses regrets.
– Ne me plaignez pas, lui dit-elle. Je serai plus heureuse là-bas qu’ici. Embrassez votre petite fille pour moi, ajouta-t-elle en lui serrant la main.
Paul la suivit des yeux, le cœur gros, pendant qu’elle se tournait vers Michel :
– Adieu, lui dit-elle simplement.
– Adieu, répondit le jeune homme.
Il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait, et la baisa pieusement. Elle passa, les yeux baissés, et s’approcha de madame Avérief, qui la reçut dans ses bras.
– Je ne vous reverrai plus, Marthe, lui dit-elle à voix basse : je suis trop vieille. J’aurais voulu voir heureux tous ceux que j’aime, avant de mourir... Je n’aurai pas cette joie. Que Dieu vous conduise, ma fille, le ciel vous doit une récompense.
Et sa vieille main tremblante bénit la jeune femme, qui sortit pâle, mais digne et calme
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comme toujours. Son dernier regard, bien malgré elle, alla chercher celui de Michel qui se tenait à l’écart, s’y posa un instant, et retomba, étranger désormais aux joies de ce monde.
Personne ne souhaita un bon voyage à Pauline.
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