La princesse Oghérof
Chapitre XXXVI
Huit jours plus tard, Michel descendait le Volga sur un des grands bateaux à vapeur qui font le service entre Nijni-Novgorod et Astrakhan. N’ayant pas trouvé Marthe dans sa terre du gouvernement de Kazan, qu’elle avait quittée, il allait la chercher sur les bords du fleuve, dans cette métairie en pays perdu dont madame Avérief lui avait parlé.
Absorbé d’abord par ses pensées, il finit, une fois qu’il eut dépassé Simbirsk, par ne plus pouvoir détacher ses yeux des paysages qui se déroulaient devant lui.
Le Volga n’est pas, comme un autre, un fleuve coulant entre deux rives, plaines ou montagnes : c’est parfois un lac et parfois un torrent. Un matin, en sortant du pavillon où il avait passé la nuit, Michel vit autour de lui une large étendue d’eau bleue et dormante : les rives plates et
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lointaines étaient à peine indiquées par une ligne verte ; des îlots de sable jaune semblaient, au loin, des rayons de soleil égarés sur les eaux. Quelques buissons, quelques touffes de roseaux indiquaient çà et là un bas-fond. Les cygnes venaient s’y reposer par vols énormes. Leurs plumes blanches, éparpillées par la mue d’automne, flottaient doucement sur les petits flots courts et serrés qui venaient battre le sable après le passage du bateau. Les nobles oiseaux allaient et venaient sans effroi le long des rives en larges flottilles, tournant à peine leurs cous gracieux pour regarder passer le monstre. Parfois un coup de sifflet aigu de la machine les mettait tous en fuite : alors, de l’onde et de la rive, les blancs troupeaux s’élevaient à grands coups d’ailes, et, après avoir tournoyé un instant, ils s’envolaient vers les anses lointaines où nul bruit humain ne venait troubler leur sauvage indépendance.
Plus loin, les rives se rapprochèrent : la rive gauche reste toujours basse et sablonneuse, mais la rive droite s’élève de plus en plus, étalant au soleil d’automne ses croupes montagneuses
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couvertes de bruyères pourprées. Le granit fend la terre et s’avance jusqu’au bord du fleuve en assises majestueuses : le rocher à pic se prolonge sous l’eau transparente, et la profondeur est telle, que les voyageurs, de leur bras étendu, peuvent presque toucher la rive, pendant que le bateau suit la courbe gracieuse du courant.
Et quelle eau ! Michel ne pouvait se lasser de la contempler. Penché à l’avant, il regardait la proue aiguë fendre cette eau merveilleuse qui se laissait séparer en deux volutes couleur d’aigue marine, ou plutôt d’un vert d’opale, nacrées, frangées d’une écume blanche, fine et délicate comme le lichen des troncs exposés au Nord dans les grandes forêts respectées du bûcheron. Le soleil du matin éclairait cette onde d’une indicible pureté et lui prêtait une gamme de tons d’une richesse inouïe. La volute s’élargissait, formait une vague qui s’élevait pour retomber en écume sur l’eau calme encore du courant assoupi, puis se déroulait en arrière et formait un sillage translucide, jusqu’au rocher que la vague grossie allait battre avec fracas.
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Michel se souvint toute sa vie de cette eau merveilleuse : dix ans après, il n’avait qu’à fermer les yeux pour voir la volute d’aigue marine s’ouvrir sous la pression de l’avant aigu et se dérouler avec la grâce voluptueuse d’une fée qui se lève en secouant les plis de son manteau de velours.
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